Bulletin septembre 2006

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La “Bibliothèque de l’Esprit“
ou la rencontre de l’Esprit d’une Bibliothèque
avec l’Esprit d’Entraide d’Églises

Si nous devions tenter de qualifier “l’Esprit” d’Entraide d’Églises, nous dirions probablement que sa première caractéristique est d’oser tenter le partage. Ceci signifie nécessairement que nous sommes amenés à un contact fraternel avec l’altérité des pensées et des cultures. Cette démarche est toujours un peu tâtonnante car toute altérité n’est pas “rencontrable”. Le critère de la rencontre est qu’elle se passe à double sens, entre deux ouvertures et non entre une pensée ouverte et une pensée fermée. Il n’y a de véritable rencontre que si les deux parties, après un effort d’écoute mutuelle, se trouvent transformées par un apport de l’autre.

La finalité de l’Entraide d’Églises est de tenter d’être l’interface entre des cultures qui parfois ont une histoire très tendue, entre des pensées qui se sont parfois élaborées plus par opposition à l’autre que par communion. C’est ainsi qu’entre la pensée occidentale et la pensée orientale, il y a fréquemment des incompréhensions qui se compliquent par le fait qu’il n’y a pas “une” pensée “occidentale” ou “orientale” mais “des” pensées. L’histoire religieuse a hélas plus souvent renfermé les cultures sur elles-mêmes que libéré leur approche bienveillante et fraternelle. Le rôle de l’Entraide d’Églises est d’être comme un catalyseur qui, par les liens qu’elle crée, suscite l’approche des partenaires dans la curiosité et l’ouverture. Soutenir de toutes manières les projets qui seront semence d’unité, de compréhension et d’amour, c’est l’ambition de notre travail qui demande beaucoup de contacts avec diverses formes de cultures. C’est aussi notre façon de travailler à la construction européenne dont l’originalité est d’être multiculturelle.

Une initiative comme “la Bibliothèque de l’Esprit”, par exemple, ne peut que générer en nous une vibration fraternelle positive tant son action ressemble en profondeur à ce que nous aimerions être. Soutenir de tels projets non seulement vaut la peine, mais nous permet de renouveler notre propre souffle. Merci à tous ceux avec lesquels nous collaborons de nous encourager par leur richesse propre et leur témoignage.

Russie
Une amitié authentiquement œcuménique

Au mois de mai dernier, le Conseil pontifical de la Culture et le Département des Affaires étrangères du Patriarcat de Moscou, représentés respectivement par le cardinal  Poupard et par le Métropolite Kyrill, organisaient ensemble la “Conférence de Vienne”. Durant trois jours, l’âme de l’Europe, la mission et la responsabilité des Églises en ce domaine furent au centre des discussions. Au dire des participants, “le climat qui caractérisa les travaux était extraordinaire: nous ouvrions une nouvelle voie, dans un nouveau désir de travailler ensemble”.

Jean-François Thiry,  jeune Belge installé à Moscou où il dirige la “Bibliothèque de l’Esprit”, a eu très tôt l’intuition qu’un tel élan était possible. Rencontre avec un éditeur intelligent, audacieux et fervent défenseur de l’œcuménisme.

EE. JEAN-FRANÇOIS THIRY, COMMENT S’EST EFFECTUÉ LE “PASSAGE” DE VOTRE GAUME NATALE A MOSCOU ?

J-FT. Je me pose souvent la question ! Plus sérieusement, j’ai reçu une formation d’interprète franco-russe à l’Institut Marie Haps; j’ai terminé ces études en 1991, avant d’effectuer un stage en Sibérie. Peu à peu s’est développée en moi une véritable passion pour la Russie…

EE. ET VOUS ÊTES DEVENU ÉDITEUR DE LIVRES RELIGIEUX…

J-FT. Durant l’ère soviétique, le Foyer Oriental Chrétien, pour la Belgique, et la Compagnie de Jésus, pour la France, imprimaient et éditaient des livres qu’ils distribuaient en Russie, où il était impossible d’effectuer ce travail. En 1993, l’on découvrit qu’il était plus efficace de travailler sur place, notamment à cause des contacts qui pouvaient naître. Différents organismes m’ont demandé d’y fonder un centre Culturel afin d’éditer et de distribuer des livres religieux. La “Bibliothèque de l’Esprit” est donc née à Moscou en 1993, comme organisation de droit russe et comme expression de la synergie de la fondation Russia Cristiana, l’administration apostolique de Moscou et le Centre International de Formation Chrétienne saints Cyril et Methode, lié à l’Institut théologique orthodoxe de Minsk, présidé par l’Exarque de Biélorussie, le Métropolite Filaret.

Son but était –est toujours- de contribuer au renouvellement de l’Église (l’Église orthodoxe renaissait de ses cendres et l’Église catholique renaissait dans le pays) à travers la publication de livres chrétiens (en son nom propre ou en collaboration avec d’autres maisons d’édition) et leur distribution sur tout le territoire russe et dans les Pays de la CEI.

 

EE. LA PERSPECTIVE ŒCUMÉNIQUE ÉTAIT DONC PRÉSENTE DÈS LA FONDATION…

J-FT. L’activité du centre (où travaillent une vingtaine de personnes, catholiques et orthodoxes) a assumé dès le début une dimension œcuménique en créant les conditions pour un dialogue culturel et pastoral entre les différentes confessions et en devenant ainsi un point de repère pour le monde éditorial chrétien en Russie. La Russie est avant tout orthodoxe; l’Église catholique est petite mais elle joue un rôle important de témoin: elle met en évidence l’universalité de l’Église. Elle doit travailler en collaboration avec l’Église orthodoxe.

EE. PARLEZ-NOUS DE CET ASPECT ÉDITORIAL…

J-FT. Depuis 1993, nous avons édité une centaine de livres et nous en avons distribué un million quatre cent mille.
Il s’agit surtout de livres de théologie. L’éducation en cette matière est importante, les seuls livres relatifs à l’Église catholique ayant été publiés en Russie avant la Révolution. On parlait donc de l’Église catholique en des termes qui ne tenaient pas compte des acquis du Concile Vatican II. Nous avons réalisé une série- très bien reçue, y compris au sein des séminaires orthodoxes- qui présente l’état de la théologie catholique après Vatican II. Nous publions aussi des livres orthodoxes, touchant le Concile de 1917-1918, qui a montré une vitalité de l’Église orthodoxe que nous ne possédions pas encore du côté catholique. Les livres orthodoxes sont en outre distribués au sein de l’Église catholique, pour aider les prêtres (très souvent étrangers) à mieux connaître l’Église sœur.
Par ailleurs, nous offrons tous les livres que nous éditons aux bibliothèques paroissiales et aux bibliothèques d’État, dans le souhait de voir se créer des sections religieuses en leur sein.

EE. LE CENTRE CULTUREL A AUSSI DÉVELOPPÉ UNE IMPORTANTE ACTIVITÉ CULTURELLE A TRAVERS LA PRÉSENTATION DE DÉBATS, D’EXPOSITIONS…

J-FT. En effet. Face à l’intérêt croissant du public, le centre a souhaité donner plus de visibilité à sa branche commerciale et aux évènements culturels qu’il souhaite régulièrement organiser. Aussi a été acquise une surface plus ample au centre ville, où se trouvent une librairie avec un coin café (le “Café Theo”) et une grande salle de conférences.
Le nouveau centre a été inauguré le 19 novembre 2004 avec la bénédiction du Pape Jean-Paul Il et du Patriarche Alexis II.
Le Pape Jean-Paul II a exprimé son appréciation pour cette initiative “ayant pour but la diffusion de l’Évangile et de la tradition apostolique” avec l’espérance qu’à travers cette activité, puisse “se renforcer l’engagement œcuménique commun”.
De son côté, le Patriarche Alexis Il a envoyé ses félicitations pour l’ouverture du nouveau centre et a souhaité que “la coopération déjà entamée avec la Commission Synodale se développe ultérieurement”.
C’était un signe que nous allions dans la bonne direction, alors qu’existaient encore des tensions entre l’Église orthodoxe et l’Église catholique.

La “Bibliothèque de l’Esprit” se propose donc de réaliser diverses initiatives qui, par les thèmes proposés et les collaborations qui en résultent avec d’autres institutions culturelles, facilitent une confrontation et un dialogue, avec une attention particulière à nos frères orthodoxes.

EE. DANS CE MONDE EN PROFONDE MUTATION, QUELS SONT LES THÈMES DE PRÉDILECTION DU CENTRE CULTUREL?

J-FT. Les thèmes de l’éducation, du rapport entre la science et la foi, entre l’Église et la société.  Ainsi, en matière d’éducation, Mme Vittoria Maioli Sanese, psychologue, est venue nous parler d’un réseau d’assistance aux familles en difficulté qu’elle a développé en Italie. Elle a insisté sur la nécessité de créer un lien par lequel l’adulte transmet à l’enfant sa propre identité en le mettant ainsi dans les conditions de devenir véritablement lui-même.
Dans l’optique du rapport entre la science et la foi, la biologiste et spécialiste en génétique, Tatiana Boikova, a tenu une conférence sur le clonage comme désir de perfection et d’immortalité. Elle en a illustré les mécanismes scientifiques, son aspect fascinant mais aussi ses risques et ses limites.

En collaboration avec la Commission Théologique du Patriarcat de Moscou, notre centre a organisé un séminaire scientifique sur le rôle du laïc dans la construction de l’Église. Y participaient des représentants des Églises catholique et orthodoxe. Un débat respectueux a abordé les problématiques spécifiques à chaque tradition et les défis qui attendent les Églises des deux confessions au début de ce nouveau siècle.
Enfin, nous mettons sur pied diverses expositions artistiques ou historiques, à Moscou ou dans d’autres villes, pour faire connaître les différentes expressions spirituelles contemporaines. Ainsi, par exemple, à la fin de janvier 2006, à Vladimir, notre centre culturel a organisé une exposition et une conférence “De Jérusalem à tous les peuples” sur la vie des premières communautés chrétiennes et la diffusion du christianisme. 

L’archevêque Evloghii de Vladimir a tenu à être présent: il a souligné l’importance de revenir aux sources du christianisme pour répondre aux défis du monde contemporain.

Nous avons cherché sans relâche, au cours de ces quinze années, à découvrir les aspects de la vie religieuse, culturelle et sociale dans laquelle notre activité doit se réaliser et à comprendre de plus en plus clairement notre mission: être un lieu de rencontre pour une éducation à la foi en favorisant une amitié authentiquement œcuménique.

Interview réalisée par Catherine Berkans