Bulletin juin 2005

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SOMMAIRE

UKRAINE
Regard amoureux sur l’Ukraine
Maria Krystyna Rottenberg

L’attitude des Églises durant la “Révolution Orange”
Pierre Delooz

Ukraine

Regard amoureux sur l’Ukraine
Sr. Maria Krystyna Rottenberg *

* Sr Maria Krystyna, franciscaine de la Sainte Croix, est directrice du Centre œcuménique Joannicum à Varsovie. Elle participe régulièrement à des rencontres œcuméniques internationales.

L’Ukraine aux confins de…

Invitée par une petite communauté luthérienne d’origine allemande (elle compte actuellement à peu près 120 personnes) j’ai pu assister à la c é l é b ra t i o n œ c u m é n i q u e organisée le 4 mars 2005 à l’occasion de la Journée Mondiale pour l’unité des chrétiens. Cette année, le programme de la célébration avait été préparé par les Polonaises. En Ukraine, pendant la rencontre qui eut lieu à Kharkiv, l’accent fut mis sur la réconciliation entre les confessions différentes mais aussi sur la réconciliation entre les communautés polonaise et allemande. Le programme artistique était composé d’éléments du folklore polonais (danse, chants, costumes folkloriques).

Il faut beaucoup de courage pour parler de l’Ukraine dans les milieux œcuméniques de l’Europe occidentale fascinée par l’orthodoxie russe. Ce pays qui dans son nom déjà -UKRAINA(1)-évoque l’idée des confins, éveille l’inquiétude ou irrite même le reste de l’Europe. Pour les Polonais, les Confins sont un territoire perdu à jamais, un territoire qui jadis se trouvait à l’extrémité est de la République de Pologne. Il est curieux que ce mot utilisé sans complément s’associe presque toujours dans la conscience des Polonais aux Confins de l’est et non pas de l’ouest ou du sud. Pour les Ukrainiens il va évoquer pendant longtemps encore de pénibles années de lutte pour l’identité nationale, confessionnelle, linguistique et culturelle. Le caractère ukrainien, malgré toute sa richesse, est généralement associé par les Polonais à une identité qui, dans le passé et dans sa forme extrême, a conduit à la haine et au nettoyage ethnique.
(1) En vieux slave, kraï signifie marge, bord.

Diversité confessionnelle

La diversité confessionnelle en Ukraine est une véritable croix pour les chrétiens vivant dans l’esprit d’œcuménisme. Po u r eux l’existence de l’Église gréco-catholique paraît comme l’obstacle principal au dialogue entre catholiques et orthodoxes. Je ne peux pas développer ici la problématique historique et ecclésiastique si vaste et si complexe des gréco catholiques. Mais je suis persuadée qu’il n’est pas possible d’arriver à l’unité des chrétiens, tellement désirée par nous tous ici, sans reconnaître clairement tout ce qui est difficile, ni en faisant une croix sur nos frères du rite oriental afin de “sauver” ainsi des relations qui ne sont pas des meilleures avec les orthodoxes.

Deux Ukraine

Dans les années 90 je suis déjà venue à plusieurs reprises en Ukraine Occidentale (dans la région de Lviv et à Lviv même, ma ville natale). Mais c’est la première fois que j’ai traversé la rivière Zbroutch et visité deux grandes villes d’Ukraine orientale : Kharkiv (1,5 million d’habitants) et Kiev (2,6 millions d’habitants) et ce n’est qu’au chemin de retour que je suis passée par Zhytomyr et Lviv où l’on parle ukrainien. J’ai toujours connu l’existence de deux Ukraine: jusqu’au Zbroutch et au-delà du Zbroutch. La partie orientale, pro-Moscou, où l’on parle le russe et la partie occidentale, pro-européenne où l’on parle l’ukrainien. En mai 2004, lors de notre pèlerinage polono-ukrainien à Mariazell, en Autriche, un des participants venant de la partie Est de l’Ukraine a dit que, mises à part les valeurs spirituelles, la plus grande expérience qu’il avait vécue était de cheminer avec de jeunes habitants des deux parties de l’Ukraine. Les événements des derniers mois, je veux parler des élections en Ukraine, ont démontré que cette séparation du pays est créée et entretenue d’une manière artificielle et stimulée dans un but bien précis ; il faut donc rester vigilant devant la manipulation de l’opinion publique. Le nouveau président Iouchtchenko l’a bien compris qui a reçu, à la surprise générale, beaucoup de voix en provenance de la partie orientale du pays. Et c’est ainsi qu’il essaie de ne pas agrandir le gouffre, mais tout au contraire de supprimer la brèche entre les deux parties du pays.

À l’est, Kharkiv vibrante d’animation

Kharkiv, ville vieille de 350 ans, située au confluent des fleuves Lopannia et Netchota, Kharkiv est vibrante d’animation. Au centre, les monuments d’un passé récent (Lénine et d’autres Libérateurs du Peuple) se dressent devant les tours scintillantes et les coupoles dorées des églises et des monastères orthodoxes.

Au numéro 4 de la rue Gogol se trouve la cathédrale catholique romaine, encore inachevée. Elle porte le titre de la Dormition de la Mère de Dieu. Deux petites maisons provisoires se trouvent près de l’église: l’une est le siège de l’administration diocésaine, l’autre est la résidence de l’évêque de Kharkiv et Zaporozh, Mgr Stanislaw Padewski. Il faut emprunter un escalier étroit et escarpé pour arriver à l’étage, où se trouvent les deux petites pièces qu’occupe l’évêque ainsi qu’une chambre d’hôte et une petite chapelle. Au rez-de-chaussée, on découvre la salle à manger, la cuisine, une autre chambre d’hôte et le quartier des Sœurs franciscaines de la Croix. Deux des Sœurs franciscaines enseignent le travail manuel à l’école des malvoyants qui sert aussi de home pour les aveugles de la localité. La troisième sœur gère, avec l’aide de collaboratrices laïques, une Bibliothèque des sciences près de l’église ; cette bibliothèque est fréquentée par beaucoup de personnes à la recherche de Dieu.  Les sœurs s’efforcent aussi de les aider dans les problèmes qu’elles rencontrent dans la vie.

Non loin de là, se trouve la baraque qui a servi de premier logement pour nos sœurs et qui abrite aujourd’hui le bureau de Caritas et une cuisine où des Sœurs orionistes polonaises dispensent des soins aux sdf.

Bien que, dans cette partie d’Ukraine orientale, la langue russe ait tendance à dominer, on trouve parfois en ville des inscriptions et des affiches en ukrainien.  En effet, la ville est en train de devenir bilingue.  Dans le domaine linguistique, on constate ici une grande variété.  À l’Église, on prie en russe, en ukrainien et en polonais, ce qui représente un phénomène plutôt positif même si cela ne favorise pas toujours la pureté des langues! Tout le monde peut se faire comprendre mais on parle une espèce de mélange des trois langues, un “jargon de Kharkiv”, qui prend sa place à côté des langues minoritaire s comme l’allemand et le yiddish. Dans ce cas, on crée une nouvelle langue propre.

La Synagogue, de construction récente, est bien imposante. À côté de la célébration du culte, la communauté juive y assure aussi une école pour les enfants et un service pour les personnes âgées, malades et solitaires. Ici, comme partout en Ukraine, les communautés juives étaient jadis fort nombreuses, et elles ont laissé leurs traces sur l’aspect de la ville. L’artisanat, le commerce, et la libre entreprise étaient régulièrement assurés par les juifs. Ils ont aussi laissé leur marque sur bien des réalisations architecturales. Une vieille personne que j’ai rencontrée à la Synagogue a tenu à souligner qu’à Kharkiv il n’y a jamais eu de pogrom. La terreur et l’extermination ne se sont fait sentir ici qu’au XXe siècle durant les années 30 et 40.

En juin 2000, on a inauguré au bord de la ville un Cimetière des victimes du totalitarisme. On y trouve une quinzaine de tombes collectives où reposent les dépouilles des 4.200 officiers de l’Armée de Pologne, détenus dans le camp de Starobielsk, qui ont été fusillés dans le quartier général du NKVD(2) en avril et mai 1940. Une soixantaine d’autres tombes collectives abritent les restes des quelques 2.800 habitants de Kharkiv et des environs –Russes, Ukrainiens, Polonais et juifs- assassinés par le NKVD de 1938 à 1941.
(2) NKVD Commissariat populaire des affaires intérieures (de 1934 à 1953, Sécurité de l’État de l’Union Soviétique)

L’édifice du NKVD au centre ville ‘a rien de remarquable. Les habitants disent que pour chaque étage de ce bâtiment, il y a un niveau souterrain, et que personne n’en est jamais sorti vivant.  En même temps, les jeunes couples se font photographier devant le palais des mariages, au monument d’une époque révolue, comme s ‘ils ne voyaient aucun lien entre ces «héros» et les génocides dont ils portent la responsabilité.

L’Ukraine était recouverte par la neige, les premiers jours du mois de mars.  Kharkiv, vêtue de blanc, m’a paru très belle.  Malgré les conditions atmosphériques difficiles (grand froid, dégel, verglas) tout en ville fonctionnait d’une manière ininterrompue: les bus été les trolleybus qu’on appelle «marche-route-ki», camionnettes privées qui circulent en ville où entre des villes.
À la sortie du métro, on pouvait acheter des bouquets de perce- neige comme cadeau pour les femmes à l’occasion de la Journée Internationale des Femmes, fêtée ici presque comme une fête religieuse. En regardant les vitrines des magasins, les galeries commerciales souterraines ou la gare de chemin de fer, on pourrait croire que les gens vivent ici dans l’aisance.  Mais presque directement à côté des magasins de nourriture, on remarque l’existence d’un petit marché dans la rue.  On peut y acheter à un prix très démocratique des fruits, des légumes, des champignons séchés, de l’ail, des pommes de terre, des boissons vendues dans les étals ou directement du panier d’une grand-mère.  Les gens achètent ainsi volontiers car c’est moins cher ou pour éviter que les vendeurs ne restent des heures dans le froid. Il paraît que les plus bas salaires mensuels (ou pensions) s'élèvent à 300-350 hryvnia ukrainien (environ 62 euros), mais personne ne sait combien de gens vivent en dessous du minimum social, combien de personnes qui travaillent pendant des mois et des mois, ne reçoivent pas de salaire (sauf parfois sous forme d'un sac de pommes de terre, du charbon, du bois, de l'alcool), combien de gens sont sans travail ou sans domicile.

La vie spirituelle et l'attrait des jeunes pour l'Occident

La vie spirituelle tant pour les catholiques que pour les orthodoxes renaît autour des églises récupérées ou juste construites ainsi que, temporairement, autour des chapelles improvisées dans des maisons privées ou dans des couvents. Les paroisses catholiques sont desservies par des prêtres diocésains ou des moines venus de Pologne, ce qui peut donner l'impression que ce sont des paroisses polonaises. Pour rompre cette adéquation: catholique=polonais, des prêtres célèbrent la Sainte liturgie ou administrent des sacrements dans la langue du pays, c.à.d. en russe ou en ukrainien, en polonais uniquement pour répondre aux besoins des fidèles.

Les carmes ont développé une initiative pastorale auprès des jeunes de la banlieue de Kharkiv. Des nouvelles communautés telles que le néo catéchuménat ou Mouvement des Familles de Nazareth ont fait leur apparition. La jeunesse ukrainienne est à la recherche d’autorités, de “maîtres” et désire entrer en contact avec l’Europe occidentale. Elle y voit la possibilité de faire des études à l’étranger, de voir le monde ou d’avoir un meilleur départ dans la vie adulte. Malgré la grande valeur de l’action pastorale de l’Église catholique il faut pourtant être attentif aux dangers du départ vers l’Occident des meilleurs éléments de la jeunesse ukrainienne, une émigration dont beaucoup ne voudront plus revenir au pays. Il ne faut pas oublier qu’une partie des jeunes qui reste en contact avec la pastorale catholique provient de familles qui maintenant sont probablement complètement laïcisées mais qui, au départ, étaient de confession orthodoxe. Il faut donc agir avec prudence afin de ne pas être accusé de prosélytisme, ce qui est un point de discorde entre l’Église orthodoxe et l’Église catholique.

Il est également nécessaire de se rappeler que l’Ukraine, ainsi que d’autres pays communistes, est un terrain pour l’annonce de l’évangile et non pour la mission, ce qu’oublient parfois certains prêtres emportés par l’idée d’apostolat. De nombreuses initiatives au sein de la paroisse sont remarquables de même que la surcharge des prêtres, des religieux et des moniales. Pendant une visitation canonique des religieux établis à Kharkiv, le père général (d’origine espagnole) a laissé aux frères (pour la plupart Polonais) une recommandation claire afin qu’ils veillent à la juste hiérarchie des valeurs: la vie de prière, la vie communautaire et, au troisième plan, les charges d’apostolat.

Kiev. Des jeunes engagés

Les questions concernant la “révolution orange” ainsi que la situation politique et sociale m’ont interpellée lors de mon passage de quelques jours à Kiev et à Irpien (village situé à 15 km de la capitale). Mes jeunes amis: Youra et Véronique, Katia et Nadia, Yoana, Vadim et Tatiana d’Irpien étaient si proches des événements qu’ils ne se sont pas laissé prier longtemps pour relater ce qui s’est passé ces derniers jours. Les dominicains, qui dirigent le Collège Saint-Thomas d’Aquin et sont responsables de l’édition “Kairos”, ainsi que des ursulines chez qui j’ai logé m’ont expliqué toute la complexité du point de vue ecclésiastique et académique de la situation.

Que font les jeunes que j’ai rencontrés ? Youra et Véronique étudient l’histoire à l’Université à Sumy. Youra est en stage au Ministère des Sciences et de la Culture à Kiev. Katia enseigne les sciences culturelles à l’Université Hébraïque à Kiev. Nadia et Tatiana font des études de théologie au Collège Saint-Thomas d ’Aquin des dominicains. Yoana est avocate et en même temps elle défend des gens qui ne peuvent pas payer d’avocat. Vadim, le mari de Tatiana, est artiste graphique et peint des icônes. Ils ont une fille de dix ans.

Les trois jeunes filles d’Irpien : Nadia, Katia et Yoana forment une petite communauté. Elles se préparent à se consacrer à Dieu. Dans leur maison, il y a une chapelle avec le Saint Sacrement et chaque dimanche, on y célèbre la Messe pour la population locale de confession gréco-catholique. La paroisse de ce village est catholique. Les trois femmes, malgré leurs activités professionnelles et sociales, essaient de vivre selon la spiritualité carmélite. Elles sont encadrées par des carmes et particulièrement par le père Maximilien de Kharkiv. Depuis un an, une jeune Russe, Alexandra Sacha, partage la vie des trois femmes. Elle donne à Kiev des cours de danse pour les enfants et en même temps apprend l’arabe. Récemment Sacha est entrée en contact également avec les Petites Sœurs de Jésus à Korosten. Pour elle, la simplicité de la vie cachée parmi les gens, le naturel, l’ouverture ainsi que l’expérience de la vie parmi les musulmans sont des points qui l’attirent fort chez les Petites Sœurs.

La révolution orange : Joie et espérance… comme les débuts de Solidarnosc

Tout ce petit groupe a participé d’une manière ou d’une autre à la “révolution orange ”. Les uns directement pendant plusieurs semaines, les autres restants à l’arrière, en prière. Leurs récits pleins de joie et d’espérance confirment entièrement ce que je connaissais déjà par la presse polonaise, la radio et la télévision. J’ai fait directement l’association avec la situation en Pologne au début des années 80: le premier soulèvement de “Solidarnosc”, le travail du Comité du Primat (de Pologne) installé près de l’église St-Martin à Varsovie qui aidait les personnes emprisonnées ainsi que leurs familles. À cette époque tout était simple. Nous savions bien qui était l’ennemi et qui l’allié. Personne ne demandait à personne d’où il venait. Si quelqu'un désirait travailler pour le Comité, on l’accueillait en toute confiance.

Il faut souhaiter aux jeunes Ukrainiens qu’ils ne succombent pas à la tentation de cataloguer les gens selon qu’ils soient des nôtres ou non et qu’ils arrivent à passer au-dessus des divisions qui sont inévitables. Il ne faut pas commencer à chercher des agents et des collaborateurs car dans un pays qui a été opprimé pendant des dizaines d’années il doit exister des personnes pareilles à chaque niveau du pouvoir, même celui qui a été élu d’une manière démocratique. Nous ne savons pas quel cours l’histoire va prendre. Que Dieu leur épargne nos expériences et nos erreurs dues à la mauvaise utilisation d’une liberté fraîchement reconquise. C’est cela que nous pouvons craindre le plus pour l’Ukraine, d’après notre expérience.

Parmi les événements de ces temps-ci, nous pouvons constater avec une grande joie que, probablement pour la première fois de l’histoire, les Polonais d’une manière unanime se sont prononcés en faveur des Ukrainiens et le sont appuyés dans leurs demandes légitimes en oubliant les préjudices anciens et les grands conflits. On aurait presque envie de dire: “que ce moment dure!” Le plus long temps possible ! Pour toujours !

Est-ce que l’unité des chrétiens est possible? Est-elle possible en Ukraine ?

J’ai posé cette question à beaucoup de personnes en Ukraine. Les réponses divergeaient fortement des plus sceptiques aux modérément optimistes. L’approche qui m’a inspirée le plus, est celle du père Piotr, dominicain de Kiev: “L’Ukraine est un vrai laboratoire de l’unité. Si nous voulons éviter tous les défis à relever, nous ne gagnerons rien.”

Un autre point de vue assez parlant pour moi est celui de professeur W. Hryniewicz, une idée à laquelle je me suis référée à Kharkiv pendant la rencontre œcuménique: “Malgré tout, je crois que les efforts qui ont pour but l’unité de nos Églises ne sont pas vains. (…) Même si le christianisme, au cours de notre histoire, ne devait pas arriver à une entière réconciliation et une unité visible, la poursuite de ce but est un devoir et une obligation pour tous. Tous les efforts humains seront toujours guidés par la lumière de l’espérance.”

Les profonds changements qui ont eu lieu en Europe et ces derniers temps en Ukraine confirment ce que le Patriarche Athénagoras 1er a prononcé, il y a quarante ans: “Oui, l’unité est une possibilité historique maintenant. (…) Je l’espère. Je lutte pour elle. L’unité peut devenir un fait soudain, comme tous les grands événements, comme la venue de Christ à nouveau. Qui nous a dit qu’Il viendra comme un voleur. Actuellement, le catholicisme est soulevé comme par un tourbillon d’air. Tout est possible.”

Le Cardinal Lubomyr Huzar, interrogé par des journalistes de KAI(3), sur la place de l’Église gréco-catholique en Ukraine et sur les relations entre elle et l’Église orthodoxe a répondu: “D’un côté l’Église gréco-catholique en Ukraine est chez elle, à la maison. De l’autre côté notre clergé, qui a passé de longues années en Occident, y a beaucoup appris: une ouverture sur les problèmes sociaux, une compréhension de la démocratie et des droits de l’homme.  A présent, nous avons beaucoup de contacts avec l’Église Universelle existante dans des cultures différentes.  Grâce à tout cela, nous pouvons beaucoup apporter à la vie en Ukraine.
L’Église orthodoxe n’a pas de contacts pareils. Nos prêtres sont très bien formés. Nous avons une grande compréhension pour la discipline ecclésiastique, des structures paroissiales bien développées. Nous pouvons beaucoup donner, pas uniquement par la liturgie qui est notre point fort, mais donner à la liturgie un sens plus large. La vie spirituelle d’un être humain ne se limite pas à la participation dominicale à la liturgie de l’Église catholique ou orthodoxe. Nous sommes également obligés de témoigner à chaque instant de notre vie. Dans la vie de tous les jours nous devons appliquer d’une manière concrète l’enseignement du Christ: dans la culture, la politique ou l’économie. L’Église gréco-catholique ne veut rien imposer à la société, mais emprunter le chemin du témoignage.
Notre Église à Kiev par exemple jouit d’un grand respect de la part de l’intelligentsia orthodoxe. Notre souplesse et la participation aux problèmes quotidiens des gens les attirent vers nous. La société apprécie que nous ne critiquions pas les orthodoxes et que nous ne soyons pas agressifs envers eux.”

(3) KAI  Agence de presse catholique en Pologne

Cette attitude commence déjà à porter ses fruits. Depuis peu la Fraternité œcuménique qui réunit des jeunes orthodoxes et catholiques a commencé son activité à Kiev. Il est important de souligner qu’entre les fidèles de deux Églises il n’y a pas de grandes difficultés de contacts. Elles se manifestent par contre au niveau des hiérarchies et dans les régions où nous trouvons des monastères orthodoxes. Les monastères sont très respectés par les croyants et pas uniquement par des fidèles orthodoxes. Certaines attitudes des moines, pas toujours très bien formés et souvent fanatiques, sont source de conflits. Mais, des fidèles ainsi que des évêques orthodoxes sont à présent de plus en plus aptes à avoir plus de distance ou même une approche critique par apport aux sujets importants. La division dans l’Église orthodoxe est un grand problème en Ukraine. Selon des observateurs, cette division a un caractère purement  politique, ce qui a été attesté par les dernières élections présidentielles.
Pendant la cérémonie de prestation de serment du nouveau Président de l’Ukraine, toutes les Églises semblaient parler de la même voix avec beaucoup de courtoisie et de cordialité. Des sceptiques disent qu’il ne s’agissait que de déclarations. On verra avec le temps. Le manque d’unité était et reste un scandale, était et reste une souffrance, partout et pas seulement en Ukraine. Le pape Jean-Paul II termine son dernier livre “Mémoire et identité”
(4) par ces mots significatifs :
“Chaque souffrance humaine, chaque peine, chaque faiblesse est en soi une promesse de libération, une promesse de joie: <Maintenant je me réjouis des souffrances que j’endure pour vous.> écrit saint Paul (Col.I.24). Cela concerne toute souffrance causée par le mal. Cela concerne également le mal qui est énorm e au niveau de la vie politique et sociale. Ce mal secoue le monde actuel et le déchire. Il se manifeste par des guerres, par l’emprise d’un être humain et des nations, l’injustice sociale, la discrimination selon la race ou la conviction, par la violence et le terrorisme, par des tortures, des armements -toute cette souffrance qui est dans le monde doit libérer en nous l’amour, ce don immense et gratuit tel qu’est le don de soi à tous ceux qui sont touchés par la souffrance. C’est dans l’amour dont le Cœur de Jésus est la source que se trouve l’espoir pour l’avenir du monde. Le Christ est le Rédempteur du monde: “et par ses plaies nous sommes guéris.”(Is.53, 5)
(4) Jean-Paul II. “Mémoire et identité”.
Cracovie 2005, p. 172.

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Sr. Maria Krystyna Rottenberg
Franciscaine Joannicum -Varsovie

Pour la traduction, nous tenons à remercier le Père Stephane Wylezek, directeur de la Fondation Jean-Paul II à Rome, Madame Alina Kostec, professeur de polonais à la Mission polonaise à Bruxelles et traductrice, ainsi que le père Thaddée Barnas de Chevetogne pour son aide précieuse.

L’attitude des Églises durant la “ Révolution Orange ”

Récemment, les élections présidentielles en Ukraine ont été abondamment couvertes par les journaux, les radios et les télévisions occidentales. Il s’agissait en effet d’une épreuve de force entre un candidat ouvertement soutenu par Mr Poutine et un opposant qui devenait, par le fait même, pro-européen. Ce dernier était soutenu par de grandes manifestations populaires qui ont fait parler de “révolution orange” vu la couleur qu’elles arboraient et ce sont elles qui, en fin de compte, l’ont emporté.

Si nous en parlons, c’est que les Églises d’Ukraine ne sont pas restées indifférentes. Pour les Églises orthodoxes, habituées à vivre à l’instar d’Église d’État sur leur territoire national, l’épreuve était rude. Elle était d’autant plus rude qu’il y a aujourd’hui trois Églises orthodoxes en Ukraine , comme nous l’avons expliqué dans le numéro de juin 2001 de notre bulletin à l’occasion de la visite de Jean-Paul II dans le pays: une Église dépendant du patriarcat de Moscou, une Église d’un patriarcat autoproclamé de Kiev, capitale de l’Ukraine et une Église autocéphale d’Ukraine. Comment allaient-elles réagir devant le conflit qui opposait le président contesté, soutenu par Moscou et son opposant soutenu par la foule massée sous la bannière orange ?

On n’étonnera personne en disant que le candidat contesté, malgré qu’on lui reprochât de flagrantes fautes électorales, était soutenu par l’Église dépendant de Moscou et que le candidat de l’opposition était soutenu par les autres, y compris par les gréco-catholiques. Qui a vu, à la télévision, les popes mêlés à la multitude sur les places de Kiev ne peut douter qu’ils étaient proches de leur peuple.

Il y eut des propos violents, loin de l’évangile, qui furent proférés. Toutefois, l’Église dépendant de Moscou s’employa finalement à corriger son image partisane dans un message affirmant que “tous sont des enfants de Dieu”. Il était plus que temps, car la victoire éclatante de l’opposition risquait de lui coûter cher. Aujourd’hui, sans pour autant que l’unité soit revenue, les exacerbations les plus incendiaires se sont heureusement calmées.

Pierre Delooz

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