Bulletin mars 2005

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SOMMAIRE

ROUMANIE
Défricher l’avenir !
Interview de Sœur Marie-Anne Matthieu

Bucarest
Six assistants sociaux nous parlent de leur travail en paroisse

La "Doctrine sociale de l'Église"
Jean-Claude Brau

CROIRE EN DIEU APRÈS AUSCHWITZ

Pierre Delooz

Justice sociale…


un long chemin

A l’heure où nous écrivons ces lignes, l’arrivée de la Roumanie dans l’Union européenne n’emporte pas l’adhésion du Parlement tout entier. Demande est faite à la Roumanie d’intensifier ses efforts en matière de transparence démocratique et dans la lutte contre la corruption (cfr Le Monde du 04/03/05).

L’État roumain, en effet, ne semble guère concerné par l’instauration d’une justice sociale effective. En outre, des secteurs entiers de la vie civile (les orphelinats, les foyers pour handicapés, les maisons de retraite,…) sont laissés à l’abandon malgré la détresse évidente des personnes concernées.

En créant sur place une “Commission sociale” inspirée par l’esprit du Concile Vatican II, la Conférence Roumaine des Supérieures Majeures (CRSM) entame une action de longue haleine : “se former aux principes fondamentaux de l'Enseignement social de l'Église pour les incarner de façon visible et nette, et acquérir le droit de proposer, voire d'exiger les aides publiques qui soutiennent l'espérance des petits et des pauvres”.

En mettant en présence trois acteurs qui incarnent ces principes et en leur proposant de travailler ensemble, Entraide d’Églises désire encourager et soutenir cette entreprise. Ce Bulletin vous présente donc les trois volets d’une action destinée, dans un pays où la subsistance immédiate est souvent l’objectif premier, à convaincre des femmes et des hommes d’opérer leur propre développement et d’en acquérir progressivement les moyens.


Interview


ROUMANIE
Défricher l’avenir !

De nationalité luxembourgeoise, Sœur Marie-Anne Matthieu est membre de la Congrégation des Sœurs de la Doctrine Chrétienne. Engagée en Roumanie depuis presque 9 ans, elle y est membre du Conseil de la CRSM (Conférence roumaine des Supérieures Majeures), où son activité s’exerce dans la Commission “Œcuménisme et mass media”, et dans “la Commission Sociale” fondée par l'Assemblée générale en octobre 2004. Entraide d’Églises a le privilège de collaborer avec Sœur Marie-Anne depuis plusieurs années.

EE. SŒUR MARIE-ANNE, VOTRE PARCOURS EST PEU COMMUN. COMMENT S’EST EFFECTUÉ LE “PASSAGE” ENTRE LE LUXEMBOURG ET LA ROUMANIE?

Sr M-A. De 1989 à 1995, j'ai été la Supérieure provinciale des Religieuses du Luxembourg, et la présidente de l'Union des Supérieures Majeures, ce qui m'a permis de bien connaître la vie des Congrégations et de mieux saisir la nécessité du dialogue entre elles pour favoriser la collaboration, surtout sur le plan de la mission.

De 1995 à 1996, en vue de me préparer à une nouvelle tâche apostolique en Roumanie, j'ai suivi des cours de roumain, d'histoire et de géographie à l'Institut de Langue et de Culture orientale de Paris. J'ai aussi pu suivre des cours sur l'œcuménisme à l'Institut Catholique et sur la spiritualité orthodoxe à l'Institut Saint-Serge.

Je suis en Roumanie depuis huit ans et demi, dont les sept premières années à Cluj. J'ai travaillé comme professeur bénévole à l'École Christiana, et avec un groupe de jeunes dans la paroisse.

EE. VOUS EXERCEZ CERTAINES RESPONSABILITÉS AU SEIN DE LA CONFÉRENCE ROUMAINE DES SUPÉRIEURES MAJEURES (CRSM). EN QUOI CONSISTE CETTE ASSOCIATION ?

Sr M-A. La CRSM rassemble actuellement 76 Congrégations ou Sociétés de Vie apostolique, de grandeur fort inégale (entre 2 et 164 membres). Cela représente 1079 religieuses romano-catholiques et gréco-catholiques. Son rôle consiste à établir un lien entre les différents Instituts pour une meilleure réalisation de leur mission d’Église.

EE. POURQUOI LA CRSM A-T-ELLE OPTÉ POUR LA FONDATION D’ UNE “COMMISSION SOCIALE” EN OCTOBRE 2004?

Sr M-A. Nous avons pris conscience qu’un des grands problèmes de la Roumanie, est le désintérêt de l’État à garantir une assistance sociale effective à bien des catégories de personnes défavorisées: handicapés, personnes âgées, pensionnés, malades psychiques.

Les pauvres n'ont pas de voix pour réclamer justice, ils ne connaissent pas leurs droits  alors que leur détresse saute aux yeux de qui veut bien les garder ouverts. Les religieuses ne devraient-elles pas se soucier d'acquérir une formation solide pour mieux dire par des actions concrètes la bonne nouvelle au nom des sans-voix?

Les Congrégations religieuses s'engagent auprès des pauvres et avec eux, souvent avec beaucoup d'ingéniosité, chacune selon ses forces, et… avec des fonds venus de l'étranger ! Mais si nous nous donnions les moyens de réfléchir ensemble sur les problèmes que nous rencontrons, notre engagement y gagnerait beaucoup.

EE. QUELS SONT LES MEMBRES DE CETTE COMMISSION?
QUEL EST SON OBJECTIF ?

Sr M-A. Elle est constituée de sept membres, dont quatre Roumaines, une Italienne, une Allemande et une Luxembourgeoise. Trois d’entre elles sont des assistantes sociales diplômées.

Ces Sœurs proviennent des quatre grandes régions du pays: Bucarest, (2), Moldavie (2), Banat (1) et Transylvanie (2) et pourront, plus tard, faire un travail utile lorsque nous organiserons des rencontres par zones.

L’objectif de la Commission sociale est de favoriser la collaboration entre les Congrégations féminines dans le domaine socio-caritatif en les aidant dans l’identification des besoins réels, des priorités et des manières d’agir. Il s’agit de créer entre nous un partage d'expérience, de nous former sur les principes fondamentaux de l'Enseignement social de l'Église pour les incarner de façon nette et visible, et ainsi acquérir le droit de proposer, voire d'exiger les aides publiques qui soutiennent l'espérance des petits et des pauvres.

Dès lors, il importe d’agir sur plusieurs plans: la formation des personnes (Sœurs et collaborateurs) pour un service conforme à l’Évangile ; l’amélioration de nos services en faveur des pauvres ; une meilleure utilisation de nos moyens (personnes et biens matériels à notre disposition) ; la collaboration entre les Congrégations, occasionnelle ou durable (mise en œuvre de projets communs); une certaine présence dans les médias pour faire connaître l’apport social de la Vie consacrée en Roumanie, pour contribuer à un changement de mentalité dans le sens d’un plus grand respect du pauvre, de la solidarité avec lui  et pour encourager des initiatives sur le plan social et caritatif.

EE. COMMENT, CONCRÈTEMENT, PENSEZ-VOUS DÉBUTER ?

Sr M-A. A court terme, par la mise au point d’un questionnaire qui rassemble les données statistiques relatives aux engagements des Congrégations en Roumanie, aux genres de services existants ou déjà projetés, à la manière de collaborer avec les laïcs, l’État ou d’autres institutions religieuses ou non gouvernementales etc.

Les résultats nous permettront de composer une carte géographique de tous les engagements sociaux de la Congrégation en vue d’une organisation plus rationnelle de nos actions et la prise en compte de zones plus délaissées.

Ensuite, par l’élaboration d’un bulletin d’information et de partage destiné aux communautés comprenant des textes de réflexion, des informations juridiques, des suggestions, des collaborations (pour des engagements communs…), des mises en garde, des partages d’expériences etc.

Enfin, par la rédaction d’un dépliant, destiné à faire connaître le rôle des religieuses, leurs engagements pour améliorer les conditions de vie des pauvres et pour répandre autour d’elles l’esprit de l’Évangile dans les rapports avec eux.

A moyen terme, nous organiserons notre action par zones, par secteurs d’activité. Nous travaillerons avec la Commission de Formation pour organiser et recevoir des cours à orientation sociale dans le but d’acquérir une nouvelle sensibilité par rapport au développement de l’homme en situation de pauvreté, et cela en communion entre nous et avec tous nos partenaires.

Nous souhaitons surtout une formation -commune pour le Comité, les responsables de zone et les Supérieures Majeures-relative à l’enseignement de la doctrine sociale de l’Église, très peu connue en Roumanie ! Il n’y a pas de tradition en ce domaine, comme en bien d’autres. Les manuels de cours des assistants sociaux, à l’Institut St Joseph de Bucarest, s’arrêtent en 1945! Il n’y a pas de livres traduits.

A long terme, nous souhaitons nous orienter vers les secteurs moins traditionnels dans le travail social: les victimes du trafic des êtres vivants, les malades du sida, les prisonniers, la scolarisation et l'intégration des enfants roms, l'accueil et l'éducation des filles-mères, etc.

Pour l’instant, nous “défrichons” l’avenir…

Interview réalisée par Catherine Berkans

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BUCAREST

Six assistants sociaux nous parlent de leur travail en paroisse.

Le lecteur occidental pourrait être désarçonné par le texte qui suit.

Pour bien le situer, deux préliminaires sont nécessaires.

1) En Roumanie, le métier d'assistant social a été interdit sous le régime communiste. Il n'est réapparu que quelques années après la révolution avec le redémarrage d'une formation universitaire. L'ouverture en 1992 de l'Institut Sainte Thérèse de Bucarest et de sa faculté de Théologie-Assistance Sociale est à situer dans ce contexte.

La formation très académique et peu centrée sur la pratique professionnelle met sur le marché de l'emploi des assistants sociaux obligés de réinventer au quotidien un métier encore peu reconnu dans la société. Travail périlleux s'il en est quand les problèmes sociaux sont d'une complexité énorme et quand les conditions matérielles des assistants sociaux eux-mêmes sont extrêmement précaires.

2) La Région Pastorale de Charleroi a délibérément choisi de soutenir les assistants sociaux qui travaillent en paroisse et donc aussi en lien avec des prêtres qui doivent progressivement apprendre à collaborer avec des laïcs. Cette coresponsabilité, si évidente chez nous, reste un chemin à construire.

Sont donc en jeu tout à la fois la professionnalisation d'un métier balbutiant et la place du laïc assistant social au sein d'une Église encore largement cléricale.

François SAUCIN
Assistant social dans un Centre PMS
Président du Conseil régional de Pastorale de Charleroi

Le rôle de l ‘assistant social dans une paroisse est de collaborer avec le père curé autour des problèmes qui ont un caractère social.

L’assistant social identifie les problèmes sociaux dans la paroisse où il travaille : soit des personnes s’adressent directement au cabinet d’assistant social, soit le père curé ou les autres personnes signalent le fait que quelqu'un se trouve dans une situation délicate.

En général, ce sont des familles avec plusieurs enfants dans lesquelles un ou les deux parents ne travaillent pas, ce sont des mères seules qui ont à charge un ou plusieurs enfants, ce sont encore des personnes âgées seules qui sont oubliées par leur entourage et des personnes handicapées.

Quelques fois les assistants sociaux sont appelés par des personnes qui n’ont pas une situation matérielle très délicate mais qui essaient de bénéficier des choses destinées aux personnes pauvres. Ce sont aussi des personnes qui font un tour des paroisses pour obtenir simultanément des aides dans plusieurs lieux

Une des activités les plus importantes est la réalisation des évaluations sociales pour vérifier si ceux qui sollicitent une aide sont vraiment dans une situation qui la justifie.

Nous avons assisté à des cas isolés de personnes mécontentes du fait que les assistants sociaux n’accordent pas les aides demandées, ce qui se manifeste parfois d'une façon violente.

Voici quelques activités qui expriment de manière concrète nos interventions :

• Accorder des aides matérielles d’urgence sous la forme de nourriture, de vêtements ou de médicaments.
Ces aides sont obtenues par des donations internes ou externes ou par des projets d'organisations non gouvernementales, par exemple l’Association CARITAS Bucarest.

• Le programme qui s’appelle “Le soutien financier à distance” par lequel les enfants pauvres sont soutenus par des aides trimestrielles accordées par des pays étrangers pour prévenir l’abandon scolaire.

• Des projets spécifiques à chaque paroisse :

La Paroisse  “Assomption de la Vierge Marie” a un programme destiné à assurer des ressources financières pour les personnes âgées.

Il y a un programme dans lequel se déroulent des activités éducatives et récréatives pour les enfants et pour les jeunes. Des rencontres mensuelles ont pour but de garder la relation avec les familles qui ont ainsi la possibilité de maintenir le contact avec le père curé, avec l’assistante sociale et avec un docteur.

La Paroisse “Sainte Thérèse” a deux projets propres :

Le premier consiste à offrir un repas chaud chaque jour pour 7 personnes âgées. Dans ce projet sont impliqués sept jeunes bénévoles qui jouent un rôle d’accompagnateurs, de messagers d’espérance pour ceux qui souffrent de solitude.

Le deuxième a vu naître la constitution d'un groupe-support pour les femmes de la paroisse. Les femmes ont exprimé le désir d'avoir un soutien spirituel personnalisé par La Sainte Vierge qui est la Reine de la famille.

Sous le patronage spirituel de la Sainte Vierge nous essayons de créer des événements qui peuvent offrir un espace physique et affectif pour toutes les femmes qui ont besoin de s’exprimer en leur qualité de mère de famille et plus encore en leur qualité de personnes humaines qui aspirent à vivre avec dignité leur identité suivant l’exemple de la Vierge Marie. Les rencontres entre les membres du groupe sont l’occasion d’avoir des discussions sur différents thèmes et d’avoir des activités pratiques qui ont pour but de trouver des solutions permettant d'améliorer la situation dans laquelle les femmes vivent. Nous organisons aussi des promenades et des excursions qui donnent la possibilité de connaître la grande richesse de notre pays, source d’énergie pour continuer notre chemin, ayant toujours la disponibilité de dire, comme notre Sainte Mère: “Fiat”.

• Donner des conseils est une activité spécifique pour tous les assistants sociaux de paroisse. 

Nous ne sommes pas des distributeurs d’aides, mais nous cherchons à guider les bénéficiaires, après l’identification de la nature du problème,  de telle manière que le problème soit dépassé et que les personnes ne restent pas dépendantes indéfiniment des services d’assistance sociale.

Souvent les paroissiens ne connaissent pas leurs droits officiels ou ne savent pas à quel spécialiste ils peuvent s'adresser pour résoudre leurs problèmes.

Dans ce cas, le rôle de l'assistant social est d'indiquer les institutions d’État ou les organisations non gouvernementales compétentes pour chaque problème spécifique.

En outre, il existe une catégorie de personnes qui s’adressent aux assistants sociaux parce qu'elles sont seules et n’ont aucune personne avec qui communiquer. Elles cherchent quelqu'un pour dire ce qu'elles ont sur leurs âmes. C’est la raison pour laquelle les assistants sociaux travaillent comme bénévoles dans le Centre “Je t’écoute” qui s’adresse à cette catégorie de personnes.
En plus de ceux évoqués plus haut, beaucoup d'autres problèmes graves sont encore à résoudre.

Comme exemple, nous décrirons deux cas :

Dans La Paroisse “Cioplea”, une mère seule avec deux enfants en dépit du support matériel reçu et parce que restée sans lieu de travail, fait une dépression psychique. Dans cette situation elle ne peut pas payer les dettes; l’impôt, les taxes. Il y a en plus le risque d'être évacuée de sa maison. 

Dans la Paroisse “Sainte Croix”, les relations dans une famille sont devenues insupportables entre époux parce que la femme est obligée de soigner sa sœur qui a un handicap sévère.

Le problème est causé par le fait que les hôpitaux spécialisés pour les personnes handicapées sont pleins et il faut s’inscrire sur des listes d’attente pour être reçu dans un tel lieu. Ainsi nous n’avons pas de solution pratique et prompte pour ce problème.

Dans le cadre de La Paroisse “Saint Joseph”, en dehors des activités déjà mentionnées, un aspect important est la coordination des bénévoles qui organisent des activités dans différente projets.

Dans cette perspective, nous pouvons relever quelques besoins: des cours spécialisés pour les assistants sociaux et pour les bénévoles en même temps; la nécessité de trouver de nouveaux moyens pour encourager l’activité du volontariat en communauté et pour collaborer efficacement avec les autres institutions publiques ou privées.

Les assistants sociaux doivent aussi coordonner les stages pratiques des étudiants. La majorité des paroisses reçoit une étudiante pour effectuer son stage. En même temps un assistant social travaille pour la Faculté et s’occupe de la coordination des stages pratiques des étudiants.

Un premier pas, c’est la formation théorique générale qui consiste en une présentation courte de l'histoire de l'assistant social et du réseau d’assistance sociale étatique et privé. Une autre étape est l’identification des institutions gouvernementales et non gouvernementales de Bucarest où les étudiants peuvent effectuer le stage pratique professionnel.

Après avoir établi une convention de collaboration entre la Faculté de Théologie Romano Catholique et Assistance sociale et les institutions qui accueillent nos étudiants, nous réalisons la répartition de ceux-ci de telle manière que chaque étudiant puisse avoir une image presque complète de ce que signifie le métier d’assistant social. Les années terminales, les étudiants peuvent choisir de ne pas changer leur lieu de pratique ou en fonction d'une spécialisation éventuelle s'orienter vers un autre lieu.

A la fin de la période pratique, une évaluation est faite par l’assistant social de l'institution où le stage a été effectué en s'appuyant principalement sur le journal de pratique.

Les assistants sociaux sont sans cesse confrontés à l’insuffisance des ressources financières comparativement aux besoins d'un nombre significatif de personnes.

Nous rappelons que pour avoir une activité efficiente, les assistants sociaux ont besoin d'être soutenus par leur communauté et par les bénévoles.

En conclusion, nous pouvons dire que par l’intermédiaire des assistants sociaux paroissiaux, la charité a pris une forme organisée et cohérente par laquelle les aides sont distribuées d'une manière équitable vers ceux qui en ont vraiment besoin. 

Les assistants sociaux
• Paroisse “Assomption de la Vierge Marie”: assistante sociale Ileana Portnoi
• Paroisse “Sainte Thérèse”: assistante sociale Rita Tudor
• Paroisse “Sainte Vierge Marie, Reine (Cioplea)”: assistante sociale Nadia Lupascu
• Paroisse “Sainte Croix”: assistante sociale Gabriela Rotariu
• La Paroisse “Saint Joseph”: assistante sociale Cristina Muzalak
• Faculté de “Théologie Romano Catholique et Assistance sociale”:
coordonnateur du stage pratique assistant social Stefan Beca.

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La "Doctrine sociale de l'Église"

Il y a plus d'un siècle, le pape Léon XIII publiait son encyclique Rerum Novarum, qui allait être le signal d'un nouvel accent dans l'Église catholique. A la relecture de ce texte, bien des descriptions de la réalité, des propositions, même des affirmations de principes, semblent marquées par la recherche et les luttes de l'Église à la fin du 19e siècle et ne peuvent plus être reprises telles quelles. Mais l'important n'est pas là. Pour la première fois, la papauté tentait de prendre la mesure du phénomène, nouveau alors, de la "Question ouvrière". Le Pape lançait un appel à tous les chrétiens pour une esquisse de morale sociale et l'affirmation de la légitimité d'organisations ouvrières chrétiennes dans le monde industriel en développement.

La fécondité de cette prise de position se manifestera dans les organisations dont elle permettra la naissance : syndicats chrétiens, caisses mutuelles chrétiennes, et plus tard mouvements d'Action catholique de jeunes et d'adultes, hommes et femmes. Les travailleurs chrétiens auraient pu rester en marge de ces nouvelles formes d'organisation, en raison de l'anticléricalisme qui marquait les organisations socialistes concurrentes, ou de l'enfermement sur eux-mêmes des mondes catholique et socialiste, ou des images fantasques qui circulaient partout sur les "autres". Rerum Novarum a permis le développement d'organisations autonomes portées par les travailleurs eux-mêmes.

En même temps, des "catholiques sociaux" élaboraient une pensée sociale et théologique, explicitant la façon dont la foi chrétienne offre un sens à la vie des travailleurs, à leurs solidarités et à leurs actions. Des théologies ont fleuri, comme la théologie du travail. Des courants philosophiques comme le personnalisme se sont greffés sur cette pensée et ont offert un appui à l'action des travailleurs.

Actuellement, en Europe occidentale, nous observons que, dans la diversité des traditions nationales, des organisations chrétiennes sont bien présentes, en même temps que des chrétiens sont partie prenante dans des organisations pluralistes. D'autre part, il faut reconnaître que la réflexion historique ou actuelle de l'Enseignement social de l'Église ne s'impose pas d'une façon incontournable dans la réflexion sur la situation sociale, son sens et son avenir : le néo-libéralisme suit ses règles, l'altermondialisation puise ses ressources dans sa propre logique. Les éventuelles références aux positions de l'Église sont rares et plutôt périphériques.

D'autres déclarations ont pris le relais de la première encyclique, en particulier lors des grands anniversaires: Quadragesimo Anno, Octogesima Adveniens, Laborem Exercens, Centesimus Annus.  Ces textes papaux développent, selon leur contexte propre, certains aspects de l'intuition initiale. Par exemple, en 1971, Octogesima Adveniens explicite les virtualités du récent Concile Vatican II dans le domaine social, insistant sur la responsabilité des chrétiens et de leurs organisations, chacun dans leur lieu propre.

L'expression "Doctrine sociale de l'Église" pourrait prêter à confusion. Comme le Père Valadier l'affirmait déjà il y a des années, chacun de ces mots est inadéquat. Il ne s'agit pas précisément d'une “doctrine”, au sens d'une réflexion construite et cohérente, mais bien plutôt d'un enseignement qui tire les conséquences d'une intuition première dans des lieux et des moments variés. On ne peut appeler au sens général “social” ce genre de textes, car ils n'abordent pas tous les domaines de la vie en société, mais privilégient un filon : le sort des travailleurs. Enfin, si c'est bien un enseignement d'Église, puisqu'il émane des papes successifs, il ne serait pas d'Église au sens du peuple de Dieu, mis en évidence par le Concile Vatican II, si la dynamique du peuple croyant tout entier n'était pas prise en compte, dans les nombreuses actions et réflexions des travailleurs chrétiens, des communautés, des évêques et des Conférences épiscopales de nombreux pays.

En Europe occidentale, dans la diversité des traditions nationales, des organisations chrétiennes sont bien présentes, et des chrétiens sont partie prenante dans des organisations pluralistes. D'autre part, il faut reconnaître que la réflexion historique ou actuelle de l'Enseignement social de l'Église ne s'impose pas d'une façon incontournable dans la réflexion sur la situation sociale, son sens et son avenir: le néo-libéralisme suit ses règles, l'altermondialisation puise ses ressources dans sa propre logique. Les éventuelles références aux positions de l'Église sont rares et plutôt périphériques.

Alors, pourquoi l'Enseignement social de l'Église serait-il important aujourd'hui en Europe centrale et orientale ? L'expérience de résistance aux régimes imposés de l'extérieur a abouti aujourd'hui à la liberté de mieux prendre en compte toutes les dimensions du Concile Vatican II, notamment à ce qu'il a innové dans les domaines de la conception de l'Église, de la liberté religieuse, des relations avec la société et de l'œcuménisme.

Cette réflexion, chaque Église nationale ou diocésaine doit la mener dans les terrains qui lui sont propres, en lien avec l'évolution de l'ensemble de l'Église catholique. Elle peut ainsi viser à un équilibre dans sa vie, dans son organisation, dans ses prises de position et ses réflexions, entre ses dimensions mystiques et la nécessaire prise au sérieux du sort concret, parfois terre-à-terre, de ceux que l'économie néolibérale laisse de côté ou exploite. La fidélité évangélique et la créativité collective des croyants leur permettront d'inventer les réponses adéquates par lesquelles les chrétiens assureront dans leur foi et dans leurs prises de positions au sein de la société, un apport original de justice et de liberté au service des plus fragiles. Leurs partenaires occidentaux ne pourront qu'en être eux-mêmes bénéficiaires.

Jean-Claude Brau

Licencié en philosophie de l’UCL, Jean-Claude Brau est titulaire d’une licence en théologie de l’Université grégorienne de Rome et d’une licence en études bibliques de l’Institut des Études bibliques de Rome.

Il enseigne au Séminaire Cardijn (devenu CEFOC), dont il fut le coordinateur jusqu’en 2004. Il est également aumônier du MOC et de la CSC.

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Croire en Dieu après Auschwitz

Le soixantième anniversaire de la libération des prisonniers survivants du camp polonais d'Auschwitz a été largement célébré et la presse s'est honorée en couvrant l'événement non seulement par des informations mais aussi par des commentaires appropriés. Nous n'avons pas l'intention d'en rajouter mais d'opérer un déplacement en posant une question essentielle: “Comment croire en Dieu après Auschwitz?” La question a fait naguère l'objet d'une brève étude du philosophe juif allemand Hans Jonas. Elle nous met sur la voie d'une approche qui vaut la peine d'être prise en compte. En effet, suggère-t-il, comment admettre que des milliers d'innocents aient appelé Dieu au secours en vain? N'a-t-il rien entendu? N'a-t-il rien voulu entendre? Ou bien a-t-il entendu mais n'a pas pu réagir parce qu'il ne le pouvait pas? S'il ne le pouvait pas, conclut Hans Jonas, c'est évidemment parce que, en la circonstance, il n'était pas tout-puissant à la manière dont nous l'imaginons. En créant le monde autonome, hors de lui, il a renoncé lui-même à une toute-puissance interventionniste.

Cette perspective ne devrait pas surprendre le chrétien qui reconnaît, dans la foi, que lorsque Dieu a voulu visiter le monde des hommes en Jésus et que Jésus a été menacé de mort par ces mêmes hommes, il n'a pas fait usage d'une toute-puissance imaginaire pour épargner à son Fils la fin ignominieuse que ces hommes lui réservaient. Il a dû accepter de souffrir cette mort, sa mort, et ce n'est qu'après qu'il est ressuscité.

En faisant le deuil du Dieu tout-puissant des philosophes et des religions, nous pouvons croire que, à Auschwitz, le Dieu de Jésus n'était ni absent, ni sourd, mais qu'il était là et souffrait avec les souffrants.

Repères bibliographiques

La traduction française de Hans Jonas a paru à Paris, Éditions Payot, Petite Bibliothèque, Rivages poche, en 1984, sous le titre Le Concept de Dieu après Auschwitz. Une voix juive.

Lire la réaction du théologien dominicain Jean-Pierre Jossua, dans les Études de janvier 1996, "Faut-il repenser Dieu après Auschwitz?", pp.6773, écrite, dit-il lui-même, "à la mémoire de mon père mort à Auschwitz".

Pour une perspective théologique d'ensemble: Joseph Moingt, S.J., Dieu qui vient à l'homme. Du deuil au dévoilement de Dieu, Paris, Cerf, 2002, (Coll. Cogitatio Fidei n°222).

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