Bulletin décembre 2003

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SOMMAIRE

MERCI POUR LES TSIGANES
ENTRAIDE D’ÉGLISES EN ESTONIE: PREMIÈRES DÉCOUVERTES
L’ŒCUMÉNISME EN DANGER
Nous avons besoin d’initiatives prophétiques
Patriarche Ignace IV d’Antioche

Merci pour les Tsiganes

Une des préoccupations du CCIT (Comité Catholique International pour les Tsiganes) est d’ouvrir les Églises à un souci pastoral pour les communautés tsiganes et à une prise en compte de leurs spécificités. Cette préoccupation nous a conduits- nous étions quatre responsables du CCIT en Lituanie. Nous désirions avoir une image concrète de la situation des Tsiganes là-bas, mais aussi, nouer des contacts, susciter des liens pour promouvoir de nouvelles collaborations.

Mais nous n’avions aucun point de chute dans ce pays. Nous savions seulement que des Tsiganes y vivent. Peu nombreux, à vrai dire : cinq à dix mille. Notre aventure risquait d’être infructueuse. Heureusement nous avons eu la joie de pouvoir compter sur la solidarité d’Entraide d’Églises, une solidarité non pas formelle mais empreinte d’amitié, de dynamisme, d’ouverture aux problèmes des Tsiganes.

Quand on est accueilli par l’Abbé Algirdas Dauknys qui se coupe en quatre et s’engage pour déclencher dans son Église une prise de conscience, quand on est hébergé dans la communauté de la sœur Rose-Anne Graulich et qu’on va visiter avec elle les familles tsiganes, on n’est pas seul en Lituanie !

Ces moments de cordialité et la collaboration qu’ils ont engendrée sont les promesses d’une sensibilisation bien nécessaire à la situation des Tsiganes, situation fort précaire qui ne peut laisser l’Église indifférente. Certes des démarches personnelles existent déjà -et la sœur Rose-Anne en est un témoignage- mais il serait important que ces démarches soient confortées, qu’elles suscitent une réflexion que favoriserait par exemple la nomination d’un Évêque responsable de la pastorale tsigane au sein de la Conférence Épiscopale, comme c’est le cas dans la plupart des pays…

Quoi qu’il en soit, cette expérience nous a fait sentir très concrètement qu’Entraide d’Églises est bien autre chose qu’une ”organisation” ; elle est surtout un cœur qui n’en finit pas de s’ouvrir. Ce n’est pas rien !

Léon Tambour (responsable du CCIT) Anvers, le 25 octobre 2003

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ENTRAIDE D’ÉGLISES EN ESTONIE :
PREMIERES DECOUVERTES

Catherine Berkans
Poursuivant son périple en terre balte, Entraide d’Églises a pris le chemin d’une gracieuse république qui surgit sur la rive orientale de la mer Baltique, entre le Golfe de Finlande et la baie de Riga : l’Estonie.

Ponctuée par les deux grandes îles Saaremaa et Hiiumaa, l’Estonie compte 45.215 km2 pour 1.400.000 habitants. 68% d’Estoniens et 29% de Russes vivent dans ce pays où l’on rencontre également de petits groupes de langue ukrainienne, biélorusse, finlandaise, polonaise et lituanienne. La capitale rassemble un tiers de la population, les régions rurales sont faiblement peuplées.

Parsemée de collines et de petits lacs dans le Sud, somptueuse et racée sur ses plages de sable et de galets bordées de pins, l’Estonie laisse au visiteur le souvenir obsédant du Golfe au bleu royal dans lequel elle se baigne.

L’ESTONIE, PAYS BALTE… OU NORDIQUE?

Au premier abord, au contraire des deux autres pays baltes après cinq décennies de régime communiste, l’Estonie semble beaucoup plus prospère, du moins dans les villes.

Le 20 août 1991, dès la proclamation d’indépendance, elle oriente son activité commerciale vers la Suède, et plus encore vers la Finlande qui l’inspire par sa proximité linguistique et géographique.

Le développement d’une infrastructure ultramoderne de tourisme attire peu à peu dans la nouvelle république bon nombre de Suédois et de Finlandais qui contribuent à la prospérité du pays.

Mais toute médaille a son revers : le système économique libéral qui règne en maître génère de pesantes inégalités : si le salaire moyen est plus élevé qu’en Lituanie et qu’en Lettonie, le salaire minimum pratiqué est inférieur: on découvre dans les villes d’Estonie une certaine aisance mais aussi une grande pauvreté. De nombreuses questions se posent, notamment en matière de soins de santé, pour bon nombre de gens.

La vie dans les campagnes, quant à elle, est plus que difficile...

Très marqué par une longue Histoire tourmentée, le paysage confessionnel estonien diffère de celui de ses deux voisins. Si la Lituanie est résolument catholique romaine, la Lettonie est un “laboratoire d’œcuménisme” rassemblant 20% de catholiques (de rite latin ou byzantin), 24 % de luthériens et 20% d’orthodoxes. Quant à l’Estonie, lors du dernier recensement effectué en l’an 2000 auprès de 122.000 personnes âgées de plus de 15 ans, 13.6 % se déclaraient de confession luthérienne et 12.8% de confession orthodoxe (église orthodoxe russe ou église orthodoxe estonienne), 0.5 % se reconnaissaient comme baptistes et 0.5% se désignaient de confession catholique romaine (+/-6000 personnes).

UNE ÉGLISE CATHOLIQUE INTERNATIONALE

L’un de nos plus importants contacts eut lieu à Tallinn -superbe capitale de style médiéval- avec le Père Vello, prêtre catholique, chapelain du couvent des Sœurs Brigittines, originaire du diocèse de Munster en Allemagne, et professeur émérite d’exégèse du Nouveau Testament à l’Université de Toronto! La rencontre pouvait dès l’abord surprendre mais l’impression allait se confirmer : l’Église catholique estonienne se décline sur le mode international.

Ainsi, l’Évêque d’Estonie, de nationalité suisse, est nonce pour les trois États baltes et réside à Vilnius. Son Vicaire général, Curé de Tallinn, est français. De même, le Curé de la ville universitaire de Tartu est chilien!

Ajoutons que la communauté des Sœurs Brigittines où nous logions est dirigée par une Sœur estonienne, mais elle est composée pour la plupart de Sœurs indiennes et mexicaines.

Peu de membres de l’Église catholique possèdent la langue estonienne, très difficile à assimiler.

UNE LITTÉRATURE SPIRITUELLE EN DEVENIR

Confrontés à des obstacles de cette nature, les catholiques romains ont d’autant plus de difficultés à développer une littérature religieuse susceptible de soutenir leur mission, qu’ils doivent porter le poids d’une Histoire récente. L’Histoire de cinq décennies de régime communiste, marquée au coin de la persécution des Églises de l’Europe centrale et orientale, coupées de la respiration de l’Église universelle.

Un petit groupe de prêtres, dont certains ont une formation théologique poussée, tente actuellement de traduire le Nouveau Testament en estonien.

Traduire l’Écriture en estonien est une de mes tâches principales, explique le Père Vello. Cela prend beaucoup de temps: il faut en effet créer le langage liturgique approprié. Ne savent efficacement m’aider que des Estoniens qui possèdent parfaitement leur langue maternelle. Des écrivains et des poètes nous ont proposé leur concours mais ils ont évidemment besoin d’un texte de base.

Pour l’instant, je traduis le Lexionnaire (ensemble de textes liturgiques). Dix exemplaires seront suffisants pour les huit paroisses catholiques, j’en effectuerai la reproduction sur ma propre machine.

De même, le besoin d’une bibliothèque théologique se fait cruellement sentir : nous recherchons des livres en anglais et en allemand, nous dira le Vicaire général de Tallinn. Nos moyens financiers ne nous permettent pas de constituer nous-mêmes ce fonds. De plus, nous ne disposons pas d’un Grand Séminaire; nous envoyons nos séminaristes à Rome, ou à Birmingham.

Enfin, il est assez étonnant de constater à quel point les livres de science humaine ou les livres religieux sont absents de la plupart des librairies de la capitale, qui ont visiblement un souci plus touristique. Ce n’est pas que l’Estonien manque de culture, loin de là! Peintre et surtout musicien, il fait naturellement naître autour de lui concerts improvisés, pièces classiques, ballets et opéras. Les galeries d’art et les magasins d’artisans parsèment les ruelles étroites et sinueuses de Tallinn.

Aucun circuit de distribution organisé ne semble prévu pour propager le livre de réflexion ou l’ouvrage spirituel, ce qui ralentit par ailleurs le travail de l’unique maison d’édition religieuse, d’inspiration jésuite, de la ville. Découvrir une librairie qui accepte de prendre en stock des livres religieux et de les vendre est une question de chance, nous dit le Père Vello avec un sourire désabusé.

CATHOLICISME ET ŒCUMÉNISME

Il est évident que l’apprentissage de la langue estonienne pourrait mieux servir le propos de l’Église catholique en Estonie et que le développement d’une action œcuménique -avec le Conseil œcuménique des Églises et les groupes de Taizé déjà présents-pourraient contribuer à ce développement.

D’autre part, loin d’être d’abord un obstacle, le caractère international de cette Église est à même de lui ouvrir des portes, en lui permettant de nouer de fructueuses collaborations spirituelles, intellectuelles, voire financières avec l’Occident.

Enfin, étant composée de membres de diverses origines géographiques, elle peut offrir l’exemple de solutions constructives à des problèmes ethniques...

Nous avons rencontré :
LUC SAFFRE

Jeune informaticien de la région d’Eupen, Luc Saffre a quitté sa Belgique natale pour fonder une famille à Tallinn. Il s’est parfaitement intégré au pays : il y travaille selon ses compétences, possède une maison et est depuis peu l’heureux père d’une adorable petite Mari. Disciple fervent de la spiritualité de Taizé, il la propage en Estonie.

EE. Parlez-nous des prières de Taizé en Estonie…

LS. Six mois après mon arrivée, j’ai recherché parmi les membres de la chorale luthérienne dans laquelle je chante un partenaire pour élaborer chaque semaine avec moi une prière de Taizé. La prière mensuelle ne me suffisait pas: j’avais l’habitude d’une prière hebdomadaire et celle-ci me manquait. Je ne trouvais personne qui sache à la fois chanter et disposer du temps suffisant pour s’engager chaque semaine. Parmi les catholiques, tout à fait par hasard, j’ai rencontré un ami, Indrek. Quelques mois plus tard, nous avons découvert une soprano. A trois nous pouvions commencer.

S’est alors posée la question du lieu. L’Église St Jean à Tallinn est d’ordinaire l’endroit où s’effectuent les prières de Taizé. C’est une église très utilisée mais il n’y avait aucune soirée libre. Créer une prière là-bas aurait causé de gros problèmes d’organisation.

Tout en réfléchissant, nous avons rencontré une personne qui nous a parlé de la Chapelle des Dominicains. C’est un endroit idéal pour une activité de ce genre, la pièce est chauffée et nous avons été accueillis avec bienveillance par les quatre Frères qui séjournent dans le couvent.

Il y a donc actuellement deux prières de Taizé à Tallinn: chez les luthériens (la “grande prière”) et chez les catholiques, mais il n’y a guère de danger de concurrence. A l’Église St Jean, il y a quelques instruments de musique supplémentaires et beaucoup plus de monde. Chez les Dominicains, nous annonçons toujours la grande prière. Certaines personnes assistent indifféremment à l’une ou à l’autre des méditations.

EE. Comment faire pour mettre sur pied une célébration?

LS. Il est préférable de s’être rendu à Taizé plusieurs fois pour en connaître l’esprit. En outre, les carnets de Taizé contiennent des instructions sur la manière de préparer une prière: il suffit de les suivre. Les Frères de Taizé soulignent l’idéal de simplicité. Le principe est de ne pas se mettre en cercle: on pose une icône ou une croix; tous regardent dans sa direction. Nous ne sommes pas là d’abord pour nous rencontrer mais pour prier, parler avec Dieu. Nous pouvons prier à deux ou trois personnes; les prières de Taizé sont simples, il n’y a pas de sermon à préparer, il suffit d’avoir un schéma de texte biblique. Les Frères publient également de courtes prières du Frère Roger qui peuvent être utilisées.

Deux chanteurs sont nécessaires pour entamer un chant et le poursuivre seuls si les autres personnes présentes ne chantent pas.

Les prières de Taizé se déroulent de la même manière partout dans le monde; dès lors chacun se sent partout chez soi dans chaque célébration.

EE. Qui participe à ces prières ?

LS. Surtout des luthériens, puisqu’ils constituent la majorité confessionnelle du pays, et des catholiques. Je n’y ai pas encore vu d’orthodoxes, mais je ne connais pas encore le russe et il m’est difficile de prendre contact avec eux.

EE. Quel est l’apport d’une célébration de Taizé par rapport à celui d’une messe hebdomadaire?

LS. Pour moi, c’est tout différent. La messe est une célébration, une fête. On y est à l’écoute de la parole de Dieu. Une prière de Taizé est une méditation.

EE. Comment voyez-vous l’avenir sur ce plan?

LS. Je quitterai bientôt Tallinn pour habiter à la campagne où je “lancerai“ également les prières de Taizé. Ici elles pourront continuer sans moi: il suffit de 3 ou 4 personnes qui s’engagent.

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“Nous avons besoin d’initiatives prophétiques pour faire sortir l’œcuménisme des méandres dans lesquels il est en train de s’embourber !”

Patriarche Ignace IV d’Antioche
Allocution prononcée le 8 septembre 2003
lors de la Rencontre internationale
Hommes et Religions, à Aix-la-Chapelle

Le sujet qui m’a été proposé, “Orthodoxes et catholiques face à l’œcuménisme”, ouvre de nombreuses perspectives et aurait pu être abordé de diverses manières. Je n’ai pourtant pas hésité longtemps avant de choisir le thème dont je voudrais vous entretenir ici. C’est celui de l’amour fraternel. J’aurais certes pu parler de la profonde crise identitaire que traverse le mouvement œcuménique, des graves interpellations auxquelles il fait face et du rôle qui nous incombe dans la recherche de solutions communes. Il y aurait aussi beaucoup à dire sur les difficultés du dialogue théologique entre nos deux Églises, et les pierres d’achoppement qui entravent ici et là leur rencontre en profondeur.

Nous convertir ensemble à la plénitude de la Vérité du Christ

Je suis convaincu de la nécessité de poursuivre le dialogue théologique, non pas pour se convertir l’un l’autre à ce que chacun considère comme sa vérité, mais pour nous convertir ensemble à la plénitude de la Vérité du Christ. Cette vérité qui n’est pas un concept, qui ne nous appartient pas, qui est toujours ouverte et qui ne peut être perçue que dans le dépouillement et dans l’amour. Il faudrait cesser de nous considérer comme les “propriétaires” d’une vérité dont nous ne sommes que les humbles dépositaires. N’en faisons donc plus une arme de polémique, une apologétique d’attaque ou de défense. Mettons-nous ensemble à l’écoute de ce que dit l’Esprit aux Églises.

Or, il me semble que, souvent, l’Esprit se sent étranger dans son Église et qu’il gémit en constatant que ceux qui se prévalent du Fils s'accommodent du statu quo et ne sont guère gênés par le scandale flagrant de leurs divisions. Il ne faut pas nous leurrer ; malgré des apparences fréquemment trompeuses, le mouvement œcuménique est en régression. Il est devenu une institution parmi d’autres. Que reste-t-il de l'événement prophétique des débuts et que des personnalités telles que le pape Jean XXIII et le patriarche Athénagoras, parmi d’autres ont incarné ?

Nous laissons passer l’une après l’autre les occasions que nous donne le Seigneur d’incarner ses commandements

“Malheur à celui par qui le scandale arrive !”(Mt 18,7). Le scandale c’est le confort dans lequel nous acceptons de vivre ; c’est notre suffisance pharisaïque ; notre bonne conscience d’agir selon la loi et les normes qui pérennisent nos habitudes et justifient nos peurs et notre paresse. C’est le manque d’impatience de vouloir nous retrouver, d’inventer les moyens pour cela, d’accepter de prendre le risque de l’amour du frère. Le grand scandale c’est d’oublier les paroles du Seigneur ; c’est de ne pas les prendre à la lettre, sans pour cela cesser de les ressasser à longueur de journée à qui veut les entendre. Que nous faut-il de plus pour nous réveiller que la dérive du monde, la perte généralisée du sens, l’athéisme - d’indifférence ou de fuite dans la religiosité la superstition ou une mystique floue ? Quoi d’autre que notre civilisation de surconsommation, de profit effréné et de violence ? Ou bien encore l’arrogance démesurée des puissants et la paupérisation de la moitié de l’humanité ? Quoi de plus que la remise en question fondamentale des valeurs de l’Évangile ? Que nous faut-il de plus pour admettre que nos divisions rendent le Seigneur méconnaissable, qu’elles le “divisent” (1CO1, 13) et qu’elles sont contraires à sa volonté évidente de nous voir un, “afin que le monde croie” (Jn17, 21)?

Si ceux qui sont acquis à la vision trinitaire de l’altérité dans l’unité ne se soucient pas de manifester leur unité dans les faits, et ce comme une exigence première et absolue, comment pourraient-ils répondre au double défi posé par l’unification globalisante de la planète et l’exacerbation des différences et des nationalismes ? Si ceux-là ne se décident pas fermement à ne plus se parler en doctrinaires arrogants mais à privilégier le langage de la communion plutôt que celui de la juridiction, comment pour-raient-ils continuer à prétendre que le christianisme se distingue des idéologies qui écartèlent les hommes et les montent les uns contre les autres ? Il me semble que nous sommes passés maîtres en dissertations et spéculations sur l’œcuménisme et la nécessité de la rencontre mais que nous laissons passer, l’une après l’autre, les occasions que nous donne le Seigneur d’incarner ses commandements, ici et maintenant.

Le véritable amour chasse la crainte

Soyons clairs: il ne s’agit pas d’un appel au syncrétisme ou à de quelconques compromissions. C’est un appel à refouler la peur, les crispations, les calculs étroits, notre façon de penser contre. Il s’agit de nous aimer dans nos différences, de savoir faire la distinction entre le fondamental et le secondaire, de décider une fois pour toutes d’œuvrer ensemble et de remplir ensemble notre commune vocation de serviteurs. Le véritable amour chasse la crainte. Il ne redoute pas de souffrir pour l’aimé, de mourir à soi-même pour l’accueillir, pour renaître à lui. En fait, si nous voulons vraiment être des disciples de Jésus, le Seigneur, il nous faut non seulement prier pour l’autre, mais devenir l’autre, l’aimer “comme soi-même” (Mt 22,29), l’assumer comme sacrement de l’union à Dieu et de l’union avec le frère.

Pour cela il nous faut nous libérer de nos complexes séculaires, de nos inhibitions, de notre volonté d’avoir toujours raison, que nous arrivons de plus en plus mal à cacher derrière le jargon des formules de politesse d’usage. Il nous faut être attentifs à l’autre. Il faut nous engager à ne rien faire qui puisse le gêner. Ou le contraindre. Il nous faut nous habituer à voir le meilleur en lui. Il nous faut nous convaincre qu’il est véritablement un frère, le frère par excellence, puisque nous sommes tous deux par le Christ, enfants adoptifs du même Père. Ne mettons pas de conditions à notre amour : l’amour n’est vrai que s’il est sans conditions.

Engager les Églises à ne plus rien faire qui puisse leur nuire l’une à l’autre

“Ne recherchez pas chacun vos propres intérêts, mais plutôt que chacun songe à ceux des autres”. C’est en ces termes que s’adressait Paul aux Philippiens (2,4). C’est de cette façon qu’essayait de vivre la communauté des premiers chrétiens. Nous n’avons pas d’autres solutions que d’essayer de vivre entre nous de la sorte. Non en paroles, mais en actes nous permettant non seulement de cheminer ensemble ou de co-habiter, mais de progresser, de témoigner ensemble, nous conviant l’un l’autre à être toujours plus dignes de l’espérance qui est en nous”(1P3, 15).

Les chrétiens -les Églises- devraient entrer dans une sorte de pacte d’honneur. La blessure en moi me pousse à dire “pacte de non-agression”, tant certains comportements -récents ou anciens- de la part de nos Églises peuvent être perçus comme véritablement agressifs envers nos frères. Mais l’espérance et la conviction que les “portes de l’enfer”(Mt 16 ,18) ne pourront jamais prévaloir voudraient qu’un tel pacte pousse nos deux Églises à s’engager devant Dieu et devant l’Église-sœur -à ne plus rien faire qui puisse nuire à l’autre, lui rendre son devoir pastoral plus difficile ou lui causer scandale. Et ce, quelle que soit l’importance de ce qu’elle veut entreprendre, même si elle pense être dans son bon droit ou dans les limites de sa propre responsabilité ou juridiction. L’amour du frère est premier. L’amour vient avant la connaissance. Il permet de mieux être saisi par la vérité qui n’est pleinement vécue que dans la communion. Est-il besoin de rappeler la norme antique: “Sur ce qui est indubitable, l’unité ; dans les questions controversées, la liberté; mais en toutes choses, la charité” ?

Un tel pacte devrait être accompagné d’une décision irrévocable de collaborer partout où cela est possible ou nécessaire, dans le service des plus démunis, dans la défense de la vie, de l’environnement, dans certaines tâches pastorales, dans la rencontre aimante des religions entre elles, dans la lutte pour l’humanisation de l’ordre terrestre. Comme je m’étais permis de l’exprimer devant le pape Jean-Paul II lors de sa visite à Damas en 2001, “nous sommes appelés à essuyer les larmes de tous ceux qui pleurent”. Je voudrais rappeler à ce sujet que les Églises catholiques et orthodoxes de l’aire antiochienne ont décidé depuis quelques années de mettre en pratique une telle coopération, et que celle-ci commence à porter des fruits.

Poser des gestes forts afin de forcer les cœurs

Nous avons besoin d’urgence d’initiatives prophétiques pour faire sortir l’œcuménisme des méandres dans lesquels, je crains qu’il soit en train de s’embourber. Nous avons un urgent besoin de prophètes et de saints afin d’aider nos Églises à se libérer davantage de leur pesanteur terrestre, pour oser faire pénitence et se convertir par le pardon réciproque. La hiérarchie et le peuple des fidèles doivent rivaliser pour poser des gestes forts afin de forcer les cœurs et de nous convaincre tous que le meilleur moyen de porter témoignage au Christ en ces temps mauvais est d’œuvrer à la réalisation de l’unité des chrétiens. C’est bel et bien la volonté de Dieu. C’est aussi le souhait des fidèles. Apprenons à mieux les écouter !

Je voudrais terminer en répétant ce que j’avais dit, il y a vingt ans, à l’Institut catholique de Paris : “N’entendons-nous pas, à travers sa dérision même, l’homme du néant nous dire: Assez ! Assez ! Cessez de jouer avec ce feu, cet esprit de feu et de lumière dont vous parlez, mais qui ne semble guère vous brûler ! On ne joue pas avec le feu. Ou bien on l’éteint, ou bien on s’y jette pour qu’il embrase l’Église toute entière et, par elle, l’humanité et l’univers”

Ce document a paru dans le Service Orthodoxe de Presse, nov.2003.

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