Bulletin septembre 2003

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Les relations entre les catholiques et les orthodoxes de Russie et d’Europe orientale *
Un problème qui reste délicat

Père Michel Van Parys osb Abbaye de Chevetogne

* Cette conférence a été donnée dans le cadre de l’assemblée générale de la Commission nationale catholique de Belgique pour l’œcuménisme, le 23 /11/2002 à Hoepertingen.
Les sous-titres sont de la rédaction
.

 

DIFFICULTÉS ET DÉFIS
MAIS, AVANT TOUT, MOTIFS DE JOIE ET RAISONS D’ESPÉRER

On laisse parfois entendre que la situation politique nouvelle de l’autre Europe depuis douze ans n’a engendré que difficultés et défis. Certes, ils ne manquent pas. Mais qui d’entre nous pourrait oublier un seul instant que la chute symbolique du mur de Berlin en 1989 a ouvert les portes de la liberté aux peuples et aux Églises de cette partie de notre maison européenne commune ? Quels que soient les difficultés et les défis affrontés, présents et futurs, la liberté reste la plus grande richesse de la personne et des peuples.

Notre foi chrétienne nous permet d’entrevoir que cette liberté retrouvée est aussi le fruit du témoignage que d’innombrables martyrs et confesseurs, de toutes les Églises, ont rendu au Christ et à la dignité humaine, face à une idéologie niant la transcendance et la destinée éternelle de l’homme. Ensemble, ils intercèdent maintenant pour nous devant le trône de l’Agneau et prient pour l’unité de l’Église. Nous avons assisté et nous assistons toujours à une authentique renaissance de la foi. Les Églises peuvent reprendre pleinement leur mission d’annonce du Royaume de Dieu et de service des peuples sur la voie de salut. C’est là un motif de joie et de gratitude chrétiennes, une raison d’espérer.

UNE ATTITUDE CONDESCENDANTE SERAIT UNE GRAVE MÉPRISE ŒCUMÉNIQUE

Ce n’est pas un des moindres paradoxes de l’histoire de l’Église que toutes les grandes persécutions du passé ont contenu la promesse d’une nouvelle propagation de la foi, mais ont entraîné en même temps des menaces de rupture de la communion ecclésiale. Il n’en va pas autrement aujourd’hui. Nous autres, chrétiens d’occident, nous pourrions être tentés par une attitude condescendante envers les Église de l’Europe centrale et orientale. Ce serait de notre part une grave méprise œcuménique. Le dialogue et l’échange des dons requièrent que nous honorions pleinement leurs souffrances passées et présentes et que nous nous ouvrions concrètement aux richesses de leurs cultures ecclésiales et humaines.

UN RENOUVEAU SPECTACULAIRE DES CROYANCES RELIGIEUSES

Depuis une quinzaine d’années, nous sommes les témoins d’un renouveau spectaculaire des croyances religieuses en Europe centrale et orientale. Les grandes Églises traditionnelles (catholique, orthodoxe, protestante) en sont les premières bénéficiaires. Mais nous assistons également à une croissance significative des Églises protestantes libres (adventiste, baptiste, pentecôtiste…). Il faut souligner cependant que ce renouvellement a précédé, dans la plupart des pays, le bouleversement de 1989 et attiré l’attention sur la grande diversité des situations concrètes des Églises.

Le renouveau religieux s’impose à l’attention publique grâce à la rénovation ou à la (re)construction des églises et au repeuplement des monastères (pas loin de cinq cents pour la seule Église orthodoxe de Russie !), grâce à la présence souvent intensive dans les médias, grâce aux lieux de pèlerinages qui attirent des foules, grâce aux innombrables initiatives caritatives et, last but not least, grâce à la (re)fondation de nouvelles paroisses ou communautés.

L’EUROPE CENTRALE ET ORIENTALE CONTINUE À NAÎTRE DOULOUREUSEMENT

Le retour de certaines Églises dans la vie publique, politique et culturelle des peuples n’est pas moins spectaculaire. Quelques-unes jouent un rôle politique et social de premier plan. Après la persécution ou l’oppression qui les avaient apparemment marginalisées, elles jouissent désormais d’un leadership moral dans certains pays. Même s’il est vrai que les relations entre le politique et le religieux changent parfois rapidement et ne sont pas encore stabilisées, il reste que les Églises jouent un rôle important dans les États et dans les sociétés.

L’Europe centrale et orientale néanmoins continue à naître douloureusement. Le nombre des pays indépendants a doublé depuis douze ans. Les conflits armés ont ensanglanté des régions entières (l’ex-Yougoslavie, l’Arménie, la Géorgie) et attisé les haines nationales et religieuses. Le passage à l’économie de marché avec l’invasion brutale d’une société de consommation a fragilisé le tissu social et moral des peuples.

On attend des Églises qui souffrent elles-mêmes des impacts des transformations brutales, une parole d’orientation et de réconciliation. C’est dans ce contexte plus général que se pose aux Églises l’exigence œcuménique.

L’ATTITUDE DE L’ÉGLISE CATHOLIQUE
SOUS LE RÉGIME COMMUNISTE

L’Église catholique, au cours des décennies de régime communiste en Europe centrale et orientale, a eu comme préoccupation principale de pouvoir assurer aux fidèles une vie sacramentelle aussi normale que possible. L’Ostpolitik du Vatican, qui poursuivait un modus vivendi avec les régimes en place comme un moindre mal, visait avant tout à instituer des évêques fiables et à assurer la formation du clergé, sans jamais renoncer à la requête fondamentale de la liberté religieuse. Elle était en outre très consciente de la diversité des situations de pays en pays : la Pologne n’était pas l’Albanie, l’exarchat gréco-catholique de Sofia toléré n’était pas l’Église gréco-catholique supprimée d’Ukraine, par exemple.

DEPUIS LA LIBERTÉ RECOUVRÉE

La liberté recouvrée après 1989 n’a pas changé l’attitude de fond de l’Église catholique. Dans cette première phase du postcommunisme, elle s’est efforcée de redéployer une vie chrétienne normale, pour autant que les circonstances le permettaient. Concrètement, cela signifie que les diocèses qui en étaient dépourvus ont reçu un évêque, que de nouveaux diocèses ont été créés là où les nécessités pastorales l’imposaient. Il en est allé de même pour les séminaires chargés de former les futurs prêtres. Les ordres et congrégations religieuses, souvent contraints à la clandestinité, ont rouvert leurs couvents et maisons et repris leur apostolat traditionnel. Un grand effort a été fait dans deux secteurs, avec l’aide des religieux et des religieuses surtout et avec l’appui financier de l’occident : la catéchisation de la jeunesse et le domaine caritatif incluant l’éducation et les aides aux plus démunis.

PARFOIS UN MANQUE DE PRÉPARATION CULTURELLE ET D’INTELLIGENCE ŒCUMÉNIQUE

Beaucoup s’est fait dans un certain désordre (inévitable ?) malgré les directives très claires du Vatican en 1991(1) et de la commission Pro Russia, l’année suivante qui, malheureusement, n’ont pas été suivies de beaucoup d’effets. Beaucoup de générosité et un manque de préparation culturelle et d’intelligence œcuménique ont souvent rebuté les Églises orthodoxes. A mes yeux, ce fait demeure un des grands problèmes œcuméniques actuels dans les relations entre les Églises : religieux et religieuses et plus encore les « mouvements » présents en cette partie de l’Europe devraient faire un examen de conscience sérieux.
(1) Lettre de Jean-Paul II aux évêques du continent européen sur les relations entre catholiques et orthodoxes dans la nouvelle situation de l’Europe centrale et orientale, 31 mai 1991.

 COMMUNIQUER LES FRUITS DE VATICAN II

Les Églises catholiques sous régime communiste avaient été presqu’entièrement coupées de toute la dynamique ecclésiale qui avait préparé Vatican II et de sa réception ultérieure. Des Églises opprimées ou persécutées vivent intensément l’Évangile mais se concentrent sur l’essentiel et resserrent les rangs. La réception des fruits de Vatican II reste une des grandes tâches de ces Églises, exigeant un grand discernement pastoral. Les deux synodes extraordinaires des évêques consacrés à l’Europe, à moins de dix années de distance, désiraient faciliter cette mise en phase, comme ils visaient aussi la rencontre fraternelle et l’échange des dons entre pasteurs qui n’avaient pas pu collaborer.

Par ailleurs, le Saint Siège a tenté, en collaboration avec les Conférences épiscopales concernées, de trouver une insertion stable des Églises locales dans la nouvelle réalité politique et internationale.

LES ÉGLISES ORIENTALES CATHOLIQUES
HISTOIRE COMPLEXE ET DOULOUREUSE

Le bouleversement géopolitique, survenu il y a une douzaine d’années, a amené la sortie de clandestinité des Église orientales catholiques. L’Église arménienne catholique avait été supprimée dès les années trente du siècle dernier en Arménie soviétique. Elle a pu maintenir quelques paroisses en Géorgie du Sud. Le sort des Églises gréco-catholiques a été scellé en Ukraine occidentale, en Transylvanie et en Slovaquie après la deuxième Guerre Mondiale sur ordre de Staline et elles ont été « intégrées » dans les Églises orthodoxes.

Il n’y a pas lieu d’entrer ici dans une histoire complexe et douloureuse. Les Églises orthodoxes ont ressenti et ressentent toujours l’existence même des Églises orientales catholiques comme une agression romaine et un déni de leur propre ecclésialité. Les Église gréco-catholiques considèrent l’union avec le siège de Rome comme le fruit du Concile de Ferrare-Florence (1439) et comme une pierre d’attente de la pleine communion entre l’Église latine et l’Église orthodoxe. La blessure de l’intégration reste ouverte pour elles.

OBSTACLE MAJEUR SUR LA VOIE DE L’ŒCUMÉNISME CHRÉTIEN

Le dialogue théologique entre l’Église catholique et l’Église orthodoxe achoppe vainement sur ce problème depuis 1990. Malgré la déclaration de Balamand (1993), deux ecclésiologies continuent de s’affronter. Cet affrontement constitue un obstacle majeur sur le chemin de l’œcuménisme chrétien. Malgré l’impasse dans laquelle se trouve maintenant le dialogue théologique orthodoxe –catholique officiel, il est important de faire état également du désir des uns et des autres de dépasser au plus vite ce contre-témoignage. Pensons à la visite d’une délégation de trois évêques de l’Église de Grèce au Vatican en mars 2002 et à la visite chaleureuse du patriarche Théoctiste de Bucarest à l’Église de Rome en octobre 2002. Il y a de bonnes raisons d’espérer que ces rencontres favoriseront un climat de confiance et de connaissance mutuelle qui permettra d’aborder plus sereinement, ensemble, dans un climat spirituel, ce douloureux contentieux, tout en honorant les souffrances endurées par les uns et les autres.

RELATIONS ENTRE ÉGLISE(S), ÉTAT(S), NATION(S), SOCIÉTÉ(S)
ÉGLISES MAL PRÉPARÉES À REPRENDRE UNE PLACE NORMALE DANS LA SOCIÉTÉ

Les Églises étant séparées des États (sans que l’État soit séparé de l’Église), toutes les grandes Églises étaient devenues porteuses de l’âme des nations ou des peuples à la fin de la période communiste. A ce titre, passivement ou activement, elles ont préservé à des degrés divers la continuité historique des cultures et ont contribué directement ou indirectement aux changements de la fin des années 1980. Leur crédit dans la société était très grand…(par exemple, l’Église catholique de la République tchèque).

Après le changement, les Églises, persécutées ou oppressées, étaient peu ou mal préparées à reprendre une place normale dans l’État et la société. La pente naturelle inclinait à retourner à la situation antérieure à la dictature socialiste. L’effacement de l’identité culturelle des nations poussait les peuples vers des formes de nationalisme exclusif et de xénophobie (phénomènes pas seulement propres à l’Europe de l’Est), renforcées quelque fois par la détérioration de fait des niveaux de vie. La sécularisation forcée, imposée aux sociétés, avait installé une méfiance profonde dans beaucoup de milieux croyants à l’égard de la sécularisation occidentale. D’où souvent un refus, avoué ou inavoué, du modèle de société néolibérale que la brutale introduction des lois du marché (capitaliste) imposait.

TOUJOURS À LA RECHERCHE DE LEUR JUSTE PLACE

Les Églises traditionnelles sont donc à la recherche de leur juste place dans un contexte sociétaire et politique bouleversé et fluctuant. Elles le font d’après leurs traditions respectives, d’après les perceptions théologiques qui sont les leurs. La manière de comprendre la nature de l’Église et son rapport au monde joue sur ce point un rôle déterminant.

Tous les débats toujours en cours sur la place de l’Église dans l’État attestent cette recherche laborieuse de nouveaux modèles. Cela a des répercussions importantes dans plusieurs domaines d’ordre pastoral : l’enseignement religieux dans les écoles, le soutien financier de l’État aux Églises, la restitution des biens confisqués. Mais la problématique oblige d’autre part les États à inscrire dans leur législation les droits fondamentaux de l’homme, comme la liberté de conscience et de religion, à définir le statut légal de l’Église prédominante et des minorités religieuses. C’est dans ce contexte que se pose la question épineuse du prosélytisme…Selon le métropolite Cyrille de Smolensk, par exemple, « les critères internationaux modernes sont par nature exclusivement occidentaux et libéraux », alors que les peuples de tradition orthodoxe ont des traditions morales et culturelles différentes de celles de l’occident.

L’AVENIR DES RELATIONS ENTRE ÉGLISES

Liberté et renouveau religieux ne riment pas forcément avec rapprochement œcuménique. Je me permets ici d’évoquer un souvenir personnel. Il y a 11 ans, avec le père Thaddée Barnas, j’ai pris part à Moscou à une table ronde où étaient présents un prêtre orthodoxe, un pasteur protestant, un rabbin et nous-même. Je n’oublierai jamais une petite phrase du pasteur : «Aussi longtemps que nous étions ensemble sur la croix, nous avons su dialoguer. Maintenant que nous n’y sommes plus, nous ne nous parlons plus. Chacun s’occupe de ses propres affaires ».

LES CONDITIONS D’UN PARTENARIAT FRUCTUEUX

Alors, la question qui se pose est la suivante : que faire maintenant ? La charité est inventive et les possibilités œcuméniques sont nombreuses. Limitons-nous à trois suggestions.

Nous pouvons multiplier les initiatives de partenariat entre paroisses, associations caritatives, écoles de théologie, séminaires etc. Ces partenariats se révèlent fructueux à trois conditions. Il nous faut être convaincus que nous avons autant à recevoir qu’à donner. Nous devons ensuite faire un effort sérieux pour nous familiariser avec la culture chrétienne et humaine de nos partenaires et la connaître. Enfin, toutes les fois que cela est possible, une paroisse catholique et une communauté protestante ou anglicane d’Europe occidentale en un endroit établiront des liens avec toutes les communautés chrétiennes (orthodoxe, gréco-catholique, latine, protestante) dans une localité d’Europe orientale. Il s’agit de tisser des réseaux de solidarité là où les chrétiens vivent, servent et prient ensemble.

UN INDISPENSABLE TRAVAIL DE MÉMOIRE

Un travail de mémoire est une condition sine qua non du progrès œcuménique. Notre passé est notre force et notre faiblesse : notre force parce qu’il nous entoure de cette nuée de témoins du Christ qui nous soutient dans le témoignage; notre faiblesse parce que les divisions, les lectures partielles et partiales nous empêchent d’apercevoir la vérité de l’autre, parce que les blessures reçues nous remplissent de peur pour le présent. D’où l’importance d’une histoire objective, si possible écrite en commun, qui nous permette de nous mettre à l’écoute les uns des autres.

LA CONSTRUCTION DE L’EUROPE, UNE OPPORTUNITÉ EXTRAORDINAIRE

La construction de l’Europe, économique et politique nous entraîne à une réflexion approfondie sur les composantes de son « patrimoine spirituel ». Le fait que les grandes Églises orthodoxes (Constantinople, Athènes, Moscou, Bucarest…) y prennent un intérêt de plus en plus vif, et souhaitent devenir des actrices dans ce processus, semble une opportunité extraordinaire de révision de nos propres attitudes et de notre collaboration.

“PAS D’ŒCUMÉNISME VÉRITABLE SANS CONVERSION INTÉRIEURE”

L’œcuménisme est un chemin de conversion personnelle et ecclésiale. Dans cet esprit, j’aimerais conclure cette intervention par quelques paroles prononcées par le pape Jean-Paul II : “Il n’y a pas d’œcuménisme véritable sans conversion intérieure et sans renouvellement de l’esprit, sans que l’on surmonte le préjugés et les soupçons ; sans que l’on élimine les paroles, les jugements, les actes qui ne reflètent pas avec équité et vérité la condition des frères séparés ; sans la volonté de parvenir à estimer l’autre, à instaurer une amitié réciproque, à alimenter un amour fraternel “. (Jean-Paul II, homélie à la messe du 13 octobre 2002, en présence du patriarche Théoctiste, patriarche de Bucarest).