Bulletin juin 2003

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SOMMAIRE

Implications pour les Églises de l’élargissement de l’Union Européenne
Et que pense-t-on de l’Europe en Roumanie?
Arrivée d’un vol spécial en provenance des Pays Baltes
Intégration européenne, Europe centrale et orientale, culture et spiritualité

Objectif Europe Unie (suite de la revue mars 2003)

Il est évident que l’intégration des pays du Centre et de l’Est de l’Europe à l’Union Européenne, en 2004 pour un premier groupe, peut-être en 2007 - rien n’a encore été décidé- pour un second, est vue d’une toute autre manière selon qu’on en fait déjà partie ou qu’on aspire à y entrer… A supposer qu’on y aspire car il n’est pas sûr que tous les citoyens de ces pays y aspirent. Là où il y a eu un referendum, comme récemment, au mois de mai 2003, la majorité favorable n’a été assurée qu’au tout dernier moment tant les abstentions étaient nombreuses qui auraient pu annuler le vote. Et là où la majorité de la population aspire à entrer dans l’Union, comme en Roumanie, est-on sûr que ce n’est pas surtout -ou seulement- parce que l’Union est vue de loin comme un pays de Cocagne qui ne peut que faire envie là où la misère est générale. Là, on pourra, pense-t-on, aller travailler et gagner en un jour ce que l’on met un mois à gagner chez soi, dans l’hypothèse où l’on travaille. Point précis sur lequel on se fait d’ailleurs illusion car la libre circulation des travailleurs est assortie d’un très long délai après l’éventuelle adhésion.

Sortir du communisme, en 1989, a pu se faire en un jour, mais bâtir une démocratie et répondre aux exigences nombreuses -trente-et-un chapitres de l’Union Européenne- demandera du temps, des sacrifices et une sorte de révolution culturelle différente d’un pays à l’autre puisque les pays concernés sont différents plus que nous le croyons chez nous.

Nous espérons que ce Bulletin d’Entraide d’ Églises contribuera à faire percevoir certaines de ces différences culturelles parmi lesquelles la religion trouve sa place. Sans oublier que, par exemple, deux pays qui ont une frontière commune comme la Pologne et la République tchèque ne se ressemblent pas: la Pologne est un pays au catholicisme incandescent, la République tchèque est le pays le moins religieux d’Europe. La Lituanie est un pays au catholicisme à la polonaise, la Lettonie, un pays où cohabitent quatre formes de christianisme dont les relations passées n’ont pas toujours été sereines.

RÉFLEXIONS SUR LES IMPLICATIONS POUR LES ÉGLISES DE L’ÉLARGISSEMENT DE L’UNION EUROPÉENNE

Conférence donnée lors de l’Assemblée Générale d’Entraide d’Églises, le 30 avril 2003, par le Père Thaddée Barnas, moine de l’abbaye de Chevetogne.

UN NOUVEAU TERRITOIRE EST EN TRAIN DE SE CRÉER.
DÉFI POUR LES ÉGLISES

En décembre dernier, les négociations en vue de l’adhésion de dix pays à l’Union Européenne ont été conclues et les traités ont été signés le 16 avril à Athènes. C’est ainsi que Chypre, l’Estonie, la Hongrie, la Lettonie, la Lituanie, Malte, la Pologne, la Slovaquie, la Slovénie et la République tchèque deviendront membres de l’Union d’ici un an, avant les élections au Parlement européen en juin 2004.

L’adhésion de la Bulgarie et de la Roumanie interviendra normalement en 2007, tandis que pour l’admission de la Turquie, candidate depuis 1987, aucune date n’a encore été annoncée.

Il s’agit du cinquième élargissement de l’Europe depuis que la création de la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier (CECA) a constitué en 1952 l’Europe des six: pays du Benelux, Allemagne, France, Italie.(1)
(1) En 1973, le Royaume-Uni, le Danemark et la république d’Irlande ont adhéré au traité de Rome (1957), portant le nombre de membres à 9 ; en 1981, l’adhésion de la Grèce inaugurait l’Europe des 10 puis, en 1986, l’Espagne et le Portugal sont entrés.

L’Europe comptait 12 membres ; en 1990, la réunification de l’Allemagne a agrandi le territoire de l’Europe sans augmenter le nombre des membres ; en 1995, l’Autriche, la Finlande et la Suède ont rejoint les 12, créant donc l’Europe des 15.


De la sorte, l’UE passera des 15 membres actuels à 27 membres. Parmi les 13 pays candidats figurent 3 pays, les Pays Baltes -l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie- qui ont fait partie de l’Union Soviétique et 6- la Bulgarie, la Hongrie, la Pologne, la Roumanie, la Slovénie et la République tchèque- qui ont fait partie du “bloc” communiste.

Depuis la disparition des régimes communistes, “la division bipolaire du continent a disparu et l’UE se cherche, sur le continent, un nouveau rôle qui s’oriente vers une coopération et une unification renforcée. Que représente aujourd’hui l’UE? Est-ce une communauté de valeurs, un simple marché commun en expansion, un club de riches? L’élargissement n’est pas seulement un souhait des pays candidats; les États membres actuels estiment qu’il est d’un intérêt vital pour eux-mêmes dans leurs efforts pour étendre le marché économique”.(2)
(2) Groupe de travail sur le Processus d’intégration européenne : “Les Eglises et le Processus d’intégration européenne”, Bruxelles 2001.


Or, “la construction européenne, écrit Solange Wydmusch
(3), est une  innovation politique; elle ne se fait pas selon des plans bien établis et elle est avant tout une utopie. Bâtie sur un transfert grandissant de compétences, le processus d’unification européen correspond à la création d’un territoire. Aussi, les acteurs désireux d’être présents dans ce nouvel espace doivent-ils s’adapter et se laisser transformer. Pour les Églises, c’est un défi de taille”.
(3) S. Wydmusch, “Intégration européenne et réseaux transnationaux : le lobbying des Eglises” dans “La globalisation du religieux”, Paris 2001.

 

RECHERCHER ET INCLURE LES ÉLÉMENTS CARACTÉRISTIQUES DE L’EUROPE ENTIÈRE ET PAS SEULEMENT D’UNE PARTIE DU CONTINENT

Selon un document du groupe de travail sur le Processus d’intégration européenne, de la KEK(4) dont nous nous sommes beaucoup servis, “le processus d’unification européenne constitue sans aucun doute une entreprise complexe. On y distingue au moins deux courants fondamentaux. D’une part, il étend la zone de liberté, de démocratie et de prospérité. D’autre part, une égale attention doit être portée à la préservation de la riche diversité culturelle, ethnique et spirituelle du continent. L’UE doit trouver le moyen d’avancer malgré la tension résultant de ces deux aspects du processus d’intégration. L’UE devrait “s’européaniser”. Cela signifie qu’elle devrait chercher à incorporer et à inclure en elle, de manière plus délibérée qu’elle ne l’a fait jusqu’à présent, les éléments authentiquement “européens” et non pas caractéristiques seulement d’une certaine partie du continent”.
 
(4) KEK : Konferenz Europaïscher Kirschen. Conseil des Églises à l’échelle européenne, qui regroupe toutes les grandes Églises protestantes, orthodoxes, anglicanes et vieilles-catholiques.

 

L’APPORT CHRÉTIEN À LA CONSTRUCTION DE L’EUROPE, DÈS 1948

L’apport chrétien à la construction de l’Europe a, dès le départ, été considérable. Du côté catholique, dès 1950, un Secrétariat catholique pour les problèmes européens a été créé à Strasbourg, à l’initiative du père Jean du Riveau, S.J. Le pape Pie XII a salué la signature du Traité de Rome comme “une condition nécessaire de paix et un frein à la “menace communiste”. Jean XXIII et Paul VI ont à leur tour soutenu les initiatives européennes. Le Vatican a fortement appuyé les efforts en vue de la convocation, en 1975, de la Conférence pour la sécurité et la coopération en Europe (processus d’Helsinki).

Pour sa part, Jean-Paul II a pris la parole devant le parlement européen en 1988, en demandant qu’il garantisse le droit de tous les citoyens “de vivre en accord avec leur conscience et de ne pas contredire les normes de l’ordre moral naturel reconnues par la raison”.

Les grandes Églises non-catholiques -protestantes, anglicanes et vieilles-catholiques- ont également soutenu massivement l’idéal “européen”, bien que la communauté fût constituée, jusqu’à l’adhésion de la Suède et de la Finlande en 1995, d’une population très majoritairement catholique. En 1948, elles ont refusé de créer un Conseil régional d’Églises d’Europe occidentale, et elles ont érigé la KEK pour accueillir l’adhésion des Églises tant de l’Est que de l’Ouest européen. Cette option devait s’avérer de grande portée pour l’avenir de l’œcuménisme. Fondée plus tard, la Commission œcuménique européenne pour Église et société (Rue Joseph II, à Bruxelles) fonctionne comme lobby chrétien auprès de l’UE; depuis 1997, elle est entièrement intégrée à la KEK.

LES JUIFS, LES MUSULMANS, LES LAÏCS AUSSI.

L’élargissement de l’UE souligne le fait qu’elle n’est pas uniquement une entité à caractère économique et politique. Elle cherche à formuler une “identité européenne” pour pouvoir ensuite fonder son droit d’exister, sur elle.

L’Europe est-elle chrétienne ? Le christianisme est-il une partie constituante de son identité ? Sans aucun doute, le christianisme a contribué massivement à l’histoire et à la culture européennes. Mais à une époque de sécularisation croissante, où, partout en Europe, on constate une baisse sensible de la pratique religieuse, quel rôle les Églises peuvent-elles honnêtement jouer dans la construction de l’Europe? L’apport chrétien n’a jamais été le seul, venant de la part d’une communauté de foi et de conviction; les contributions non-chrétiennes, notamment juive, musulmane et laïque, ont également fait de l’Europe un lieu de rencontre, de pluralisme et de dialogue.

DONNER UNE ÂME À L’EUROPE. INFORMER MAIS AUSSI ÉCOUTER LES CITOYENS.

En 1990, Jacques Delors, catholique engagé et alors président de la Commission européenne, a lancé son programme pour “Donner une âme à l’Europe”. Ce programme visait à dépasser l’image de l’Europe institutionnelle comme une série de règlements, de conventions et de fonctionnaires, pour devenir “un horizon de sens et un principe d’action visant à l’épanouissement des personnes et des sociétés”. Soutenu par Jacques Santer, le programme porte depuis 1997, le nom complet de “Une âme pour l’Europe, éthique et spiritualité”. Mais après les scandales qui, en 1999, ont abouti à la démission de Mr Santer, le programme est devenu sujet à contestation.

Quoi qu’il en soit, l’intégration de l’Europe, comme celle de tout État  national, implique la cristallisation de valeurs communes. Mais cela doit se faire dans la transparence. Selon le Rapport d’évolution de l’an 2000, “L’élargissement ne peut réussir que s’il est un projet social impliquant tous les citoyens et pas seulement une élite. Informer n’est pas suffisant. Nous devons entamer dans nos sociétés un dialogue de grande envergure afin d’informer les gens des risques et des bénéfices et leur faire savoir que leurs préoccupations sont prises au sérieux”(5)
(5) Rapport d’évolution 2000 de la Commission européenne, p.5.


La recherche de la transparence et de la participation au processus de décision se heurte, dans le cas de l’élargissement, à “la peur des gens de l’Est” car la libre circulation à l’intérieur de l’Europe suscite la crainte que “l’arrivée d’une “main d’œuvre bon marché”, des vagues d’immigrants venant de l’Est, mette en péril le système de sécurité sociale de certains pays de l’UE. Pourtant, ces craintes ne reposent pas sur des hypothèses réalistes, ce que confirment plusieurs études.

EN 2001, L’ENGAGEMENT DES ÉGLISES : LA «CHARTA ŒCUMENICA». RISQUE D’UN OUEST INTÉGRÉ ET D’UN EST DÉSINTÉGRÉ.

Dans un geste très remarqué par la presse européenne, le 22 avril 2001 à Strasbourg, les présidents de la KEK et de la CCEE(6) ont signé un document commun intitulé “Charta œcumenica”, lignes directrices en vue d’une collaboration croissante entre les Églises en Europe”. Le paragraphe 7 de la Charta s’appelle : “Prendre notre part à la construction de l’Europe”. Le texte dit, entre autres : “Les Églises encouragent une unité du continent européen. Sans valeurs communes, l’unité ne peut être atteinte de façon durable. Nous sommes convaincus que l’héritage spirituel du christianisme représente une force d’inspiration enrichissante pour l’Europe. Sur la base de notre foi chrétienne, nous nous engageons pour une Europe humaine et sociale dans laquelle s’imposent les droits de la personne humaine et les valeurs fondamentales de la paix de la justice, de la liberté, de la tolérance, de la participation et de la solidarité. Nous insistons sur le respect de la vie, la valeur du mariage et de la famille, l’option préférentielle pour les pauvres, la disposition à pardonner et, en toutes choses, sur la miséricorde”.
(6) CCEE Conseil des Conférences Épiscopales d’Europe (catholiques).


Prévoyant les problèmes qui seraient suscités par l’élargissement, la Charta affirme : “Comme Églises et comme communautés internationales, nous devons affronter le danger que l’Europe se développe en un Ouest intégré et un Est désintégré”.

LA PLACE DES ÉGLISES DANS LA SOCIÉTÉ : CONCEPTION DIFFÉRENTE D’UN PAYS À L’AUTRE.

Ces prises de position morales sont, sans aucun doute, de grande valeur. Mais le processus qui a abouti à la signature de la Charta, comme les démarches des lobbies chrétiens évoqués plus haut relèvent d’une conception de la place de l’Église au sein de la société qui ne serait pas nécessairement partagée par toutes les Églises de l’Europe. Suivant un système d’inspiration luthérienne, ce modèle présuppose une collaboration institutionnelle entre les États d’une part et les Églises d’autre part.

Ce système fonctionne très bien, notamment en Allemagne et dans les pays nordiques. L’État  se charge de certaines responsabilités dans la société tandis que les Églises, s’occupant de certaines œuvres caritatives, interviennent dans la formulation de la politique nationale, moyennant leur influence sur des institutions politiques –des partis, dans certains cas– et par les lobbies qu’elles entretiennent avec l’État. L’État va jusqu’à gérer un impôt ecclésiastique qu’il remet aux Églises. Celles-ci en utilisent la récolte à des fins caritatives.

Il est clair que ce modèle n’est pas d’application dans tous les pays européens. Il me semble peu probable que les Églises de Belgique ou de France, par exemple, risquent de s’en inspirer.

L’ŒCUMÉNISME EN EUROPE EST-IL LIÉ AU PROCESSUS D’INTÉGRATION EUROPÉEN?

Le texte de la Charta suggère que “notre responsabilité commune en Europe” doit être comprise comme le volet ecclésiastique du mouvement politique pour l’unification de l’Europe. Ce point de vue est contesté par bon nombre de chrétiens, par ailleurs Européens convaincus; en effet, ne s’agit-il pas là d’une réduction du rôle de l’Église dans la société à celui de “remorque spirituelle” d’une idéologie politique ?

D’autres se demandent si ces considérations trouvent leur place légitime dans un document comme la Charta. Faut-il, en effet, adhérer à l’idéologie européenne -aussi noble soit-elle- pour participer au processus de réconciliation des Églises en Europe? Qu’en diraient les chrétiens de Norvège ou de Suisse, par exemple?

Du 7 au 10 septembre dernier, la KEK et la CCEE ont organisé une consultation à Ottmaring, près d’Augsbourg, sur la réception de la Charta. Il était frappant de constater combien les délégués venus de pays candidats à l’entrée dans l’UE avaient tendance à lier le processus œcuménique de la Charta au processus d’intégration européenne, au point que l’on aurait dit, en effet, que l’œcuménisme européen n’est que la face inter ecclésiale du “mouvement européen” en général. Certains participants allemands ont explicitement soutenu cette idée. On décelait la même tendance chez les délégués de certains pays balkaniques qui n’ont pas encore demandé d’être admis dans l’UE. Personnellement, je trouverais étonnant et alarmant que des chrétiens européens se montrent prêts à atteler un mouvement ecclésial, basé sur l’injonction évangélique “que tous soient un”, à un mouvement et une idéologie politiques. Avons-nous si vite oublié la leçon des expériences désastreuses de la première moitié du XXe siècle où nos Églises catholique et protestante ont soutenu plus ou moins explicitement les régimes autoritaires fascistes et nazi? Avons-nous si vite oublié que le Royaume de Dieu n’est pas de ce monde? Ne voyons-nous pas combien il est indispensable de maintenir la tension entre l’annonce de l’Évangile et les idéologies politiques, qu’elles soient autoritaires ou démocratiques ?

BIENTÔT LES ORTHODOXES.

L’élargissement de l’Europe va poser la question de l’intégration des pays de tradition orthodoxe. Entrée dans la Communauté en 1981, la Grèce est toujours le seul pays membre de l’Union. Dans le groupe des dix qui entreront l’année prochaine, seule Chypre est un pays à majorité orthodoxe, bien que la Lettonie, la Pologne et la Slovaquie aient d'importantes minorités orthodoxes. L'entrée de la Bulgarie et de la Roumanie, en 2007, annonce un impact plus important du monde orthodoxe sur l’Europe.

L’intérêt des Églises orthodoxes pour l’intégration européenne est manifeste. Trois Églises orthodoxes ont déjà établi à Bruxelles leurs représentants (lobbies) auprès des institutions européennes. Et il est tentant d’imaginer que la “symphonie”, modèle classique des relations entre Église et État  dans la tradition orthodoxe puisse s’accommoder du système des lobbies ecclésiastiques.

LA VÉRITABLE DÉCHIRURE DE L’EUROPE S’EST PRODUITE EN 1054

Le métropolite Cyrille de Smolensk, président du Département des affaires ecclésiales du patriarcat de Moscou a exposé son point de vue sur l’intégration européenne dans une conférence donnée à Pérouse (Italie) en octobre dernier. Se rendant volontiers à la terminologie de Samuel Huntington(7), il parle de la “civilisation orientale chrétienne” comme ayant joué un rôle majeur dans le développement de la culture européenne. La déchirure de l’Europe se situe, pour lui, à la date symbolique de 1054, avec le grand schisme entre les Églises d’Orient et d’Occident. Le mouvement européen représente donc la dernière tentative majeure de refaire l’unité de l’Europe. Mais ce mouvement a été lancé il y a 50 ans, à un moment où l’Europe était divisée en deux camps idéologiques opposés. Une fois sortis du communisme, les “pays de l’Est” se sont mis à tout emprunter à l’Occident et celui-ci a assuré le rôle de mentor. Il va sans dire que cette attitude devait finir par agacer les “gens de l’Est”.
(7) Samuel P. Huntington, The clash of the Civilizations and the remaking of World Order, New York, Simon and Schuster, 1996.

 

IL Y A DES CHOSES QUE L’ORIENT CHRÉTIEN N’ABANDONNERA JAMAIS

Mais comment, demande le métropolite, la civilisation orientale chrétienne peut-elle s’adapter de manière à entrer dans le projet de l’unification de l’Europe ? Il y a pour lui des choses que l’Orient chrétien n’abandonnera jamais mais qu’il souhaite partager avec l’Europe occidentale de sorte que cette dernière puisse devenir plus réellement paneuropéenne. Un de ces éléments serait, selon le métropolite, la nécessité d’une vision religieuse du monde, impliquant une motivation religieuse derrière toute activité, un fondement spirituel de l’ordre social, des buts spirituels pour l’évolution sociale. Le rôle de la religion ne peut se limiter au secteur privé mais doit s’étendre à toute l’existence humaine. Sans cela, on retombe dans le modèle stérile du sécularisme et du libéralisme occidentaux.

Le monde orthodoxe, selon le métropolite Cyrille, cherche à témoigner de cette vision de l’existence humaine au sein même du mouvement européen. Il rejette la thèse selon laquelle le modèle séculier, humaniste et libéral constitue l’unique point de départ pour l’interaction dans la société européenne. “Ensemble, dit-il, nous devons créer les conditions dans lesquelles la liberté démocratique de l’individu, y compris son droit à l’autodétermination religieuse, n’entre plus en conflit avec le droit des communautés nationales de rester fidèles à leurs propres traditions d’éthique sociale et de religion. (…) C’est pourquoi la préoccupation principale de notre collaboration avec l’UE sera la création d’un dialogue multiforme entre les civilisations”.

LE DIALOGUE DES CIVILISATIONS : UN PASSAGE OBLIGÉ.

L’optique du métropolite Cyrille présuppose donc une dimension non seulement spirituelle mais clairement confessionnelle de la société. Optique sans doute bien distincte de notre présupposé occidental du pluralisme et de l’égalité des communautés de croyants devant la loi.

Aussi risqué qu’il puisse paraître, ce “dialogue des civilisations” que préconise le métropolite est, à mon avis, non seulement possible mais aussi nécessaire pour arriver à une réelle intégration européenne. Dans ce dialogue des civilisations, la dimension religieuse et donc œcuménique sera déterminante.

C’est là que les Églises ainsi que les communautés de foi et de conviction philosophique seront appelés à jouer un rôle original et indispensable.


Thaddée Barnas Bruxelles, 30 avril 2003
 Les sous-titres sont de la rédaction.

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Et que pense-t-on de l’Europe, en Roumanie ?

Entretien avec le Professeur dr. Ioan-Vasile Botiza, prêtre gréco-catholique à Cluj-Napoca.

Entraide d’Églises. En 2007, la Roumanie pourra probablement adhérer à l’Union Européenne. Qu’espérez-vous de cette adhésion ?

Père Botiza. J’espère une guérison de la mentalité générée pendant le communisme pendant un demi-siècle, mentalité selon laquelle l’homme n’est qu’une pièce insignifiante dans le mécanisme tout puissant de l’État. Les conséquences les plus importantes seront, je l’espère, le développement de la personnalité, la transformation d’une société amorphe en une communauté d’hommes conscients de leur dignité.

Pour moi, Roumain, le plus important est l’assimilation des valeurs spirituelles de l’Occident qui ont été générées par le christianisme bien que beaucoup de gens attribuent ces valeurs à “l’esprit européen”.

Entraide d’Églises. Les exigences posées pour votre adhésion vous paraissent-elles raisonnables, légitimes et réalisables ?

Père Botiza. Les conditions politiques et économiques de l’adhésion à l’UE me semblent être rationnelles et justes mais difficiles à réaliser dans un court délai.

Les attentes de l’UE ne tiennent pas compte suffisamment, selon mon opinion, de toutes les particularités historiques et culturelles de la Roumanie et de la vieille mentalité communiste qui règne encore dans le pays.

Entraide d’Églises. Quelles sont les plus grandes difficultés à surmonter ?

Père Botiza. Pour la société roumaine, la plus grande difficulté à surmonter pendant tout le processus d’intégration est d’assimiler les valeurs spirituelles de l’Europe et de s’y conformer.

Les réactions des diverses couches de la société face aux difficultés et aux perspectives de l’intégration seront différentes selon le niveau culturel général de telle ou telle région du pays et non pas selon l’appartenance religieuse ou ethnique. Ainsi pour la population des régions sous-développées, il sera plus difficile de comprendre les avantages de l’intégration. Il en sera de même, pour les ouvriers des géants industriels construits pendant l’ère socialiste qui seront très probablement licenciés à la suite de la faillite des usines ou des mines non rentables.

Entraide d’Églises. La Roumanie, pays orthodoxe à 80 %, va se joindre à une entité à majorité catholique et protestante. Pensez-vous qu’il puisse y avoir des difficultés de compréhension mutuelle, des exigences non acceptables par les orthodoxes ?

Père Botiza. Oui, je crois qu’il y aura des malentendus d’une part et de l’autre, à cause de l’interprétation différente de quelques conceptions de la morale chrétienne ou même à cause d’une perception assez différente de la vie chrétienne elle-même.

Entraide d’Églises. Le respect des minorités est une des exigences pour l’adhésion à l’UE. Comment imaginez-vous que puisse se régler, chez vous, le problème des Roms?

Père Botiza. L’intégration sociale des Bohémiens a une histoire assez longue. Après 1864 et l’abolition de la servitude des Bohémiens dans les principautés roumaines, ceux-ci se sont intégrés dans la vie de la société ; de même, en Transylvanie (partie occidentale de la Roumanie) où ils n’ont jamais été des serfs. Maintenant, leur conscience nationale s’est réveillée et ils se sont réunis en diverses associations mais personne n’a rien à objecter à ces manifestations !

Entraide d’Églises. Est-ce que votre Église (gréco-catholique) parle à ses fidèles de la future adhésion à l’EU, et dans quel sens ?

Père Botiza. L’Église gréco-catholique adhère sincèrement à l’idée de l’intégration dans l’UE, de même que les autres Églises, bien que quelques ecclésiastiques aient déclaré que la Roumanie n’avait pas besoin de cette intégration dans l’Europe.

Entraide d’Églises. Merci, père Botiza pour ce partage de vos impressions - 

Père Botiza. Merci également. N’oubliez pas de noter que ces opinions sont strictement personnelles et ne représentent aucune institution ni groupe. 

Entretien réalisé par Nicolas Bardos et Baga Martens

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Arrivée d’un vol spécial en provenance des Pays Baltes…

Huit pays d’Europe centrale et orientale sont sur le point de devenir membres de l’Union européenne. Quel nouveau continent ce grand trait de plume politique est-il en train de dessiner? Pour remplir sa mission d’information et adapter ses objectifs de travail à cette réalité, Entraide d’Églises se met à l’écoute de ses partenaires.

C’est avec une impatience toute particulière que nous avons attendu, ce lundi 24 mars à 17h30, l’arrivée du vol en provenance des Pays baltes, notre premier “territoire de recherche”. En effet nous avions le privilège de recevoir le Père Algirdas Dauknys, de Lituanie, et le Père Andris Kravalis, de Lettonie, prêtres catholiques et partenaires très actifs d’Entraide d’Églises.

Un timing serré, quelques moments de détente, des discussions approfondies, d’heureuses retrouvailles avec des amis belges… Nous garderons un souvenir lumineux de ces jours où la Lituanie, la Lettonie et la Belgique ont tenté, à leur mesure, de construire un petit morceau “d’Europe à visage humain”. Nous avons travaillé en collaboration avec divers médias belges, telles la RTCB (Radio Télévision Catholique Belge) qui nous a consacré l’une de ses émissions “Le Cœur et l’Esprit”, et RCF (Radio Catholique Francophone), qui nous a accueillis à l’antenne de “Chronique de la vie chrétienne”.

Une conférence-débat a réuni à l’Entraide divers journalistes de la presse écrite, des directeurs d’institution, des membres de notre Assemblée générale ; les Pères Algirdas et Andris ont pu à loisir parler de leur pays, de leur Église, de leurs activités. Une soirée riche en informations, en prises de conscience, en amorces de collaborations et de partenariats.

C’est eux enfin qui nous ont entraînés à l’intérieur même du Parlement européen, où nous avons eu les premiers échos des défis que leurs pays devront relever pour préserver leurs acquis spirituels et culturels.

Nous vous livrons ici quelques-uns de ces moments de réflexion qui ont enrichi la vie de notre association.

EN LITUANIE,
NAISSANCE D’“UNE EUROPE A VISAGE HUMAIN”

Diplômé de l’Institut des Études Théologiques de Bruxelles en théologie dogmatique, le Père Algirdas Dauknys est titulaire de deux paroisses du Diocèse de Panevezys : Naujamiestis et Bercunai. Il est responsable de l’association des jeunes intellectuels catholiques “Ateitis” et promoteur de deux projets : “l’Europe à visage humain” et “le Défi pour la Paix”. Il s’occupe également d’un studio radiophonique.

- Père Algirdas, parlez-nous de votre activité pastorale…

Il faut distinguer Naujamiestis de Bercunai : Naujamiestis est une paroisse plus traditionnelle, tandis que Bercunai est une paroisse nouvelle, d’une optique plus communicative. Nous sommes en recherche d’une spiritualité moderne ; nous nous inspirons de celle qui est en œuvre à la Viale Europe(1) et qui traduit simplicité, sincérité, et authenticité.
(1) La Viale Europe a reçu une double mission d'évangélisation : les jeunes et l'Europe. La pédagogie est celle de la sobriété, de la prière commune discrète, du respect des jeunes, du silence et de la table ouverte.

 - Vous travaillez particulièrement avec les jeunes…

Nous avons toujours travaillé avec les jeunes. Néanmoins il y a quelques années, je me suis rendu compte qu’il était nécessaire de poursuivre ma formation pour répondre à leurs questions. En effet j’avais étudié sous le régime soviétique: or l’exégèse est une science qui progresse toujours. J’ai interpellé mon Évêque à ce propos et il m’a envoyé poursuivre mes études à l’IET, à Bruxelles.
Le but premier du travail avec les jeunes est de mobiliser leur force intérieure pour donner un visage humain au diocèse de Panevezys.

- Vous êtes particulièrement actif pour deux projets : “l’Europe à visage humain” et le “Défi pour la Paix”!

Pour mener à bien “L’Europe à visage humain”, nous travaillons selon le modèle de l’échelle, barreau après barreau : les jeunes questionnent les politiciens, les enseignants, le monde de la culture…
Ils s’interrogent sur la manière de contribuer à l’âme et au cœur de l’Europe ; sur les moyens de rendre le visage de l’Europe plus humain.
Car lorsqu’on parle des finances, de l’économie, du marché commun, de la politique intérieure et étrangère, l’on se demande où est l’homme. Ne gît-il pas écrasé sous ces mécanismes ? L’homme les maîtrise-t-il ou y est-il soumis ?
Pour faciliter la conversation, nous procédons par étapes : l’âme de l’homme, l’âme de la famille, l’âme de la Communauté, l’âme de la nation, l’âme de l’Europe. Nous démarrons dans notre région : Naujamiestis, Bercunai, Panevezys (48.000 habitants). Notre but n’est pas nécessairement d’obtenir des réponses complètes car les bonnes questions valent parfois mieux que les réponses qu’on leur donne… C’est un grand travail à faire et des personnes importantes commencent elles-mêmes à s’interroger sur notre thème. Nous avons suivi une ligne Vilnius-Kaunas, Varsovie-Budapest, Budapest Bruxelles…
Nous allons travailler avec les étudiants, tenter de rencontrer Vaclav Havel et d’autres personnalités...
En fait, nous avons “un mandat” du Président du Parlement européen, Patrick Cox  lui-même, qui a consacré vingt minutes à notre projet ; il s’est dit très heureux que l’initiative vienne des jeunes, et leur a conseillé de parler aux hommes politiques. Ce que nous ferons, puisque nous avons sa permission, et même sa recommandation ! Nous devons maintenant développer ce projet.
Pour “Le défi pour la Paix”, nous utilisons la même formule : nous nous rendrons à Stockholm afin de rencontrer le Conseil du Nobel, de discuter avec eux sur le sens du mot “paix” et sur la manière de la trouver...
Les deux projets que j’ai mentionnés sont dans la ligne des Pères Fondateurs de l’Europe. Robert Schuman a dit : “Si nous ne réussissons pas à donner une âme à l’Europe, notre projet peut échouer”. Jacques Delors et Jacques Santer ont beaucoup travaillé en ce sens. “L’Europe à visage humain”, c’est l’Europe des valeurs, ce n’est pas l’Europe des égoïstes. Aujourd’hui, on parle trop peu de spirituel en Europe.

Que signifie pour vous l’entrée de la Lituanie dans l’Union européenne ? Qu’espérez-vous de cette réunion ?

C’est l’heure de la Vérité : l’Europe va respirer à deux poumons. Nous avons des acquis et une culture commune, avec des sensibilités différentes. Mais il existe des valeurs et des standards à reconstituer.
Notre culture et notre religion ont sauvé l’âme de notre nation. La Lituanie ne peut comprendre la religion sans culture ni la culture sans dimension métaphysique et religieuse.
Nous avons chèrement payé le prix de la responsabilité  et de la liberté; maintenant nous sommes libres et nous espérons pouvoir le rester en matière religieuse afin de développer une vraie spiritualité qui permette d’œuvrer ensemble pour le bien commun.

LETTONIE : UNE FOI VIVANTE ET UNE ÉGLISE RELIÉE A L’ÉGLISE UNIVERSELLE

Diplômé de l’Institut Notre-Dame de Vie à Venasque, le Père Andris Kravalis est Père Spirituel et professeur au Grand Séminaire de Riga. Vicaire de la paroisse St François, il est responsable de l’animation religieuse pour la jeunesse lettone et coordinateur, pour les chrétiens catholiques, du pèlerinage d’Aglona(1). Il est en outre consultant théologique de la maison d’édition “Kala Raksti”.
(1) Merveilleux site de l’est de la Lettonie, Aglona est un sanctuaire marial sis en pleine nature et le lieu de pèlerinage le plus célèbre du pays.  

Père Andris, quelle signification revêt pour vous l’entrée de la Lettonie dans l’Union européenne ?
C’est très important pour nous d’y adhérer; en matière de sécurité, pour le développement économique et agricole, pour l’accès au marché commun et à la culture européenne, l’échange et la collaboration avec d’autres pays.
Néanmoins, la raison principale pour laquelle nous choisissons l’Europe est l’accès aux valeurs chrétiennes : ce sont les échanges qui éprouveront notre fidélité à l’Evangile, et qui nous permettront de mieux saisir le caractère universel de l’Église. Nous espérons qu’en bâtissant une maison commune, nous vivrons en partageant nos richesses mutuelles.

Quelle est la spécificité de votre pays ?

Notre Église sort des souterrains où l’a confinée le système soviétique. Elle retrouve peu à peu sa liberté, son indépendance.
Aujourd’hui, j’enseigne Vatican II. Durant la période communiste, nous en avions reçu les textes des mains d’un Évêque qui revenait de Rome et qui les avait enveloppés d’une couverture des œuvres de Lénine…Les décrets ne sont pas encore édités. J’effectue moi-même la traduction pour mes élèves, je distribue ces feuilles et nous discutons. Le Catéchisme de l’Église catholique vient d’être édité : il fallait rendre compte de concepts théologiques nouveaux et donc trouver de nouveaux mots. Nous ne possédons pas encore de traduction catholique de la Bible ni de bréviaire en langue lettonne.
Dix ou quinze personnes sont titulaires du diplôme en théologie pour l'ensemble de la Lettonie: c’est peu et cela peut surprendre, mais c’est la situation réelle. Notre situation n’est pas comparable à celle de la Lituanie ou de la Pologne, le catholicisme n’étant pas une confession dominante chez nous.
Notre pays a vécu une situation semblable à celle des premiers chrétiens : souffrances, martyres….Cinquante ans d’occupation ont forgé notre foi. Ainsi, au Grand séminaire de Riga, les vocations sont nombreuses (48 séminaristes pour l'ensemble de la dernière session). D’autre part, la Lettonie est une terre de pèlerinage : chaque année, à peu près 150.000 personnes se rendent au pèlerinage d’Aglona : bon nombre d'entre eux vont à pied et la route est longue.
Ces richesses, nous pouvons les donner, les partager : cela demande une ouverture, une compréhension mutuelle.
C’est pour cela que nous sommes venus. Être en Europe, à Bruxelles, travailler avec diverses organisations est important pour notre Église.
Il faut que la foi que les générations nous ont transmise soit vivante, et qu’elle soit reliée à  l’Église universelle : il ne s’agit pas de sombrer dans le traditionalisme, ni dans la défense de nos anciennes valeurs: il faut avancer avec l’Europe.
Enfin, la Lettonie est un “laboratoire” d’œcuménisme ; quatre confessions y vivent côte à côte : luthériens, orthodoxes, catholiques et baptistes. C’est cette ambiance d’amitié et de compréhension que nous pouvons aussi apporter à l’Union Européenne.
Aussi la jeunesse lettonne est-elle très enthousiaste lorsqu’il s’agit de participer aux rassemblements de Taizé ; en 2002, 900 jeunes catholiques ont participé aux journées de Paris en parcourant les 3000 km du trajet en autobus. Il y a une grande soif de spiritualité dans notre pays.
Les Communautés nouvelles ont du succès (Chemin Neuf, Pro Sanctitate…). Les paroisses sont vivantes. Notre problème, c’est l’enseignement : nous n’avons que trois écoles catholiques, le reste étant monopole d’État. Nous essayons d’être présents dans les écoles. L’Occident peut trouver les réponses aux questions qu’il se pose en parcourant des livres, dans des Facultés de théologie, dans des monastères…Nous n’avons pas tout cela.

Comment les Chrétiens des Pays d’Europe centrale et orientale se positionnent-ils par rapport à Vatican II ? Cela varie-t-il en fonction des générations ?

Plusieurs Évêques ont étudié en Occident. La nouvelle génération est favorable au Concile et c’est grâce à la formation des prêtres que l’esprit du Concile se répandra.
Il y a une certaine peur de l’Occident, mais lorsqu’on explique le travail effectué en profondeur dans le domaine social, l’engagement des laïques, l’éclairage change. J’ai moi-même eu la grâce de faire mes études dans un institut séculier : j’ai vu comment les Chrétiens s’engagent dans le monde sans dire qu’ils sont chrétiens : cela secoue notre univers clérical, ouvre des perspectives extraordinaires de voir les différentes manières dont chacun vit l’Evangile

Avez-vous quelques appréhensions ?

Comme la Lituanie, nous sommes en recherche de l’âme et du visage humain de l’Europe ; nous  ne voudrions pas que l’ambition, les priorités financières aient le dessus. L’homme doit être mis au premier plan : il faut promouvoir les droits et la liberté de l’homme, ses richesses spirituelles. Il ne s’agit pas simplement de construire un seul corps, en orchestrant des systèmes, en travaillant sur le plan financier: il faut retrouver cette âme de l’Europe que Jacques Delors et Jacques Santer ont voulu mettre en évidence.

Catherine Berkans

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Intégration européenne,

Europe centrale et orientale,

culture et spiritualité

La prochaine entrée des huit pays d'Europe centrale et orientale dans l'Union Européenne ne constitue pas une simple modification de la carte du monde. C'est un nouvel univers qui se façonne, où les morceaux d'un puzzle autrefois éparpillés prennent place, à la recherche d'une nouvelle cohérence.

LE PREMIER MAI 2004, L'UNION EUROPÉENNE COMPTERA 25 MEMBRES.

Il faut souhaiter que cet élargissement constitue pour les pays candidats un grand pas vers un développement: l'afflux d'investissements privés dans les divers pays devrait favoriser une plus grande stabilité économique et sociale et plusieurs programmes visant à la cohésion sociale (attention vis-à-vis des plus pauvres, lutte contre l'exclusion) y contribueraient. A terme, l'on peut donc rêver à une Europe où divers partenaires sociaux lutteraient ensemble...

Un certain temps sera nécessaire pour amener les responsables politiques des pays candidats à une compréhension plus précise du terme "social", certains d'entre eux ayant été, il y a à peine quinze ans encore, des éléments importants du régime soviétique.

Il faudra sans nul doute beaucoup de temps également pour convaincre, entre autres, les agriculteurs des pays concernés (polonais, lituaniens, lettons…) du bien-fondé de ce grand dessein: bon nombre d'entre eux se retrouveront au chômage, victimes des critères de rationalisation d'une politique agricole commune.

Derrière cette Europe politique et économique, se profile donc en surimpression une multitude de visages et de situations. Les Églises auront-elles une place dans cet ensemble? Sauront-elles l'humaniser?

CULTURE ET SPIRITUALITÉ, FACTEURS D'INTÉGRATION?

Selon Jérôme Vignon, Directeur général de l’Emploi, de la politique sociale et des programmes de lutte contre la pauvreté, "la clé d'équilibre de la nouvelle construction est sans conteste la Charte Européenne des Droits Fondamentaux, qui émarge au patrimoine chrétien de l'Union. L'Union est donc basée sur une communauté de valeurs."

Les compétences de la Commission étant d'ordre politique et non juridique, les nouveaux pays recevraient la garantie que leur culture, leur spiritualité, leurs valeurs spécifiques sont garanties.

Ainsi, dans un domaine aussi important que l'enseignement, chaque État  demeure responsable de son éducation nationale et des diplômes qu'il octroie.

De même, l'Union Européenne ne peut créer de situation de monopole en matière de confession religieuse. “C'est certainement le traité d'Amsterdam, souligne Michaël Weninger(1), qui pour la première fois, mentionne les Églises et les communautés religieuses. Les Églises y sont expressément présentes dans la déclaration n° 11, relative au statut des Églises et des organisations non confessionnelles : “L'Union Européenne respecte et ne préjuge pas le statut dont bénéficient en vertu du droit national, les Églises et les associations ou communautés religieuses dans les État s membres.”
(1) Le Docteur Michaël Weninger est conseiller politique du Président de la Commission Européenne, Romano Prodi, pour le dialogue avec les religions, les Églises et les Instituts de conviction.

Ce texte exprime clairement l'obligation et l'engagement de l'Union européenne de ne pas interférer, porter atteinte ou affecter le statut juridique des Églises dans chacun de leurs État s membres, quels qu'ils soient et quelle que soit cette Église.”

Entraide d’Églises a reçu des signaux d'inquiétude émanant de divers représentants des Églises catholiques des pays candidats, peu confiants dans cette liberté qui serait la leur, après l'adhésion de leur pays, d'exprimer leurs valeurs spécifiques, religieuses et culturelles.

Certains État s n'avaient d'ailleurs pas hésité à exiger la rédaction d'un protocole leur garantissant le respect de ces valeurs, notamment en matière de respect de droit familial (droit à la vie par exemple), envisagé différemment en fonction des majorités confessionnelles des pays.

Il semblerait que leurs craintes soient justifiées dans certains domaines: l'Europe pourrait bientôt légiférer dans le domaine de la famille, même sur le mode de la coopération, sans aller jusqu’à l’harmonisation totale.

On pourrait donc arriver au cas de figure suivant: en vertu du droit de la femme prôné par le Parlement européen, les Parlements nationaux pourraient se voir recommander d'adopter une loi sur la légalisation de l'avortement, y compris dans les pays où la pratique religieuse ne les porte pas à ce choix.

Les nouveaux États auront à invoquer le “protocole sur l'application des principes de subsidiarité et de proportionnalité”, qui vise à assurer la prise de décision la plus proche possible du citoyen en vérifiant constamment si l'action à entreprendre au niveau communautaire est justifiée ou non et si les possibilités d’action qu'offre l'échelon national, régional ou local ne sont pas suffisantes.

COMMENT CONCLURE CES PREMIERS ÉCHOS, SANS ANGÉLISME, NI PESSIMISME EXAGÉRÉ ?

Il est probable -et parfois souhaitable- que les Églises des pays candidats doivent se construire de nouveaux concepts et de nouveaux repères.

Pour bon nombre d'entre eux, l'Église fut la gardienne des valeurs et des traditions, l'instrument de sauvegarde de la spiritualité durant le régime soviétique. Depuis 1989, date de la chute du mur de Berlin, définir une nouvelle relation entre chaque État  et la ou les Églises devient inéluctable. C'est une tâche d'envergure, qui aura des conséquences sur la manière dont les nouveaux parlementaires envisageront leur mandat.

D'autre part, ces Églises abordent le rivage d'un univers où la séparation Église-État  est souvent très nette et où la volonté affirmée de l'Europe de "défense des droits individuels" risque de se trouver en contradiction avec des positions religieuses traditionnelles en vigueur chez certains des nouveaux adhérents. Il y aura donc tout un travail à faire, chez eux et chez nous, pour qu'un certain équilibre soit atteint dans le respect de chacun.

Face à ces défis, la solution ne serait-elle pas de tenter de dépasser les contradictions en développant des forces religieuses et sociales capables de s'exprimer dans un débat public?

Catherine Berkans

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