Bulletin décembre 2001

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Il y a ici plus qu'une œuvre d'art

Le Petit Jésus de Prague

illustre et méconnu

 

Si vous flânez aujourd'hui dans la ville aux cent clochers, vous le verrez dans toutes les vitrines, le Bambino di Praga: photos en couleur, bois verni, céramique dorée ou bleue azur, grandeur nature, ou miniature! Mais lui, le vrai Bambino, il faudra essayer de le découvrir là où il se cache, enfant souriant et joufflu, vieux de plus de 400 ans, très petit, tout perdu au centre d'un immense autel baroque dans l'église de Notre-Dame-de-la-Victoire, non loin du célèbre Pont Charles généralement noyé sous le flot des touristes.

 

Pour comprendre l'histoire du Petit Jésus de Prague, il nous faut remonter jusqu'à l'Espagne du 16e siècle, l'Espagne au sommet de sa splendeur, libérée des occupants arabes, ruisselante sous l'or du Nouveau Monde, l'Espagne qui prend l'habitude d'honorer le Fils de Dieu, non plus comme un nouveau-né pauvre et nu, couché dans la crèche (1), mais comme un enfant debout, richement vêtu, portant le monde dans la main gauche et bénissant de la main droite.

 

Sous l'impulsion de sainte Thérèse d'Avila (la "grande"), réformatrice des carmels, cette dévotion commence à se répandre d'un couvent à l'autre, en Espagne d'abord, puis dans toute l'Europe catholique si bien qu'elle arrive à Prague où vit une petite communauté de carmes déchaussés (2). Nous sommes au début du 17e siècle et la capitale de la Bohême vit en pleine guerre de religion (3). En effet, les protestants tchèques, héritiers de Jan Huss, appuyés par les Allemands, ne supportent pas la mainmise autoritaire des Habsbourg d'Autriche, défenseurs acharnés du catholicisme. Justement, ceux-ci viennent de remporter une victoire éclatante près de Prague au lieu dit "La Montagne Blanche" (1621) et ce, grâce entre autres à la collaboration très active du supérieur général des carmes déchaussés. Pour le remercier, l'empereur d'Autriche donne aux carmes (1624) un temple confisqué aux protestants, temple qui sera aussitôt baptisé église Notre-Dame-de-la-Victoire.

 

(1) Comme on le sait, c'est Saint François d'Assise qui fit pour la première fois représenter la crèche dans l'église. C'était à Greccio, en 1223.

(2) Carmes déchaussés ou déchaux: qui suivent la réforme de Ste Thérèse d'Avila.

(3) Il s'agit de la guerre de trente ans (1618-1648) qui fut aussi féroce que toutes les guerres de religion.

 

UN CADEAU Princier

 

Un cadeau ne vient jamais seul, dit-on.  Afin de raviver les pieuses ardeurs de sa communauté, le prieur des carmes cherchait pour son couvent une statue de Jésus enfant. Ses vœux furent bientôt exaucés au-delà de toute espérance. En 1628, en effet, l'épouse du grand chancelier du royaume, la princesse Prolixénie de Lobkowicz, vient lui offrir une émouvante statue en cire représentant l'enfant Jésus revêtu d'un habit de roi: "Je vous offre, dit-elle, ce que j'ai de plus précieux au monde. C'est un cadeau reçu de ma mère qui le conservait comme le plus cher souvenir de sa famille espagnole. Puissiez-vous toujours l'honorer et l'offrir à la vénération de tous". Les carmes tout heureux placent ce généreux cadeau sur l'autel de l'église Notre-Dame-de-la-Victoire.

 

Mais les temps sont peu sûrs et la paix, fragile. Trois ans plus tard, l'armée protestante est à nouveau aux portes de Prague. Les religieux sont dispersés, les églises et les couvents saccagés ou pillés, la petite statue, les deux mains tranchées, est jetée sous les décombres de l'église, derrière l'autel. Elle y restera enfouie sept années jusqu'au jour où, après de longues recherches, un père carme qui ne se remettait pas de cette perte, la retrouve enfin et la fait restaurer avec amour.

 

LE PREMIER MIRACLE

 

C'est peu de temps après que se produit le miracle qui va réellement marquer le début du culte du "Petit Jésus de Prague". En effet, le père prieur reçoit un soir la visite d'un homme au bord du désespoir. Il s'agit du cousin par alliance de la princesse de Lobkowicz : "Ma femme est mourante, mon père, et les médecins ne peuvent plus rien pour elle. Le seul espoir qui nous reste c'est l'Enfant Jésus. Je vous en prie, ne pourriez-vous pas amener la petite statue à son chevet?" Comment résister à cette supplication? A la vue de l'Enfant-Roi, le cœur de la mourante se remet en joie; elle revient à la vie pour le plus grand bonheur des siens. C'est un miracle et la nouvelle s'en répand de proche en proche.

 

Implorant la protection de l'Enfant Jésus, les pèlerins commencent à affluer de toutes parts les offrandes également. Si bien qu'en 1655, la petite statue miraculeuse est solennellement déposée en l'église N.D. de la Victoire, dans un tout nouvel écrin d'or au centre du grand autel baroque où, aujourd'hui encore, nous pouvons l'admirer. C'est l'évêque de Prague lui-même qui est venu placer une couronne d'or sur la tête du petit roi (4). Désormais la dévotion à l'Enfant Jésus de Prague est pleinement affirmée. Elle se répand dans les pays catholiques d'Europe mais aussi en Amérique latine, au Canada, en Inde, aux Philippines. Chez nous, rares sont les églises qui ne possèdent (ou ne possédaient) pas leur « Petit Jésus de Prague ».

 

(4) Chaque année, le jour de l'Ascension, une cérémonie solennelle commémore cet évènement.

 

ET AUJOURD'HUI

 

Près de trois siècles ont passé. La Tchécoslovaquie subit l'occupation nazie avant de passer pour quarante années sous le joug soviétique. En 1989, le mur de Berlin tombe et s'ouvrent enfin les portes de la liberté. Souhaitant rétablir la présence des carmes et la dévotion à l'Enfant Jésus dans l'église N.D. de la Victoire, le cardinal Vlk, nouvel archevêque de Prague, fait appel au carmel italien d'Arenzano (5) et, le 15 janvier 1994, deux jeunes carmes reprennent la garde du sanctuaire où ils sont bientôt rejoints par des frères tchèques puis par de jeunes carmélites polonaises dont la congrégation est directement liée à l'Enfant Jésus. C'est cette équipe polyglotte qui accueille aujourd'hui les visiteurs étrangers mais aussi les Tchèques qui viennent de plus en plus nombreux; simples touristes mais aussi pèlerins fervents venant s'agenouiller dans l'espoir de recevoir une grâce ou même un miracle puisque, paraît-il, il s'en produit régulièrement.

 

Comme toutes les dévotions populaires, la dévotion à l'Enfant Jésus (qu'il soit de Prague ou d'ailleurs) est difficile à comprendre pour les intellectuels. C'est une voie de pauvreté, d'humilité. Ce fut la voie choisie par deux docteurs de l'Eglise. Thérèse d'Avila et plus tard Thérèse de Lisieux qui préconisait de se tenir simplement devant Lui; "Je suis là. Que dois-je donc faire?"

Baga Martens

 

(5) Arenzano. Le culte du Bambino di Praga est particulièrement florissant dans cette petite station balnéaire de Ligurie (Gênes) où fut construite au début du siècle passé et à l'instigation du carmel du lieu, une véritable basilique dédiée au Bambino.

 

 

 

Voyage en Lettonie

Lettonie, terre de contrastes

 

Chers amis d'Entraide d'Eglises,

Vous nous avez suivis sur les routes de la Lituanie; nous vous invitons à poursuivre le voyage vers le Nord, et à franchir avec nous les frontières de la Lettonie. Très vite, vous réaliserez que la sœur balte de la Lituanie lui est à la fois fort proche, et très lointaine.

 

Fort proche, car nous y découvrons une nature tout aussi magnifique, quoique plus austère: larges rivières, lacs profonds et mystérieux, forêts de sapins ont enchanté notre périple, de Riga à Aglona.

 

De même, à Riga, nous admirons la vieille ville aux anciennes façades colorées, aux espaces verts parsemés de statues, Riga où l'on travaille le bois, le cuir, la pierre. A Aglona, nous visitons un merveilleux sanctuaire où peintres et sculpteurs ont illustré de la manière la plus étonnante les diverses stations de la Passion du Christ. L'âme balte est, sans conteste, artiste.

 

Nous découvrons, au fil des heures, la capacité d'accueil du peuple letton. Nous retrouvons intact cet esprit de résistance si présent en Lituanie, qui a mené les Lettonnes et les Lettons à se rebeller contre l'occupant soviétique et nous comprenons cette aspiration à conforter leur identité et à rejoindre la Communauté européenne.

 

Néanmoins, l'histoire politique et religieuse a distribué les cartes bien différemment en Lituanie et en Lettonie. Terre de contrastes, la Lettonie actuelle est tout à la fois ouverte au Marché et en butte aux difficultés économiques, farouchement opposée à l'ancien occupant et animée d'un réel désir de paix, mosaïque de confessions et ouverture au dialogue œcuménique et interreligieux, puissance de la tradition et appel à la modernité.

 

Dépasser ces contradictions est une tâche difficile. L'on ne peut qu'admirer le travail déjà réalisé, et recevoir en partage cette espérance et cette énergie que nos compagnons de route nous ont transmises. L'on ne peut que collaborer avec eux dans cette entreprise de reconstruction physique, intellectuelle et morale. Suivons donc, en Lettonie, le Père Andris Kravalis, Aija et Baiba Balode, Valda Igovina, Maija Klastna, Evita Kulinska... et bien d'autres...

Catherine Berkans

 

Kala Raksti,

Rue Klostera, 4 à Riga

 

Dans les bâtiments mêmes de l'Archevêché de Riga, à côté des locaux de l'imposante machine éditoriale gérée par son Centre, niche une minuscule société d'édition.

Un entretien avec la directrice, Madame Aija Balode, sa sœur Baiba et sa collaboratrice Laura Feldberga, nous en révèle les modernes aspirations.

 

I. LA REVUE « MIERAM TUVU »

 

Graci, Lettonie.  Aija Balode a 23 ans et travaille dans un village où de jeunes orphelins vivent en communauté dans des maisons spécialement reconstruites pour eux, sous la houlette du français Christophe Alexandre. Aija y découvre la revue française Magnificat dont l'esprit et la rédaction l'intéressent vivement.

 

Passionnée par tout ce qui concerne l'évangélisation dans la société lettonne, elle décide d'éditer le même type de livre dans sa langue maternelle. Et en mai 1999, la société KALA RAKSTI voit le jour. L'investissement financier initial est assuré par Christophe Alexandre.

Le premier projet, le plus important, est tout naturellement la revue mensuelle Mieram Tuvu (littéralement "Près de la Paix"), qui présente au lecteur pour chaque jour de l'année les Textes de l'Ecriture Sainte ainsi que des pistes de réflexion et de prières; l'ouvrage est accessible également aux autres confessions chrétiennes. L'art n'est pas oublié : la couverture du mensuel reproduit l'œuvre d'un artiste letton, qui se trouve ainsi propulsé sur le devant de la scène culturelle et religieuse. Tiré à 3100 exemplaires, le succès de Mieram Tuvu grandit dans le pays.

 

L'accent de la société est mis sur l'aspect moderne des techniques d’évangélisation : ainsi, KALA RAKSTI a traduit et édité le livre Le Très-Bas de Christian Bobin, qui allie science religieuse et poésie. De facture moins traditionnelle, le livre emprunte une voie de diffusion différente de celle des livres habituellement cautionnés par l'Archevêché. Il est placé en librairie où il connaît un succès certain.

 

II. UNE PRODUCTION ET UNE DIFFUSION EN POINTILLÉS

 

Les ressources générées par Mieram Tuvu permettent uniquement de couvrir les frais de fonctionnement de la société mais ne peuvent assurer son développement.

 

Le manque de crédits d'investissement est l'un des problèmes majeurs de l'édition catholique. En cause également: l'absence d'imprimeries spécifiques: seules fonctionnent les imprimeries d'Etat, qui entretiennent des rapports certes cordiaux mais très distants avec le monde catholique.

 

Mais, question plus cruciale encore, le circuit éditorial catholique letton s'arrête, pour ainsi dire, à la production.

 

En effet, il n'existe pas d'infrastructure de marketing et de distribution: la plupart des livres sont purement et simplement donnés, et leur diffusion fonctionne grâce au bouche-à-oreille. D'autre part, ceux qui parviennent en librairie suivent un chemin tout aussi périlleux: non seulement le livre coûte cher en Lettonie et le Letton moyen se le procure difficilement, mais encore, même en cas de réussite commerciale, le retour financier à la maison d'édition reste quasi inexistant, par manque de personnel formé à ces techniques.

 

III. ESPÉRANCE ET RECONSTRUCTION

 

Les Sœurs Balode ont pris les choses en main. Elles souhaitent éditer un maximum de livres et lancent pour cela en Europe de l'Ouest des "avis de recherche" de livres de spiritualité, de réflexion sur la foi, de prières, de vies de saints, en français et en anglais, qu'elles pourront traduire et adapter. Leur prochain choix s'est déjà porté sur le livre "Fraîcheur d'une source" de Frère Roger et de Mère Theresa.

De plus, elles sont prêtes à effectuer des stages de formation dans des organismes éditoriaux occidentaux religieux afin de répercuter leurs acquis en Lettonie et de mettre sur pied un circuit de distribution pour leurs livres. Elles sont également ouvertes à toute proposition de collaboration avec ces mêmes éditeurs (échanges de livres, de droits d'auteurs, etc.).

 

Souhaitons-leur bonne chance et gageons que le paysage éditorial letton va se modifier dans les prochaines années.

Catherine Berkans

 

 

HISTOIRE D’UNE ECOLE OU LA RENAISSANCE D’AGLONA

 

Durant les années 30 le Séminaire de Riga déménage et s'installe à Aglona. Dès son avènement, en 1947, le régime soviétique s'empare du bâtiment et en fait une école, à laquelle il adjoint un pensionnat.

Dix ans après la chute du mur de Berlin, l'Eglise catholique a récupéré le terrain et les locaux autrefois perdus. Elle déploie une énergie indomptable pour y reconstruire son école.

 

I. DANS LES LONGS COULOIRS DE L’ECOLE.

 

 L'on ne peut s'empêcher d'être frappé par l'ampleur du bâtiment: larges couloirs au sol dallé, très larges fenêtres dispensant une vraie lumière. Mais, dans le même temps, l'on reste saisi devant l'ampleur des dégâts occasionnés aux locaux, littéralement vidés de leur substance. A certain endroits, inutilisables dès lors, murs et plafonds négligés s'effritent lentement, inéluctablement et, ça et là, des plaques de bois fin ou de carton tentent de colmater les brèches.

 

Combien de mois, et quel investissement financier seront nécessaires pour tout rebâtir?

 

Au-delà de la reconstruction matérielle proprement dite, flotte la question du financement des écoles chrétiennes. En effet, deux institutions de ce type existent en Lettonie; l'une à Riga, l'autre à Aglona. Leurs programmes éducatifs sont agréés par l'Etat, mais l'aide financière reçue est insuffisante pour engager les professeurs nécessaires.

 

Si l'Etat couvre 10% du budget du lycée catholique de Riga, l'école d'Aglona ne reçoit aucun subside et survit grâce aux innombrables démarches menées par le dynamique Evêque du diocèse de Rēzekne, Monseigneur Bulis, -dont l'Evêché assure chaque mois une part du salaire des professeurs- et du Curé d'Aglona.

 

II. L'ESPRIT D'AGLONA.

 

L'école fonctionne depuis 2 ans dans une partie des bâtiments reconstruits. Notons par ailleurs que cette réhabilitation fait la part belle aux lambris et équipements de bois lituaniens; ainsi, par exemple, Monseigneur Bulis a ramené lui-même de Kaunas les chaises des salles de cours...

Dispensant les matières enseignées dans nos humanités générales, l'école compte 43 élèves. Au terme de leurs études, ceux-ci seront aptes à entrer à l'Université ou à effectuer un autre type de spécialisation. Les professeurs d'Aglona sont des cadres supérieurs, trois d'entre eux sont doctorants, et tous sont de nationalité lettonne.

 

Désireux de parfaire leur formation, ils sont ouverts à tout type d'éducation permanente et d'échange avec l'étranger. Les deux créneaux spécifiques d'enseignement sont la catéchèse (dispensée par des religieuses et des catéchistes de Riga) et l'informatique.

 

III. QUEL AVENIR POUR AGLONA ?

 

D'Aglona reconstruite en partie à Aglona vivante, le chemin est encore long. C'est sans doute pour cela que les professeurs qui enseignent à l'école logent dans une chambre à proximité du site et refont, le weekend, la longue distance qui les sépare de leur demeure.

 

Et c'est notamment parce qu'ils espèrent un investissement au plan de l'éducation des jeunes que les évêques lettons sont favorables à l'entrée de la Lettonie dans l'Union Européenne.

 

L'avenir nous dira s'ils ont raison...

Catherine Berkans

 

Lettonie, entre tradition et modernité

 

Vicaire à la cathédrale St Jacques de Riga, le Père Andris Kravalis est également professeur au Séminaire et à l'Institut de la Catéchèse de la capitale lettonne. Il y enseigne le Concile Vatican II, la théologie biblique et la théologie spirituelle.

En outre, Son Eminence le Cardinal Pujats lui a confié la mission de travailler avec les jeunes du pays.

Depuis le mois d'août 2001, il est également père spirituel au Grand Séminaire de Riga.

 

Entraide d'Eglises Votre existence est partagée entre la vie paroissiale, le Séminaire et l'Archevêché. Vous avez donc une vision très large de l'action de l'Eglise en Lettonie...

 

Père Andris Kravalis En effet. Mais il est important de souligner que j'ai pu - et j'en suis très reconnaissant - accomplir mes études et ma formation spirituelle dans un institut séculier, la Communauté de spiritualité carmélite, Notre-Dame de Vie, à Venasque, où j'ai reçu une formation solide sur la prière et où j'ai pu grandir spirituellement.

 

J'y ai fait l'expérience d'une Eglise universelle, qui rassemble des personnes de toute l'Europe et du monde entier du Japon au Canada et du Canada aux Philippines. Cela m'a donné une certaine vision de l'Eglise. Je ne sais pas si elle est toujours juste, car c'est Dieu qui détient la vérité, mais plus nous sommes en compagnie de Dieu, plus cette vision entre dans son plan.

 

EE Vous recommandez cette expérience aux prêtres que vous connaissez?

 

PK Absolument. De plus, si on regarde les textes fondateurs de l'Eglise, la formation des prêtres doit toujours être permanente : ils approfondissent leur foi dans le dialogue avec la société, dans la résolution des questions contemporaines. Le pape Jean-Paul Il l'a dit dans sa dernière Encyclique: "Allez au large, allez plus loin."

 

Cette phrase a une profonde résonnance, surtout chez les jeunes: maintenant que les frontières s'ouvrent, les possibilités de se rencontrer sont multiples. Vous avez pu voir qu'un grand nombre d'activités de rencontre ont lieu entre les jeunes, entre les pays. Pourquoi ne pas réaliser et vivre cette ouverture sur le plan religieux ?

 

EE Vous voyagez personnellement beaucoup avec vos évêques....

 

PK Les évêques ont la grâce et l'assistance de l'Esprit-Saint. Certains d'entre eux ont subi des persécutions comme séminaristes, comme prêtres; leur foi est profonde, affermie. Etre à leur côté est une expérience très enrichissante. J'ai eu la grâce, en faisant mes études, d'accompagner le futur évêque de Liepaja, de suivre notre Cardinal. Les voyages et les échanges forment beaucoup.

Je pense également aux séminaristes et à mes confrères: nous nous sommes rendus ensemble plusieurs fois à Rome, à Milan, dans différents endroits de France.

 

EE Quels sont les enjeux de la vie religieuse en Lettonie? Que faut-il préserver? A quoi faut-il prêter attention?

 

PK De plus en plus, émerge la nécessité de vivre une foi plus profonde et plus personnelle; la foi est une rencontre avec le Christ vivant. Bien sûr, la tradition est bonne, elle nous soutient, elle est très importante, mais nous devons transmettre à la société contemporaine les richesses dont nous avons hérité. Néanmoins les gens doivent découvrir le Christ et s'engager dans l'Eglise à sa suite; c'est le défi du nouveau millénaire.

 

LE DESTIN DU LIVRE RELIGIEUX

 

EE Qu'en est-il de l'édition religieuse comme domaine de transmission de la tradition et de la modernité? Actuellement, il semble que l'édition religieuse en Lettonie et à Riga ait son centre à l'Archevêché?

 

PK L'Archevêché est le pôle centralisateur; certaines initiatives indépendantes existent. C'est une bonne chose qu'il y ait une pluralité en ce domaine mais il faut que le travail soit ordonné. Il est arrivé en effet que deux éditions effectuent la traduction d'un même document: c'est un gaspillage de forces. Il faut centraliser, définir les objectifs, planifier le travail; cela ne veut pas dire que chaque maison, chaque édition n'ait pas ses spécificités, qu'il faut respecter. Pour une grande partie, l'Archevêque lui-même vérifie les livres qui sortent; il les lit, puis donne son imprimatur.

 

EE L'imprimatur est-il toujours obligatoire pour vendre ou distribuer un livre?

 

PK Depuis Vatican Il l'imprimatur n'est plus obligatoire.

Le Catéchisme, les documents de l'Eglise et les œuvres des Saints ne nécessitent pas d'imprimatur. Néanmoins, devant le nombre croissant de productions religieuses, naît un désir de préserver la qualité de la nourriture spirituelle des gens.

De plus, vos lecteurs doivent le réaliser, nous n'avons pas encore de grandes commissions théologiques: dès lors, avec les personnes qui en ont la tâche, nos évêques lisent les œuvres, "tentent d'entrer dans la compréhension" des mots qui sont utilisés, d'effectuer les traductions et interprétations adéquates.

 

EE Au cours de ce voyage, j'ai assisté avec vous à la sortie de presse et à la distribution du Catéchisme de l'Eglise catholique, traduit en letton pour la première fois. Quelle est votre sentiment sur cet événement?

 

PK C'est l'accomplissement d'un énorme travail dirigé par le Père Pascal-Marie Jerumanis. Toute une équipe a collaboré avec lui. Cette entreprise a duré sept ans; bon nombre de personnes ont été envoyées à l'étranger pour se préparer à cette grande tâche. La rédaction de ce Catéchisme a duré un certain temps; pour nous, l'approche du vocabulaire, des idées et nouveautés théologiques, -il faut savoir que les documents de Vatican Il ne sont pas traduits en letton-, nécessitait un réel investissement intellectuel; cette traduction est donc aussi une réflexion théologique, une explication. Les premières éditions se distribuent comme des petits pains; c'est un livre de référence, un livre qui permet à chacun de se retrouver et d'entrevoir la solidité et la beauté de notre foi.

 

LETTONIE, TERRE DE PELERINAGE

 

EE Vous coordonnez entre autres l'organisation du pèlerinage d'Aglona. Les participants sont-ils nombreux? Quelle est la répercussion de ce pèlerinage sur la Lettonie?

 

PK La Lettonie entière est une terre consacrée à la Vierge Marie, et Aglona en est le lieu de pèlerinage principal. La Vierge nous rassemble naturellement. A Aglona nous avons la basilique où Jean-Paul Il s'est rendu: cela nous est très cher. Le site d’Aglona est porteur de la grâce qui a beaucoup fait pour le renouveau de l'Eglise; il a joué un grand rôle dans l'histoire de la Lettonie et de l'Eglise. Aglona est proche de la Lituanie et de la Russie. Dans ce cadre magnifique, on peut former des gens de foi, des gens ouverts, qui vont apporter l'Evangile. Plus de 4000 personnes font ce pèlerinage au mois d'août, à pied, en supportant toutes les difficultés de la route. Pour la fête de l'Assomption plus de 100 000 personnes se rendent en cet endroit.

 

D'autre part, en essayant de répondre à l'invitation de Jean-Paul Il de ne pas se disperser et de vivre solidement sa foi dans sa paroisse, nous avons mis sur pied les premières journées pour la jeunesse en Lettonie; jusqu'à présent, l'expérience avait toujours été limitée à un diocèse.

 

Mais ce qui nous a profondément touchés, ce sont les JMJ de Rome l'an dernier. Sept cents jeunes Lettons ont fait l'expérience de différentes Communautés (Chemin Neuf, Emmanuel etc.). Les séminaristes sont partis également. Notre découverte a été de vivre cette expérience avec Jean-Paul Il à Rome, nous nous sommes réjouis de ce festival de la foi, de cette manière de vivre profondément la vie sacramentelle, de s'ouvrir à la dimension œcuménique, très présente en Lettonie.

 

UNE JEUNESSE DYNAMIQUE

 

EE J'ai pu observer que certains jeunes vous aident activement dans ces tâches, notamment dans l'organisation du pèlerinage. De quelle manière travaillez-vous avec eux?

 

PK Nombreux sont les jeunes dynamiques en Lettonie. Nous mettons sur pied un certain nombre de projets, comme l'élaboration de sites Internet: vous pouvez actuellement consulter notre site et y trouver des informations sur nos diverses activités.

 

D'autre part, lorsque je me trouvais à Avignon pour mes études, je faisais partie d'une cellule d'évangélisation paroissiale; j'ai suivi plusieurs formations dans différents lieux et nous avons mis sur pied un ensemble de cellules de ce type à Riga. Afin de vivre leur foi de manière plus personnelle, les jeunes s'y rassemblent en petites familles ouvertes et conviviales; le but est le partage, l'appel à une vie intérieure profonde (prière, adoration et engagement concret dans la vie de la paroisse): les cellules sont des petits ponts entre le monde et l'Eglise. Nous essayons de montrer la beauté de notre l'Eglise. Nous avons constitué sept cellules dans un premier temps.

 

Après les journées de la jeunesse à Sigulda, les jeunes ont voulu être ensemble, faire quelque chose; une vingtaine de cellules se sont constituées; chacun s'y sent responsable et on peut lui confier différentes tâches; chacun peut faire quelque chose pour l'Eglise et trouve toujours une occasion de s'investir.

 

EE La nécessité de créer des liens entre les chrétiens des Pays Baltes m'est apparue très clairement au cours de mon voyage. Quelles actions proposeriez-vous, par exemple?

 

PK Il y a un an, nous étions invités en Lituanie, à Kaunas, pour les Journées lituaniennes de la Jeunesse. C'était un événement important; pour la Lituanie et pour les jeunes; il y avait une vingtaine d'évêques lituaniens et des représentants du Vatican. J'ai vu l'enthousiasme de la jeunesse, l'accueil des Lituaniens et des responsables de l'événement; nous avions d'ailleurs déjà fait la connaissance de certains d'entre eux à Rome et à Paris; c'est toujours intéressant également que des liens se tissent à l'extérieur de nos pays.

 

Je proposerais donc des rencontres entre les paroisses. Les paroisses, c'est du concret. Les gens s'engagent, prennent tout de suite des responsabilités; ils n'envisagent pas ces rencontres comme des voyages touristiques. En allant plus loin, pourquoi ne pas se rencontrer entre séminaristes, futurs prêtres, et pourquoi pas, entre nous - prêtres?

 

LA FORMATION:

UNE DES CONDITIONS D'UN VRAI DIALOGUE OECUMENIQUE

 

EE Nous avons visité l'Ecole d'Aglona: la nécessité d'avoir des écoles catholiques performantes est une préoccupation en Lettonie..

 

PK Il est difficile d'imaginer, quand on est en Europe, ce qui s'est passé en Lettonie ; dès le début de l'occupation soviétique, tous les biens de l'Eglise ont été confisqués; toute l'intelligentsia du pays, de nombreux prêtres, religieux, intellectuels ont été envoyés en Sibérie et n'en sont pas revenus. A suivi la mise en place d'une idéologie destinée à effacer l'identité, la culture, les traces religieuses du pays sur deux générations. C'est pourquoi il y a chez nous un grand désir de pèlerinages et d'activités, mais, en même temps, une grande ignorance et une grande indifférence. Nous avons peu d'éducateurs catholiques, de professeurs de religion, nous n'avons pas d'universités catholiques, pas suffisamment de livres. Etre formé est d'autre part une des conditions d'un vrai dialogue œcuménique.

 

EE Quelles sont les réalités œcuméniques en Lettonie? Comment s'effectue la collaboration avec les orthodoxes?

 

PK La Lettonie n'est pas un pays exclusivement catholique puisque l'on y compte un tiers de protestants et d'orthodoxes. L'ambiance œcuménique est très bonne. Nous tendons vers l'unité des chrétiens. Nous devons nous entraider, nous écouter. Nous n'essayons pas de fonder un bastion de la catholicité, mais nous essayons de bâtir un dialogue. Cela nécessite des compétences. Il faut former une intelligentsia, des personnes qui peuvent juger en toute connaissance de cause, qui peuvent exprimer leur foi dans la société. C'est très important. En outre, vous avez vu notre librairie, à la cathédrale, où figurent les livres de la Fondation Alexander Men. Nous connaissons personnellement leurs responsables, nous avons déjà fait plusieurs conférences avec eux. Les séminaristes les connaissent bien. Ils établissent pour nous un lien avec les livres qui sortent à Moscou, St Petersburg. C'est une richesse. Nous travaillons de la même manière avec les luthériens; le Consistoire se trouve à côté de l'Archevêché; nos évêques se retrouvent régulièrement. La collaboration est concrète.

 

POUR TERMINER

 

EE Qu'attendez-vous de la visite d'Entraide d'Eglises en Lettonie?

 

PK En entendant votre conversation avec Son Eminence le Cardinal Pujats et Monseigneur Bulis, quelques projets se sont dessinés très clairement, notamment la possibilité d'échanges de professeurs, d'étudiants.

 

Nous avons exploré ensemble la problématique de l'édition et nous espérons qu'Entraide d'Eglises pourra soutenir nos recherches et nos travaux.

 

Nous avons besoin de livres d'histoire, de théologie, comme de dictionnaires, qu'il ne suffit pas de traduire mais qu'il faut adapter.

 

Nous espérons que ces premiers contacts avec Entraide d'Eglises se maintiendront.

Interview réalisée par Catherine Berkans

 

Fondation Alexander Men

 

En 1990, désireux de poursuivre l'œuvre spirituelle et apostolique du Père Alexander Men, théologien et missionnaire mystérieusement assassiné, un groupe de laïcs orthodoxes russes crée à Riga l' "Alexander Men International Charity Fund". Présidée par Natalia Bolshakova, la Fondation rassemble autour d'un même idéal des permanents, des spécialistes sous contrat et des bénévoles.

 

Pour une ouverture aux traditions chrétiennes

d'Occident et d'Orient

 

Sans effectuer une analyse détaillée de la situation politique et religieuse en Lettonie, nous livrons ici nos impressions de voyage.

 

La réunification des Eglises chrétiennes, rêvée après le Concile Vatican Il (1962-1965) et le retour de la liberté religieuse à l'Est, sont encore soumis dans certaines sphères à l'influence des crispations religieuses et nationales, sous-tendues par des mécanismes de souvenir et de peur.

 

Certains des jeunes Lettonnes et Lettons que nous avons rencontrés, laïcs engagés dans l'action catholique, ont vécu l'occupation soviétique. Encore extrêmement sensibles au parler russe, qu'ils ont d'ailleurs dû assimiler, ils ont dès lors la volonté farouche de mettre en valeur la langue et la littérature lettonnes; ils apparaissent animés d'un réel zèle évangélique, par intime conviction d'une part, en réaction aux sentiments générés en eux par l'ancienne fusion des notions de religion orthodoxe et de nation russe d'autre part.

 

Néanmoins, le dialogue œcuménique et interreligieux est réellement présent.

 

Nous avons parlé avec Madame Helena Andersone, directrice du Consistoire luthérien, de l'ouverture luthérienne aux autres confessions, intensifiée depuis l'année du Jubilé.

 

Nous avons fait la connaissance de jeunes prêtres et religieuses catholiques très ouverts au dialogue avec les orthodoxes ; nous avons par ailleurs trouvé dans la librairie de la cathédrale de Riga des livres édités par la Fondation Alexander Men.

 

Enfin nous gardons un souvenir reconnaissant à la Supérieure Générale des Sœurs du "Pauvre Enfant Jésus" à Riga, qui nous a menée dans toutes les grandes églises orthodoxes de la capitale, en nous vantant les beautés solennelles de leur liturgie.

 

C'est donc, dans ce contexte mouvant, une tâche délicate qu'ont entreprise Natalia Bolshakova et son équipe. Russes et orthodoxes installés à Riga, ils sont susceptibles de vivre toutes les sensations d'accueil ou de méfiance générées par l'évolution politique et religieuse du pays. Etablir des ponts culturels entre la Russie et la Lettonie, évangéliser les pays de l'ex-URSS, rapprocher les chrétiens, ouvrir la porte au dialogue œcuménique et interreligieux, éduquer les enfants dans l'esprit de l'Evangile, voilà leurs buts.

 

La Fondation a créé une "école du dimanche" (catéchèse des enfants scolarisés) et une bibliothèque religieuse ; elle organise diverses conférences œcuméniques consacrées à étudier l'héritage du P. Alexander Men; elle publie des recueils de littérature chrétienne, dont la revue Christianos, le magazine pour enfants La Maison du Père, et des livres, jusqu’'ici inédits, du Père Alexander Men.

 

En outre, élargissant son activité éditoriale, l'International Charity Fund a publié un ouvrage sur le "mariage comme don et service", écrit conjointement par un prêtre catholique et un prêtre orthodoxe, ainsi que la traduction en allemand des livres du Père Gabriel Bounge sur l'Icône de la Sainte Trinité.

 

Un respect et une ouverture aux traditions chrétiennes d'Occident et d'Orient, du monde juif et judéo-chrétien, sans polémique ni idéologie, voilà la substance de l'œuvre de la Fondation Alexander Men.

Catherine Berkans

 

LA REVUE CHRISTIANOS

 

Attentive aux problèmes pastoraux et liturgiques de l'Eglise en Russie, la revue Christianos, éditée en russe, est fidèle à la tradition orthodoxe, ouverte à l'Eglise catholique et au judaïsme; elle est en outre en dialogue permanent avec la pensée athée.

 

Ainsi, le numéro 7 de 1998 était particulièrement dédié à la mémoire de quelques figures spirituelles du siècle (Sœur Joanna Reitlinger, le Père Tavrion Batozsky, les fondateurs du Foyer Oriental: Irène Posnova, P. Anton...); il comprenait en outre des textes spirituels inédits du métropolite Antoine Bloom.

 

La plus grande partie du volume 8 de 1999 fut consacrée à l'Eglise des martyrs du XXe siècle, victimes de l'idéologie nazie. On y trouve des documents, témoignages et articles sur le P.Dmitrij Klépinine et la Mère Maria Skobtsova, deux orthodoxes russes de Paris arrêtés ensemble pour avoir aidé les Juifs sous l'occupation. Sont publiés, pour la première fois en russe, des extraits des mémoires d'Edith Stein et quelques pages caractéristiques de sa ''Theologia Crucis". L'on y trouve également une longue interview de l'archevêque Serge de Paris sur les problèmes de l'Eglise russe aujourd’hui.

 

Le neuvième numéro de la revue, paru durant l'été 2000, contenait une histoire de la fondation de l'Abbaye de Chevetogne, un récit du destin du prêtre polonais Eugène Popielouchko, assassiné en Pologne par le KGB il y a 15 ans, une biographie du Père Pio, des articles contemporains de spirituels russes sur l'unité de l'Eglise.

Le dixième numéro (2001) aura pour thème l'unité des chrétiens.