Bulletin juin 2001

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LE PAPE EN UKRAINE

Dieu pourra-t-il écrire droit avec des lignes courbes?

 

On sait que le pape voyage beaucoup et ne craint pas d'affronter courageusement des situations délicates. En projetant un voyage en Ukraine en ce mois de juin 2001, il va sans doute au-devant d'un modèle du genre.

 

Il sera bien reçu par le président qui compte sur le prestige qu'un tel hôte lui apportera à un moment crucial de sa carrière politique. Il sera bien reçu par les catholiques latins, très peu nombreux et pour la plupart d'origine polonaise, et par les gréco-catholiques en conflit endémique avec les orthodoxes, leur réhabilitation officielle ne datant que de 1990.

 

Il sera reçu avec réserve, appréhension, voire hostilité par les orthodoxes qui sont divisés. Une Eglise orthodoxe ukrainienne est reconnue par le patriarcat de Moscou mais le saint-synode de cette Eglise a invité le patriarche ukrainien à dissuader le pape de faire ce voyage. D'autre part, il existe aussi une Eglise ukrainienne de Kiev, capitale de J'Ukraine, et une Eglise autocéphale d'Ukraine. A qui le pape va-t-il rendre visite? Et s'il rend trois visites cela ne sera-t-il pas interprété comme une manière grossière d'ignorer les principes des relations canoniques entre les Eglises en les mettant toutes sur le même pied ?

 

Il reste, pour le moment, peu de place pour une visite pacifique sauf à ne rencontrer à titre pastoral, le plus discrètement possible que les deux seules Eglises catholiques.

 

L'avenir nous dira bientôt comment, une fois de plus, le Seigneur écrit droit sur des lignes courbes. Au moins aurons-nous essayé de mettre honnêtement nos lecteurs au courant de la complexité du contexte, sans trop le simplifier.

 

Visite du pape en Ukraine sur fond de divisions entre chrétiens

 

MOSCOU, CONSTANTINOPLE: LES DEUX "ROME" DE L'EGLISE ORTHODOXE

 

Afin de mieux comprendre les tensions au sein de l'Eglise orthodoxe ukrainienne, parlons de l'Eglise orthodoxe dans son ensemble.

 

L'Eglise orthodoxe n'a pas de chef suprême. Le premier essaimage de l'Eglise a eu lieu à partir du VIIe siècle, avec la christianisation des Slaves, d'abord dans les Balkans, puis en pays de Rus, en Ukraine actuelle. Les Eglises locales jouissent d'une grande autonomie les unes par rapport aux autres, même si elles reconnaissent, ne fût-ce que nominalement pour la plupart, l'autorité morale de Constantinople ou, le cas échéant, de Moscou.

 

Avec l'emprise croissante des tsars Romanov, les orthodoxes dans la sphère d'influence de la Russie étaient fort dominés en termes politiques.

 

Le patriarcat de Moscou représente l'Eglise orthodoxe la plus importante au monde, pour laquelle les tsars depuis le traité conclu avec l'empire ottoman en 1774 revendiquent le rôle de protecteur des orthodoxes grecs, slaves, arabes ou autres de l'empire. Ce qui pouvait signifier avoir un rôle plus que concurrent à l'égard du patriarcat œcuménique* de Constantinople.

* Œcuménique signifie « du monde entier habité ».  Les patriarches de Constantinople se sont donné ce nom depuis le Vie siècle sans qu’on en ait défini la portée exacte…

 

Non sans influence sur certains pays de l'ex-Union soviétique et notamment sur l'Ukraine, on peut actuellement distinguer trois tendances bien précises au sein de l'Eglise orthodoxe russe.

 

Un premier courant serait modérément nationaliste et soutiendrait le régime représenté par Poutine.  Il correspond à l’orientation du patriarche Alexis II.

 

Fort important, le deuxième courant réunit les ex-communistes et les conservateurs de l'Eglise. Amalgame assez curieux, ce courant regrette la perte d'influence de la Russie, serait assez xénophobe et mal disposé à l’égard d'autres religions et espérerait reconstituer un régime de type tsariste.

 

Moins nombreux et alimenté par quelques clercs et intellectuels, le troisième courant cherche les voies du renouveau à l'intérieur de l'Eglise et en matière liturgique.

 

LE CHRISTIANISME EN UKRAINE

Facteur de discorde plutôt que facteur d'unité

 

1. l'Eglise orthodoxe (60% de la population)

 

- Eglise orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Moscou. Chef: le métropolite Vladimir (Sobodan). Environ 6.000 paroisses. Seule Eglise considérée comme canonique par les autres Eglises orthodoxes non ukrainiennes.

 

- Eglise orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Kiev. Chef: le métropolite Philarète (Denisenko), considéré comme schismatique et excommunié par le patriarcat de Moscou dont il est l'ex-métropolite.. Il jouit du soutien des pouvoirs publics et se déclare en communion avec "Eglise orthodoxe ukrainienne (en exil) du Canada. Cette Eglise bénéficie, depuis 1990, de contacts avec le patriarche de Constantinople... Environ 2100 paroisses.

 

- Eglise orthodoxe ukrainienne autocéphale*. Chef: le métropolite de Philadelphie. Cherche à se faire reconnaître par le patriarcat de Constantinople... Environ 1.000 paroisses.

* Autocéphale: se dit d'une Eglise qui a la faculté d'élire son propre primat.

 

2. L'Eglise catholique (12% de la population)

 

- l'Eglise gréco-catholique (10%). Chef: le cardinal Husar (depuis janvier 2001). Environ 3.000 paroisses. Les prêtres sont d'origine diverses: prêtres âgés rentrant de l'émigration et jeunes ecclésiastiques nouvellement formés, entre lesquels les relations restent difficiles. Les gréco-catholiques, également appelés uniates, sont concentrés majoritairement dans la partie occidentale de l'Ukraine

 

- l'Eglises catholique romaine (2%). Chef: le cardinal Lavorski. Environ 600 paroisses. La majorité des fidèles serait d'origine polonaise et ses prêtres viennent presque tous de Pologne.

 

3. Protestants (5% de la population). Environ 2.000 communautés.

 

4. Six cents autres communautés (dont juives et musulmanes).

En juillet 1997, les principales Eglises d'Ukraine ont signé un mémorandum sur le refus de recourir à la violence dans les relations interconfessionnelles.

D'après Nicolas Bardos-Féltoronyi in

« Eglises et Etats au centre de l'Europe »: 2000.

 

LES GRECO-CATHOLIQUES

 

L'Ukraine occidentale a été l'objet d'interminables rivalités entre la Russie, la Pologne, l'Autriche et la Hongrie. En 1596, elle a été soumise à une polonisation - en 1939, Lviv, sa capitale était toujours en Pologne - qui se traduisit, du point de vue religieux, par l'union d'une partie de l'Eglise orthodoxe avec Rome, prenant ainsi la forme d'une Eglise gréco-catholique conservant son rite byzantin.

 

Une union analogue - nous en avons déjà parlé plusieurs fois dans ce bulletin - se produira en 1700, en Roumanie, à la demande des Habsbourg autrichiens qui voulaient l'unité de religion sur leurs terres pour mieux assurer leur pouvoir. Mais les conséquences à long terme seront analogues aussi. En 1948, un "synode" réintégrera les gréco-catholiques dans l'Eglise orthodoxe roumaine et, en 1946, un autre "synode" réintégrera les quatre millions (chiffres de 1939) de gréco-catholiques ukrainiens dans l'Eglise orthodoxe ukrainienne. Les lieux de culte gréco-catholiques furent confisqués. Les prêtres et les évêques fidèles à Rome durent vivre leur foi dans la clandestinité et furent bien souvent persécutés par le régime communiste (tout comme les orthodoxes d'ailleurs).

 

Il faudra attendre de part et d'autre la débâcle du communisme pour que ces deux Eglises retrouvent leur autonomie en lien avec Rome. Commença alors la lutte pour la restitution des lieux de culte, lutte qui revêtit parfois un caractère violent en Ukraine. Ce problème n'est pas encore totalement résolu.

 

Le phénomène gréco-catholique est depuis toujours perçu par les orthodoxes comme une agression et le déni de leur ecclésialité, comme s'ils n'étaient pas reconnus par l'Eglise latine en tant que pleinement chrétiens (O. Clément).

 

N.b. Le terme Uniate est utilisé par certains paur désigner ces Eglises orientales unies à

Rome, mais nous ne l'utilisons jamais parce que d'autres en font un qualificatif désobligeant, voire injurieux.

 

CE QU'ILS PENSENT DE LA PROCHAINE VISITE DU PAPE

 

Le métropolite Vladimir de Kiev (Eglise ukrainienne du patriarcat de Moscou)

« Nous espérons que vous reporterez votre visite en Ukraine »

 

L'Eglise orthodoxe d'Ukraine a rendu public le texte d'une lettre que son primat, le métropolite Vladimir de Kiev, a adressée, le 22 janvier dernier, au pape Jean-Paul Il, lui demandant de repousser sa visite en Ukraine "afin qu'elle ait lieu à une période plus favorable dans les relations entre nos Eglises" et que "l'Eglise orthodoxe d'Ukraine puisse pleinement y prendre part". Cette demande est faite au nom des quarante-deux évêques orthodoxes d'Ukraine. Le voyage du pape Jean-Paul Il dont le principe a été arrêté, en décembre dernier, par le Vatican avec le gouvernement ukrainien et les deux communautés catholiques de ce pays (de rite latin et de rite byzantin) est prévu du 23 au 27 juin prochain. Le 27 décembre dernier, le saint-synode du patriarcat de Moscou avait invité le primat de l'Eglise d'Ukraine à écrire au pape pour le dissuader d'effectuer ce voyage.

 

« Tout d'abord, permettez-moi de vous remercier chaleureusement pour le message que vous m'avez adressé à l'occasion de mon 65e anniversaire... C'est dans ce message que pour la première fois et bien que de manière indirecte, j'ai obtenu de Rome la confirmation de votre visite en Ukraine... Nous étions au courant des invitations à vous rendre dans notre pays qui vous avaient été adressées tant par le président et le gouvernement ukrainien que par les évêques catholiques ukrainiens de rite latin et de rite byzantin » poursuit-il, précisant que l'on peut comprendre la position des uns qui entendent, grâce à cette visite « renforcer le prestige de l'Ukraine sur la scène internationale », et des autres qui souhaitent « recevoir chez eux le primat de leur Eglise ».

Toutefois, poursuit le métropolite Vladimir, compte tenu du rôle historique de l'orthodoxie dans l'histoire de l'Ukraine et du fait que la majorité de la population ukrainienne est orthodoxe, « il est surprenant que votre visite dans notre pays ait été programmée et préparée sans que notre Eglise en ait été informée au préalable et sans que vous ayez reçu aucune invitation de sa part... La situation ainsi créée a été examinée par les évêques de l'Eglise orthodoxe d'Ukraine qui ont décidé à l'unanimité de s'adresser à votre sainteté pour lui demander de repousser cette visite en Ukraine, afin qu'elle ait lieu a une période plus favorable dans les relations entre nos Eglises et afin que notre Eglise puisse officiellement vous inviter et prendre part à la préparation du programme de votre séjour », explique-t-il.

 

Le primat de l'Eglise orthodoxe d'Ukraine insiste sur les deux motifs qui rendent ce voyage inopportun aux yeux de l'épiscopat orthodoxe ukrainien. D'une part, la situation conflictuelle entre orthodoxes et gréco-catholiques en Ukraine occidentale, qui, « même si aujourd'hui, il n'y a plus d'actes de violence entre les deux communautés, reste très tendue ». Croire que la visite du pape de Rome permettra de résoudre de manière harmonieuse ce conflit est, selon le métropolite de Kiev, « une illusion ».

 

Par ailleurs la visite du pape risque de consolider « l'état de fait actuel qui est absolument défavorable à l'Eglise orthodoxe » puisqu'au cours des dix dernières années, plus d'un millier de lieux de culte ont été retirés aux orthodoxes et que trois diocèses ont, de ce fait pratiquement disparu. Dans ces conditions, « il n'est pas possible, tant qu'on reste en dehors de toute justice, de parler d'un retour à la paix ».

 

L’autre problème qui « constitue un empêchement au voyage de l'évêque de Rome en Ukraine demeure la position peu claire du Vatican à l'égard des deux groupes schismatiques qui divisent l'orthodoxie ukrainienne. Si, dans le cadre de votre visite, avait lieu une rencontre de votre sainteté et l'un des dirigeants de ces groupes, notamment le soi-disant patriarche Philarète (Denisenko) qui a été excommunié par notre Eglise, cela reviendrait à dire que l'Eglise catholique romaine ignore le principe de la relation canonique entre les Eglises et s'immisce de manière grossière dans les affaires intérieures d'une autre Eglise, en soutenant de son autorité des schismatiques... Un tel mépris des principes ecclésiologiques conduirait à la rupture des relations entre nos deux Eglises... Nous prions le Seigneur pour que nous n'en arrivions pas là (...) et nous espérons que vous repousserez votre visite en Ukraine au nom des intérêts du bon développement des relations entre nos deux Eglises », écrit-il en conclusion.

Service Orthodoxe de Presse 2/2001

 

Philarète (chef de la juridiction ukrainienne orthodoxe du "patriarcat de Kiev", excommunié par Moscou).

« Pour nous, la visite du pape sera un événement historique. »

 

« Au début des années 90, je n'ai pas eu peur de me séparer de Moscou, alors aujourd'hui, je n'ai aucune crainte de désobéir au patriarche de Moscou, Alexis Il (qui ne souhaite pas la visite du pape en Ukraine)... Nous représentons le peuple ukrainien... Pour nous, la visite du pape sera un événement comparable à la rencontre en 1964 entre Paul VI et le patriarche de Constantinople, Athënagoras... la première erreur du patriarcat de Moscou est de penser pouvoir maintenir "l'empire russe", même au troisième millénaire. La seconde erreur est que le patriarche espère pouvoir construire un mur étanche qui le séparerait du catholicisme, des idées nouvelles, du monde en général... Il faudrait au contraire préparer les fidèles à l'idée qu'une rencontre entre un orthodoxe et un catholique ou un juif ou un musulman, n'implique pas nécessairement le risque pour l'orthodoxie de renoncer à sa propre foi ».

Rome, la Repubblica, CIP, 15 mars 2001

 

Le patriarche de Moscou Alexis Il.

« la visite du pape en Ukraine est inopportune. »

 

« On exerce une pression constante sur moi pour que je rencontre le pape. Tant que ne seront pas réglés les problèmes des orthodoxes en Ukraine occidentale et tant que le Vatican poursuivra son expansion, il ne peut en être question ».

Le pape Jean-Paul Il « ne peut pas compter sur une invitation en Russie de la part de l'Eglise orthodoxe russe... Une visite du pape en Russie est improbable dans un futur proche. Le principal obstacle (à un tel événement) est l'expansion du catholicisme en Russie, au Belarus, en Ukraine, au Kazakhstan et dans d'autres territoires (de l'ex URSS), sur fond d'excuses et d'appels à la réconciliation entre les différentes branches de la chrétienté ».

Durant sa visite en Grèce, au début du mois de mai, Jean-Paul Il avait demandé pardon pour les catholiques qui avaient péché contre les orthodoxes. L’Eglise orthodoxe avait réagi avec prudence à cette déclaration, appelant à des mesures "concrètes" permettant de favoriser le dialogue entre les deux Eglises. Le chef de l'Eglise orthodoxe grecque, Mgr. Christodoulos, a été en visite officielle en Russie peu après la visite du pape en Grèce.

Moscou, Agence France Presse, 8 mai 2001

 

Le père Michel Van Parys, consulteur de la Congrégation pour les Eglises orientales.

« Il y a des changements d'attitude là-bas. »

 

« L’Eglise orthodoxe russe s'inquiète de ce voyage. Elle s'inquiète d'abord pour des raisons de relations entre l'Eglise orthodoxe de Moscou et l'Eglise gréco-catholique ukrainienne. Le patriarche de Moscou montre un doigt accusateur contre Rome en accusant l'Eglise catholique de prosélytisme. Elle est également réticente à cause des deux autres groupes orthodoxes indépendants de Moscou et présents en Ukraine, la juridiction orthodoxe du "patriarcat de Kiev", dirigée par Philarète et la juridiction orthodoxe "autocéphale d'Ukraine". Ces deux groupes se rapprochent actuellement du patriarcat de Constantinople, sous la juridiction duquel ils voudraient entrer. (...)

 

La rupture entre les deux patriarcats (Moscou et Constantinople) qui serait une catastrophe pour l'Eglise orthodoxe, ne semble plus être d'actualité car Bartholomée 1er (patriarche de Constantinople) abandonnerait son projet de voyage en Ukraine. L’Eglise orthodoxe a effectué un pas pour résoudre ses problèmes internes, elle abordera ainsi avec plus de sérénité une discussion avec l'Eglise catholique. Quand le pape a reçu ensemble les évêques ukrainiens gréco-catholiques, il a fortement insisté sur l'importance de leur collaboration avec les orthodoxes. Il y a des changements d'attitude là-bas. Le cardinal Marian Jaworski, archevêque des catholiques latins de Lviv, et le cardinal Lubomyr Husar, archevêque des gréco-catholiques de Lviv, ont écrit ensemble une lettre pour annoncer la visite du pape. Il y a un désir de part et d'autre de meilleure entente ».

Extrait de l'interview paru dans CIP, le 8/3/2001


 

En Ukraine, la lutte pour la vie

Neville Kyrke - Smith

 

LES FORCES VIVES S'EN VONT

 

Au cours de la première moitié du 20e siècle, plus de la moitié de la population masculine et un quart de la population féminine du pays ont péri, que ce soit lors des famines organisées par Staline en 1932 et 1933, ou durant les guerres avec la Pologne, la Russie et l'Allemagne. Les Ukrainiens ont énormément souffert.

 

Actuellement, on estime le nombre d'habitants à 50 millions mais il y a une véritable fuite des forces vives vers les pays occidentaux: officiellement, 500.000 jeunes sont partis en 1999, mais le chiffre réel serait plus proche du million. Un million également le nombre d'avortements par an !...

 

Un prêtre de la ville de Ternopol, au centre de l'Ukraine, raconte: « Dans ma paroisse, 30% des adultes vivent à l'étranger et presque toutes les familles sont séparées: les parents vont gagner de l'argent là où ils le peuvent, laissant leurs enfants à la garde d'une grand-mère, d'un frère ou d'une sœur aînée. Chaque semaine, des vols spéciaux emmènent les immigrants vers l'Italie ou la Turquie. Dans certains villages, il n'y a plus aucune jeune femme. On espère vaguement leur retour, mais beaucoup d'enfants passent les premières années de leur vie sans leur mère. Il est difficile de mesurer le dommage que cela leur cause.

 

Beaucoup de ces jeunes femmes se laissent séduire par les propositions mirobolantes de travail à l'Ouest, pour finir par échouer sans papier dans les rets lamentables du commerce sexuel. D'autres par contre sont engagées pour remplir des rôles très utiles, notamment en Italie où elles s'occupent des personnes âgées là où le manque de main d'œuvre se fait sentir.

 

Les hommes, désespérés de ne pas trouver de travail, se tournent bien souvent vers la vodka qui les tue à petit feu et les rend agressifs. Combien de femmes battues, violées ou parfois tuées par un mari ou un compagnon détruit par l'alcool »

 

LA MAFIA OMNIPRÉSENTE

 

Le salaire moyen en Ukraine est de 20 $ par mois mais dans les villages, beaucoup de pensionnés ne reçoivent absolument plus rien de l'Etat. Les riches terres noires de l'Ukraine furent jadis le grenier de l'Europe mais dans l'économie rurale d'aujourd'hui, le cheval a repris la place du tracteur.

 

Evidemment, pour certains, la lutte pour la vie ne consiste pas à se casser le dos dans les travaux des champs ni à rouler des cigarettes pour les vendre au bord de la route. La mafia est omniprésente même si elle n'est pas toujours facile à identifier. Il y a, par exemple, en Ukraine 350.000 soldats et 550.000 policiers; la plupart d'entre eux ne sont pas payés. Comment peuvent-ils se procurer de l'argent?... Il faut savoir que ceux qui osent élever la voix contre les pratiques de corruption et de "raquetting" le paient presque toujours de leur vie. On ne compte plus les victimes d'assassinats sordides: musicien, prêtre, journaliste, homme d'affaires, homme ordinaire; personne n'est à l'abri de la vindicte mafieuse.

 

L'EGLISE GRÉCO-Catholique, SIGNE D'ESPOIR?

 

La population cherche des signes d'espoir où elle peut: courageuse protestation de la ministre Yulia Tymoshenko contre la mafia, volonté du Président Koutchma de rejoindre l'Union Européenne (cependant il est lui-même compromis dans l'affaire de l'assassinat d'un journaliste !).

 

Mais c'est sans doute du côté religieux que viennent les raisons d'espérer les plus tangibles. Bien sûr, des tensions sont encore fortes entre les différentes confessions chrétiennes (orthodoxes entre eux, orthodoxes vis-à-vis des gréco-catholiques) mais il s'agit surtout de tensions au niveau de la hiérarchie. Les conflits pour la restitution des églises sont calmés. Le peuple et surtout les jeunes cherchent vraiment des signes d'espoir.

Dans la partie occidentale de l'Ukraine, en tout cas, l'Eglise gréco catholique commence à revitaliser la population, selon l'évêque Lubomyr Husar (chef de l'Eglise gréco-catholique). A l'Académie Théologique de Lviv, 180 étudiants suivent les cours à temps plein. A l'Institut catéchétique, 800 catéchistes assistent à trois années de cours à mi-temps et des professeurs déjà formés en éthique chrétienne touchent environ 700.000 enfants.

Le renouveau est aussi sensible dans les séminaires: 228 étudiants actuellement au séminaire gréco-catholique à Rudno (on doit refuser des candidats, faute de place), 100 séminaristes chez les catholiques latins, à Bryukhvychi. Nombre croissant de vocations également chez les Sœurs Servantes de Marie Immaculée, les Basiliennes*, les Studites*. L'âge moyen des communautés est de 25 ans. Sœur Vira (SSMI), 86 ans, est aux anges: « Quand j'étais jeune, ma main droite a été arrachée par une grenade soviétique... Nous avons toutes été déportées en Sibérie. Nous étions pleines de questionnement, d'incertitudes mais priions pour que des jeunes viennent prendre notre relève. Toutes nos prières et nos souffrances n'ont pas été inutiles: ce mois-ci, douze novices prononcent leurs premiers vœux':

*Basiliens: ordre monastique créé après 1596. Très important au 18e siècle.

*Studites: ordre monastique dont les origines remontent au Xe siècle.

 

ILS NE NOUS ONT PAS INCLUS DANS LA LISTE DES MARTYRS!

 

Les souffrances et les larmes de la vie ukrainienne sont bien réelles. Il est peut-être difficile en Occident et dans l'Eglise catholique de le comprendre. L'évêque Sabryha de Ternopol nous dit avoir pleuré comme un enfant lors de la commémoration des martyrs, à Rome, en mai 2000: "Le témoignage de l'Eglise gréco-catholique était totalement ignoré. Je ne blâme pas le pape, mais il y a des russophiles au Vatican et nous, gréco-catholiques, sommes considérés par certains comme des obstacles à l'unité; ils nous ont donc laissés hors de la liste des martyrs. Je ne pouvais pas m'arrêter de pleurer en pensant à tous ceux qui ont donné leur vie. Je pensais au Cardinal Slipyi, aux évêques et aux croyants qui ont refusé de renoncer au pape, à toute l'Eglise gréco-catholique d'Ukraine qui a témoigné du Christ par ses souffrances, montrant sa loyauté envers Rome’.

 

A Lviv, l'évêque Husar a demandé instamment: « S'il vous plaît, aidez-nous à revitaliser l'Ukraine. Nous pouvons être un pont entre l'Est et l'Ouest, mais il faut que la circulation aille dans les deux sens. En dépit de tout, nous avons le don de l'espérance. L'Eglise catholique de rite latin peut donc, peut-être, apprendre quelque chose de nous: une tradition orientale dans une version occidentale ».

Extraits de l'article paru dans

The Tablet 21/10/00 sous le titre:

Ukraine - Buffer or Bridge.

 

En Ukraine, retour à la liberté de presse

 

L'année 1991 a marqué une étape dans l'histoire de l'Ukraine indépendante mais aussi dans la renaissance des communautés chrétiennes. Après un silence de septante ans en tout cas, des maisons d'édition et des publications périodiques ont réapparu. En voici une brève description:

 

 

KAIROS est une maison d'édition dirigée par les Dominicains, elle est établie à Kiev depuis 1993 dans le cadre du Collège Théologique dirigé, lui aussi, par les Dominicains. Ce collège donne un enseignement de trois ans à quelque cent cinquante étudiants catholiques protestants et orthodoxes, croyants ou en recherche. Le Collège est œcuménique aussi dans le chef de ses enseignants. Il est le seul établissement du genre en Ukraine opérant dans le cadre de l'Eglise romaine en vue de faire connaître à des laïques la théologie et la philosophie chrétienne.

 

La maison d'édition Kairos a été créée d'abord pour fournir des livres de cours et des périodiques aux enseignants et aux étudiants mais le champ de son activité s'est rapidement étendu à trois périodiques et quatre collections de livres, sacrements, spiritualité, théologie à la portée de tous et histoire du christianisme. Une cinquième collection est éditée de concert avec la maison des gréco-catholiques SWIEZADO.

 

Un des buts statutaires de Kairos est l'organisation de stages professionnels pour les journalistes et les éditeurs ukrainiens dans les rédactions de journaux en Pologne.

Les trois périodiques édités par Kairos sont : Kolegia pour les intellectuels, Christianski Wisnyk pour les familles et Gazeta Parafialna pour les paroisses catholiques.

 

La Fondation de Culture Chrétienne ZNAK de Cracovie, en Pologne, a une branche ukrainienne à Kiev qui a distribué au moins trente mille tonnes de livres de théologie et de philosophie tant parmi les institutions de l'Etat que parmi les communautés catholiques, orthodoxes et protestantes.

 

Un centre pour l'information religieuse a été ouvert dans le cadre du Collège Théologique en même temps que la Fondation. Il tend à recevoir et à distribuer de l'information sous forme de rapports, aussi au-delà de l'Ukraine, en Russie et en Belarus.

 

Bien que Kairos ne soit pas la seule source d'information catholique en Ukraine, il représente une force telle qu'on peut espérer qu'il ne gardera pas cette position dominante.

 

D'autres communautés, d'autres ordres religieux implantés depuis toujours dans le pays doivent pouvoir s'exprimer également.

 

C'est ce que réalise déjà l'Eglise gréco-catholique grâce aux Pères Basiliens qui ont leur propre imprimerie. Leur magazine Misjonarz date de 1897 et il a reparu en 1992.

 

L'université catholique de Lublin, en Pologne, a sa propre maison d'édition. Elle est désormais installée à Lviv (Ukraine) et elle a déjà une centaine de titres à son actif. Enfin, la maison d'édition STRIM a publié une traduction du Nouveau Testament en ukrainien et de nombreux manuels de religion pour l'enseignement.

 

Un problème crucial reste aujourd'hui sans solution adéquate: la quasi inexistence de la formation au journalisme en Ukraine, ce qui laisse toute la place à la presse officielle censée apporter "la" vérité. La société ne s'est pas encore remise de cette mentalité héritée du communisme. Il ne suffira pas de reconstruire des églises pour que cela change.

Wojciech Jezienicki, o, p. directeur de Kairos