Bulletin mars 2000

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La formation, un bon investissement?

 

Depuis les changements survenus.il y a dix ans dans les pays d'Europe centrale et orientale, Entraide d'Eglises a fait de la formation une de ses priorités. Nos partenaires dans les pays concernés ne cessent d'ailleurs de nous en rappeler l'urgence et la nécessité.

Mais qu'entendre par formation? Comment savoir surtout si une formation est utile et efficace? Il y a, faut-il le dire, des précédents inquiétants: pendant des décennies, dans les pays communistes, toutes les écoles étaient dépendantes de l'Etat et les cours de marxisme-léninisme étaient obligatoires. Or cette «formation», cette inculcation unilatérale persistante a finalement échoué. Ni les élèves, ni la plupart des enseignants n'y ont cru et ce vaste effort n'a pas empêché l'effondrement du communisme. De même, dans nos pays, sous l'Ancien Régime, la plupart des écoles étaient chrétiennes et souvent dirigées par des religieux et des religieuses; cela n'a pas empêché l'Europe occidentale de se déchristianiser.

Tout cela mérite réflexion et semble indiquer qu'une formation est insuffisante si elle échoue à éveiller une réponse personnelle. Ce qui peut changer la destinée de quelqu'un, que ce soit un enfant ou un adulte, ce n'est pas l'endoctrinement mais la rencontre avec des personnes crédibles.

C'est à ce type de formation que nous souhaiterions apporter de l'aide soit en recevant des étudiants chez nous, ce qui est onéreux mais s'avère bénéfique pour autant qu'ils ne soient pas isolés quand ils rentrent chez eux; soit en soutenant les formations données dans les pays du Centre et de l'Est de l'Europe au sein des organisations qui offrent des garanties quant à leur pédagogie et leur esprit d'ouverture.

L'aspect œcuménique nous semble primordial. C'est pourquoi, dans le choix des boursiers ou des organisations, nous attachons beaucoup d'importance à l'ouverture vers le monde orthodoxe. Les chrétiens ont un rôle indéniable à jouer dans le développement humain des sociétés à l'Est comme à l'Ouest. Mais ils ne susciteront des initiatives positives que s'ils vivent eux-mêmes dans un respect et un amour réciproques. Des contacts personnels peuvent y contribuer grandement.

 

RUSSIE

 

Quelle formation religieuse
dans l'Eglise orthodoxe russe?

Serge Model (1)

 

Entraide d'Eglises - Comment sont formés les futurs prêtres dans la Russie orthodoxe?

 

Serge Model- La formation des prêtres est traditionnellement assurée dans les établissements d'enseignement de l'Eglise: les séminaires et les académies de théologie. Les séminaires - qui sont aujourd'hui une vingtaine répartis à travers le pays - permettent, après quatre ans d'études, d'être ordonné prêtre. Y sont enseignées des matières directement utiles aux futurs clercs, tels les fondements de la théologie, l'histoire sainte, l’ordo liturgique, le chant d'église... Les séminaristes peuvent ensuite poursuivre leur formation dans l'une des cinq- académies de théologie où ils obtiennent en quatre ou cinq ans la licence et la maîtrise en théologie. Quelques-uns entament une thèse de doctorat. C'est parmi ces diplômés que sont choisis les cadres de l'Eglise.

Durant la période soviétique, les rares séminaires et académies ouverts 121 étaient totalement sous la tutelle de l'Etat qui en limitait strictement l'accès. La catéchèse des enfants ou l'instruction religieuse des laïcs étaient pratiquement interdits à l'exception des homélies pendant les offices à l'église, elles-mêmes soumises à un contrôle rigoureux. Il faut avoir cela à l'esprit pour comprendre la situation actuelle.

A côté de ces établissements dépendant de l'Eglise il existe désormais des instituts indépendants qui dispensent un enseignement théologique supérieur. A Moscou, il y en a cinq dont les plus connus sont l'Institut Père-Alexander-Men, l'Institut théologique St Tikhon et l'Ecole supérieure St Philarète. Ces instituts sont évidemment plus libres que les établissements strictement ecclésiastiques. Ils développent une réflexion théologique moderne, s'intéressent à la vie de la société, invitent des professeurs étrangers. Plusieurs

centaines d'étudiants fréquentent chacun d'eux. Certains peuvent être ordonnés prêtres à l'issue de leurs études. Même s'il y a des divergences et parfois des conflits entre instituts d'Eglise et instituts libres il ne faut pas en exagérer l'importance; des liens existent d'ailleurs entre eux. Pour les moines et les moniales, la formation a lieu dans les monastères. Ceux qui sortent des académies et prononcent leurs vœux monastiques sont formellement rattachés à un monastère mais souvent ils sont appelés à de plus hautes fonctions. C'est notamment parmi eux qu'on choisit les évêques.

 

E.E.- Plusieurs centaines d'étudiants dans chaque institut théologique, c'est énorme!

Le besoin de prêtres est-il si grand?

 

S.M.- II faut tenir compte de la taille du pays. Certes, en comparaison avec la situation dans les pays occidentaux, en Russie, il n'y a vraiment pas de crise de vocations. Mais le nombre actuel de 18.000 prêtres est insuffisant pour répondre aux besoins. Avant la révolution (1917) il y avait au moins une église et un prêtre par village. On essaie maintenant de reconstruire les églises qui ont été démolies ou de reconvertir celles qui ont été transformées (en magasin, piscine, appartement centre de sport...). Partout, la Russie est en chantier. (3) L'Eglise a donc été confrontée avec la résurrection de milliers d'anciennes paroisses Elle a cru bon d'ordonner à la va. vite bon nombre d'hommes non formés, théologiquement incultes. Ce phénomène pose problème et se retrouve jusque dans la hiérarchie.

 

E.E.- Comment remédier à cette situation ?

 

S.M.- C'est très difficile. Tout d'abord, il y a un manque évident de moyens. Ensuite, l'enseignement traditionnel est lourd et inefficace, sans aucun véritable questionnement. Les manuels de qualité manquent, les spécialistes sont en nombre insuffisant. Il y a une réelle crainte, tant chez les étudiants que chez les professeurs, de tout ce qui vient de l'extérieur avec, comme conséquence, le développement d'un courant antioccidental, anti-œcuménique, en un mot, fondamentaliste. Dans ce courant, on réimprime des manuels du 19e siècle. On met des écrits à l'index quand on ne les livre pas à l'autodafé!

Il faut comprendre qu'après la chute du communisme, les gens se sont jetés sur l'Eglise comme sur une bouée de sauvetage car elle est la seule valeur sûre qui leur reste. La demande est importante mais l'Eglise ne peut actuellement y répondre de manière satisfaisante, n'ayant pas appris elle-même à débattre ouvertement des problèmes. Le Père Alexander Men avait averti en 1990 : «Viendra le temps de parler et il n'y aura rien à dire!».

 

E.E.- Cette parole du Père Men est dramatique. Certains responsables d'Eglise y réagissent-ils?

 

S.M.- Oui, heureusement, certains responsables sont tout à fait conscients du besoin d'évolution; c'est pour cela, notamment qu'ont été fondés les instituts libres décrits plus haut. Comme le disait un professeur d'académie de St Petersburg : «Si la doctrine doit rester inchangée, la transmission de celle-ci exige des mots nouveaux. La recherche théologique et le développement d'un langage contemporain sont d'une actualité brûlante pour l'orthodoxie»(4). Le patriarche Alexis également a répété plusieurs fois que l'enseignement doit s'adresser au monde contemporain.

 

E.E.- Quelle formation religieuse existe-il pour les femmes? Quelle est leur place dans l'Eglise orthodoxe?

 

S.M.- Depuis 1989 on a fondé une trentaine d'écoles de catéchèse et de pastorale ouvertes à tous, hommes et femmes, prêtres ou laïcs. Elles forment des catéchistes, des iconographes, des aides paroissiaux. Les femmes y trouvent tout naturellement leur place. Leur travail est très apprécié dans le domaine de la catéchèse, du travail social, des chants, de la peinture d'icônes.

Et puis, comme épouse du prêtre dans la communauté paroissiale, leur rôle est important. L'épouse du prêtre, ne l'oubliez pas, est considérée comme la «matouchka», la mère de la communauté! Quand un homme se destine à la prêtrise, il doit être soit marié, soit moine. Les prêtres de paroisses sont mariés. Les moines vivent dans les monastères, ou s'occupent de tâches administratives ou encore enseignent. Soit dit en passant, lorsqu’on parle d'un prêtre orthodoxe, il ne faut pas, comme cela se fait souvent, employer le terme «pope» car il a une connotation péjorative

 

E.E.- Pouvez-vous nous dire un mot sur la formation des prêtres catholiques, en Russie?

 

S.M.- Le clergé catholique est souvent d'origine étrangère et formé à l'extérieur du pays. Quelques établissements de formation catholiques ou protestants ont vu le jour ces dernières années mais ils ne sont pas encore très développés. En fait, l'Eglise orthodoxe étant la famille spirituelle de la majorité de la population, le mot «catholique» est presque synonyme d' «étranger».

Peu de Russes fréquentent donc les églises catholiques: des intellectuels qui estiment l'Eglise orthodoxe engoncée dans une situation trop rigide, des gens en recherche ou spécialement intéressés par l'Occident. Certains groupements charismatiques ont assez bien de succès. Quelques Russes fréquentent les deux Eglises: l'Eglise orthodoxe pour les offices, l'Eglise catholique pour les cercles religieux.

Du temps des soviétiques, les différentes confessions se serraient les coudes pour lutter ensemble dans l'adversité. Maintenant, c'est plutôt chacun pour soi quand on ne se tire pas les uns sur les autres.

 

E.E. - Pouvez-vous nous dire un dernier mot sur la forme d'aide à apporter en Russie?

 

S.M.- Si on veut aider, il faut le faire sur la pointe des pieds, avec respect et humilité par rapport à toutes les souffrances qui ont été endurées, ne pas croire qu'on vient apporter la lumière et ne pas donner l'impression qu'on le croit. C'est en raison de nombreuses erreurs commises dans ce domaine qu'il y a actuellement un raidissement face à ce qui vient de l'Occident.

On peut très utilement répondre aux demandes en matière d'envoi de livres, d'aide matérielle à certaines écoles. On peut stimuler les échanges de professeurs, d'étudiants. Tout ce qui est échange, ouverture de part et d'autre est bénéfique, car, en ce domaine comme en beaucoup d'autres, l'ignorance est la mère de beaucoup de maux.

 

Interview: Baga Martens

 

(1) Serge Model est politologue, spécialiste des relations internationales. Il reste en étroit contact avec la Russie, sa patrie d'origine et s'intéresse spécialement aux milieux religieux du pays.

(2) Tous les établissements d'enseignement religieux en Russie ont été fermés par le pouvoir soviétique, de 1918 à 1944. Quelques-uns furent rouverts à cette date mais une partie fut à nouveau fermée en 1959­64. Ce n'est qu'avec la fin de l'URSS que l'Eglise a pu de nouveau enseigner librement.

 

(3) Qui paie les reconstructions? Les dons des fidèles, les contributions des autorités, les fonds privés quand ce n'est pas la maffia !

(4) Père Vladimir Féodorov,  « Les problèmes de l'Eglise russe d'aujourd’hui. » SOP n°218, mai 1997.

 

 

LITUANIE

L'Eglise entre tradition
et renouvellement

 

Interview réalisé par Zidre Bakutyte, ancienne boursière d'Entraide d'Eglises.

 

Durant ces dernières années durant lesquelles j'ai eu la chance de faire, avec l'aide d'Entraide d'Eglises, des études de théologie et de philosophie à l'Institut d'Etudes Théologiques à Bruxelles (I.E.T.), beaucoup de changements sont advenus dans la vie de l'Eglise lituanienne.

 

Pour mieux les saisir, je vous propose quelques réflexions de Mme Elvira Kucinskaité, rédactrice en chef de notre journal chrétien «Sandora».

 

Elvira Kucinskaité - Avant de parler de la vie spirituelle en Lituanie, je vous rappelle tout d'abord que notre pays est devenu indépendant en 1991. Cet événement nous a libérés de l'occupation soviétique qui a duré 50 ans.

 

Il a rendu légale la pratique de la foi qui était interdite jusqu'alors. Cette époque a entraîné une grande vague de conversions; non pas que les églises se soient remplies de curieux mais beaucoup de gens ont vécu très profondément une rencontre personnelle avec le Seigneur, ce que j'appellerais une foi vivante. Beaucoup de «chercheurs» de la Bonne Nouvelle se sont rassemblés en de petits groupes autour de l'Eglise.

 

Aujourd'hui, dix ans après l'indépendance, la situation politique et économique est malheureusement devenue de plus en plus difficile; les gens sont troublés et surtout préoccupés par la question de leur survie matérielle. Par contre, ceux qui sont restés proches du Seigneur professent leur foi d'une façon moins euphorique mais plus discrète, plus profonde et plus responsable.

 

Zidre Bakutyte. Ce que vous dites concerne plutôt les laïcs?

 

E.K. Pas seulement. Cela concerne également les prêtres. Nous avons tous vécu l'époque soviétique, transis de peur. Pour les prêtres, comme pour les laïcs, il n'est pas facile de retrouver à présent la confiance et la liberté des enfants de Dieu. De plus, ils ont pour la première fois beaucoup de domaines où ils doivent réfléchir, prendre des décisions.

 

Rappelez-vous qu'auparavant, il n'était pas question pour les prêtres de lire ni encore moins d'intégrer les documents de Vatican" dans la vie de notre Eglise.

 

Z.B. Pour une Eglise en plein changement, il n'est pas évident de gérer l'équilibre entre une Eglise traditionnelle et son renouvellement.

 

E.K. Nous essayons précisément de faire de notre journal un lieu de rencontre et de dialogue entre la tradition et le renouvellement.

 

Mais l'abîme entre ces deux tendances est grand et c'est normal car dans la vie de notre pays, beaucoup de choses ont été bouleversées et pas toujours dans le bon sens. Les gens commencent à avoir peur du renouvellement. Ils essaient de garder la tradition comme un lieu de résistance.

 

Il est évident qu'il faut pouvoir parler de tout cela mais le dialogue est encore difficile à cause du manque d'écoute, d'ouverture, de tolérance. La pratique du dialogue est nouvelle pour nous. Il est difficile de mettre ensemble les jeunes et les vieux. Les vieux ont pris des risques, ils ont souffert pour garder leur foi...donc ils ont raison!

 

Z.B. Jusqu'à quel point notre Eglise est-elle capable de répondre aux besoins spirituels liés concrètement à l'actualité ?

 

E.K. C'est vrai qu'il y a une grande soif de spirituel mais ce n'est pas toujours vers les Eglises que les gens se tournent. En particulier les intellectuels et les gens cultivés n'y trouvent pas la nourriture qu'ils cherchent. Les prêtres manquent en effet de formation intellectuelle. Leur langage reste dogmatique et moralisateur.

 

Ils n'ont pas l'éducation suffisante pour affronter les problèmes actuels dans une perspective chrétienne, ils ne sont pas prêts pour une discussion consistante qui pourrait nous montrer le chemin de la vérité à travers les épreuves et les questions concrètes de l'existence. Bien que leurs intentions soient excellentes, j'ai l'impression qu'il manque de l'huile dans leur lampe.

 

Z.B. Et pourtant Jésus trouve le moyen de toucher le cœur des gens!

 

E.K. Oui, bien sûr! Je dirais que la foi, en Lituanie, devient plus incarnée clans le quotidien. On ne cherche plus Dieu dans des for. mules abstraites mais davantage dans notre cœur, dans la simple vie de tous les jours. Quand des conflits surgissent au sein des paroisses ou de groupes religieux, Jésus nous montre le seul chemin viable: la réconciliation. Mais notre Dieu n'est pas un magicien qui résout tous les problèmes. Il permet parfois que nous soyons confrontés à l'épreuve, pour goûter le «sel» de la foi, pour découvrir nos faiblesses humaines et le désir de nous confier à notre Père.

 

Je dirais en quelque sorte que le cadeau du Seigneur à la Lituanie d'aujourd'hui c'est que les chrétiens doivent revivre continuellement la situation de Job. Des fidèles qui ont déjà traversé tant d'épreuves continuent à cheminer silencieusement, à faire discrètement ce que le Seigneur leur demande dans la situation actuelle. C'est cela la Bonne Nouvelle de notre pays.

 

 

 

Le grand défi du monde

Mémoire de licence en théologie dogmatique, présenté par Algirdas Dauknis

(Boursier d'Entraide d'Eglises - Institut d'Etudes Théologiques à Bruxelles)

 

A 38 ans, le Père Algirdas Dauknis est un homme peu ordinaire. Curé d'Antaliepte en Lituanie, il fut autrefois considéré par le KGB comme «un cas de non-soumission inguérissable». Membre de la «Révolution chantante» et de la deuxième réunion du Conseil de l'Indépendance en Lituanie, il est en outre, depuis 1988, guide spirituel d'un camp de jeunes à Bircunai où s'allient la formation spirituelle, culturelle et sportive.

 

Il est impossible d'explorer ici toutes les pistes ouvertes par le mémoire du Père Dauknis. Centré sur le sujet ardu de la théologie de la culture, ce texte ne pouvait qu'engager à la réflexion. Depuis l'aurore du christianisme, la théologie recourt à la culture dont elle est une partie, en vue d'une compréhension plus complète de la foi.

 

Aujourd'hui, malgré de grandes ambitions dans ses formulations théoriques, la culture moderne ne répond pas aux attentes de l'humanité. Pourquoi y a-t-il des guerres alors que tant de personnes «cultivées» les jugent absurdes ? Le paradoxe de cette époque d'humanisme est que l'homme moderne y tolère de nombreux éléments «antihumains»: injustices, guerres, famines, disharmonie dans les familles...

 

Le grand défi de ce siècle, souligne le Père Algirdas, sera l'humanisation de la culture moderne. D'où la nécessité de la fonder sur des principes qui aident l'homme à réfléchir librement, à travailler pour son bien et pour le bien commun. La culture nourrie à la source inépuisable de l'Evangile amène l'homme à sa destinée: être à l'image et à la ressemblance de Dieu.

 

Une passionnante discussion a suivi la défense du mémoire. Interrogé sur les rapports entre culture et société, le Père Algirdas a prôné l'idée d'un homme -liberté, raison, langage- qui peut accomplir son chemin de créature et façonner sa propre culture sans être irrémédiablement conditionné par celle que véhicule la société où il est né.

 

Une victoire de l'éthique sur la technique, de la personne sur les choses, de l'esprit sur la matière est-elle possible en dépit de tout conditionnement? L'expérience du Père Algirdas en fait foi.

 

Catherine Berkans

 

ROUMANIE

 

Interview de loran Moldovan, Boursier à l'université de Louvain-la-Neuve.

 

En Roumanie, Ioan Moldovan est Conférencier à la Faculté de Théologie gréco-catholique de l'Université d'Etat à Cluj. Il a 57 ans et sous le régime communiste, il était engagé dans la Recherche scientifique.

 

Après le changement de régime politique, il a travaillé pendant deux années au siège central de l'Institut des sciences de l'éducation à Bucarest avant d'être appelé à la faculté théologique de Cluj où il retournera au mois de juin prochain après une année de recherche dans le département de psychologie religieuse du professeur Jaspard.

 

Entraide d'Eglises - l'Université d'Etat a donc une faculté de théologie?

 

Ioran Moldovan - A vrai dire, à Cluj, il y a quatre facultés de théologie: gréco-catholique, romano-catholique, orthodoxe et réformée...mais aucune d'entre elles ne propose de cours de psychologie religieuse. C'est pourquoi j'ai demandé de pouvoir venir en Belgique me spécialiser dans ce domaine.

 

Comme partout en Roumanie, chaque faculté de théologie présente un double profil: théologie plus une spécialité secondaire (assistance sociale, ou langue ou iconographie en collaboration avec l'Ecole des Beaux-arts). On y enseigne une théologie didactique, non pastorale.

 

E.E.- Quelle formation reçoivent les futurs professeurs de 'religion?

 

I.M. - S'il s'agit de l'enseignement universitaire, la formation est la même que pour toute discipline laïque: deux années de candidature, doctorat et travail scientifique. Les études se font en partie à l'étranger (Rome, Espagne, France, Allemagne), ceci depuis 1989. Nous avons encore quelques professeurs de la génération Ceausescu qui, eux, ont été formés avant 1944 ainsi que des professeurs plus jeunes formés sous «l'Eglise des catacombes».

 

En ce qui concerne les professeurs destinés à l'enseignement non universitaire de la religion - dans les paroisses, les écoles - il existe depuis 1993 des modules de préparation psychopédagogique. C'est ce que suivent les prêtres, les religieux, les religieuses qui se destinent à la catéchèse dont, bien sûr, les diplômés de notre faculté…

 

E.E.- Comment se présente actuellement l'enseignement religieux dans les écoles primaires et secondaires?

 

I.M.- A l'exception de cinq ou six écoles romano- ou gréco-catholiques, pratiquement toutes les écoles sont des écoles de l'Etat. Le cours de religion y est obligatoire et, officiellement, l'enfant, avec l'accord signé de ses parents, peut choisir entre cinq religions. Mais comme il faut un minimum de 10 élèves par classe pour avoir un professeur, ce quota n'est pas toujours atteint pour les religions minoritaires. L'enfant suit donc très souvent le cours de religion orthodoxe. Pour les professeurs de religion des autres confessions, il n'y a donc pas beaucoup de débouchés!

 

E.E.- Jusqu'à quel âge l'enseignement est-il obligatoire, en Roumanie? Est-il bien suivi?

 

I.M.- L'enfant doit faire huit années d'études, ce qui le mène jusqu'à 14 ou 15 ans. Il y a toutefois beaucoup d'abstention dans les villages et énormément d'abstention chez les Tsiganes. L'Etat donne un subside à chaque enfant qui fréquente réellement l'école. Certains enfants y vont donc pour recevoir ce subside et non par intérêt pour l'étude.

 

En général, l'enseignement est de bon niveau chez nous surtout dans les domaines des mathématiques et des langues. Même du temps de Ceausescu, on pouvait apprendre de façon approfondie l'anglais et le français et l'allemand dans certaines villes de Transylvanie.

 

E.E.- Avez-vous l'impression que depuis la visite du pape, en mai 1999, quelque chose a changé dans les rapports entre les Eglises en Roumanie?

 

I.M.- Dans les discours officiels, certainement et c'est déjà un premier pas, mais en pratique, la résolution des problèmes n'a pas fort évolué. Chacun accuse l'autre de ne pas vouloir comprendre. Les orthodoxes ne veulent renoncer à rien.

 

La cathédrale de Cluj a été restituée aux gréco-catholiques mais beaucoup d'églises ne le sont pas encore. En fait, chez nous, beaucoup de gens sont attachés à l'église bâtiment où ils sont habitués d'aller. Peut-être les orthodoxes craignent-ils que s'ils restituent une église aux gréco, beaucoup d'entre eux y restent liés par habitude.

 

E.E.- Les Eglises se sentent-elles concernées par les problèmes sociaux?

 

I.M.- Oui, bien sûr, on s'en occupe au niveau des paroisses. Les Eglises emploient des assistants sociaux formés entre autres dans notre faculté. Mais dans ce domaine, comme dans d'autres, l'Eglise orthodoxe est privilégiée par l'Etat. II faut dire qu'elle a été proclamée seule Eglise nationale, il y a quelques mois !

 

E.E.- Qu'en est-il de la situation économique actuelle en Roumanie?

 

I.M.- Elle est vraiment catastrophique. Ceux qui doivent vivre du salaire de l'Etat doivent se contenter de survivre. Par exemple, je suis retourné en Roumanie pour les vacances de Noël, beaucoup d'amis avaient coupé le chauffage chez eux alors qu'il y avait moins vingt degrés sous zéro ! Les grands problèmes chez nous sont : la corruption et l'installation d'un système de type maffieux, le manque de morale des responsables de tous niveaux, le faible soutien à la création d'une classe moyenne, le non-respect des lois par tous. Peut-être les efforts que nous devrons réaliser en vue d'entrer dans la Communauté Européenne nous obligeront-ils à redresser la barre.

 

E.E.- Votre séjour à Louvain-la-Neuve va se terminer au mois de juin. Comment comptez-vous en faire bénéficier votre entourage, en Roumanie?

 

I.M.-Je vais d'abord publier un cours sous la forme d'un livre de psychologie religieuse.

Ce sera le premier du genre, dans mon pays. Il sera destiné aux étudiants, aux universitaires, aux croyants comme aux incroyants.

 

Je voudrais également rester en contact avec le milieu universitaire de L.L.N., faire régulièrement des traductions d'articles intéressants, créer, chez nous, un petit collectif de recherche sur la psychologie religieuse afin de pouvoir éventuellement entrer dans le programme « Socrates » qui regroupe 6 ou 7 universités.

 

E.E.- Pouvons-nous apporter une certaine aide dans le domaine de la formation?

 

I.M - Il y a bien sûr les bourses d'études qui sont très importantes. Il y a aussi l'envoi de livres et de revues spécialisées. Nous manquons cruellement de livres et de revues spécialisées pour nos chercheurs et nos étudiants. Dans certaines bibliothèques, les livres les plus récents datent de 1975 ! Je peux vous communiquer toute une liste d'ouvrages qui seraient d'une grande utilité, que ce soit en allemand, en français, en italien, en espagnol, nos étudiants se débrouillant bien dans ces langues.

 

En tout cas, je voudrais exprimer toute ma reconnaissance à Entraide d'Eglises pour l'aide précieuse qu'elle m'a accordée et à travers moi, à la Roumanie. C'est un grand privilège d'avoir pu entrer en contact avec des professeurs aussi renommés que le professeur Jaspard et le professeur Vergote.

 

Interview: Baga Martens