Bulletin décembre 1999

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L'icône de la Nativité

En quête de l'image totale, source de plénitude

et de paix.

 

  

L'icône de la Nativité. École de Roublev

(MOSCOU 15e siècle)

 

En cette période de Noël durant laquelle nous échangeons avec nos amis nos pensées affectueuses, nous cherchons ce que nous pouvons trouver de plus beau à leur envoyer et parfois, nous choisissons une icône. Sans doute Maxime Egger a-t-il raison de le dire :" Il y a, au cœur de la consommation effrénée d'images qui marque celte fin de siècle, une insatisfaction profonde, la quête et la nostalgie d'une "autre" image, mystérieuse, totale, source de plénitude et de paix". L'icône orthodoxe semble répondre actuellement à ce besoin chez l'homme occidental qui ne trouve pas toujours dans l'art de ses contemporains de quoi satisfaire ses aspirations.

On dit de l'icône qu'elle est "fenêtre sur l'invisible ", "fenêtre sur l'absolu", elle ne doit pas se faire voir mais se laisser traverser comme une fenêtre ouverte vers Dieu. Même si on peut admirer de superbes icônes dans les musées qui les ont sauvées de la destruction, même si, régulièrement, des ventes d'icônes (achetées à leurs propriétaires dans quelles conditions ?) sont organisées dans des églises ou des lieux de tourisme, l'icône n'est pas un objet d'art ou de commerce. Elle doit être vénérée dans un sanctuaire ou à la maison dans le " beau coin", comme on dit en Russie, là où se déroule la prière.

l'icône a toujours été au centre de la vie religieuse orthodoxe et les artistes de tous les siècles s'y sont consacrés avec ferveur. Récemment, lors d'un colloque sur l'orthodoxie, deux jeunes Russes discutaient avec véhémence: " l'Occident nous vole notre tradition : en France, on ne peut plus entrer dans une église ni une cathédrale sans y voir une icône !N, disait l'un d'eux. "L'essentiel, disait l'autre, est de savoir comment les Français considèrent l'icône. Peut-être n'y voient-ils qu'une simple illustration mais s'ils lui donnent une place d'honneur et la vénèrent, pourquoi pas? Cela pourrait au contraire rapprocher nos Eglises" !

L'icône est une image élaborée au fil des siècles, codifiée peu à peu à travers des débats parfois houleux. Pour le peintre d'icônes, il ne s'agit pas d'être, comme chez nous, le plus original possible mais au contraire être fidèle au canon fixé par l'Eglise et de participer ainsi au service divin. Cela n'empêchera pas le travail d'un véritable artiste de se distinguer immédiatement de celui d'un simple copieur.

L'icône n'est pas une représentation, elle révèle, elle dévoile, elle est "le début de la contemplation face à face" (Vladimir Lossky). Alors, en ce temps de Noël, essayons d'entrevoir très modestement ce que révèle l'icône de la Nativité.

Enjeu d'un long débat sur l'Incarnation, l'icône de la Nativité a trouvé sa forme presque définitive à la fin du IXe siècle. En regardant la célèbre icône de l'école de Roublev, nous retrouvons donc pratiquement tous les éléments figurant sur beaucoup d'autres icônes et fresques de la Nativité, qu'elles proviennent de Russie, des Balkans, de la Crète,

de la Grèce,…

L'iconographie de la Noël a puisé ses thèmes dans les évangiles de Luc et de Matthieu mais aussi dans les évangiles apocryphes (la grotte, l'âne et le bœuf, le bain de l'enfant,

le doute de Joseph) dont les récits imagés ont inspiré nombre d'artistes tant à l'est qu'à l'ouest de l'Europe.

Au centre de la composition, l'Enfant Jésus, emmailloté de blanc, illumine de sa clarté la grotte, caverne noire, symbolisant les ténèbres de la mort. L'enfant n'est pas enveloppé

de langes mais de bandelettes funéraires; son berceau a la forme d'un cercueil (parfois d'un autel). Nous sommes placés d'emblée devant le mystère de la mort et de la résurrection: la naissance de Dieu se situe au cœur de la souffrance des hommes pour la transformer, pour y faire lever une nouvelle espérance.

À côté de l'enfant, la Vierge est étendue *, épuisée par l'accouchement car, selon la tradition byzantine, elle a accouché dans la souffrance.

La Vierge ne regarde pas son nouveau-né. Son regard se porte vers les sages-femmes en train de baigner l'enfant (sur d'autres icônes, elle regarde Joseph).

À gauche et à droite, les anges se prosternent. Messagers de Dieu, ils ont couvert leurs mains d'un pan de leur vêtement en signe de respect et de soumission comme il était de tradition à la cour de Byzance.

Les premiers témoins de l'évènement sont les bergers, hommes simples sans idées préconçues. Tandis qu'en haut de l'icône arrivent les trois Mages. Galopant sur leur cheval, ils se hâtent avec joie vers le lieu indiqué par l'étoile: le monde païen vient saluer le Sauveur.

Le rayon lumineux, jailli de l'arc de cercle du firmament , atteste comme toujours la présence du Père.

Le registre du bas est, pourrait-on dire, celui des vicissitudes humaines: Joseph d'un côté, les sages-femmes de l'autre.

Joseph est en proie à la torture du doute. Il n'a pas vraiment accepté cette naissance "virginale" et Satan vient le tenter, vêtu de peau de bête, comme le dieu Pan. Le cœur de l'homme est divisé: regard limité au visible ou regard de la foi où tout est possible?

Les deux sages-femmes donnent à Jésus son premier bain; l'une des deux croit en la virginité de Marie, l'autre pas et sa main se dessèche. Il lui suffit pour guérir de toucher les langes de l'enfant.

Ce thème se retrouve également en Occident, jusqu'au Concile de Trente.

"Les icônes de Noël et de Pâques s'interpellent, se répondent et se parlent. Tout se joue dès le début, dans le noir de la caverne, l'abîme des ténèbres, symbole du péché, de la mort et du néant que la lumière va inéluctablement envahir. Né pour mourir comme tout homme, Dieu Amour, l'enfant devenu adulte laissera les forces du mal se déchaîner contre lui pour les briser et en délivrer l'homme" (Michel Quenot).

Jean-Sébastian Bach pensait-il à autre chose quand il a placé, au cœur de la première cantate de l'Oratorio de Noël, le célèbre choral de la Passion selon Saint Matthieu, méditant sur la mort du Christ?

Et pourquoi Rogier Van Der Weyden a-t-il représenté un crucifix au centre du tableau de l'Adoration des Mages?

Mystère de l'Incarnation, inséparable du mystère de la Mort et de la Résurrection.

Baga Martens

* La tradition de la Vierge couchée se retrouve chez nous jusqu'à la fin du Moyen Age, pour laisser place ensuite à la vierge agenouillée, en adoration devant son enfant, les théologiens d'alors ayant estimé que la Vierge avait eu le privilège d'accoucher sans souffrance (vision ratifiée par le Concile de Trente 1545-1563).

 

Références

 

Michel Quenot, La résurrection et

l'icône, 1992

Père Zénon, A propos de l'icône et de l'Eglise, 1994

Louis Réau, Iconographie de l'art chrétien, 1957

Michel Edmokinov, Lumières d'Orient, 1981

 

RUSSIE

 

L'Eglise doit contribuer à la construction de nouveaux liens sociaux, déclare le métropolite Cyrille de Smolensk.

 

Lors du discours qu'il a prononcé le 15 septembre dernier, à l'occasion de l'ouverture du colloque œcuménique international organisé à Turin sur le thème "l'Eglise orthodoxe russe de 1943 à nos jours ", le métropolite Cyrille a dressé un bilan de la situation actuelle de l'Eglise en Russie et de ses perspectives. En voici quelques extraits, parmi les plus significatifs.

 

...Pour l'Eglise, le défi à surmonter à l'aube du troisième millénaire est celui de la confrontation entre les traditions religieuses et culturelles russes et le modèle moderne de société où les références chrétiennes sont de moins en moins fortes. La Russie ne souhaite pas copier les modèles occidentaux mais elle est disposée à réaliser un échange des dons, par lequel s'opère un enrichissement réciproque.

 

...Face aux fléaux de la violence et de la dégradation morale de la société russe, l'Eglise a le devoir d'intervenir pour sauver son peuple...Elle entend offrir l'exemple de l'idéal évangélique qui doit guider les citoyens russes dans leur vie privée et dans leur participation à la vie de la nation.

 

...Aujourd'hui, il y a de très nombreux croyants en Russie qui observent à la lettre les prescriptions de l'Eglise, mais quand on les interroge sur les liens qui existent entre la foi et l'engagement social, ils ne répondent même pas à la question. ...Nous voulons un renouveau de la foi en Russie parce que nous sommes persuadés que cela aidera notre société à construire les nouveaux liens sociaux qui garantiront le respect de sa propre identité, son développement économique et son rôle pacifique dans le monde.

 

...L'Eglise ne souhaite pourtant jouer aucun rôle dans la vie politique du pays. L'Eglise orthodoxe russe a toujours été soumise au contrôle de l'Etat. Aujourd'hui, pour la première fois de son histoire millénaire, elle a la possibilité de construire un nouveau modèle dans ses relations avec l'Etat.

 

.. Durant les dix années écoulées, nous avons assisté à d'énormes changements dans la vie de l'Eglise. Nous avons rouvert des milliers d'églises et des centaines de monastères, avant de reconnaître que ces lieux de culte resteront vides, comme cela se passe en Occident, si l'Eglise n'engage pas un dialogue avec la société...  Il n'est plus possible de rester aveugles à la corrosion des valeurs à l'Est comme à l'Ouest. La tragédie du christianisme au cours de ce siècle réside non pas dans la perte d'influence politique ou économique de l'Eglise, mais dans le fait que la vision chrétienne du monde n'est plus le facteur déterminant dans la vie des hommes.

 

L'expérience terrifiante et sanglante des martyrs de l'Eglise russe au 20' siècle est là pour rappeler que, sans la foi, la civilisation ne peut pas survivre.

 

D'après Service Orthodoxe de Presse. Novembre 1999

 

ROUMANIE

 

Le désastre du 11 juillet

 

Beauraing est jumelé avec le village de Nadaselu, non loin de Gornesti. (Tirgu Mures). Des Beaurinois s'étaient rendus dans la région à l'occasion du 10' anniversaire de l'Opération Villages Roumains.

Dans la nuit du 11 au 12 juillet, de violents orages se sont abattus sur la vallée, provoquant la brutale montée des eaux de la petite rivière, le Riul Nadas. Le torrent, atteignant jusqu'à 4 mètres de haut, dévasta tout sur son passage. Sur une trentaine de kilomètres, sept villages ont été envahis par l'eau et la boue, emportant chariots de foin, récoltes, bétail, mobilier, notamment à Nadaselu.

 

Deux témoignages originaux sur la visite du Pape en Roumanie

 

Dans les bulletins trimestriels précédents, la place nous a manqué pour faire part des réactions suscitées auprès des Roumains par la première visite d'un pape dans leur pays. C'était au mois de mai. Depuis lors, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts du Danube, mais ces témoignages qui nous ont touchés par leur accent original et sincère méritent d'être relatés. Le premier émane d'un journaliste indépendant, l'autre d'une jeune femme orthodoxe, professeur de français à Bucarest.

 

La LUMIÈRE de l'Occident

 

Des minutes durant, i' ai essayé d'expliquer pourquoi la personne tout entière du pape faisait naître en moi un sentiment étrange, une sorte d'anesthésie nerveuse. Pour la première fois depuis de longues années, la tension dans laquelle je suis habitué à vivre, prêt à recevoir et à porter des coups avait totalement disparu comme si elle n'avait jamais existé.

Non seulement ses paroles mais aussi ses gestes, son visage, ses mains, tout cela transmettait un message essentiel et je m'efforçais de le formuler. Je l'ai compris comme dans un éclair lorsque sa Sainteté a mentionné le nom de Nicolas Steinhardt. Il aurait pu choisir toute autre personnalité religieuse de Roumanie. Pourtant c'est l'ermite de Rohia qu'il a nommé, ce juif baptisé dans la prison communiste, qui a placé son œuvre sous le signe de la profonde gratitude envers le ciel, pour le remercier d'avoir été jeté dans les abîmes de la souffrance, d'où il est sorti, portant la lumière du Christ sur son visage. Ses souvenirs de prison ont pour titre "le Journal du bonheur".

Le pape Jean-Paul Il semblait remercier le Seigneur à chaque instant, pour son dos voûté et sa main tremblante, pour la salive qu'à certains moments ses lèvres n'arrivaient plus à contenir. La Kenosis, le dépouillement de soi, l'humilité que le Christ, fils de Dieu avait assumés dans son incarnation humaine, cette vertu profondément chrétienne et à l'opposé de la vaine gloire et de l'orgueil si agréables au diable, je la vois pour la première fois représentée de manière parfaite dans une personne humaine.

À travers ce corps si éprouvé du pape, cette humilité vraie devant Dieu fait s'épanouir, comme un cœur de nénuphar, un infini respect pour chaque être humain présent au milieu des centaines de milliers de personnes en face de lui. De tous les battements de ton cœur, tu sentais que le dernier souffle de force qui lui resterait, il l'aurait dépensé à parler avec n'importe qui dans la foule, tout comme il s'est entretenu avec Ali Agça, l'homme qui avait voulu le tuer. Ce pape sait ce que signifie la souffrance humaine et il a regardé Satan dans les yeux. Il sait comment le communisme peut estropier les âmes et les corps et il ne méprise pas ceux qui sont mutilés par le diable.

Exprimées dans la langue roumaine, les prières et les paroles adressées au peuple roumain - ce à quoi il s'était préparé pendant dix-huit journées gigantesques, les prenant sur le temps que Dieu va lui accorder avant de l'appeler à Lui - cela m'a semblé une sorte de Golgotha qu'il s'était imposé pour élever l'âme des Roumains avec le peu de souffle qui lui reste.

Si cet homme avait visité la Roumanie dons les années 80, je crois que le régime Ceausescu aurait volé en éclats moins d'une année plus tard. L’horrible mensonge du communisme aurait lâché prise devant ce vieillard venu sur notre sol, à la manière de saint Pierre qui accompagne Dieu dans les contes roumains.

Cela ne veut pas dire que le Saint Père ne voit pas le mensonge en Occident. Adversaire irréductible du communisme comme du "consumérisme" (société de consommation), le pape a également averti les Roumains du danger de la technologie sans Dieu qui guette l'Occident et se déverse sur les pays de l'Est.

Le dernier cadeau que le pape a fait aux Roumains m'a semblé être le fait qu'il est retourné à Rome dans un avion de la Tarom. Quelle autre sommité du monde occidental a-t-elle jamais accepté - dans son mépris pour le niveau de la technologie et de la civilisation des Roumains - de remettre sa vie entre les mains de l'équipage d'un aéronef roumain? Quelle preuve plus grande de confiance dans les habitants de ce pays et dons son avenir, quelle source plus pure d'espérance pouvait-on nous donner?

(...) Je suis persuadé qu'au Vatican, maintenant, dans la personne du pape Jean-Paul Il, fragile comme un souvenir, se trouve le pôle de lumière chaude qui irradie d'une âme humaine avec l'intensité d'une réflexion divine, inondant l'Occident et l'Orient jusqu'ou tréfonds du cœur du dernier croyant nu-pieds de la planète.

 

Christian Tudor Popescu

Dans le quotidien « Adevanul »

Bucarest, Il moi 1999

 

La JOIE que nous avions perdue

 

«  J'ai vu deux saints dans ma vie: Sœur Theresa de Calcutta et cet autre saint, le Pape». Ce sont les paroles d'une dame orthodoxe très fervente qui rencontre chaque jour le Seigneur dans les pauvres qu'elle aime véritablement, qu'elle soigne et qu'elle soutient. Une orthodoxe qui ne sait rien des catholiques; j'étais curieuse de connaître sa réaction. Eh bien ! la voilà ! Elle a vécu de tout son cœur ces journées, elle m'a dit avoir pleuré tout le temps. Beaucoup d'orthodoxes ont pleuré ces jours-ci. Je les comprends;  orthodoxe moi-même, je les comprends" de l'intérieur ".

La grande majorité des Roumains orthodoxes ne savent rien de ce qui se passe dans l'Eglise catholique roumaine, à part ce qu'on leur dit: de petites flèches chargées d'inimitié, que souvent je m'explique par un sentiment d'envie de leur part, de la part de ceux qui les lancent, des prêtres très souvent. Ils ne veulent rien savoir de la discipline, de l'organisation, de la liberté d'esprit (qui n'est pas laxisme) cultivées dans l'Eglise catholique.

Ces jours-ci, pour la première fois, le voile s'est levé. Non seulement pour quelques personnes mais pour la multitude. Je suis heureuse pour les orthodoxes et je prie Dieu pour que cela continue et dure. Ils ont vu et surtout senti à travers la personne du Pape, une autre spiritualité : celle de l'amour, du respect, de l'attention à autrui, du dynamisme jusqu'au sacrifice, dynamisme qui nous manque tellement.

Toutes les personnes orthodoxes auxquelles i' ai parlé depuis m'ont exprimé à peu près la même chose: elles disent avoir vécu une grande joie (joie que nous avions perdue !), elles avouent s'être réveillées le lundi matin, avec le sentiment d'avoir vécu un miracle, elles se sentent meilleures et pleines de bonnes résolutions.

Je crois qu'il fallait cette intervention divine à travers la personne du Pape pour nous relever. Il a été pour nous le messager de Dieu, mais en même temps, j'ai très bien perçu que, lui aussi, il avait reçu quelque chose des Roumains: leur chaleur, leur ferveur, leur cœur neuf parce que, ayant été frustrés si longtemps, c'est avec un cœur neuf que nous percevons tout ce qui intervient d'exceptionnel dans notre existence. J'ai confiance dans l'avenir parce que, là où l'Esprit a soufflé une fois, il y reste.

Ce que je voudrais encore ajouter, c'est que les Roumains ont vu pour la première fois un autre modèle de comportement, profond, intérieur et non pas superficiel, extérieur... Pour la première fois, on leur a parlé autrement, avec respect et bonté mais aussi avec une grande fermeté. Cela s'adressait à chacun d'entre eux, ils l'ont senti et ils ont confiance. Respect et confiance des valeurs perdues pour nous et retrouvées en l'espace de trois jours.

Toute la journée du dimanche, je l'ai vécue au milieu de la foule.  A aucun instant, je n'ai entendu une parole sceptique, irrévérencieuse ou impatiente autour de moi. Pour qui nous connaît, c'est immense.

Anna Chirica

Professeur de français

Bucarest, mai 1999

 

La rencontre des partenaires roumains et bulgares d'E.E.

Entretien avec Jean Marie Goffinet, Secrétaire Général

 

Jean-Marie Goffinet, Secrétaire général d'Entraides d'Eglises, a effectué, cette année, deux voyages, l'un en Bulgarie du 23 avril au 3 mai et l'autre en Roumanie, du 7 au 18 juillet Nous lui avons demandé de nous faire partager ses impressions et, tout d'abord, de nous dire quels étaient les objectifs poursuivis.

 

JMG. : Depuis de nombreuses années, nous avions des contacts avec des pays qui se trouvaient sous l'emprise du communisme. Avec la chute du rideau de fer au début des années 90, nous avons adapté notre action aux situations nouvelles. Les rapports plus ou moins clandestins que nous avions noués se sont transformés en partenariat. D'une part, nous recevons des boursiers en Belgique. D'autre part, nous soutenons des projets sur place. C'est pour rencontrer ces objectifs que je me suis rendu dans ces pays.

 

YL :  Pouvez-vous être plus précis?

 

J.M.G. : Il s'agissait concrètement de maintenir le contact avec les anciens partenaires d'Entraide d'Eglises, d'en rechercher de nouveaux, de rencontrer des personnes qui participent à des projets ou à des actions, de nous faire connaître auprès des responsables de la société civile, des autorités religieuses, etc...

 

Pour mieux se connaître

 

YL : Dans quel esprit abordez-vous ces rencontres?

 

J.M.G. : Nous donnons la priorité aux personnes et aux groupes qui travaillent dans une perspective œcuménique, qui sont engagés dans la pacification interethnique et l'action sociale. Toutefois, on ne peut entreprendre un travail en profondeur si l'on ne possède pas une connaissance approfondie du terrain sur lequel on travaille: l'histoire, le patrimoine, l'environnement, les conditions de vie. C'est pourquoi, vivre sur place avec les gens, les écouter, partager leurs préoccupations, leurs joies et leurs peines est si précieux pour une bonne compréhension mutuelle.

 

YL : Comment êtes-vous accueilli?

 

J.M.G. : Je suis souvent reçu dans des familles ou par des personnes qui connaissent Entraide d'Eglises. Certains ont déjà séjourné en Belgique, d'autres participent à des projets sur place. Ils sont chaleureux, pleins de prévenance et d'attention. C'est en vivant dans leur cadre de vie que l'on perçoit mieux ce qu'ils attendent de nous.

 

YL : La Roumanie et la Bulgarie sont deux pays voisins. Se ressemblent-t-ils ?

 

J.M.G. : Je suis toujours fasciné par la beauté des paysages, la gentillesse des gens. La Transylvanie, dans le nord-ouest de la Roumanie, marquée par l'influence hongroise, est une région fabuleuse. Fleuves, rivières, montagnes, forêts y forment un décor extraordinaire. Malheureusement, la pauvreté reste grande pour la majorité de la population et elle a tendance à s'aggraver.

 

Bulgarie: une longue expérience de cohabitation

 

YL : Ce sont des pays où se croisent des civilisations différentes, où des religions concurrentes se sont affrontées. Perçoit-on les mêmes oppositions ethniques que dans l'ex-Yougoslavie?

 

J.MG. : La situation n'est pas comparable à celle que l'on rencontre en ex-Yougoslavie. La Roumanie me paraît plus marquée que la Bulgarie par les rivalités religieuses entre orthodoxes, gréco-catholique et catholiques, car le religieux et le politique ont été étroitement mêlés au cours de l'histoire. Le phénomène existe mais est moins apparent en Bulgarie où la tolérance entre musulmans, orthodoxes, catholiques, juifs, Tsiganes est le fruit d'un long voisinage. Même si l'on se "fréquente" peu, on s'accepte. Il arrive même qu'on s'épaule entre croyants.

 

YL : Quand vous êtes-vous rendu en Bulgarie?

 

J.M.G.: C'était au printemps, du 24 avril au 4 mai. J'étais accompagné de sœur Marie Pierre Jacobson, religieuse de Notre-Dame de Sion et de Madame Simone François de l'asbl " Amicale d'Entraide avec la Bulgarie".

 

Cent ans, cent livres

 

YL : Pourquoi une sœur de Notre-Dame de Sion?

 

J.M.G. : Les sœurs (françaises) de Notre-Dame de Sion sont implantées en Bulgarie depuis 1898. Leur mission était essentiellement éducative et de ce fait, elles possédaient de nombreuses écoles secondaires. Après 1945, elles en ont été dépossédées par le régime communiste. En 1998, Entraide d'Eglises a été contactée par sœur Marie-Pierre en vue de participer au projet intitulé "Notre-Dame de Sion, 100 ans en Bulgarie". Notre contribution consistait à permettre aux anciennes élèves de se retrouver dans une école de Roussé qui leur a appartenu et qui est devenue gymnase, et de saisir cette occasion pour créer un fonds de livres à la bibliothèque régionale de Roussé (Cent ans, cent livres). Enfin à partir de cette rencontre de mettre en place un projet à but humanitaire, éducatif, social et pastoral. Le Fonds "Cent ans, Cent livres" offert par N.D. de Sion occupe une aile de la bibliothèque régionale, établissement fort fréquenté parce que les livres coûtent cher. Madame Zhechka Kalinova, la directrice, attend beaucoup de notre participation. Son budget achat et abonnement est limité et elle a besoin de livres et de publications touchant la philosophie, la médecine, l'architecture, l'informatique, la communication. Le français, l'anglais et l'allemand sont les langues les plus utilisées.

 

YL : Vous connaissiez la Bulgarie?

 

J.M.G. : Je m'y rendais pour la première fois. Nous n'avions eu jusqu'à cette année aucun contact dans ce pays. Roussé est une ville importante (200.00 habitants) située sur la rive droite du Danube. En face, la Roumanie. Roussé fut le siège d'une sucrerie créée par Tirlemont à la fin du siècle dernier. Des descendants des Belges qui ont travaillé dans cette sucrerie vivent encore en Bulgarie. Aujourd'hui, le port est encombré par une flotte de bateaux rouillés qui paraissent à l'abandon car la navigation sur le Danube est coupée par les carcasses métalliques des ponts détruits par l'aviation de l'OTAN lors des évènements du Kosovo.

 

YL : Quels sont vos projets spécifiques pour la Bulgarie?

 

J.M.G. : Entraide Belgique-Bulgarie a mis au point des projets concernant l'aide pharmaceutique en milieu rural, une assistance aux enfants handicapés et aux personnes âgées ( don d'une ambulance). Ce projet a reçu un accueil par la députée-maire et la responsable des affaires sociales de Roussé. Nous préparons un accord de partenariat entre la mairie et Entraide Belgique-Bulgarie, sous le contrôle de trois associations libres de toutes contraintes vis-à-vis du pouvoir communal. Mais j'avais aussi dans mes cartons un projet ambitieux: le projet" Ensemble dans les Balkans ".

 

"Ensemble dans les Balkans"

 

YL :En quoi consiste ce projet?

 

J.M.G. : Il a pour but d'encourager la mise en place d'un Centre de paix destiné à donner des Balkans une image positive. On sait que cette image s'est fortement détériorée ces derniers temps. La Bulgarie est le pays idéal pour réaliser cet objectif. Dans le sud, orthodoxes et musulmans s'entraident pour construire leurs églises ; des échanges d'enfants turcs et bulgares, roumains et bulgares, dans des familles, pendant un mois sont organisés, de même que des échanges de cartes de vœux entre musulmans et orthodoxes, à l'occasion d'évènements dans leurs communautés respectives. Même si on ne doit pas gommer le différend qui oppose depuis 120 ans les Eglises orthodoxes grecque et bulgare, les exemples de collaboration sont nombreux. La ville de Roussé convient particulièrement pour accueillir le siège de cette action car y vivent ensemble des Eglises et des groupes ethniques différents: orthodoxes, catholiques, gréco-catholiques, Arméniens, juifs, Turcs, Tsiganes. Roussé compte plusieurs sièges épiscopaux ; les juifs n'y ont jamais été

pourchassés.

 

YL : Concrètement?

 

J.M.G. : Le projet a été adopté sous l'intitulé "Ensemble dans les Balkans". Il sera porté par plusieurs associations parmi lesquelles Entraide d'Eglises. Le siège est fixé à Roussé. Le français sera utilisé en priorité. La tranche d'âge de 10 à 14 ans est ciblée. Des microprojets seront proposés: jeux de cartes postales entre les pays : préparation d'un livre de contes des Balkans qui sera traduit dans toutes les langues balkaniques mais aussi des chantiers de jeunes, des marches, la participation à des universités d'été pour les jeunes adultes et les adultes, etc.

 

YL : Quel accueil avez-vous reçu, en Bulgarie, de la part des autorités religieuses?

 

J.MG. : je dois dire que les personnes rencontrées m'ont manifesté intérêt et bienveillance. Je citerai en particulier Mgr Proykov, évêque gréco-catholique, président de la conférence épiscopale et de Cor Unum, que j'ai rencontré à Sofia et qui s'est montré fort intéressé par Lumen Vitae, par le département de philosophie de l'UCL, par les travaux des moines de Chevetogne. Nous avons décidé de garder le contact. J'ajouterai que j'ai été impressionné par la beauté de ce pays et par la richesse phénoménale de son patrimoine. Le tourisme, en Bulgarie a un bel avenir.

 

Roumanie: en pays de connaissance.

 

YL : Comment évoluent les projets d'Entraide d'Eglises en Roumanie?

 

J.MG. : La Roumanie nous est plus familière. Plusieurs boursiers ont pu se perfectionner grâce à l'Entraide d'Eglises et des projets sont en cours de réalisation. Nous y entretenons de nombreux contacts. Mon itinéraire devait me conduire à Cluj, à Tirgu Mures, à Bucarest, à Iasi, et à Alba Iulia. Ce programme a été perturbé en raison de graves inondations qui ont submergé la petite localité de Nadaselu, en Transylvanie, où se déroulaient les festivités du dixième anniversaire de l'opération Villages Roumains.

Néanmoins, je peux dégager quelques points forts: mes entretiens avec Mgr Vasile qui anime "Christiana", une association philanthropique à but social et médical de l'archevêché de Cluj. Cette association finance une école à Floresti, dans la banlieue  de Cluj, une polyclinique pour personnes défavorisées, une maison de retraite, une école maternelle, des cours de langues étrangères, etc.

 

YL : Quelle part prenez-vous dans cette action?

 

J.M.G. : Nous contribuons ou développement de l'école de Floresti, notamment par une subvention portant sur deux salaires, celui d'un psychologue et d'un pédagogue, pendant trois ans. Cette école a été fondée par l'archevêché de Cluj en 96-97. Elle est destinée aux jeunes de 14 à 18 ans en décrochage scolaire, dont la situation familiale est désespérée. Cette école est reconnue par le Ministère de l'Education Nationale. Les statistiques officielles font état de 300 enfants en difficulté à Cluj, chiffre qui est sous-évalué, car il ne reprend pas la population tsigane. Cette école est en plein essor et l'équipe d'animation fait preuve d'un grand dynamisme.

 

Un Evêque chaleureux

YL : Qui est Mgr Vasile ?

 

J.M.G. : Soyons clair ! Il a toujours été difficile d'avoir un véritable contact avec la hiérarchie orthodoxe. Pour la première fois, j'approchais un évêque de cette confession. Mgr Vasile, originaire de Cluj, a été ordonné évêque en 1998. Simple, conviviale, la rencontre dans sa superbe résidence, une oasis au cœur de la ville, m'a permis de découvrir un homme d'une grande chaleur humaine, d'une profonde spiritualité, très ouvert sur les problèmes de société, soucieux de mettre en place une infrastructure sociale solide.

 

YL : Avez-vous rencontré des anciens boursiers?

 

J.M.G. : J'ai revu avec plaisir Sorin Martian et son épouse Nicoletta, puis le professeur Moldovan, en partance pour Louvain. ...

J' ai fait la connaissance du père Vlaicu, engagé dans les projets Christiana de Mgr Vasile et auquel E.E a octroyé une bourse d'un mois à Paris en vue de clôturer son mémoire.)' ai rendu visite aux sœurs basiliennes (gréco-catholiques) pour parler d'un projet de formation ouverte à toutes les religieuses, roumaines, hongroises, allemandes, projet qu'Entraide d'Eglises soutient. )e me suis entretenu aussi avec des sœurs de la Doctrine Chrétienne.

 

YL : Quelles impressions retirez vous de ce voyage?

 

J.M.G. : Je me trouvais à Nadaselu lorsque les orages ont brutalement gonflé les eaux de la rivière, semant la désolation dans sept villages envahis par la boue. J'ai été frappé par l'indifférence des hommes de ces localités qui laissaient aux femmes le soin de balayer la boue, laver les rez-de-chaussée, remettre de l'ordre dans les maisons, mais aussi par le comportement irresponsable de certains politiciens locaux. A la grande fureur de la population.

Heureusement cette impression négative ne peut en occulter d'autres largement positives. J' ai eu le privilège d'assister à un mariage orthodoxe et être invité au repas à la table d'honneur, celle des prêtres. Ils étaient une dizaine accompagnés de leurs épouses. J'ai été frappé par la richesse spirituelle de ces prêtres et de l'aide qu'apportent les épouses dans leur ministère.

Une autre impression: ces pays vivent à un autre rythme que le nôtre. II faut de la patience. Mais les projets se réalisent comme se réalise un puzzle. Pièce par pièce. L’essentiel, c'est que ce soit le fruit de leur travail, de leur expérience.

 

Propos recueillis par Yvon Lambert.