Bulletin juin 1999

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TOUT A-T-IL ETE DIT SUR LE KOSOVO?

 

Non, tout n'a peut-être pas été dit ni écrit sur le drame du Kosovo et une association comme la nôtre qui voudrait entretenir des liens de solidarité entre les Eglises de l'Est et de l'Ouest de l'Europe ne peut pas se dérober au devoir de donner la parole à des Eglises sœurs dans la tourmente.

Nous n'avons pas à prendre parti pour les uns contre les autres, mais pour plus de justice et plus de vérité. Or la justice et la vérité demandent qu'on entende les uns et les autres. Nous espérons qu'en donnant la parole aux Eglises orthodoxes, nos lecteurs ne concluront pas hâtivement que nous leur donnons raison envers et contre tout.

D'ailleurs l'Eglise orthodoxe serbe déplore et condamne autant que nous les exactions exercées contre les habitants du Kosovo, mais elle regrette et condamne aussi la violence qui répond à la violence et compromet le patrimoine spirituel qui est le sien. .

C'est généralement cet aspect-là que nous ne comprenons pas en Occident, qu'une Eglise puisse être attachée à la terre de ses pères et de ses mères dans la foi, terre dont elle a été évincée par la violence; une première fois en 1690, sous la menace des envahisseurs turcs, une autre fois plus récemment, en 1941, à l'intervention d'une nation chrétienne, l'Italie. Nous tâcherons d'expliquer cela clairement, sans parti pris, à partir de quoi nous espérons que sera entendue la prière de l'assemblée de l'épiscopat serbe pour que «tous puissent vivre dans la reconnaissance mutuelle au Kosovo» où, ajoute-t-elle, «chacun. a un droit identique à l'existence au soleil, au pain, à la propriété, à sa langue propre, à la liberté de créer et de se développer, qu'il soit serbe ou albanais».

On aura compris que formuler une prière aussi explicite dans le contexte politique actuel, en se démarquant aussi clairement des brutalités officielles exercées par le pouvoir politique en place, exigeait une foi et un courage exceptionnels.

 

Ce numéro de notre bulletin a été terminé le 6 juin 1999 avec l'espoir que la paix sera réellement conclue le jour où nos lecteurs le recevront.

 

 

KOSOVO

REPERES HISTORIQUES

Non pour justifier mais pour essayer de comprendre

 

Quelques dates importantes

395. Partage de l'empire romain. L’empire romain d'Orient est appelé empire byzantin.

1054. Grand schisme des Eglises chrétiennes. Les Eglises d'Orient deviennent Eglises orthodoxes.

1166. les Serbes se constituent en empire indépendant dont le siège du patriarcat orthodoxe se trouve à Pec, au Kosovo.

13e et 14e siècles. Floraison de sanctuaires sur tout le territoire du Kosovo.

1389. Conflit entre l'Islam et la chrétienté. Le prince serbe Lazar affronte le sultan turc lors de la bataille du «Champ des merles» en plein cœur du Kosovo. L’armée serbe est défaite, le roi Lazar est tué (le sultan aussi !) mais son héroïsme a traversé les siècles. Ainsi le héros serbe n'est pas celui qui gagne mais celui qui sait bien mourir en restant fidèle à son peuple et à sa foi.

1459. Fin de l'empire serbe et début de la domination ottomane. Les Turcs favorisent les Albanais qui acceptent d'être islamisés, aux dépens des Serbes.

1690-94. Pour échapper aux exactions turques, grande migration des Serbes vers le Nord. Des Albanais musulmans occupent la place libre.

1918. Proclamation d'un royaume uni des Serbes, Croates et Slovènes. Politique centralisatrice des Serbes.

1941. Déportation de 200.000 Serbes par les Italiens au profit des Albanais au moment où le roi d'Italie était aussi roi d'Albanie.

1945. République fédérale de Yougoslavie (6 républiques) dirigée par la Ligue des communistes de Tito. Le Kosovo dépend de la République serbe mais il a un statut d'autonomie.

1980. Mort de Tito.

1987. Milosevic prend le pouvoir.

1989. Milosevic supprime l'autonomie du Kosovo.

1992. les Kosovars élisent Ibrahim Rugova comme président de la république autoproclamée du Kosovo.

 

NATION ET ORTHODOXIE UN LIEN PRIVILEGIE

 

Les liens étroits entre nation et orthodoxie au cours de l'histoire ne font aucun doute. On ne peut toutefois comparer la relation entre Eglise et nation en Orient et en Occident.

 

Pendant des siècles, les Eglises orthodoxes ont vécu à l'intérieur d'un vaste Empire byzantin, empire où il n'y avait pas d'opposition entre Eglise et Etat et qui s'est structuré entre ces deux pôles: l'empereur et l'Eglise. Peu à peu, les nations, dont la Serbie médiévale, vont prendre le relais de l'Empire byzantin pour défendre «la vraie foi» contre les infidèles, en l'occurrence les Turcs.

«Mais il faut aussi se souvenir que ces pays ont grandi entre deux géants: le géant catholique et le géant musulman. La peur de l'Orient orthodoxe est bien là : vivre à la fois sous la menace de l'Occident latin et du monde musulman» (Olivier Clément).

Ainsi naît l'idée d'une nation-vocation. Une nation dont la vocation est de garder la tradition orthodoxe. L’héritière de Byzance, à ce titre, sera la Russie mais la Serbie aurait pu aussi tenir ce rang avec le Kosovo, «terre sainte» où se trouve le réseau de sanctuaires le plus dense d'Europe et où s'est déroulée une des batailles capitales de la lutte contre l'Islam.

 

Mystique de l'échec

 

Cette bataille (1389) s'est soldée par un échec mais le souvenir populaire de cet épisode est vécu comme une espèce de mystique sacrificielle: une mystique de l'échec. Le héros serbe n'est pas nécessairement celui qui gagne, mais celui qui sait bien mourir en restant fidèle à son peuple et à sa foi.

L’attachement à cette nation détruite et niée se renforce pendant les cinq siècles de la domination musulmane durant lesquels l'Eglise orthodoxe est la seule gardienne de la tradition culturelle. Le lien devient quasi organique entre Eglise et nation. Il ne s'agit pas d'une adhésion de foi mais d'une appartenance. En ce sens, on pourrait être à la fois athée et orthodoxe. En tout cas les lieux de mémoire de ces peuples sont des lieux religieux.

 

Souvenirs d'épurations ethniques

 

Concernant le Kosovo, deux évènements de l'histoire plus récente ont marqué la mémoire serbe. En 1690, l'armée autrichienne entre en guerre contre les Turcs dans les Balkans. Les Serbes se joignent aux Autrichiens qui sont battus. Les Serbes du Kosovo commencent alors leur exode au-delà du Danube, et des Albanais devenus musulmans prennent leur place.

En 1941, nouvelle déportation des Serbes (200.000) au cours de la seconde guerre mondiale lorsque l'Italie de Mussolini met la main sur l'Albanie et agrandit cette quasi colonie en y intégrant le Kosovo. Les Serbes deviennent alors nettement minoritaires dans cette région.

 

Réactions en chaîne

 

Après la guerre, Tito, le Croate, qui tenait à affaiblir la Serbie a donné au Kosovo un statut d'autonomie. Les Serbes ont alors réalisé qu’ils y étaient réellement minoritaires et qu'ils ne pourraient plus s'appuyer sur la nation serbe, d'où la montée du nationalisme, violemment réactivé, il y a dix ans, par Milosevic qui supprime l'autonomie kosovare. Les Serbes reprennent alors les postes de commandes dans cette région, imposent leur langue, détruisent le système d'enseignement kosovar,...et conduisent le pays au drame actuel.

 

(*) Nous nous appuyons sur un article de Jean-Luc Mouton paru en avril 1999 dans la revue protestante française Réforme sous le titre «Orthodoxie, un monde plein mais clos».

 

L’EGLISE SERBE.

UNE HISTOIRE MOUVEMENTEE

Pierre Delooz

 

Impossible de comprendre l'Eglise orthodoxe serbe d'aujourd'hui sans connaître son histoire. La voici, simplifiée à l'extrême.

 

La «Vieille Serbie», dont le Kosovo faisait partie, a été évangélisée à partir de Constantinople, donc par l'Eglise grecque de Byzance. Le centre de cette Eglise serbe était à Pec (prononcer Pétch), au Kosovo. De nombreux monastères y furent érigés témoignant d'une chrétienté fervente.

Un prince entreprenant, qui voulait donner du lustre à «son» Eglise, obtint du patriarche orthodoxe bulgare, en 1346, un titre de patriarche pour l'évêque de Pec.

Malheureusement, le patriarche de Constantinople qui lui était supérieur, refusa cette promotion parce qu'on n'avait pas eu recours à lui. Le patriarche serbe fut même excommunié avec le Bulgare. Il fallut attendre 1375 pour que tout rentrât dans l'ordre.

Le nouveau patriarcat, reconnu par Constantinople, n'eut pas la vie longue. En effet, dès 1459, les Turcs, qui occupaient le Kosovo, le supprimaient. Mais les Turcs avaient une manière propre de gouverner leurs sujets chrétiens.

Ils réclamaient d'eux une allégeance de principe et le paiement d'un tribut annuel mais pour l'administration civile quotidienne, ils s'en remettaient aux autorités religieuses, particulièrement, dans ce cas-ci, au patriarcat de Constantinople. C'est ainsi que l'Eglise serbe fut gouvernée en fait par des Grecs pendant des siècles.

En 1557, le sultan Soliman le Magnifique restaura le patriarcat de Pec pour des raisons inattendues. Il avait un grand vizir, le personnage le plus puissant de son Empire après lui, qui était serbe. Ce grand vizir, qui avait renié sa foi chrétienne mais pas son identité serbe, décida d'illustrer son nom et sa patrie en faisant nommer par Constantinople son propre frère comme patriarche de Pec. Ce qui fut fait en allant chercher le dit frère dans un monastère du Mont Athos.

Mais l'autorité patriarcale ne fut pas en mesure de mettre les Serbes à l'abri des exactions turques. En fin de compte, la situation lui paraissant intenable, en 1690, le patriarche de l'époque décida de quitter son siège de Pec et de se retirer en territoire hongrois au-delà du Danube.

Il partit donc, avec la plupart de ses fidèles, dans une grande migration dont les conséquences n'ont pas fini de sortir leurs effets encore aujourd'hui, la place vide ayant été occupée par des Albanais musulmans.

En 1766, à la demande du patriarche de Constantinople, le sultan supprima une nouvelle fois le patriarcat émigré. Ce fut l'évêque de Belgrade qui prit sa place sans le titre; il fut le plus souvent un grec, et cela jusqu’'en 1830.

La guerre menée par la Russie obligea finalement les Turcs à se retirer et l'Eglise serbe, qui garda son centre à Belgrade, devint autocéphale, c'est-à-dire autonome, en 1879.

En 1920, le patriarcat fut une nouvelle fois restauré, avec reconnaissance de Constantinople en 1922.

Cette histoire mouvementée, souvent tragique, en tout cas compliquée, explique bien des éléments de la situation actuelle.


 

 

 

«SANS LE KOSOVO, LE PEUPLE SERBE PERDRAIT

SON IDENTITE, SON PASSE ET SON DROIT A L’AVENIR»

Communiqué de l'Assemblée de l'épiscopat serbe

 

Résumé de la position de l'Eglise orthodoxe serbe sur la question du Kosovo, précisée par l'assemblée épiscopale extraordinaire qui s'est tenue à Belgrade, les 4 et 5 février 1999, à la veille de la conférence internationale de Rambouillet.

 

1. le Kosovo constitue une partie inaliénable de la République de Serbie et de la République fédérale de Yougoslavie.

 

2. «Au Kosovo, comme partout ailleurs dans le monde, il faut assurer à chacun un droit identique à l'existence, au pain, à la propriété, à sa propre langue, à sa confession, à ses coutumes, à la liberté la plus large de créer et de se développer. Ceci vaut autant pour les Serbes que pour les Albanais et toutes les autres communautés ethniques, du plus humble au plus puissant»... «Le Kosovo est le centre vivant de l'Etat serbe et de son Eglise, la source de la spiritualité serbe, de sa culture, de sa prise de conscience nationale tant sur le plan politique que religieux. Ce que Jérusalem est pour les juifs [...] Pec et Prizen le sont pour les Serbes».

«Le Kosovo est parsemé de sanctuaires, de symboles, de cimetières serbes [...] C'est au patriarcat de Pec, qu'aujourd'hui encore, le patriarche serbe est intronisé. C'est au monastère de Decani que reposent les reliques du roi serbe, Stéphane de Decani. C'est au Kosovo que l'ensemble du peuple a pris naissance [...] Enlever le Kosovo au peuple serbe ne signifie pas seulement le priver d'un espace de vie mais c'est aussi l'effacer de la liste des peuples de cette terre» [...]

 

3. «C'est dans une situation d'injustice et d'agression que le peuple serbe et son Eglise ont vécu cinq cents ans de joug ottoman (jusqu'en 1912) ce qui a meurtri profondément l'organisme spirituel et biologique du peuple serbe en particulier du point de vue de sa présence numérique au Kosovo. L’occupation nazie et fasciste du Kosovo, lors de la deuxième guerre mondiale, dans le cadre de la Grande Albanie, a creusé des plaies profondes. Pendant cette occupation, en effet, 200.000 Serbes ont été expulsés du Kosovo. L’arrivée dans leurs foyers d'immigrants sous la pression de l'occupant a bouleversé l'équilibre de la population» [...]

«Ce n'est un secret pour personne et en même temps un fait incroyable: rien que pendant ces vingt dernières années, on a procédé à l'épuration ethnique de plus de huit cents localités où il ne reste plus aujourd'hui une seule famille serbe. Hélas, le pouvoir actuel, encombré par l'incompétence et l'héritage antidémocratique du précédent régime, n'est pas parvenu au cours des deux dernières décennies à trouver les voies de la raison et à appliquer les méthodes démocratiques des droits de l'homme afin que les rapports sociaux soient réellement fondés sur le droit à la protection et la justice pour tous» [...]

 

4. L'Assemblée a le devoir d'exprimer sa profonde préoccupation devant l'ultimatum lancé à la Yougoslavie et à la Serbie, identique à celui que leur avaient lancé en 1941, les puissances de l'Axe [...] Parmi les principes absolus qui fixent les négociations de Rambouillet figure la séparation du Kosovo de la Serbie, «privant cette dernière de son cœur séculaire et de sa tête» [...] «II s'agit d'un diktat partial des grandes puissances».

 

5. [...] «le Kosovo constitue l'apport le plus important qu'ait fait le peuple chrétien serbe au christianisme ainsi qu'au patrimoine de la civilisation mondiale» [...] Ce pays sera-t-il donné pour qu'y soit fondé un autre état?

[...] «Nul ne peut nous ravir le Kosovo; nous seuls par notre vie indigne, notre comportement et nos fautes, pouvons le perdre».

. D'après Service orthodoxe de Presse Avril 1999

 

 

POUR UN REGLEMENT EQUITABLE DE LA CRISE DU

KOSOVO SANS INTERVENTION DE L’OTAN

Mémorandum de l'évêque orthodoxe Artemije du Kosovo à Madeleine Albright.

18 Février 1999

 

Une délégation (1) de l'Eglise orthodoxe serbe a remis au secrétaire d'Etat américain un mémorandum exposant son analyse de l'évolution de la crise au du Kosovo, notamment en cas d'intervention armée de l'Otan.

En voici quelques extraits :

 

1. «...Nous pensons que l'administration américaine doit cesser d'être considérée comme hostile aux intérêts légitimes de la nation serbe et, plus encore, qu'elle doit directement encourager le remplacement du régime de Milosevic par un gouvernement démocratique, le plus vite possible.

Ce régime qui est à l'origine de toutes les crises répétées ne peut plus être digne de confiance pour aider à assurer une paix juste et durable. Une intervention de l'Otan renforcerait le régime de Milosevic [...] Cela consisterait en une défaite majeure pour l'opposition démocratique serbe et retarderait la démocratisation de la Serbie, condition préalable à la stabilité dans les Balkans.

 

2. Un règlement temporaire de la question du Kosovo qui donnerait le pouvoir aux AI banais aboutirait à l'exode complet des Serbes de cette province […] Notre expérience récente durant la période avant 1989, quand les Albanais contrôlaient entièrement les leviers politiques de la province, montre que la discrimination ethnique qui avait lieu à cette époque forçait les Serbes à quitter la province […] L’acceptation de l’ultimatum présenté à Rambouillet constituerait en fait le premier pas vers la création d’une grande Albanie […] violation inacceptable de la souveraineté d’un Etat…

 

3. Inquiétude face à certaines factions extrémistes de I’UCK (Armée de libération du Kosovo) de tendance islamiste […] Inquiétude face à une possible radicalisation des Serbes.  Il ne serait dans l’intérêt de personne que, sur le terrain, les  soldats de l'Otan doivent affronter les éléments extrémistes des deux camps.

 

4. Il existe une alternative qui permettrait un règlement équitable de la crise du Kosovo sans intervention de l'Otan [...] Elle est       contenue dans les propositions visant à opérer un découpage du Kosovo par cantons tel qu'il a été élaboré par notre délégation et remis au Ministère français des Affaires étrangères.

Nous exprimons notre conviction qu’une solution juste et durable ne peut être trouvée que par le biais d’un compromis négocié et par des moyens non-violents […]

 

(1)   Délégation composée de l’évêque Atemije de Prizren (évêque du diocèse du Kosovo), du père Save (prieur du monastère de Decani, Kosovo), de Momcilo Trajkovic (président du Mouvement de résistance démocratique serbe) et de Dusan Batakovic (historien, spécialiste des Balkans)

(d’après Service orthodoxe de Presse, Avril 1999)

«VOX CLAMANTIS lN DESERTO»(*)

 

Lettre ouverte de l'évêque Artemije du Kosovo adressée aux participants à la Conférence sur les Balkans qui a eu lieu à Bonn 25 Mai 1999

 

L'évêque réitère sa réprobation de tous les actes de violence commis tant du côté serbe que du côté albanais, il dénonce l'exode massif des populations civiles et condamne sévèrement la campagne militaire de l'Otan.

 

L'évêque Artemije est connu pour son engagement en faveur d'une solution pacifique et démocratique au Kosovo.

 

«[...] Les dégâts causés par les raids de l'Otan sont importants non seulement parmi la population serbe, mais aussi parmi les Albanais du Kosovo, les Tziganes, les Turcs et autre citoyens de Serbie et du Monténégro.

[...] Ceux qui se sont autoproclamés les «juges de l'univers», dans leur immense orgueil, sont troublés par le fait que la Serbie n'ait pas capitulé après les premiers jours des raids aériens... Ils ont l'intention de poursuivre leur campagne jusqu'au bout [...] Une détermination aussi intraitable laisse à penser que la guerre continuera tant que tous les Serbes et les Albanais n 'auront pas été tués jusqu'au dernier ou peut. être tant que les Balkans n’auront pas explosé dans un conflit généralisé.

[...] Qui pourra vivre suffisamment longtemps pour profiter de la «paix et de la démocratie» qui est en train de nous être apportée à la pointe de vos bombes derniers cris? Qui sera capable dans un environnement pollué par vos bombes [...] Avez-vous vraiment l'intention de voir s'achever le 20e siècle sur une telle note d'ironie et de cynisme? […] Vers quelle sorte de justice, de prospérité et de démocratie allons-nous?

[...] Il convient de faire un très nette différence entre les dirigeants politiques irresponsables qui sont à la tête de ces pays (Etats-Unis et Otan) et les populations qui sont indignées par l'horreur des crimes de leurs gouvernants. Nous savons que les populations dans ces pays sont manipulées et exposées à la propagande de leurs médias, tout comme c'est le cas chez nous. C'est pourquoi nous faisons toujours une claire distinction entre les politiciens de l'Otan et les peuples de l'Otan […]

La meilleure solution que nous puissions choisir en ces temps difficiles est de lutter contre le mal par la bonté.»

(*) La voix criant dans le désert.

 D'après Service orthodoxe de Presse Juin 1999

 

 

SUITE AUX FRAPPES DE L’OTAN,..

 

...les réactions des Eglises orthodoxes.

 

Les frappes aériennes de l'Otan ont suscité, dès le début (24 et 25 mars), de vives réactions dans le monde orthodoxe, réactions parfois nuancées en sens divers.

 

Le patriarche Alexis Il de Moscou parle d'agression perpétrée envers la Yougoslavie au mépris de toutes les normes internationales... «II s'agit d'un sacrilège et non de la paix... Je ne peux croire que les cœurs de nos frères et sœurs occidentaux se soient endurcis à ce point...» (A l'adresse des dirigeants yougoslaves}: «Seule une vie paisible et digne pour tous, y compris pour les Albanais du Kosovo permettra de maintenir l'unité du pays, l'ordre et l'entente nationale».

 

L'archevêque Christodoulos d'Athènes exprime sa «totale solidarité avec l'héroïque peuple serbe... Les dirigeants de l'Alliance sont animés d'une haine contre les orthodoxes dont ils ne supportent pas la résistance face à ceux qui veulent les soumettre!»

 

Le patriarche œcuménique Bartholomée de Constantinople implore un «cesser le feu immédiat au nom de Dieu qui aime les hommes, au nom de tout le genre humain et de la civilisation... Le nationalisme a été condamné comme une hérésie par l'Eglise orthodoxe en 1872... La renaissance actuelle de ce phénomène dans les Balkans va à l'encontre de l'orthodoxie»...

 

Le patriarche Pierre VII d'Alexandrie: «Cessons de suivre l'exemple de Caïn»... Arrêt immédiat des bombardements et reprise des négociations.

 

L'archevêque Chrysostome de Chypre exige l'arrêt des frappes et demande une collecte de fonds en faveur des Serbes dans toutes les églises de la partie grecque de l'île.

 

Le patriarche Teoctist de Bucarest: ...«Au nom du don sacré de la vie et de la paix, nous exigeons que toutes les parties belligérantes mettent un terme à cette guerre»...

 

N.B. Cet appel a été réitéré conjointement avec le pape Jean-Paul Il, lors de sa visite historique à Bucarest les 8 et 9 mai dernier.

 

Le saint synode de l'Eglise bulgare à Sofia lance un appel aux dirigeants de la Serbie et de l'Otan pour qu'ils recherchent une solution non violente au conflit. Il prie pour tous ceux qui souffrent, tant les Serbes que les Albanais. Il estime que la politique de Milosevic est une «insulte» à l'orthodoxie.

 

Vingt monastères du Mont-Athos demandent d'arrêter les raids aériens et de renouer les contacts diplomatiques...» Les Occidentaux, compte tenu de leur héritage chrétien, veulent, doivent et ont le droit de se considérer comme des gens civilisés qui voient la réalité non seulement d'un point de vue économique mais aussi spirituel»...

Fait exceptionnel: une délégation de moines du Mont Athos s'est rendue à Belgrade, le 2 mai pour demander un arrêt immédiat des hostilités et, sans prendre position politiquement, affirmer «les liens indissociables entre le Mont Athos et le peuple serbe».

 

Le métropolite Georges du Mont-Liban renvoie dos à dos les antagonistes : <<l'extrémisme du gouvernement serbe est égal à l'extrémisme des séparatistes albanais».

 

Les évêques orthodoxes d'Allemagne disent leur inquiétude face au déclenchement des opérations militaires dont les «retombées sont imprévisibles».

 

Le métropolite Ambroise de Finlande regrette que l'Eglise orthodoxe serbe ait tardé à prendre ses distances avec le régime de Belgrade et n'ait pas suffisamment contribué à prévenir le conflit au Kosovo. Ce n'est qu'à partir de 1995 que l'Eglise, sous l'impulsion du patriarche Pavle, a pris ses distances vis-à-vis du pouvoir, notamment dans le souci d'accroître sa propre indépendance.

 

Les évêques orthodoxes de France lancent un appel à la paix et au respect du droit à la liberté des uns comme des autres. Ils demandent aux autorités françaises d'accentuer leurs efforts en vue d'une solution négociée et d'intensifier l'aide humanitaire.

«...L'Eglise orthodoxe exclut, comme toujours, toute référence à une guerre de religions. Toutes les réactions constatées qui touchent au sentiment ethnique, ne peuvent justifier un conflit des religions dans la région.»

. Service orthodoxe de presse. Avril et Mai 1999.

 

... et les protestations catholiques

 

L'Eglise catholique dans son ensemble s'est prononcée très tôt pour une résolution du conflit par les voies du dialogue et de la non-violence.

Le pape, dans son discours de Pâques sur la place St. Pierre à Rome, l'a demandé solennellement. Pax Christi, la Communauté internationale San Egidio, la plupart des Conférences épiscopales (à l'exception toutefois de la Conférence épiscopale allemande} ont lancé de multiples appels pour demander l'arrêt immédiat des frappes de l'OTAN. En vain.

Au Kosovo, depuis 1998, les catholiques n'ont cessé de demander une intervention internationale urgente pour la paix dans la région.

La situation des catholiques y a toujours été périlleuse: s'ils revendiquent les Droits humains, les autorités serbes peuvent les accuser de terrorisme, s'ils dialoguent avec les Serbes, la majorité albanaise musulmane avec laquelle les rapports ont toujours été excellents, peut les taxer de collaboration.

 

LES CATHOLIQUES AU KOSOVO

 

(Avant le début des hostilités}

60.000 fidèles: 45.000 Albanais et 15.000 Croates.

Evêque : Mgr Skopi, 61 ans, albanais, homme de dialogue. Evêché à Pristina.

80 religieuses de différentes congrégations (albanaises pour la plupart}.

Un monastère de religieuses: Djakovica (actuellement occupé par la police serbe}.

20 paroisses, 37 prêtres albanais.

 

UN EVENEMENT HISTORIQUE

 

La première visite d'un pape dans un pays en majorité orthodoxe, depuis le grand schisme des chrétiens en 1054.

 

Trois journées intenses (du 7 au 9 mail, au cours desquelles se sont multipliés les signes d'ouverture de part et d'autres.

Au Palais patriarcal de Bucarest, Jean-Paul Il et le patriarche Teoctist ont notamment signé une déclaration commune sur l'urgence de la paix dans les Balkans. Ce texte, non prévu dans le programme officiel, a fait l'objet de longues négociations entre responsables du patriarcat de Roumanie et membres de la délégation vaticane, avant d'être salué comme un signe de rapprochement «paradoxal» entre catholiques et orthodoxes.

 

Voici le texte intégral de cette déclaration (Osservatore Romano, 10 -11 Mai 1999):

 

«Alors que nous sommes réunis dans la fraternité et dans la charité, qui prennent leur source dans le Christ ressuscité, «Chemin, vérité et vie» pour toute l'humanité, notre affectueuse pensée rejoint nos frères et sœurs de la République fédérale de Yougoslavie, accablés par tant d'épreuves et de souffrances.

Pères et serviteurs de nos communautés, unis à tous ceux qui ont pour mission d'annoncer au monde d'aujourd'hui «Celui qui nous a appelés à vivre dans la paix», unis spécialement aux pasteurs de nos Eglises en terre des Balkans, nous voulons:

 

* exprimer notre solidarité humaine et spirituelle envers tous ceux qui, chassés de leurs maisons, de leur terre, et séparé de leurs êtres chers, connaissent la cruelle réalité de l'exode, ainsi qu'envers les victimes de bombardements meurtriers et envers toutes les populations empêchées de vivre dans la sérénité et dans la paix;

 

* en appeler au nom de Dieu à tous ceux qui, d'une manière où d'une autre sont responsables de la tragédie actuelle afin qu'ils aient le courage de reprendre le dialogue et de trouver les conditions aptes à faire mûrir une paix juste et durable qui permette le retour des personnes déplacées dans leurs foyers, abrège les souffrances de tous ceux qui vivent en République fédérale de Yougoslavie, Serbes, Albanais et les personnes d'autres nationalités et pose les bases d'une convivialité nouvelle entre tous les peuples de la Fédération;

 

* encourager la communauté internationale et ses institutions à mettre en œuvre toutes les ressources du droit pour aider les parties en conflit à résoudre leurs différends selon les conventions en vigueur, notamment celles qui sont relatives au respect des droits fondamentaux de la personne et à la collaboration entre les Etats souverains;

 

* soutenir toutes les organisations humanitaires, en particulier celles d'inspiration chérifienne qui se dévouent pour soulager les souffrances du moment présent, en demandant instamment qu'aucune entrave ne soit mise à leur action par laquelle, sans distinction aucune de nationalité, de langue ou de religion, elles tentent de secourir tous ceux qui sont dans l'épreuve;

 

* appeler enfin les chrétiens de toutes Confessions à s'engager concrètement et à s'unir dans une prière unanime et incessante pour l'entente et la paix entre les peuples, confiant ces intentions à la Vierge très sainte afin qu'elle intercède auprès de son Fils, «Lui qui est notre paix»

 

Au nom de Dieu, père de tous les hommes, nous demandons instamment aux parties engagées dans le conflit de déposer définitivement les armes et nous exhortons vivement les parties en présence à poser des gestes prophétiques pour qu'un nouvel art de vie dans les Balkans, marqué par le respect de tous, par la fraternité et la convivialité soit possible sur cette terre bien-aimée. Ce sera, aux yeux du monde, un signe puissant qui montrera que, avec toute l'Europe, le territoire de la République fédérale de Yougoslavie peut devenir un lieu de paix, de liberté et de concorde pour tous ces habitants».

 

A Bucarest, le 8 mai 1999

JEAN.PAUL Il

Teoctist