Bulletin juin 1998

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ON PEUT PENSER TOUT CELA

MAIS ON NE PEUT PAS LE PUBLIER

 

Notre dernier éditorial intitulé «Une occasion manquée ? » n'est pas passé inaperçu. On pouvait en effet se poser la question suivante concernant le refus d'intégrer les prêtres mariés, ordonnés pendant la période communiste pour sauvegarder une présence sacerdotale en Tchécoslovaquie: ce refus était-illégitime alors qu'il s'agissait d'une question de justice élémentaire? Ne constituait-il pas, de plus, une erreur pastorale majeure?

Certains nous ont félicités avec enthousiasme. D'autres nous ont critiqués: on peut penser tout cela, on peut en parler entre amis, mais on ne peut pas le publier.

Et pourquoi pas? L'exemple des apôtres ne nous invite pas à nous taire. Pierre, le premier pape, marié de surcroît, pensait que Jésus était venu s'inscrire dans l'histoire

sainte du peuple d'Israël et que, si des étrangers au peuple élu voulaient le suivre, ils devaient d'abord devenir juifs. Paul, tout au contraire, pensaient qu'ils pouvaient suivre Jésus sans passer par Israël. Conflit évident et sur un point de grande importance. Que fit saint Paul? Il résista à saint Pierre, ouvertement. Et finalement l'emporta et s'en vanta 1 Vous ne le croyez pas? Lisez ce qu'il en dit lui-même dans l'Epitre aux Galates 2,11-14.

Lors de notre dernière assemblée générale, Janos Boor, que nous aidons depuis plus de trente ans, dans le cadre de la publication de la revue Merleg de langue hongroise, s'est interrogé sur la théologie qui inspirait actuellement, une attitude fort peu évangélique à une partie de la hiérarchie catholique de son pays. Fallait-il garder ces remarques en vase clos?

Cela ne nous fera pas oublier tout ce qu'il y a de bien dans l'Eglise de Hongrie et tout ce qu'il y a de bien, par ailleurs, dans l'Eglise de Pologne dont nous parle Stephan Wylezek. Sans doute suggère-t-il qu'une attitude monolithique de la part des évêques n'est peut-être pas appropriée quand il faut aborder, stimuler, inspirer une société pluraliste. Et que, si on peut à bon droit se réjouir de l'abondance des prêtres, on peut aussi souhaiter qu'ils se montrent inventifs au milieu de la «crise morale » par laquelle passe la société polonaise.

La vie de l'Eglise ne s'est jamais présentée comme un long fleuve tranquille. C'est une vie, en effet, avec ses changements et ses tensions entre le passé et l'avenir. N'en n'ayons pas peur!

 

 

 

LA POLOGNE D’AUJOURD’HUI

Les mutations récentes. Quel soutien apporter ?

Exposé de Stephan Wylezek* lors de l'A.G. d'Entraide d'Eglises.

 

 

Tout ce que nous vivons aujourd'hui, en Pologne, est strictement lié au passé récent c'est-à-dire au vécu de la société polonaise après 1945.

Ce vécu et les pathologies qu'il nous a laissés en héritage, nous les retrouvons tous les jours.

Nous ne sommes pas préparés à l'ampleur ni à la vitesse du changement.

 

Les grands changements

 

Nous vivons actuellement des changements dans les domaines politique, économique et culturel. Ces trois domaines étant évidemment étroitement liés.

 

1. Les changements politiques

 

La Pologne est actuellement libre et souveraine. Les élections, les partis politiques, le parlement, les institutions etc...  sont libres. Le système politique est démocratique.

La parole est libérée, ce qui nous vaut une pluralité d'opinions mais aussi des changements culturels.

Avec cette liberté commence une première division de la société polonaise: comment devons-nous évaluer le passé récent? En 1989, il Y avait chez nous plus de deux millions de membres inscrits au parti communiste. La majorité d'entre eux étaient des communistes «pratiquants» mais non «croyants». Il y a eu des victimes et donc aussi des bourreaux. Les blessures profondes subies pendant ces cinquante dernières années engendrent fatalement  beaucoup d'émotion quand il s'agit d'évaluer le passé. Le pardon et la réconciliation passent par le respect de la vérité. C'est une des tâches qui nous attend.

 

2. Les changements économiques

 

 L'économie de marché a pris la place de l'économie d'Etat, centralisée. L'économie polonaise était orientée vers la coopération avec l'Union Soviétique. Cette situation a changé en 1989. Le Comecom a cessé d'exister. Le problème de notre économie se résume en ces termes: le produit est là mais il n'y a pas de marché.

Avant 1989, les coûts de production, les prix, la distribution, tout était fictif et géré par l'Etat. Avant, il manquait de tout. Maintenant il y a un surplus de production que le marché interne ne peut absorber. D'où le chômage qui cause un traumatisme chez les gens. Les grandes entreprises d'Etat font faillite.

Un certain nombre de personnes sont riches (10% de la population) mais il y a de plus en plus de pauvres. Avant 1989, les riches c'étaient ceux qui étaient mouillés avec le régime au pouvoir. Aujourd'hui, c'est différent.

Actuellement, plus de 50% des moyens de production sont privés mais la trans­formation de l'économie coûte très cher à la nation.

 

3. Les changements culturels

 

Tout est possible mais les moyens sont limités. Depuis 1989, les frontières sont ouvertes. Chacun a un passeport à la maison. Il peut partir et rentrer quand il veut. Avec les frontières ouvertes, tout peut entrer en Pologne, les produits mais aussi les idées et les modes de vie.

Maintenant qu'on trouve tout dans les magasins, on a faim et soif des produits de consommation. Mais, si le marché est bien fourni, les moyens financiers sont limités. Le mode de vie léger, agréable et facile que présentent les médias, contraste avec la réalité de la vie quotidienne et provoque frustration et agressivité. Les viols, agressions et meurtres, même commis par des enfants, sont nombreux et inquiètent les citoyens. C'est un symptôme de la maladie de la société.

Malheureusement, quand on parle de la société occidentale, on parle des acquis sociaux, de la liberté, du bien-être mais on ne parle pas de l'honnêteté, de la compétence, de la responsabilité. Cette présentation n'est pas seulement naïve et primitive mais elle est aussi fausse.

La liberté: on oublie très souvent qu'elle est liée avec la responsabilité. C'est étrange, celui qui ose être exigeant, appeler le mal par son nom, parler de principes éthiques et pas seulement de plaisir, celui-là se fait mal voir, devient persona non grata. Il semble que nous soyons désarmés devant les possibilités que la liberté nous a apportées.

Les valeurs: les habitudes passées ne se sont pas envolées. Puisque l'Etat omniprésent prenait toutes les décisions pour les citoyens, la passivité est entrée dans les veines des Polonais. Des nostalgiques parlent de la sécurité et du «petit confort» de l'Etat communiste.

On a appris à vivre à côté ou contre l'Etat. Les difficultés actuelles sont attribuées à ceux qui gouvernent aujourd'hui et non à ceux qui ont gouverné pendant cinquante ans. On retrouve la notion d'ennemi, de bouc émissaire qui, en Pologne, a plusieurs noms: Allemands, Russes, francs maçons, Juifs, capital étranger, Union Européenne, mafia...Eglise. De là, il n'y a qu'un pas à franchir pour donner des recettes simplistes qui expliquent la réalité, en fait, très complexe.

 

L'Eglise face à ces changements ?

 

Ce qu'on peut en voir de l'extérieur:

 

L'Eglise est dans la société, pas à côté ni au-dessus. C'est une évidence.

Les structures administratives fonctionnent bien (depuis 1992, il ya 40 diocèses), les mouvements et associations comptent un million de membres.

L'Eglise compte 25.000 prêtres mais ils sont surchargés de travail. Le nombre des vocations ne diminue pas. On construit des églises (25 à Katowice).

On donne la catéchèse à l'école.

Les livres de spiritualité connaissent un grand succès (Merton, Grün, Nouwen, Vanier etc...)

La société a confiance en l'Eglise dans le domaine humanitaire: dans les paroisses on distribue des repas chauds. Aide à la Yougoslavie, à la Tchétchénie, au Rwanda etc...

Les médias catholiques sont bien présents dans la presse écrite, à la radio, à la télévision.

 

Le défi à relever

 

Nous sommes dans une période de transition de la société. Nous ne sommes pas préparés à l'ampleur ni à la vitesse du changement. La Pologne doit vivre en quelques années les changements que l'Occident a vécu en vingt ans. Chez nous, on voudrait avoir, être et vivre comme vous mais on voudrait tout cela tout de suite.

Entre la foi chrétienne et la civilisation de chaque époque, il n'y a jamais eu de concordat sans larmes.

Nous devons inventer beaucoup de choses. Inventer implique à la fois fidélité à une conviction profonde et tension vers un projet d'avenir qui n'exclut pas le passé mais le décante.

La crise polonaise, c'est une crise morale et l'avenir dépendra de l'éducation et de la culture.

 

Comment nous aider dans ces changements ?

 

Actuellement, l'Eglise, du point de vue doctrinal, est monolithique. Il faut nous donner les moyens de pouvoir analyser la vie de la société: des livres, des revues, des rencontres qui permettent d'échanger les expériences sur la façon de vivre en chrétien dans une société pluraliste.

Comment le journaliste chrétien, par exemple, doit-il remplir son rôle? Doit-il être agressif ou doit-il plutôt proclamer l'Evangile dans un esprit de dialogue et de réconciliation? Les opinions sont divisées à ce sujet.

Comment sortir les laïcs de leur passivité?

Il nous faudra au moins une génération pour surmonter les difficultés d'aujourd'hui. Il faut nous aider à regarder la société telle qu'elle est et à nous y situer en tant que chrétiens. On ne peut être un bon chrétien si on n'est pas un bon citoyen.

 

(*) Mgr Stephan Wylezek (Polonais) est directeur de l'Institut Polonais de Culture Chrétienne à Rome.

 

BULGARIE

 

Première béatification d'un membre de l'Eglise de Bulgarie.

 

Le pape Jean-Paul Il a présidé, le dimanche 15 mars, dans la basilique Saint-Pierre,

la cérémonie de béatification de Mgr Bossilkov, prêtre bulgare, évêque et martyr.

Né en 1900, en Bulgarie, il fit ses études à Roussé puis en Belgique et aux Pays-Bas (il parlait 13 langues). Il entra dans la congrégation des Passionnistes, fit son noviciat à Ere (Belgique) où il prononça ses vœux de religieux en 1920. Quatre ans plus tard, il retourna en Bulgarie et en 1947, il fut consacré évêque dans la cathédrale de Roussé.

En 1948, le régime communiste essaya de détacher de Rome l'Eglise catholique bulgare. On offrit à Mgr Bossilkov de devenir le chef d'une Eglise nationale comblée de privilèges. Il refusa énergiquement.

Il fut arrêté le 16 juillet 1952, emprisonné, torturé, soumis à des interrogatoires exténuants. Jusqu'au bout il resta fidèle et serein. Il fut fusillé la nuit du 11 novembre 1952. Il était accusé (comme le furent beaucoup de prêtres catholiques) de subversion et d'espionnage pour le Vatican... Les autorités attendirent 20 ans avant de donner l'annonce officielle de sa mort.

 

Au cours de l'homélie qu'il a prononcée, Jean-Paul Il a dit:

 

«Lorsque l'hostilité du régime communiste se fit plus décisive et plus menaçante, le bienheureux Bossilkov voulut demeurer près de son peuple tout en sachant que cela mettait sa vie en péril... Au cours de cette période de dure persécution, de nombreuses personnes se sont tournées vers lui et ont puisé dans l'exemple de son courage la force de rester fidèles à l'Evangile jusqu’au bout»...

 

HONGRIE

 

Quel langage l'Eglise doit.elle parler aujourd'hui?

Exposé de Janos Boor(1) lors de l'A.G. d'Entraide d'Eglises.

 

Pour nous tous qui avons à cœur l'évangélisation, c' est une question primordiale.

 

Première proposition: faire connaître et accepter les directives de Vatican II.

La théologie a subi avant, pendant et après le Concile Vatican Il une orientation anthropologique, personnaliste, trinitaire et pastorale et cette nouvelle orientation est encore en marche. Balthasar, Congar, Lubac, Rahner, Varillon et leurs élèves y ont contribué en premier lieu. Leur intuition peut être traduite dans la langue de l'homme d'aujourd'hui, avec plus ou moins de succès.

 

La revue Merleg (2) (en français: Bilan), dont je suis rédacteur depuis trente-trois ans, se propose, avec le soutien d'«Entraide d'Eglises", de transmettre ces idées en Hongrie. Pour votre aide j'aimerais ici exprimer toute ma gratitude. Sans vous, ce travail serait impossible. Aucune revue philosophique ou théologique ne peut subsister sans subvention, même dans les pays francophones, encore moins dans la langue d'un petit pays comme la Hongrie.

 

L'Eglise locale de Hongrie est de moins en moins prête à soutenir la Presse et les Œuvres Caritatives, elle se tourne davantage vers la pastorale et l'entretien des écoles par ailleurs subventionnées par l'Etat. Il n'y a pas non plus d'autres institutions locales qui pourrait nous aider suffisamment. La majorité du clergé est âgée, les prêtres ont étudié la théologie avant le Concile. Pour une pastorale actuelle, il est nécessaire qu'ils aient la possibilité de se former et de s'informer sur la nouvelle théologie.

 

A titre d'exemple, je voudrais vous évoquer deux discussions actuelles dans la presse hongroise. L'une sur l'évolution: nombreux sont ceux qui défendent la thèse fondamentaliste du créationnisme et refusent l'évolution. On peut penser que c'est un réaction malheureuse à la position évolutionniste marxiste (Igen, Isolakultura, Maygar Tudomany).

 

L'autre sujet de discussion porte sur la déclaration de Jésus: "Celui qui ne croira pas en moi, sera condamné" (Mc 16,16). On la prend mot à mot, oubliant que c'est un appel et non une affirmation (Je me réfère à la déclaration de la Commission Internationale Théologique sur l'interprétation de l'Ecriture). Ces informations ne sont diffusées que dans Merleg et parviennent ainsi aux prêtres comme aux laies intéressés.

 

Il y a en Hongrie, selon le sociologue de la religion Miklos Tomka une espèce de résistance immunologique au Concile en même temps que le développement d'une pression conservatrice.

Nous savons ici à l'Ouest que la théologie doit poursuivre son renouveau comme par exemple: le rôle des grandes religions dans le salut ; la correction des fautes d'interprétation et de traduction bibliques. En Hongrie, ce serait déjà un grand progrès si la langue théologique renouvelait son contenu et son expression dans l'esprit conciliaire.

 

Je crois que vous avez déjà compris que pour moi les chances de l'évangélisation seraient accrues si les connaissances et les reconnaissances du Concile, d'ailleurs «exigées" par Jean-Paul II étaient davantage diffusées.

 

Mais à mon avis le problème principal de notre Eglise aujourd'hui est ailleurs.

 

Deuxième proposition: mettre en pratique ce que nous proclamons.

 

L'enseignement de l'Eglise est de plus en plus attrayant et convaincant mais en même temps un gouffre s'ouvre de plus en plus entre l'enseignement et la vie personnelle quotidienne, la pratique et les gestes, ce qui mine l'authenticité du message et empêche le succès de l'évangélisation. C'est nous qui sommes les obstacles à l'évangélisation. Nous connaissons la loi du Christ mais nous ne l'appliquons pas. C'est un péché d'omission que l'on nous pardonne encore assez facilement. Un prêtre qui rompt ses vœux de célibat peut compter sur la compréhension, s'il est lui-même compréhensif envers ses frères mais il cause un scandale s'il proclame comme un pharisien des principes moraux rigoristes.

 

En, Hongrie, aujourd'hui encore, des évêques et prélats collaborateurs du régime communiste n'ont pas demandé pardon au peuple de Dieu et sont en grande partie restés en place. Il y en a qui ont fait emprisonner leurs frères prêtres et n'ont pas jusqu'à ce jour reconnu leur fautes bien que la confession des péchés est une partie essentielle de la vie chrétienne.

 

Ce que je trouve encore plus destructif, c'est quand la structure, la pratique constante de notre Eglise est en contradiction avec son enseignement. Je cite quelques exemples douloureux. Plusieurs documents officiels de l'Eglise ont formulé des directives concernant les mass media: le peuple de Dieu a droit à l'information et les médias ont le devoir de l'informer. Pourtant, jusqu'à un certain point à l'Ouest aussi, mais en Hongrie sûrement, on trouve une information plus abondante et plus précise dans les journaux laïcs que dans la presse religieuse.

 

Un autre exemple: Jésus est venu apporter la Bonne Nouvelle aux pauvres, aux marginaux, aux malades. En Hongrie, malgré un travail caritatif certain, le soin des malades, l'accompagnement des mourants dans les hospices, la pastorale des tziganes restent secondaire, bien que la société attende cela de l'Eglise avant l'enseignement dans les écoles. De plus la société ne considère pas l'Eglise compétente dans les questions concernant la famille et la politique bien qu'elle tienne à y jouer un rôle.

 

La protection de la vie se limite à des interdictions, mais l'Eglise n'offre que peu ou pas d'aides concrètes dans des situations de conflit. Voyez l'affaire des Centres de conseils des Eglises en Allemagne, en partie condamnés par Rome, décision approuvée par les dirigeants de l'Eglise de Hongrie.

 

Le luxe du nouveau palais du Secrétariat de la Conférence des Evêques à Budapest offre aussi un contraste avec les institutions de la base. Nous demandons la subsidiarité à l'Etat laïc et nous ne l'appliquons pas dans l'Eglise. Jésus était pauvre, il prêchait, guérissait et demandait que l'on n'appelle personne Rabbi, que seul était père, notre Père des Cieux. Cet enseignement nous attire. Et nous sommes remplis d'horreur et de tristesse quand nous voyons la pompe, la course aux honneurs et aux titres qui caractérisent la vie de l'Eglise à l'exception de quelques communautés.

 

Alors renouvelons notre théologie, exprimons notre repentir, convertissons-nous, changeons notre style de vie, pratiquons ce que nous proclamons et suivons les gestes de notre Maître qui a conquis tant d'hommes.

Ce serait à mon avis le renouvellement du langage théologique, nécessaire aujourd'hui.

 

(1 )Janos Boor: rédacteur en chef de la revue Merleg et professeur de philosophie à l'Université de Munich.

(2)La revue trimestrielle Merleg, éditée en langue hongroise, soutenue par Entraide d'Eglises depuis 1966, informe les chrétiens, prêtres et laïcs des travaux d'auteurs occidentaux et centre-européens, dans l'esprit de Vatican Il.

 

 

LA FAMILLE EN EUROPE DE L’EST

 

La famille en Europe de l'Est, délabrée, fragile, précieuse ?

Comme chez nous.

Pierre Delooz

 

 

Du temps des communistes, on disait en Hongrie qu'il y avait un moyen de voter contre eux, c'était de ne plus avoir d'enfants. et, de fait, en 1985 par exemple, avec 1,82 enfants par femme en âge d'avoir des enfants, la population hongroise ne se renouvelait plus. Mais il faudrait ajouter pour être honnête que, à la même date, avec 1,51 enfants par femme, la Belgique n'était pas mieux lotie. Aujourd'hui, derniers chiffres connus de 1996, la Hongrie compte 1 ,46 enfants par femme et la Belgique 1,59. Communistes au pouvoir ou pas, le nombre moyen d'enfants ne cesse de décliner. Il ne cesse d'ailleurs de décliner partout en Europe.

 

 

 

 

Nombre d'enfants par femme

 

1990

1996

Allemagne de l'Ouest

1,45

1,39

Allemagne de l'Est

1,50

0,93

Belgique

1,62

1,59

France

1,78

1,72

Suède

2,13

1,64

Italie

1,33

1,22

Bulgarie

1,81

1,24

Hongrie

1,87

1,46

Pologne

2,04

1,60

Roumanie

1,83

1,30

République tchèque

1,89

1,18

Slovaquie

2,09

1,47

Lituanie

2,00

1,43

 

 

Pourquoi les Européens ont-ils ou n'ont-ils pas d'enfants? Ce n'est en tout cas pas pour des raisons univoques d'ordre politique, religieux ou économique. On dira peut-être pour tenter de masquer notre ignorance que c'est pour des raisons d'ordre socioculturel mais comme tout est finalement d'ordre socioculturel, nous n'apprendrions rien de plus.

 

Nous savons que les Européens de l'Ouest choisissent d'avoir peu d'enfants en usant largement de la contraception et assez rarement de l'avortement. Ainsi, dans un pays comme l'Italie où les femmes ne donnent plus naissance qu'à 1,22 enfants en moyenne, on compte 24,1 avortements légaux pour cent naissances. En Bulgarie, par contre, pour un nombre de naissance analogue (1,24), on compte 134,9 avortements pour cent naissances et 212,5 en Roumanie pour 1,3 naissances en moyenne par femme.

 

La chute du communisme n'y a pas changé grand-chose sauf en Pologne où l'avortement était assez largement pratiqué, avec une moyenne à l'occidentale de quelque vingt avortements pour cent naissances du temps des communistes qui est tombée à presque rien, 0,1, lorsque le nouveau régime politique a interdit l'avortement sauf dans un nombre de cas très limité.

 

Une autre manière, indirecte, de réduire le nombre de naissances est, pour les couples en âge de procréer, de ne pas se marier ou de retarder l'âge du mariage, l'expérience montrant que les couples non mariés ont généralement moins d'enfants que les autres. C'est bien ce qui se passe en Europe, tant à l'Est qu'à l'Ouest où le nombre de mariages a tendance à baisser. La chute du communisme à l'Est s'est accompagnée plutôt d'une baisse que d'une hausse du nombre de mariages.

Pour des raisons assez semblables, la croissance du nombre de divorces tend à réduire le nombre des naissances mais, dans ce cas, l'Europe de l'Est est généralement moins atteinte que l'Europe de l'Ouest. A part la République tchèque et la Hongrie dont le taux de divortialité (nombre de divorces pour cent mariages) atteint les chiffres de l'Ouest, plus de 30, les autres pays connaissent pour le moment moins de divorces (14,5 en Pologne qui remonte néanmoins vers les chiffres du temps du communisme, de l'ordre de 15).

 

Partout en Europe semble s'installer un modèle de famille réduite et fragile: très peu d'enfants, risque élevé de désunion. Faut-il en conclure que la famille est désormais considérée comme sans importance? Certainement pas. L'enquête européenne sur les valeurs a fait apparaître au contraire que partout en Europe, la famille était ce à quoi les gens accordaient le plus d'importance, la valeur la plus grande. Dès lors, faut-il conclure que la famille peut être à la fois fragile, voir délabrée, et précieuse? Oui.

 

Sources bibliographiques - Les données démographiques utilisées ici ont été publiées par la revue française Population 5/1997. Sur les résultats de l'enquête européenne sur les valeurs: voir l'ouvrage collectif The Individualizing Society, Tilburg, Tilburg University Press,

1994 p. 205.

 

 

L'Europe de la poignée de mains

 

Une initiative intéressante de la Fondation Stanislas Kotska(*) (Liège)

 

La FS.K. (Fondation Stanislas Kotska) a pris, en 1994, le relais d'une initiative privée entreprise en 1991 pour soulager les victimes du conflit qui brûlait la terre de l'Ex- Yougoslavie. De 1993 à 1996, une trentaine de jeunes Belges s'attelèrent à la reconstruction du village croate de Gruda : 28 toits pour les familles les plus démunies, une coopérative agricole équipée de douze machines et surtout un tissu de relations humaines qui demeure comme un baume sur les plaies du village de Gruda et comme un signe très pragmatique d'unité européenne pour ceux qui participèrent au chantier.

 

C'est dans ce terreau que germa un plan plus vaste développé aujourd'hui sous le thème «Europe de la poignée de mains". L'objectif est de mettre en situation de partage et de service, des jeunes, de milieu social et de culture différents afin qu'à un passé cloisonné, voire agressif succède un futur généreux, respectueux de l'autre.

 

Si le projet a sa source dans l'ouest de l'Europe et si les cibles sont localisées dans l'est de l'Europe, la complémentarité de la source et des cibles est celle des deux poumons de cette même Europe, appelée à se réaliser dans un même esprit.

 

L'objectif est d'aider aujourd'hui des jeunes à se former pour qu'ils puissent construire une Europe plus fraternelle. Pour cela, il faudra développer les échanges culturels entre les Hautes Ecoles et les Universités de nos différents pays. Il faudra également procurer l'assistance aux pays de l'Est-Européen en mettant à l'avant-plan les valeurs humaines, les relations personnelles.

 

En pratique, le programme offre à des étudiants de pays de l'Europe de l'Est la possibilité d'une formation d'ingénieur industriel à l'Institut Gramme à Liège.

 

Les candidats doivent avoir, outre l'aptitude intellectuelle indispensable, la motivation de respecter les objectifs humains et sociaux de la F.S.K dont l'esprit s'inspire essentiellement de l'Evangile. Ils acceptent la séparation de leur famille pendant cinq années d'études et s'engagent à réintégrer leur pays après leur formation pour y témoigner l'esprit qui a prévalu à leur accueil en Belgique.

 

Sept étudiants furent, à ce jour, boursiers de la F.SK: quatre Roumains, deux Tchèques et un Polonais.

 

On peut rêver à l'apport que constituerait pour la construction de l'Europe sociale et humaine, la décision de chacune des universités et des écoles supérieures d'Europe occidentale d'accueillir un ou plusieurs jeunes gens de l'Europe de l'Est pour y faire leurs études.

 

Pourquoi ne pas garder l'espoir que des stratèges européens se laissent séduire par cette manière complémentaire de faire aussi l'Europe?

 

L'Europe de la poignée de mains n'est pas faite d'avance. Elle est à réaliser comme un défi par ceux qui ont le courage de l'assurer avec la discipline et l'énergie qu'il requiert. Ce n'est pas une sinécure, en effet, de créer des liens là où il y avait des barrières, de jeter des ponts là où il y avait le vide. Ce programme appelle de vrais leaders ! Mais la race des leaders n'est pas éteinte!

 

(*) Stanislas Kotska est né en Pologne, en 1550. Parti à Vienne pour y poursuivre des études classiques, il y découvre sa destinée dans l'appel d'un autre Maître de vie. Son précepteur ne pourra le faire changer d'avis: un matin, à l'âge de 17 ans, disant adieu à son patrimoine et jusqu'aux vêtements qu'il porte habituellement, il s'habille d'une toile de sac et, le bâton à la main, il quitte Vienne à la manière d'un jeune paysan pauvre. A pied, il traverse l'Allemagne et rejoint Rome où il est admis au noviciat des pères jésuites. Canonisé par le pape Benoit XIII en 1726, il est fêté le 13 novembre. La fondation qui porte son nom voit en lui l'exemple d'un idéal vécu avec obstination, d'un projet de vie réalisé courageusement dans une dimension transnationale.

 

Merci au Père Griffé s.j. pour tous ces renseignements. Puisse la Fondation Stanislas Kotska se développer largement!

 

Il nous a semblé intéressant de réunir les boursiers d'Entraide d'Eglises afin qu'ils puissent échanger leurs expériences:

expériences vécues ici, en tant qu'étudiants en Europe occidentale, mais aussi expériences vécues dans leur pays à peine libéré du carcan communiste.

 

La première rencontre a eu lieu, le 23 avril, à l'Institut Lumen Vitae à Bruxelles. De l'avis de chacun, il serait utile d'organiser trois rencontres par an dont la première, au début de l'année universitaire. Au cours des deux heures de discussions, les jeunes se sont rendu compte qu'ils connaissent très mal les réalités pratiques vécues dans les pays des uns et des autres. «Comment? un jeans coûte l'équivalent d'un mois de salaire, en Roumanie?» Barbara qui vient de Pologne n'en revient pas. Ces éléments doivent être pris en compte pour éviter de «planer» dans les discussions.

 

Les aspects positifs relevés par les étudiants

 

L'intérêt des études est fort apprécié par tous: l'intensité et là qualité de l'enseignement, la valeur des professeurs, les contacts avec les étudiants d'autres cultures (même si cela ne va pas de soi !), permettent de voir les choses autrement et sont un stimulant pour la réflexion.

 

Les difficultés rencontrées

 

Avant tout, la langue. Même si la connaissance du français est convenable, le langage employé pendant les cours est tout autre. Les travaux écrits, à rendre régulièrement, demandent une énergie énorme à l'étudiant.

Le décalage de mentalité entre «ici et là-bas» peut, pour certains, poser des problèmes au retour. Nous devons donc être attentifs à ce que les étudiants restent en contact permanent avec leur pays. Mais comment faire? Pour certains, le retour du mois de juin soulève déjà des questions financières. «Je souhaite reprendre le plus de livres possible ainsi que d'autres choses qui me sont données et qui me seront utiles chez nous. Mais comment payer le transport? Je retourne avec l'Europabus et sans tous ces bagages, le voyage pour la Roumanie me coûte déjà un mois de salaire»!

 

Le manque de contact avec des familles belges. Les étudiants aimeraient connaître davantage la vie de leur pays d'accueil, sortir du ghetto où ils sont confinés par leurs études et leur manque de moyens financiers. Ils aimeraient aussi avoir l'occasion de témoigner des réalités de chez eux car les clichés sont nombreux. Mais y a-t-il un certain intérêt de la part des Belges?

 

Les problèmes des pays en voie de développement semblent motiver beaucoup plus les Belges que les problèmes rencontrés en Europe de l'Est. «Lors d'une célébration dans une paroisse de Woluwe, le prêtre a fait la collecte pour un prêtre congolais qui a reçu de quoi acheter une jeep. Une collecte effectuée pour des gens nécessiteux de Roumanie, n'a rien donné. Pourquoi cette différence entre les gens dans le besoin? A l'ambassade de Belgique à Bucarest, le manque d'accueil fait mal. Aucune considération ne nous est accordée. Mais si on est riche, cela change tout».

 

Pour Entraide d'Eglises, que conclure de cette rencontre?

Si nous désirons, comme nous le proclamons souvent, créer des liens entre l'Est et l'Ouest, aider à la connaissance mutuelle, faire tomber les préjugés, nous devrons davantage saisir l'occasion unique qui nous est offerte d'avoir chez nous des jeunes de ces pays, pleins d'intelligence et de bonne volonté.

 

Nous devrons également susciter des rencontres entre eux, rencontres qui deviendront peut-être spontanées, ce qui pourrait leur permettre de créer des liens d'amitié fort utiles, maintenant et dans leur future vie professionnelle.