Bulletin septembre 1997 

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Pendant quarante ans, des efforts ont été accomplis - grâce à vous, amis d'Entraide d'Eglises, soyez-en remerciés - mais il reste tant à faire! Revenus de leurs illusions, les Peuples de l'Est ont découvert ce que nous connaissons: l'extrême difficulté de vivre dans un régime démocratique qui n'assure jamais du même coup -l'expérience le montre -liberté et justice. Ils ont découvert les contradictions d'un enrichissement propulsé par une économie de marché, ils ont été déstabilisés par le vide spirituel. On comprend la nostalgie de certains pour une assistance d'Etat qui fournissait au moins un emploi, quoi qu'il arrive et la pitance

Les Eglises elles-mêmes participent à ce désarroi, trop souvent dépassées par l'évolution d'une société qui s'est faite sans elles, heurtées par certains échos d'Eglises venues d'Occident, menacées par les sectes, guettées enfin par des intégrismes crispés sur un passé imaginaire. Elles portent aussi les séquelles de la persécution, parfois très douloureuse, qui apparaissent au niveau d'un laïcat peu conscientisé, mais aussi de certains membres d'un clergé et d'un épiscopat, hier objets de la vindicte du pouvoir et aujourd'hui parfois vieillis, épuisés, déconnectés de tout ce qui bouge autour d'eux.

Mais ces constats critiques ne suffisent pas. Les Eglises d'Occident n'ont pas de leçons à donner: elles ont plutôt à entendre et à répondre, face à un intense besoin de reconnaissance et de compréhension, de dialogue et de partage. De ce côté, les Eglises de l'Est restent en manque, comme nous-mêmes sommes en manque de leurs richesses propres.

 

 

Il Y a 40 ans, naissait l'Entraide d'Eglise.

Françoise Le Cocq

 

La fin de la deuxième guerre mondiale avait suscité de sombres bouleversements dans le centre et l'est de l'Europe.

Des rectifications de frontières avaient provoqué l'expulsion massive de populations, qui rejoignaient en Allemagne, dans des camps surpeuplés, la condition des réfugiés qui avaient fui l'avance soviétique.

Des prêtres accompagnaient ces populations désemparées.

 

En Flandre, dès 1947, le Père Werenfried van Straeten voulut répondre à cette misère en créant une organisation dénommée « Oostpriesterbulp ». Il engageait ainsi la responsabilité du Père Abbé de son abbaye de Tongerlo.

En Wallonie aussi une personne laïque, Madeleine Berbin, avait pris à cœur la détresse de ces expulsés et réfugiés.

Alertés, les évêques francophones avaient alors assumé la responsabilité d'un «Secours aux prêtres expulsés de l'Est», par l'entremise de leurs délégués diocésains.

Bien que fondamentalement distinctes de par ces responsabilités engagées, les deux œuvres collaboraient, il l'époque.

 

En 1956, la situation politique, économique, sociale et religieuse qui avait suscité ces initiatives avait notablement évolué.

Des évêques francophones souhaitèrent alors marquer davantage leur propre engagement en suscitant une nouvelle association, qui remplacerait le «Secours», et il laquelle ils confieraient un nouveau mandat. Ils demandèrent il Françoise Le Cocq, qui avait travaillé pour le « Secours aux prêtres », d'en assumer la charge. C'est ainsi, qu'en janvier 1957 naissait «l’Entraide d'Eglise».

 

L' Oostpriesterbulp, pour sa part, allait ultérieurement, dans les pays francophones, prendre le nom d'Aide à l'Eglise en détresse, et élargir son action au monde entier.

Voici pour la naissance de notre association. Mais laissons à présent la parole il Françoise Le Cocq qui est la mieux à même de parler des trente premières années de l’Entraide d'Eglise puisqu'elle l'a portée pendant toute cette période.

 

 «Le nouveau mandat que souhaitaient alors nous confier nos évêques de Wallonie était assez vague pour laisser place à la créativité. Il s'agissait de susciter dans nos diocèses une attention plus fraternelle à l'égard de l'Eglise universelle et de soutenir les Eglises en difficulté.

Dans les camps de Berlin et d'Allemagne occidentale, nous était apparu le visage d'une Eglise «en difficulté » qui essayait de survivre, à l'Est, dans les pays sous l'emprise des régimes communistes.

Dans les camps, nous avions rencontré de nouveaux errants qui, pour certains, avaient pris tous les risques pour fuir afin de soustraire leurs enfants à l'éducation matérialiste. Ces réfugiés furent nos premiers informateurs sur la situation réelle des Eglises confrontées au régime stalinien. A tout jamais l'Entraide d'Eglise resterait marquée par ce souci d'être à l'écoute, de se laisser enseigner par ceux-là qu'elle souhaitait épauler.

 

Mais quel soutien apporter qui puisse répondre aux vrais besoins tout en préservant la sécurité des destinataires?

 

Les premiers pas de l'Entraide, dès 1957, furent hésitants. Dans quelle perspective considérer cette persécution de l'ère contemporaine? Quelle forme d'aide apporter, qui puisse correspondre aux vraies nécessités sans mettre en cause la sécurité des partenaires ?

Quelques convictions fondèrent assez vite l'orientation et l'action : la persécution, au-delà du mal, était aussi une interpellation. Il nous faudrait essayer de capter ce message.

Par ailleurs, il parut évident qu'il fallait prioritairement investir dans les personnes et non dans les structures matérielles pour soutenir l’information et la formation des chrétiens les plus engagés. Face à l'entreprise d'asphyxie systématique et de déstructuration des Eglises, nous refuserions à leur égard toute arrogance et tout paternalisme.

Nous affirmerions notre foi dans les moyens pauvres. Sur ces bases, il fallait essayer de construire une action solidaire, discrète et adéquate.

 

Nos propres communautés seraient-elles à même de comprendre et d'épauler une aide si délicate et si peu spectaculaire ?

 

Pourrions-nous compter sur la compréhension et l'engagement de nos propres communautés ? Celle qu'on appelait alors « l'Eglise du silence» (qui allait se révéler éloquente dès que nous prêterions l'oreille!) était très mal connue. Chez nous, trop de simplismes, trop d'échos misérabilistes nourrissaient une certaine propagande, soucieuse d'aiguiser une commisération paternaliste...et prodigue. N'y avait-il pas une forme de prostitution de ces Eglises?

 

Se laisser enseigner par ceux qu'on souhaite aider

 

Par ailleurs, au-delà du rideau de fer, les tactiques de désintégration étaient complexes, à la fois identiques et fort diversifiées. La persécution jouait adroitement des divisions qu'elle nourrissait, des séquelles de l'histoire tourmentée de ces peuples et de ces Eglises. Elle suscitait la résistance ouverte ou clandestine, le courage des responsables religieux ou, au contraire, leur soumission, voire leur collaboration.

Tout cela, que nous découvrions peu à peu, il fallait le faire savoir chez nous pour servir la vérité, pour susciter un engagement plus éclairé, plus fraternel. C'est ainsi que la première action d'Entraide d'Eglise fut la mise sur pied d'une exposition illustrant la réalité de la persécution mais aussi la vie de ces Eglises opprimées. Faire entendre la voix de tous ceux qui s'engageaient à vivre dans la fidélité, cette « interpellation » qui bousculait leur vie quotidienne.

Grâce à la collaboration de nombreux bénévoles, cette exposition parcourut nos diocèses pendant plusieurs années, prémices à l'effort d'information qui se perpétuerait tout au long de ces quarante ans : les journées diocésaines organisées chaque année, les conférences, les nombreux articles dans les revues et les journaux, deux livres publiés lors du Printemps de Prague de 1968 et sa liquidation brutale par l'invasion soviétique (tous ces écrits publiés anonymement pour ne pas compromettre nos informateurs et nos contacts).

Enfin un travail de documentaliste à partir de sources publiques, spécialisées ou même confidentielles, réunit durant 33 ans un fond documentaire de' tout premier plan dont bénéficie aujourd'hui l'Abbaye de Chevetogne, spécialisée dans la rencontre avec les pays de l'Est.

 

«Envoyez-nous des livres, des revues d'information et d'étude».

 

A Cracovie, un jour que nous demandions à celui qui était alors le Cardinal Wojtyla (l'actuel Jean-Paul Il) : « Quelle aide apporter ?», la réponse fut immédiate: « Envoyez-nous des livres, des revues d'information et d'étude». C'est pourquoi, tout un service permanent d'expédition se mit en place. Le rideau de fer était moins étanche que nous ne l'avions pensé.

Moyennant certaines précautions et certaines contraintes, des envois pouvaient se faire vers la Pologne, la Hongrie, la Yougoslavie, et même la Tchécoslovaquie, plus fermée cependant. D'autres envois empruntaient des chemins... disons, originaux mais efficaces. Des tonnes de livres et de revues spécifiquement religieux ou non, furent ainsi acheminées vers ces pays.

Mais, peu à peu, les partenaires de l'Est purent commencer à publier leurs propres éditions. L'Entraide d'Eglise apporta alors un soutien financier à la publication de livres ou de revues de théologie, de catéchèse, de culture religieuse, publiés sur place, notamment les éditions de Merleg en langue hongroise ou Symbolon en Yougoslavie.

 

De toute cette action menée patiemment, il nous est parfois donné de mesurer les fruits aujourd'hui.

 

Citons seulement deux exemples. Alors que paraît en France un ouvrage sur l'évolution actuelle de l'Eglise en Pologne, nous notons avec plaisir que les noms des principaux acteurs de l'ouverture et du renouveau de l'Eglise polonaise sont, pour la plupart, ceux dont les bibliothèques ont bénéficié de nos envois.

En Croatie, à Zagreb, le renouveau de la Faculté théologique, la formation de laïcs à l'Institut catéchétique, le maintien des contacts interreligieux malgré la guerre, la publication de magnifiques manuels scolaires où la culture interreligieuse trouve sa place, sont l’œuvre de l'équipe de Josip Baricevic et de Gabrijela Sabic que soutient depuis longtemps l'Entraide d'Eglises.

Certes, il Y a eu des échecs également. Nous pensons à la situation douloureuse de ces prêtres en Tchécoslovaquie arrachés au service pastoral, contraints à des travaux lourds et parfois insalubres, plongés « au cœur des masses», mais sans préparation aucune, blessés dans leur conception de l'apostolat sacerdotal. Vers ces milieux, nous avons essayé de laisser filtrer l'écho de la spiritualité de Charles de Foucauld. Mais nous ne sommes pas sûrs qu'elle ait pu rencontrer leur sensibilité. Dès la libération, ces prêtres ont été réinvestis dans la pastorale traditionnelle.

 

Pas évident pour un boursier des pays de l'Est d'être confronté au monde occidental!

 

Le temps vint de financer les études d'étudiants laïcs en Yougoslavie, à l'Institut catéchétique ou à la Faculté de théologie de Zagreb. Il fut é gaiement possible d'accueillir des étudiants de l'Est dans nos instituts supérieurs ou nos universités occidentales. A l'Institut Lumen Vitae, à Bruxelles, prêtres et laïcs venus de tous les coins du monde se découvraient dans une vie communautaire toute imprégnée du renouveau conciliaire. A Louvain puis à Louvain-la-Neuve, à Rome ou à Lyon, nos boursiers découvraient ce monde occidental.

 

Affirmer notre foi dans les moyens pauvres

 

Cette rencontre n'allait pas toujours sans problèmes. Le choix des candidats -le plus souvent délégués par leurs évêques - n'était pas toujours judicieux. Certains étaient mal préparés pour les études envisagées, d'autres, psychologiquement trop fragiles pour faire face à des remises en question fondamentales ou pour affronter notre monde « perverti ». Nous entretenions avec eux des liens permanents voire fraternels. Nous étions aussi le mur sur lequel pouvait rebondir leurs questions, leurs contestations ou inquiétudes. L'expérience nous a appris qu'un séjour de trois ans était le plus fructueux pour arriver à construire une synthèse entre le milieu d'origine et la pensée occidentale. Car c'est pour le service de leur Eglise que ces étudiants avaient été envoyés.

 

Que sont devenus les boursiers d'autrefois?

 

Ils ont aujourd'hui des fonctions variées: évêque, professeurs de théologie, de philosophie, de pastorale dans leur séminaire, attachés à la formation des séminaristes ou responsables diocésains de la jeunesse, responsable de la Fondation Jean-Paul Il (Rome) attachée à l'aide à la Pologne, curés de paroisse aussi, avec un style de pastorale qui intrigue parfois leur milieu. Il en est dont nous avons perdu la trace. Mais beaucoup sont restés de vrais amis que nous avons parfois le plaisir de revoir lors de leur passage à Bruxelles.

En plus des bourses d'études, des aides financières favorisaient aussi, en Occident ou à l'Est, la participation à des cours intensifs de langue, des voyages d'étude, des rencontres et des congrès. Longtemps aussi, l'Entraide soutint financièrement des séminaires exsangues, en Yougoslavie.

En Tchécoslovaquie, des prêtres ordonnés clandestinement ou des séminaristes clandestins reçurent un appui financier afin de pouvoir consacrer plus de temps à leur formation ou à un service pastoral discret (et risqué!). Des intentions de messes permettaient à des prêtres de survivre ou d'approfondir leur formation. Et tant d'autres formes d'aide, on ne saurait tout dire!

 

On peut difficilement se rendre compte de la situation d'un pays, sans se rendre sur place.

 

Nous voulions être à l'écoute. Outre les rencontres chez nous, il était donc important aussi d'aller vers ces pays pour mieux nous rendre compte du contexte de vie, pour y rencontrer les opposants au régime, exclus de toute possibilité de voyage à l'étranger. Ce qui aujourd'hui est chose courante, était bien délicat à l'époque. Les anecdotes fourmillent à ce sujet. A Budapest, par exemple, dans une famille catholique, un fils prêtre est emprisonné. Sa mère, qui lui rend visite, lui apporte des raisins dont il pourra extraire le jus qu'il consacrera dans sa cellule. Comment parler à cette famille du renouveau liturgique communautaire? « Ne nous parlez pas de collectif, on en a jusque là ! »  Les mots n'ont pas toujours le même sens à l'Est et à l'Ouest. De tels contacts nourrissent l'expérience.

 

Vatican Il, pas pour tout le monde?

 

Pour l'Entraide, comme pour toute l'Eglise, le concile Vatican Il a constitué un tremplin et un ressourcement précieux. Par grâce, nous avons pu vivre de près ce climat extraordinaire qui régnait à Rome, à l'époque.

 

«L'Eglise du silence» se révélait éloquente dès qu'on lui prêtait l'oreille

 

Dans l'aura conciliaire elle-même, nous avons pu rencontrer des évêques jusqu'alors inatteignables. Un évêque bulgare nous décrivit l'atmosphère confinée dans laquelle il devait survivre, sans aucun contact avec le peuple. Il souhaitait commencer à traduire la bible et nous en a demandé un exemplaire. Un autre évêque, tchèque flanqué jusque dans son logement romain du secrétaire-espion imposé par l'Office des Cultes (organe d'ingérence du pouvoir) parvint à nous rencontrer subrepticement, à nous confier ses soucis à nous suggérer des pistes d'entraide.

Depuis le Concile, notre souci majeur fut d'en partager les richesses avec les Eglises à l'Est. Mais le pouvoir communiste était à l'affût et s'employait à court-circuiter la contagion de ce renouveau conciliaire.

Certains pays restaient très isolés, tels la Roumanie, les Pays Baltes, l'Albanie. Ce fut l'un de nos regrets permanents car il s'agissait des pays les plus en difficulté.

 

Nos communautés chrétiennes ont-elles suffisamment soutenu ces Eglises pendant ces décades de persécution ?

 

Se sont-elles souciées de partager toutes les richesses spirituelles, tout l'élan du Concile? Récemment, l'évêque de Troyes. Mgr Daucourt, évoquant sur les ondes sa prochaine participation au rassemblement œcuménique de Graz, exprimait à la fois sa joie et son appréhension face à sa rencontre avec les chrétiens venus de l'Est: «II nous faudrait leur demander pardon pour notre silence à l'époque!»

 

Aujourd'hui demeure un immense besoin de reconnaissance, de dialogue et de partage.

 

La persécution s'est éteinte mais, privées de respiration pendant tant d'années, les Eglises de l'Est ont un immense besoin de reconnaissance, de compréhension, de dialogue et de partage. Elles restent «en manque», comme nous-mêmes sommes en manque de leurs richesses propres.

Aujourd'hui, dans un tout autre contexte, tout est à faire...pour les quarante ans à venir. C'est la responsabilité de toute notre Eglise, de tout le peuple de Dieu, évêques, clergé et fidèles aussi bien.

Nous voudrions terminer en remerciant du fond du cœur les amis de l'Entraide sans lesquels rien n'aurait pu être fait. Quarante années durant, pas un instant nous n'avons douté que le Seigneur ne fut à l'œuvre. L'avenir lui appartient.

 

(*) Les sous-titres et les divisions en paragraphes sont de la rédaction.