Bulletin juin 1995

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Le bonheur des uns...

 

L'homme est ainsi fait qu'il a besoin de références, il a besoin de personnes qu'il peut admirer, de saints qu'il peut prier ou imiter, et plus une période est troublée, plus son besoin de références est grand et plus ses références sont cautionnées par une autorité morale, plus son besoin de sécurité est satisfait.

 

Mais il y a des références qui ne font pas l'unanimité, il y a des canonisations qui laissent indifférent ou peuvent même alimenter les discordes. Tel est peut-être le risque que prend le pape Jean-Paul II en introduisant solennellement dans le paradis des saints tchèques et moraves, le prêtre Jan Sarkander canonisé à Olomouc le 21 mai.

 

Si tout le monde en Belgique se réjouit de la canonisation du Père Damien, l'apôtre des lépreux qui donna sa vie pour les plus malheureux de ses frères, en République tchèque par contre, il n'en va pas de même à l'égard de Jan Sarkander et l'initiative du pape en faveur d'un apôtre de la Contre-réforme qui, au 17e siècle lutta contre les descendants protestants de Jan Hus, ne fera sans doute pas progresser l'œcuménisme.

 

Dans ce numéro de juin, nous essaierons de mieux comprendre la situation actuelle de l'Eglise en République tchèque en vous présentant trois documents récents: une interview du Cardinal Vlk, archevêque de Prague, un article paru le 13 mars dernier dans le journal "Le Soir", et une courte biographie de Jan Sarkander.

 

Après avoir lu l'article du « Soir » que nous avons discuté à Prague pour nous assurer de son exactitude, vous vous direz peut-être: « Faut-il continuer à aider l'Eglise catholique tchèque?» Nous vous répondrons: « Il faut aider de toutes nos forces ceux (et ils sont nombreux) qui y œuvrent inlassablement pour que s'installent l'ouverture et le dialogue à l'intérieur de l'Eglise et entre l'Eglise et la société. Nous nous réjouissons de savoir que l'Institut de la Communication, fondé à Prague par le Cardinal Vlk, et soutenu par Entraide d'Eglises, est de ceux-là.

 

UNE CANONISATION A L’EST

Pierre Delooz

 

Le 21 mai 1995, le Pape s'est rendu en République tchèque, plus précisément à Olomouc en Moravie, pour y canoniser Jan Sarkander, prêtre séculier, mort en 1620 dans des circonstances dramatiques, et considéré comme un martyr par les catholiques.

 

Il était né en Silésie polonaise, à Skoczów, mais arriva très jeune en Moravie où il fit ses études et se maria avec une jeune protestante qui, malheureusement, mourut bientôt. Il se destina alors à la prêtrise et devint curé de paroisse. Jusqu'ici rien ne paraissait le distinguer des bons prêtres de son temps, mais son temps était particulièrement troublé. Nous sommes, en effet, au début de la guerre de Trente ans, cette guerre entre princes protestants et Habsbourg d'Autriche catholiques qui ensanglanta l'Europe centrale de 1618 à 1648.

 

En 1618, en Bohême et en Moravie, les princes, protestants pour la plupart, se sont révoltés contre l'empereur d'Autriche. Curé catholique d'une paroisse en majorité protestante, Holesov, Jan Sarkander est mal pris, comme on dit. Il se réfugie quelque temps en Pologne, puis revient. C'est le moment où la cavalerie polonaise, catholique, faut-il le rappeler, pour aider l'empereur, dévaste toute la région. Quand les cosaques au service de la Pologne, s'approchent de sa paroisse, le futur saint va à leur rencontre à la tête d'une procession eucharistique, parvenant ainsi à les arrêter et à sauver ses fidèles du pillage. Mais, du même coup, il devient suspect d'être leur allié et d'avoir lui-même provoqué leur intervention. Il est donc arrêté comme traître à sa patrie et mis en prison à Olomouc.

 

S'ajoute à cela le fait qu'il a été le confesseur d'un prince catholique et qu'on le soupçonne d'avoir su, à ce titre, ce qui se préparait. Il a beau affirmer qu'il n'était au courant de rien et que, même s'il avait su quelque chose, il ne le dirait pas, il est mis à la torture, procédé malheureusement courant à cette époque, dans les deux camps, Il n'y survivra pas et mourra en prison, un mois après, le 17 mars 1620. Traître pour les uns, martyr pour les autres.

 

Ajoutons que peu après, le 8 novembre 1620, les protestants furent défaits militairement à la bataille de la Montagne blanche et que les Habsbourg resteront au pouvoir en Bohême et en Moravie jusqu'en 1918.

 

Nous avons suivi, pour cette courte biographie, les indications de Bohumil Zlamal, vice-recteur de l'Université d'Olomouc, publiées à Rome, dans la Bibliotheca Sanctorum, vol XI, 654 - 659. C'est une source catholique qui s'efforce manifestement de faire preuve d'objectivité. Cela vaut la peine de le signaler, parce qu'on aurait pu espérer que, après plus de trois siècles, la sérénité serait revenue au sujet de Jan Sarkander.  Il n'en est rien, hélas!

 

En République tchèque, actuellement encore, les protestants du XVIIe siècle sont restés, pour beaucoup, des héros du patriotisme tchèque et morave, victimes d'agressions catholiques étrangères, et Jan Sarkander reste marqué de ce rejet.

 

Il est en cela dans la situation de presque tous les martyrs, victimes de conflits à la fois politiques et religieux, témoins d'une ambiguïté inéluctable tant que la violence obscurcit la loi d'amour que le Christ nous a donnée et que le pardon réciproque se fait indéfiniment attendre.

 

Le transfert de propriété de la cathédrale irrite la population.

L'Eglise Tchèque, surpuissante mais isolée.

François MONJARDIN

 

Prague, Correspondance particulière.

(Le Soir, lundi 13 mars 1995)

 

« Pendant 650 ans, la cathédrale a été bâtie par les rois tchèques avec les deniers du peuple tchèque. Ce n'est pas pour qu'elle finisse dans les mains du Vatican! »

 

L'écrivain Lenka Porchazkova ne décolère pas, et le moins que l'on puisse dire est que la décision de la Cour de justice de Prague l, en décembre dernier, de restituer à l'Eglise catholique, à sa demande, l'ensemble des édifices religieux situés à l'intérieur du Château de Prague (soit la cathédrale Saint-Guy, la basilique Saint-Georges, la chapelle Sainte-Anne, l’église de Tous les saints et 7 maisons) a mis le feu aux poudres.

 

La classe politique et de nombreuses personnalités se sont divisées sur la question; le Président Havel a, quant à lui, établi un subtil distinguo entre «propriétaire physique et propriétaire psychologique, ce dernier étant la nation tchèque, au même titre que par exemple, le Théâtre national» - dont la devise, « Narod sobe » (« la Nation à soi-même »), témoigne qu'il a été construit grâce à des quêtes populaires.

 

Mais surtout la population a réagi avec une vigueur insoupçonnée: une pétition a recueilli douze mille signatures - dont celles de 107 députés - en quelques jours. Des groupes de pression se sont constitués, estimant que la cathédrale, commencée sous Charles IV et achevée au début du XXe siècle (et dont l'historien Zdenck Mahler affirme qu'elle n'a jamais appartenu à l'Eglise), est le Panthéon de la Nation tchèque. Sous la pression populaire (75% des praguois se sont déclarés opposés à cette «restitution»), la présidence de la République a finalement fait appel de la décision judiciaire le 9 février.

 

Cet épisode est caractéristique du tour très conflictuel que prend la relation entre l'Eglise catholique tchèque et la population. En cinq ans, en effet, l'énorme capital de confiance dont disposait l'Eglise au sortir de quarante années d'opposition s'est volatilisé, et si, en 1989, le père Vaclav Maly, cofondateur de la Charte 77, enflammait les foules aux côtés de Havel et de Dubcek, aujourd'hui, d'après les propres chiffres de l'Eglise, à peine plus de 4% de la population fréquentent le culte ...

 

C’est donc à un pays qui se dit en majorité agnostique ou athée (un tiers seulement du pays se réclame de valeurs catholiques) que le Pape Jean-Paul Il va rendre visite les 20 et 21 mai prochain pour la canonisation, à Olomouc, en Moravie, de Jan Sarkander, martyr de la ré évangélisation du pays au XVIIe siècle, et que les protestants considèrent comme un personnage plus que contestable.

 

Perte d'autorité morale

 

Au-delà de cette crise de la fréquentation des églises, il apparaît que l'Eglise a perdu beaucoup de son autorité morale. Non seulement elle n'a pas su s'ériger en rempart moral contre le libéralisme effréné de la classe politique et le culte de l'argent qui contamine la société, mais elle s'est au contraire engluée avec une rare maladresse dans le dossier des restitutions des bien religieux confisqués par les communistes. En effet, pour légitimes qu'elles soient, ces demandes de restitutions, portant sur des milliers de bâtiments et d'immenses terres (dont le dernier épisode est la restitution par la Galerie Nationale aux Augustiniens de Prague de 19 tableaux, dont deux Rubens), ont réveillé les vieux démons de l'histoire.

 

C'est que, pour la grande majorité des Tchèques, l'Eglise catholique reste indissolublement liée aux heures sombres de leur passé: l'exécution du réformateur religieux - et héros national-Jeans Hus, brûlé vif en 1415 à Constance, pour hérésie, et les guerres hussites qui ont ensanglanté le pays pendant un siècle; l'écrasement des armées tchèques en 1620 lors de la bataille de la Montagne Blanche et la répression politique et religieuse qui a suivi, menée par les Jésuites; la séculaire domination de la monarchie habsbourgeoise.

 

Ce lourd passé historique pèse sur l'Eglise tchèque et lui donne l'allure d'un parent pauvre à côté des Eglises polonaise ou slovaque. Aux yeux de la population, l'Eglise est ainsi apparue comme une hiérarchie conservatrice et nostalgique de son ancienne puissance. Le double discours de ses élites n'arrange rien, comme lorsque le néo-cardinal Vlk déclare que « l'Eglise doit être pauvre et non attachée aux biens... »

 

Mais le malaise de l'Eglise tchèque a une autre source interne: l'ex-Eglise «souterraine» tchécoslovaque, persécutée par le régime, comptait dans ces rangs une soixantaine de prêtres ordonnés alors qu'ils étaient mariés, et qui, pour cette raison, ont été écartés de toute fonction sacerdotale par le Vatican après 1989. Ces prêtres dont beaucoup sortaient des geôles communistes sont devenus la mauvaise conscience du clergé tchèque; car celui-ci confronté à un manque de vocations, a réintégré les anciens prêtres collaborateurs du régime, voire indicateurs de police, auparavant regroupés sous l'égide de «Pacem in Terris», mouvement inféodé au pouvoir communiste.

 

Dans un clergé dont la moyenne d'âge est de 69 ans et au sein duquel des tendances fondamentalistes se font jour, cette double décision n'en finit pas de faire des vagues, même si le sujet est officiellement tabou, du côté de ces anciens prêtres collaborateurs, des rumeurs font état de la survivance d'une Eglise du silence.

 

Soucieux de pacification avant la venue du Pape, les dignitaires catholiques ont cherché à calmer le jeu (non sans maladresse: pour l'évêque Lobkowitz, la cathédrale reste propriété de tous les citoyens). Le cardinal Vlk a ainsi déclaré que «La cathédrale est un lieu sacré pour toute notre Nation. Je ne la considère pas comme notre propriété exclusive (...) Je ne sépare pas la Nation de l'Eglise." Apparemment la Nation ne partage pas ce point de vue...

 

Extraits d'une conversation avec

le Cardinal VLK, Archevêque de Prague.

 

Le cardinal Miroslav Vlk, Président du Conseil Episcopal Européen, esquisse, dans une Interview donnée à l'hebdomadaire de Cracovie, Tygodnik Powszechny, les problèmes d'Eglise et de société dans les pays postcommunistes.

Il parle des résultats et des erreurs des Eglises durant la période communiste, Il parle de la «parcelle de vérité contenue dans les programmes communistes» et des expériences des Eglises à l'Est, ces cinq dernières années.

 

Peut-on parler d'une expérience commune des Eglises en Europe de l'Est?

 

La situation a été différente selon les pays. Il y a une différence par exemple entre le cas de la Pologne où l'Eglise catholique est l'Eglise nationale du peuple et le cas de la Hongrie ou de la République tchèque où les catholiques sont une minorité. Mais les expériences finalement ont été analogues: les Eglises ont du se retirer de la vie publique et se limiter à des activités purement spirituelles et religieuses.

 

Aujourd'hui, nous sentons qu'il existe un besoin d'engagement des Eglises dans la vie publique. Ceci ne signifie nullement que nous intervenions dans la vie politique mais plutôt dans les problèmes quotidiens de la vie en société.

 

C'est donc un caprice de l'Histoire: avant, nous devions nous tourner vers l'intérieur de nous-mêmes, maintenant, nous devons nous ouvrir vers l'extérieur. Notre foi s'est affermie grâce à cette vie intérieure développée surtout en petits groupes. L'Eglise a été persécutée, certains l'ont quittée mais ceux qui sont restés ont pu affermir leur foi.

 

A présent, le temps de l'ouverture est venu. Par les contacts que nous avons avec les évêques d'Occident, nous les entendons souvent dire qu'ils sont trop tournés vers l'extérieur, qu'ils s'engagent trop dans les questions de société, qu'ils ressentent le besoin de plus d'intériorité, de reconstruction d'une vie intérieure.

 

A l'époque du communisme s'est opérée, d'une certaine façon, une scission dans l'Eglise. Il faut le dire clairement. Les communistes ont voulu diviser l'Eglise, l'atomiser mais nous ressentions tous le besoin (plus fort encore, après le concile) de contribuer à la construction commune d'un peuple de Dieu, ce qui signifie l'union des clercs et des laïcs sans tenir compte du fait que l'Eglise ait peu ou beaucoup de prêtres. La raison de l'engagement des laïcs dans l'Eglise n'est aucunement le manque de prêtres mais le principe que l'Eglise doit être une représentation de l'unité. Il n'est pas admissible que les laïcs soient mis de côté alors que la gestion de l'Eglise reste aux mains des prêtres et religieux. Car il a été dit lors du Concile:« Vous êtes tous le peuple de Dieu». Pourtant les communistes ont, avec beaucoup de persévérance, souligné la différence entre laïcs et clercs afin de nous séparer profondément et de cette manière, détruire l'Eglise.

 

Pourrait-on dire que la période communiste a été l'occasion d'une leçon pour l'Eglise? Peut-on parler dans ce contexte d'erreurs de l'Eglise ?

 

Nous avons peu parlé de ces thèmes lors de la dernière rencontre de la Conférence épiscopale en octobre dernier à Varsovie. Néanmoins, nous avons reconnu que la tendance à conclure des compromis avec l'Etat communiste n'a pas été une bonne chose. On ne doit pas sauver les Eglises à un tel prix. Certains ont voulu, de cette façon, garder une possibilité de négociation et il est difficile de les condamner pour cette raison.

 

Certaines personnes parlent du caractère attrayant du marxisme face à la faiblesse de l'Eglise durant la période d'après-guerre. Les communistes auraient-lis eu la tâche facile?

 

Il est exact qu'en Bohême, l'Eglise catholique, déjà après la première guerre mondiale, s'est refermée de façon excessive sur elle-même. Ceci s'explique par le fait que, sous la monarchie austro-hongroise, elle a été trop liée à la Maison des Habsbourg. Les évêques étaient sous l'influence des classes dirigeantes et ils étaient souvent eux-mêmes d'origine aristocratique.

 

Après la première guerre mondiale, lorsque s'est établie la première république tchèque qui a rejeté la domination des Habsbourg, certains n'ont pas oublié les liens qui unissaient cette maison à l'Eglise. Celle-ci, insuffisamment ouverte à la société, n'a pas répondu aux attentes qui découlent de sa nature propre.

Les marxistes ont profité de cet état des choses après la deuxième guerre mondiale. Ils ont dominé la sphère politique et dans un même mouvement, ils nous ont rejetés dans les sacristies, en faisant de la foi une affaire privée du citoyen.

 

Nous avions déjà commis une erreur semblable au 18e siècle, peut-être même avant: l'Eglise s'était retirée de la vie publique et cela, au nom de l'idée de progrès. C'était une erreur, toute foi doit s'incarner. Le Christ s'est fait chair. C'est Lui qui a réalisé l'incarnation et l'Eglise doit faire de même. Elle doit s'adapter au défi du temps. Elle doit répondre aux exigences actuelles des hommes, elle doit s'incarner dans tous les domaines de la vie.

 

Quelles furent les expériences des Eglises, ces cinq dernières années?

 

Nous savions, en République tchèque, que la séparation des clercs et des laïcs avait déjà existé avant les communistes et que ceux-ci n'ont fait que l'approfondir. Nous sentions que c'était un lourd héritage à porter car les laïcs ne représentaient dans l'Eglise que des éléments passifs, attendant que l'évêque ou le prêtre dise quelque chose, qu'il indique le chemin à suivre. On en est arrivé ainsi à décourager l'esprit d'initiative.

 

Une telle évolution s'observe encore aujourd'hui; quarante années d'endoctrinement laissent des traces durables. Nous voudrions construire le peuple de Dieu, alors que nous sentons que les laïcs restent toujours passifs. Par ailleurs, comme l'ont déjà fait remarquer les évêques polonais, les prêtres ne sont pas prêts à aborder la coopération avec les laïcs parce qu'ils ont été habitués à tout autre chose, ces quarante dernières années. Il faut tout à coup changer ce comportement stéréotypé. Certes la tâche sera exceptionnellement difficile. Cela signifie que nous devons, avant tout, préparer tant les laïcs que les prêtres. C'est le premier aspect existentiel de cette situation.

 

Le deuxième aspect concerne le dialogue: nous ne sommes pas encore capables de dialoguer entre nous. Mais que signifient les mots «unité», «peuple de Dieu», sans dialogue? Cela n'a pas de sens.

 

Il ne s'agit pas de démocratiser l'Eglise (ce n'est pas possible car l'Eglise a une structure hiérarchique), mais nous devons maintenant opérer une adaptation au temps présent. Nous devons donc lire «les signes du temps». Le mot «signe du temps» est important. Nous devons penser que le temps dans lequel nous vivons est un signe pour nous.

 

Malgré les différences de niveau matériel, est-il possible à votre avis de créer une unité entre l'Eglise de l'Est et de l'Ouest?

 

Je pense que oui. Après la chute du communisme, l'Ouest nous a beaucoup aidés, même financièrement, mais nous ne voudrions pas que cette collaboration se limite au domaine financier. L'Ouest peut nous transmettre l'expérience de sa confrontation avec la société de consommation, avec la démocratie, avec la liberté. Nous, de notre côté, nous pourrions partager avec l'Ouest notre expérience du communisme.

 

Mais il existe aussi un autre type d'expériences: ce sont les mouvements religieux qui se sont développés en Occident durant ces dernières décennies. Je fais allusion au mouvement charismatique, aux Focolari, à Comunion e Liberazione et beaucoup d'autres. Tous ces mouvements sont nés dans le «méchant Occident sécularisé».

Il y a quand même quelque chose de bon chez eux! Ces mouvements à l'Ouest sont nés de la société de consommation. On sait aujourd'hui que ce chemin ne mène pas au bonheur.

 

Qu'en est-II actuellement du problème des prêtres qui, pendant la période communiste, n'ont pu exercer leur fonction sacerdotale et ont dû prendre un autre travail?

 

C'est une question complexe. Nous devons, dans cette matière, distinguer plusieurs types de situations.

 

Il ya d'abord les prêtres qui, ayant été ordonnés normalement, ont perdu, par la suite, l'autorisation étatique d'exercer leur ministère. Moi-même, par exemple, j'ai dû travailler longtemps comme simple ouvrier.

 

Mais il y a eu, d'autre part, une Eglise qu'on appelle «clandestine». Alors que la pratique religieuse, messe, sacrements, étaient interdite (et sans elle l'Eglise ne peut vivre !) nous exercions notre ministère en secret. Il s'établit ainsi des communautés vivantes, des petits groupes de prière ou d'étude, des groupes familiaux, des groupes de jeunes. Les gens ont créé une Eglise souterraine.

 

Une partie de ces groupes ont voulu créer des structures parallèles et ont ordonné clandestinement des prêtres et des évêques. Le point de départ était la crainte que l'Eglise ne fût anéantie. Nous voyons aujourd'hui que cette crainte n'était pas pleinement fondée.

 

Certains donc, ont développé des structures parallèles, notamment le prêtre Davidek. Il ordonna même des prêtres mariés, ceci par le biais de l'Eglise gréco-catholique. Mais juridiquement ce problème n'a pas encore été réglé. On ne mettait rien sur papier, tout se faisait oralement. C'est la raison pour laquelle il est si difficile actuellement d'apprécier la validité de ces ordinations.

 

Nous projetons d'insérer ces hommes mariés et ordonnés, dans l'Eglise gréco-catholique. En Slovaquie, à Banska Bystrica, on a déjà agi de cette façon. En République tchèque, nous attendons la formation d'un Vicariat autonome de l'Eglise gréco-catholique car nous ne pouvons pas envoyer ces prêtres dans l'est du pays; ils ne sont pas adaptés à la mentalité de là-bas.

 

D'autre part, ici, à l'ouest vivent quelque dix-mille gréco-catholiques qui sont adaptés à notre situation et qui pourraient «utiliser» ces prêtres. Les autres prêtres qui ne sont pas mariés, seront intégrés dans l'Eglise catholique latine.

 

Il y eut aussi des évêques ordonnés alors qu'ils étaient mariés. Il y eut même quelques ordinations de femmes. Là, c'était un peu exagéré ! Mais la raison de tout cela c'était avant tout la peur.

 

Courrier de Lettonie

Natalia BOLSHAKOVA

Présidente de la fondation Alexander Men’

 

Riga, 15 Avril 1995.

De Riga, capitale de la Lettonie, nous parvient cette lettre détaillant les activités de nos amis orthodoxes de la Fondation Alexander Men', Fondation soutenue par Entraide d'Eglises en raison de son but œcuménique dans un pays où s'accentuent les haines nationalistes et religieuses.

Alexander Men' est ce prêtre-théologien orthodoxe russe sauvagement assassiné, non loin de chez lui dans la banlieue de Moscou, le 9 septembre 1990. Les raisons de ce meurtre restent mystérieuses: Intolérance raciale (II était d'origine Juive), intolérance religieuse (Il n'hésitait pas à remettre en question l'Eglise orthodoxe), Jalousie (par son rayonnement spirituel, Il était en train d'occuper la place laissée vide par la mort de Sakharov)?

Depuis lors, ses amis s'emploient avec énergie à continuer son œuvre et à diffuser sa pensée le plus largement possible.

 

C'est en décembre 1990, deux mois après la mort du Père Alexandre, que nous avons créé, avec ses amis, « la Fondation Père Alexander Men'», une organisation de laïcs orthodoxes désireux de poursuivre, malgré des moyens bien limités, l'œuvre apostolique du Père.

 

Notre but essentiel est l'union des chrétiens et leur évangélisation. Evangélisation de chrétiens baptisés mais qui, en raison de la politique athée de l'U.R.S.S., n'ont pas été élevés dans la foi.  Actuellement, nous publions des œuvres du Père Men’, une revue religieuse pour les enfants et l’almanach russe Christianos. Ces publications et d'autres que nous avons en projets, nous en avions souvent discuté avec le Père Men'. La veille de sa mort, le 8 septembre 1990, je l'ai rencontré à Moscou et nous avons décidé d'éditer l'Almanach russe, à Riga, car à cette époque il était impossible d'éditer de telles œuvres à Moscou.

 

Quelques jours après sa mort, quatre agents de la milice de Moscou et de Riga sont venus perquisitionner chez moi. Ils ont pris des lettres du Père Men' et des manuscrits de ses œuvres. Malgré cela, dès le mois de décembre 1990, nous avons édité le premier recueil du Père, sous le titre « La mort qui a vaincu la mort ».

 

Nous organisons aussi des soirées de conférences consacrées à l'héritage spirituel du Père Men', où nous invitons des prêtres, des laïcs, des théologiens, des philosophes venant de Russie, d'Ukraine, de Pologne, de France. Des gens de différentes confessions assistent à ces conférences et participent aux discussions: des orthodoxes, des catholiques, des luthériens, des musulmans, des adeptes d'autres religions orientales ou des athées qui cherchent le sens de la vie.

 

Un véritable esprit d'amour fraternel règne au cours de ces rencontres où se retrouvent Russes, Polonais, Arméniens, Juifs, Ukrainiens. Riga est une ville internationale mais, ces derniers temps, des conflits nationaux ou religieux surgissent fréquemment. La prochaine grande conférence aura lieu en septembre prochain.

 

Pour le moment, en Lettonie comme dans d'autres pays de l'ancienne U.R.S.S., la situation économique est compliquée, déséquilibrée, vraiment très difficile. En Lettonie, cette situation est encore plus difficile pour les gens d'autres nationalités: les chasser, les humilier, les appauvrir, telle est la politique du gouvernement à leur égard. Il n'y a que les Lettons qui peuvent faire des études et recevoir une aide sociale, ou travailler dans les entreprises d'Etat.

 

Tout cela fait naitre la jalousie et la haine. Des gens qui se prétendent chrétiens (des catholiques ou des luthériens) prononcent des discours au parlement, à la radio, à la télé, et proposent de chasser du pays les « non-Lettons ». Face à cette situation, il faut parler de la Vérité du Seigneur et vivre selon ses commandements et non pas d'après les lois des païens!

 

Nous aimerions attirer votre attention sur le fait que l'Occident aide activement la Russie et l'Eglise orthodoxe de Russie mais, en Lettonie, la population souffre énormément sans recevoir d'aide et parfois elle désespère. L'Eglise orthodoxe ici est très passive. On n'édite rien, on ne répond pas au besoin spirituel des gens. La haine s'accroit.

 

Nous essayons de toutes nos forces d'unir les gens: nous allons dans les écoles, nous partons dans de petites villes pour y donner des conférences. La majorité de nos livres, nous les offrons gratuitement dans les écoles, les prisons, les paroisses de diverses confessions. Nous organisons des émissions à la radio, parfois à la télévision...tout cela gratuitement. Nous apportons de Russie de la littérature spirituelle pour la population russe.

Mais nous sommes extrêmement pauvres en moyens et sans moyens que peut-on faire? Le prix des salles de conférences est devenu exorbitant. Mon appartement est transformé en entrepôt pour les livres!

 

Parlons concrètement de nos projets d'éditions et du besoin d'aide qui en résulte.

 

La revue Christianos : elle est consacrée aux problèmes des chrétiens du 20e siècle. Questions sur la foi pour l'homme qui cherche Dieu, questions sur l'union des chrétiens, éclairage sur l'Eglise catholique, les saints, la richesse de la tradition occidentale, sur les martyrs de l'époque contemporaine, textes inédits de prêtres, religieux, évêques persécutés sous le régime communiste, textes inédits du Père Men' sur la crise de l'Eglise orthodoxe, sur le racisme...etc. Nous avons rassemblé énormément de documents. Jusqu'à présent, nous avons sorti un numéro par an (1993,1994,1995). Nous pourrions en sortir deux à condition de trouver 90.000Fb par édition.


 

Le «Chemin de Croix», prières et méditations du Patriarche Bartholomée lues par le Pape Jean-Paul II, le vendredi Saint, à Rome, en Avril 1994.(édition illustrée).

Nous espérons que ce texte, tout à fait ignoré en Lettonie comme en Russie, aidera les catholiques et les orthodoxes à mieux se comprendre. La Fondation « Russia Christiana» (Milan) nous en a commandé 1500 exemplaires. Nous aimerions encore en publier 5.000. Coût: 90.000FB

 

«Alexandre Men', Rencontre». Album de 150 pages, 108 photos, sur lequel nous avons travaillé pendant deux ans pour « Camera ready ». Les textes sont du Père Men' lui-même. Ce sont ses réflexions sur Jésus-Christ, sur le christianisme, sur l'Eglise, l'amour, la mort, réflexions sur lui-même également, sur ses origines juives... Le texte est en quatre langues: russe, anglais, français, italien. Nous espérons que ce livre sera apprécié en Russie et en Occident. Le recteur italien du collège catholique de Moscou estime qu'il est aussi intéressant pour les Russes que pour les Italiens. La moniale qui a fait la traduction française estime que ces textes permettront au lecteur français de mieux sentir et de comprendre la spiritualité orientale.

Beaucoup de photos ont été prêtées par le chef de chœur de l'église du Père Men' qui a été auprès de lui pendant de nombreuses années. Le meilleur photographe de Lettonie a également pris part à la réalisation de cet album. Pour l'édition de 2.000 exemplaires, nous aurions besoin de 465.000 FB.

 

«Mystère, Verbe et Image», livre du Père Men' sur la liturgie de l'Eglise orientale. C'est le premier des trois volumes d'une œuvre intitulée « La vie en Eglise ». Ce livre a déjà été publié mais le Père Alexander aurait aimé y voir des photos, des dessins byzantins, des icônes en couleur de douze fêtes. Nous préparons ces illustrations. L'archimandrite Zénon, iconographe connu (Fresque dans l'église de Chevetogne, livret «De l'icône et de l'Eglise», publié en 1994) peint actuellement pour nous des icônes des fêtes. Cela devrait être un très bel ouvrage qui puisse introduire le lecteur dans l'atmosphère mystique de la liturgie et l'aider à mieux comprendre le mystère de l'Eglise. Pour éditer 2.000 exemplaires, nous devrons trouver 120.000 FB.

 

Toutes ces publications sont prêtes à être éditées très rapidement, dès que nous en aurons les moyens financiers. Quatre personnes travaillent actuellement à temps plein pour la Fondation, ainsi que des spécialistes, par contrat de quelques mois et des bénévoles. Depuis quelques jours, nous possédons un ordinateur et une imprimante!

 

Voici donc un petit résumé de nos activités. Nous remercions le Seigneur, nous remercions votre organisation et tous vos bienfaiteurs pour l'aide généreuse. Nous prions pour vous. Dans l'amour de Jésus-Christ.

 

Nouvelles brèves

Sources: CIP : Centre d'Information de Presse (catholique)

SOP: Service orthodoxe de Presse

 

ALBANIE

 

Les franciscains rétablissent leur province

 

La province des franciscains d'Albanie a été reconstituée après plus de 50 ans de disparition. Le nouveau supérieur provincial en est le Père italien Flavio Cavallini, son assistant étant le Père Giurashaj, un Albanais du Monténégro.

 

En 1990, après des décennies de persécutions, seuls dix franciscains âgés vivaient encore en Albanie. Depuis, les religieux albanais ont reçu le soutien de confrères venus de Croatie, de Bosnie, d'Italie, de Pologne.

 

En 1993, douze jeunes Albanais sont entrés dans l'Ordre franciscain. Actuellement, 25 autres se préparent à le faire. Les franciscains sont présents depuis des siècles en Albanie, où ils sont actifs dans les paroisses, l'éducation et la culture.

CIP 22/3/95

 

ROUMANIE

 

Le pape demande aux évêques « d'unir » toute l'Eglise gréco-catholique.

 

Unir toute l'Eglise gréco-catholique roumaine et lui donner une identité canonique et liturgique renforcée, ce sont les deux missions que le pape a assignées aux sept évêques de cette Eglise qu'il a reçus à Rome le 24 mars...

 

Le pape a également insisté auprès de ses hôtes pour qu'ils s'engagent dans le domaine œcuménique pour construire la pleine unité entre les chrétiens.

 

A ce propos, le pape a appris avec une vraie joie la nouvelle des rencontres et rapports de travail établis entre l'Eglise gréco-catholique et l'Eglise orthodoxe de Roumanie. « Je suis convaincu, a-t-il dit qu'une telle voie, qui demande nécessairement de la part des deux parties, humilité, courage et amour, est le seul moyen pour guérir les plaies du passé et raviver les relations fraternelles dans la communion de la foi et de la charité».

Dans cette ligne, Jean-Paul II a encouragé les évêques à accueillir et à valoriser dans leur pays la vie monastique « élément fondamental de l'identité orientale et un pont œcuménique avec l'Eglise orthodoxe qui connaît une vie monastique florissante».

CIP 13/3/95

 

Bucarest, Eglise orthodoxe : développement et ouverture.

 

A l'occasion de l'Assemblée nationale ecclésiastique qui s'est tenue à Bucarest, du 3 au 6 février dernier, les responsables du patriarcat de Roumanie ont rendu publiques les statistiques concernant la situation actuelle de l'Eglise orthodoxe en Roumanie. Ces chiffres témoignent du renouveau exceptionnel de cette Eglise en dépit des conditions matérielles difficiles auxquelles elle est confrontée.

 

...L'Assemblée a également pris connaissance « avec une grande joie» de la proposition de l'Eglise catholique roumaine de rite byzantin d'entamer des négociations avec l'Eglise orthodoxe pour régler le contentieux qui existe entre les deux Eglises en raison de la contestation des droits de propriété sur certains lieux de culte.

 

L'assemblée de l'épiscopat a salué ce geste d'ouverture et a rappelé son engagement en faveur du dialogue et du respect de la volonté librement exprimée par les croyants. Dans le même ordre d'esprit, l'assemblée a décidé d'organiser cette année une grande conférence œcuménique sur le thème: « La réconciliation: un don de Dieu et une source de vie nouvelle», à laquelle prendront part toutes les écoles de théologie du pays.

SOP Avril 1995

 

UKRAINE

L'Université chrétienne libre de Moscou ouvre une filiale à KIEV.

 

L'Université chrétienne libre de Moscou, fondée par le Père Alexander Men', prêtre orthodoxe moscovite assassiné dans des circonstances qui n'ont toujours pas été éclaircies, vient d'ouvrir une filiale à Kiev en dépit de conditions extrêmement précaires (absence de locaux, tous les enseignants interviennent à titre bénévole).

 

Cette nouvelle université a pour objectif de donner une large formation systématique à des laïcs dans une optique chrétienne, ouverte sur les problèmes contemporains, sans être étroitement confessionnelle. Elle propose des cycles de conférences et de séminaires consacrés à l'exégèse biblique, à "histoire du christianisme, à la théologie et à la spiritualité orthodoxes. L'Université chrétienne libre de Moscou avait été ouverte par le Père Men', la veille de son assassinat, le 8 septembre 1990.

SOP Mai 1995

 

GEORGIE

Eglise orthodoxe: renouveau et aide humanitaire.

 

L'Eglise orthodoxe de Géorgie connaît aujourd'hui un essor remarquable, dans un contexte politique et économique des plus douloureux...

 

Les conditions de vie difficiles que connaît actuellement la population géorgienne ont incité les responsables de l'Eglise à réaliser un effort particulier dans le domaine caritatif et humanitaire. L'Eglise a mis en place un réseau de soupes populaires ouvertes gratuitement aux plus démunis et aux réfugiés d'Abkhazie. Elle distribue également des subsides à des familles en détresse.

 

Des paroissiens bénévoles se chargent d'apporter des provisions au domicile des personnes âgées, des infirmes ou des malades. L'aide humanitaire reçue de l'étranger (Etats-Unis, Allemagne, Grèce, Pays-Bas, Suisse) ou de certaines Eglises, notamment de l'Eglise anglicane, est entièrement distribuée à ceux qui en ont le plus besoin, sans distinction d'appartenance religieuse ou ethnique...

 

Dans les conflits politiques qui bouleversent la région du Caucase ces cinq dernières années, l'Eglise de Géorgie a cherché à jouer un rôle de modération et de conciliation. Le patriarche Elie II est intervenu à plusieurs reprises pour appeler à une solution juste et négociée des tensions entre la Géorgie et la Russie ainsi que dans la crise abkhaze et lors de la lutte pour le pouvoir à Tbilissi.

SOP Avril 1995