Bulletin juin 1994

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A l'Ouest comme à l'Est... pourquoi nos enfants nous échappent.

Pierre Delooz

 

Fln de la dernière religion?

 

La fin du communisme en Europe de l'Est n'a pas fini de nous instruire sur nous-mêmes et sur l'humanité. Immense effort qui a coûté la vie à des millions d'êtres humains, le communisme a voulu, selon le mot de Marx, non seulement expliquer le monde mais le transformer. Echec. Décomposition interne. La dernière « religion» occidentale à prétendre donner réponse à tout, s'est disloquée. Il reste des problèmes dissociés, politiques, économiques, sociaux, des nationalismes affrontés, des sectes, des maffias, des fascismes à l'état naissant, une inquiétude, une insécurité que ni la consommation imprudemment promise et attendue ni les moyens de communication de masse « libérés» ne peuvent guérir.

 

Etait-ce bien la peine, se demanderont certains, de détruire le mur de Berlin et de déconstruire l'U.R.S.S., de dissoudre le parti communiste et de désentraver les Eglises? Mais c'est là une mauvaise question. Personne n'a programmé ni comploté de l'extérieur ou de l'intérieur la fin du communisme.

Il s'est défait de lui-même. Il était devenu « in-croyable», incapable de mobiliser l'adhésion ni des masses, ni des élites, ni même des enfants et des jeunes endoctrinés sans relâche depuis des générations.

 

En s'effondrant, le communisme a privé les Occidentaux, il nous a privés d'un ennemi aisément identifiable, permettant apparemment de départager sans hésitation les bons des mauvais. Il nous laisse seuls avec nos questions. Nous avons à y répondre désormais, non seulement pour nous mais pour eux - avec eux - qui ont lâché prise.

 

Des jeunes ni pour ni contre, mais ailleurs.

 

Le drame, le défi, c'est que nous n'avons pas de réponses assurées ni pour eux ni pour nous. Nous ne pouvons plus, en tout cas, offrir un christianisme triomphant qui aurait réponse à tout. Les églises se sont vidées, les congrégations religieuses ont vieilli sans pouvoir assurer la relève, la crédibilité de l'institution ecclésiastique est largement mise en question.

 

L'incrédulité s'est insinuée partout, au point que nombreux sont ceux qui ne savent plus s'ils sont croyants ou non croyants et, même s'ils sont croyants et pratiquants, ils aperçoivent que, autour d'eux, dans leur propre famille, on ne s'intéresse plus guère à leur croyance et à leur pratique.

 

D'innombrables parents ne comprennent pas pourquoi leurs enfants ne croient pas ou ne croient plus, ne pratiquent pas ou ne pratiquent plus. Dans ce domaine, en tout cas, ils leur échappent, ils sont ailleurs, ni pour ni contre, mais ailleurs... comme les jeunes des pays communistes étaient ailleurs par rapport au marxisme-léninisme officiel.

 

Ils ne croient même plus à la politique.

 

On peut encore, dans nos pays, transmettre des savoirs et des habitudes, mais, de plus en plus difficilement, des convictions. Nous accordons beaucoup d'importance à la famille - malgré ou à cause de sa fragilité nouvelle - et au travail - malgré ou à cause de sa raréfaction -, aux amis et aux loisirs, mais très peu à la religion, et encore moins à la politique. Deux siècles de démocratie, qui ont coûté la vie à des millions d'êtres humains, aboutissent à un désenchantement, un désenchantement du monde, de la religion et de la politique.

 

C'est fait, et les ré enchantements sur commande - les intégrismes islamiques ou autres, les nationalismes et les racismes de toute nature - nous donnent froid dans le dos, sûrs que nous sommes désormais que leur fanatisme est tout juste capable d'accumuler des morts supplémentaires et inutiles, car tôt ou tard, ils s'effondreront à leur tour. Le totalitarisme nous effraie, qu'il soit religieux, politique ou ethnique: il prône des « purifications» sanglantes, qui en fin de compte, n'arrangeront rien. Il faudra quand même se parler un jour, s'accepter différents, se mettre à œuvrer ensemble... ou tout sera à recommencer.

 

La fin du communisme nous a appris que le temps est passé où une vision du monde totalitaire pouvait s'imposer par la force et l'endoctrinement. Comme chrétiens, nous aurions dû le savoir, puisque, sous nos yeux, un certain christianisme, fondé sur la puissance et l'endoctrinement, s'était révélé, lui aussi, en voie de dislocation et, de toute manière, avait été récusé par le Concile de Vatican Il. Depuis longtemps, la voie est ouverte pour une nouvelle manière de christianisme, plus proche de l'homme, de la souffrance des hommes, de leurs recherches, de leur espérance contre toute espérance, c'est-à-dire de leurs seules vraies richesses.

 

L'ère du relatif...

 

En canonisant, à la demande du Peuple de Dieu, le frère Mutien et en se proposant de béatifier le père Damien, Jean-Paul Il ne consacre pas des savants, des théologiens, des économistes, des sociologues ou des hommes d'affaires performants, mais des chrétiens dont on ne cache plus les limites et les défauts en exaltant leur vertu. C'est que nous sommes entrés dans l'ère du relatif.

 

Mais l'ère du relatif, ce n'est pas l'ère du relativisme. Tout ne se vaut pas, mais la mise en relation vaut, par elle-même, qui porte avec elle notre certitude que l'issue de l'aventure humaine est à chercher du côté de l'échange, de la réciprocité, de l'ouverture, du désenfermement des soi-disant logiques. Nos enfants savent, à notre contact et en ouvrant très tôt les yeux sur le monde, que, s'ils ne se libèrent pas de ces logiques - logiques de l'économie, de la science, des techniques victorieuses, des nationalismes, des idéologies -, ils sont déjà dépassés en sortant de leurs interminables quinze ans d'école. Ils sont déjà dépassés en naissant.

 

Ce n'est pas une idéologie de plus dont ils ont besoin, ni d'embrigadement, mais de l'apprentissage de la relation, de l'altérité, du regard d'autrui, de la liberté de l'autre, gage de leur propre liberté.

 

... est le prix à payer pour se sauver des totalitarismes.

 

Sans doute ne peut-on pas .vivre sans certitude, mais la nôtre aujourd'hui est que nous avons à vivre dans un monde pluraliste, en relation avec d'autres qui se perçoivent et nous perçoivent différents. En Europe de l'Est, la façade communiste s'est écroulée. Elle ne dissimule plus des luttes fratricides ni des rivalités soupçonneuses entre Eglises, mais qui sommes-nous pour les en accuser ou les mépriser? N'avons-nous pas fait de même il n'y a pas si longtemps?

 

Il n'y a pas qu'une seule bonne manière d'être homme ou d'être chrétien. Mais toutes les bonnes manières passent par l'humilité et la ferveur, par la confiance en l'autre que nous refusons de réduire à ses faiblesses ou à ses fautes. C'est, hélas, plus facile à dire ici qu'en Bosnie, mais c'est vrai là aussi. C'est plus facile à dire ici que là où les Eglises, qui faisaient bloc contre un ennemi communiste commun, se retrouvent divisées et tentées de s'opposer notamment entre martyrs et collaborateurs. Nous n'avons pas à donner de leçon mais à encourager ceux qui essaient d'avancer sur la voie du pluralisme respectueux de l'autre en commençant par nous-mêmes et par nos enfants. N'est-il pas heureux qu'ils nous échappent pour découvrir leur propre voie de relation?

 

Une lueur dans la nuit des Tsiganes

Jean-Marie Goffinet

 

Au mois d'avril de cette année, le Secrétaire Général d'Entraide d'Eglises, Jean-Marie Goffinet, s'est rendu pour une semaine en Hongrie et en Roumanie. Sa première étape fut Siófok, sur le lac Balaton, en Hongrie, où il assista au congrès de Knem-Pax Romana de Hongrie (1), congrès sur la paix auquel prirent part 400 participants venant d'Europe de l'Est ou de l'Ouest.

 

La deuxième étape de son périple le mena en Roumanie, plus précisément dans la petite ville de Satu Mare au N.O. de la Transylvanie où il devait retrouver la sœur Stephani, accompagnatrice de communautés tsiganes de la région. Il nous livre ici ses Impressions.

 

(1) KNEM: Conseil du Mouvement Pax Romana pour l'Occident. Pax Romana: Mouvement des intellectuels catholiques fondé en 1947.

 

Pour quatorze francs et un sourire.

 

Pour quatorze francs belges, le chauffeur de taxi nous a guidés dans les rues de Satu Mare. Ce jeudi, en effet, nous rendons visite à Sœur Stephani, religieuse allemande rencontrée en mars dernier à la semaine d'étude du C.C.I.T. (2). Rapidement nous nous rendons compte que Sœur Stephani est non seulement l'âme de la Caritas de la ville de Satu Mare mais aussi l'accompagnatrice des communautés tsiganes de la région, ce qui est une autre paire de manches !

(2) Comité Catholique International pour les Tsiganes.

 

Sourire aux lèvres, elle nous accueille et nous dit sa joie de recevoir des visiteurs car cela lui donne l'occasion de prendre un peu de répit. Elle nous propose de l'accompagner l'après-midi pour visiter deux villages de la région et nous rendre compte de la réalité quotidienne. Elle nous prévient: «N'oubliez pas vos bottes, elles vous seront fort utiles». Pendant une dizaine de kilomètres, nous roulons sur une route étroite et plus ou moins bien asphaltée, en direction de l'Ukraine. Nous sommes frappés, en traversant les villages, de constater qu'ils sont tous construits, non pas autour d'une église, mais le long de la route. Sœur Stephani nous confirme que ce type d'aménagement du territoire ne favorise pas la vie sociale et communautaire.

 

Arrivés à un carrefour, nous Bifurquons et quittons la douce musique de l'asphalte pour la musique moins harmonieuse du plancher de la V.W. Gon qui rabote régulièrement les inégalités de la route.

 

Une misère inhumaine.

 

A cent mètres du village de SIJ, nous faisons une première halte aux bâtiments qui abritent la coopérative ou plutôt ce qu'il en reste, car les hangars, les étables et le matériel sont passablement fatigués. Un chemin de terre traverse cet ensemble et nos bottes nous sont fort utiles. A droite, plantée dans un terrain très humide, une modeste construction dont la cheminée laisse échapper un mince filet de fumée... Stephani pousse la porte en appelant les habitants par leur prénom...Aucune réponse. La bicoque est elle vide? Apparemment non, car Stephani nous invite à la suivre.

 

Ce que nous allons découvrir nous laisse sans voix: une pièce sombre et sale, meublée d'un lit, d'une table, d'une armoire, d'un poêle à bois... Quatre petits enfants seuls dans cette misère. Les deux plus grands (4 et 5 ans) sont debout près du lit, les deux autres reposent sur l'unique couverture sans couleur, le bébé dort, recroquevillé. Stephani parle aux enfants et dépose sur un coin de table, des vitamines et d'autres petits paquets.

 

Elle me demande de prendre des photos pour témoigner de la pauvreté de ces exclus. «C'est un devoir pour nous de témoigner, me dit-elle. Partout les Tsiganes sont accusés de chaparder et bien souvent, c'est vrai. Mais voyez leurs conditions de vie!

Dans cette famille, le jeune père reçoit une petite rétribution car il garde la coopérative la nuit, mais vous imaginez la situation de ceux qui n'ont aucune rentrée financière! »

 

En quittant cet endroit presqu'inhumain, nous nous inquiétons de l'absence des parents. «Ne vous tracassez pas, nous dit Stephani, ils sont certainement au village où ils se rendent pour échanger quelque nourriture et mener une vie sociale minimum en bavardant une heure ou deux. » De fait, lorsque nous entrons dans le village de SIJ, Stephani nous montre un couple en discussion avec d'autres personnes. Ce sont bien les parents des enfants que nous venons de quitter. Ils ont 21 et 22 ans et la maman est enceinte!

 

De loin ils ont reconnu la Golf de Sœur Stephani. Ils arrivent immédiatement, suivis d'autres personnes et échangent quelques paroles avant de recevoir médicaments et aides diverses. Il en sera ainsi tout au long de la traversée de ce village qui compte une cinquantaine de maisons. Partout c'est la pauvreté et la misère.

 

Un espoir possible.

 

Voilà deux ans que Stephani vient régulièrement ici et manifestement la confiance à son égard est réelle. A chaque arrêt, les gens s'agglutinent autour d'elle. Au milieu du village qui n'a qu'une seule rue sans issue, se trouvent l'église et le presbytère. C'est ici que Tibor, jeune prêtre de Satu Mare, vient officier trois fois par semaine. Lui aussi est très impliqué dans les projets de Caritas. Nous montrant le presbytère vide depuis des mois, Stephani nous expose le projet qui lui tient à cœur pour cette communauté de délaissés.

 

«Avec quelques dizaines de milliers de francs, nous pourrions rénover cette maison. Ensuite, avec l'aide des jeunes de la région, nous pourrions organiser un jardin d'enfants. Apprendre l'hygiène aux enfants serait un pas important qui permettrait de limiter certaines maladies. Les mamans seraient progressivement touchées par ces apprentissages. Avec elles nous commencerions un cours de jardinage, ce qui enrichirait leur alimentation.

 

D'autres projets pourraient suivre: école, dispensaire... Après deux ans de contacts réguliers dans une relation de confiance, j'ai acquis la conviction que seul un travail régulier avec les femmes et les enfants apportera les changements indispensables.

Depuis très longtemps les Tsiganes ont une mentalité d'assistés. Autrefois, ils étaient les esclaves des Roumains. Aujourd'hui, l'Etat ne leur reconnaît aucun droit, ni en tant que personnes ni en tant que peuple. Ils n'ont pas d'écoles, rien. Ils ne sont rien, leur vie est sans espoir.

 

Ce qu'il faut, c'est permettre à ces femmes et à ces hommes de retrouver une dignité humaine qui ne fasse plus d'eux des parias. Nous ne pourrons pas parler de pastorale avant d'avoir fait un pas dans ce sens ou plutôt, le projet dont je vous parle, fait pour nous partie intégrante de la pastorale. Pensez-vous qu'Entraide d'Eglises serait d'accord de porter cet espoir? Nous avons quitté le village de Sij et ses habitants en ayant l'impression de les abandonner, mais nous espérons que ce n'est que provisoire.

 

Il «suffit»» d'une petite équipe motivée pour réaliser des miracles.

 

Nous continuons notre périple par la visite à un autre village, Homorod de Sus. Ici, l'objet de notre émerveillement c'est une maison pour handicapés, sortie des ruines grâce au travail remarquable mené par une jeune équipe dynamique qui en a fait un havre de paix, de beauté, de chaleur humaine. Que de travail réalisé à Satu Mare et dans la région, depuis le premier camion d'aide alimentaire arrivé de Nuremberg avec Sœur Stephani à son bord!

 

En janvier 1990, elle ne s'imaginait pas que ce premier pas allait bouleverser sa vie à ce point. Envoyée ici pour cinq ans par sa supérieure, son dynamisme allait entraîner de nombreuses réalisations : la création d'une banque alimentaire et vestimentaire, d'une pharmacie modèle, d'une polyclinique où dix médecins de la localité (2généralistes, 1 gynécologue, 1 chirurgien, 1 pédiatre) donnent gratuitement chaque semaine quelques heures de leur temps pour les malades , la création également d'une maison de soins actuellement en construction (ergothérapie, logopédie, gymnastique, laboratoires...), enfin la création d'une fabrique de chaises roulantes pour handicapés où travailleront des handicapés. Toutes ces réalisations sont entre les mains des Roumains et des Roumaines que nous avons vus fièrement à leur travail. Elles ont été rendues possibles grâce à l'assistance de la Caritas de Nuremberg et de Bolzano.

 

Encore une fois, il «suffit » d'une petite équipe motivée, animée par une personnalité exceptionnelle comme celle de la Sœur Stephani pour réaliser des miracles.

 

N'hésitez pas à passer par là !

Si vous allez en Roumanie, si vous passez par Satu Mare, faites une petite halte pour saluer et pour encourager Sœur Stephani, Tibor, Gabor, Marianna et tous les autres, pour le travail formidable qu'ils réalisent . Soyez certains que cela leur fera grand plaisir.

 

Les Tsiganes, ces étranges étrangers...

Jean-Marie Goffinet d'après les documents du C.C.I.T.

 

L'histoire des Tsiganes est l'histoire d'une marginalisation, d'un rendez-vous sans cesse manqué. Dès leur arrivée en Europe, au XVe siècle, ce groupe « d'étranges étrangers » a été marqué par le rejet et il n'a pu trouver refuge que dans le repli sur lui-même. Rejet et repli sont les constantes de cette histoire qui fait du Tsigane un homme en fuite. C'est encore le cas aujourd'hui.

 

La patrie d'un Tsigane ce n'est pas un pays, une structure, une religion: c'est la tsiganité, faite de ce double phénomène de rejet et de repli entretenu pendant un millénaire. Poussés dans leurs derniers retranchements, les Tsiganes n'ont pu survivre qu'en entretenant un sentiment identitaire très fort : les brimades, les persécutions n'ont pas détruit la tsiganité, elles l'ont renforcée.

 

L’histoire des Tsiganes commence, sans doute, vers l'an mille lorsqu'ils quittent l'Inde et parviennent en Grèce à travers la Perse et l'Arménie. Ils se dispersent dans toute l'Europe (Bâle-1417, Paris-1419, Bruxelles-1420), en vagues migratoires successives. Accusés de tous les maux, ils seront frappés de décrets d'excommunication et d'expulsion.

 

C'est en Europe du Centre et de l'Est que les concentrations seront les plus fortes. Partout ils sont indésirables sauf en Roumanie où, à partir de 1541, ils seront légalement réduits à l'esclavage. En Moldavie, une affiche annonce: « Vente publique de Tsiganes au Monastère Saint Elias, le 8 mai 1852. Il y aura 18 hommes, 10 garçons, 7 femmes et 3 filles en bon état ». L'esclavage sera aboli en 1856, ce qui déclenchera un deuxième grand mouvement migratoire à travers l'Europe. Poussé par cette vague, un groupe de Roms arrive en Belgique, venant de Hongrie. Jusqu'en 1933, ils resteront sans identité, sans nationalité, réduits à la «débrouille ». En 1942, la funeste « carte de nomade » (le soi-disant... prétendument né à... le...) fera son apparition et ne sera en fait qu'une autorisation de séjour provisoire renouvelable tous les trois mois.

 

Entretemps, les Tsiganes auront connu la période la plus tragique de leur histoire qui eut une influence profonde et durable sur leur mentalité : l'holocauste dont ils furent victimes sous le nazisme. Dès 1933, en effet, le nazisme renforce les lois anti-tsiganes. En 1938, le problème est posé comme une « affaire raciale » et en 1942, Himmler signe le décret d'extermination. Aux estimations faisant état de 250.000 morts en Allemagne, il faut ajouter ceux qui furent exécutés dans leur propre pays, Croatie et Tchécoslovaquie notamment. Toutes ces victimes, toutes ces peurs se fixèrent dans la mémoire collective des Tsiganes.

Dès l'après-guerre, le communisme s'installa à l'Est et les Tsiganes furent rarement reconnus comme un groupe ethnique. On chercha à les assimiler par une sédentarisation forcée, par le déplacement de groupes entiers, en vain. La chute du mur provoqua la troisième vague migratoire et son cortège de souffrances et d'incompréhensions.

Actuellement naissent des mouvements politiques et culturels tsiganes qui tentent d'affirmer leur identité et de défendre leurs droits.

 

L’Histoire au présent

Si vous passez par Prague ou la Bohême...

N'oubliez pas de saluer Maître Jan Hus !

Baga Martens

 

 

En effet, si vous ouvrez l'œil vous le rencontrerez immanquablement, ce fils de pauvres paysans de Bohême qui devint prêtre, professeur, puis recteur de l'Université Charles IV à Prague avant de mourir dévoré par les flammes d'un bûcher allumé par les défenseurs d'une Eglise catholique alors traumatisée par ses divisions internes.

 

Il accepta la mort plutôt que de trahir sa conscience.

 

L'histoire de Jan Hus est une histoire triste et belle, à la fois douloureuse et stimulante, l'histoire de cette lignée d'hommes qui préférèrent accepter la mort plutôt que de trahir leur conscience.

 

Jan Hus, nous le savons, fut fidèle à sa conscience avec grande fermeté mais aussi grande modestie. « Si je savais, disait-il lors de son procès, que j'eusse écrit ou prêché quoi que ce soit contre l'Ecriture ou contre l'Eglise et que ce fussent des erreurs, je les rétracterais aussitôt. Mon désir est toujours que l'on me montre des textes d'Ecriture meilleurs et plus probants que ce que j'ai écrit et enseigné ».

 

L'un des évêques lui dit alors  « Voulez-vous donc être plus sage que tout le Concile? »  « Non, répondit Jan Hus, mais je vous en prie, que le dernier des membres du Concile m'enseigne par des textes meilleurs et je suis prêt à me rétracter sur le champ ». Les évêques s'indignèrent : « Il s'obstine dans son hérésie !» et le firent reconduire dans son cachot…  pour la dernière nuit. (1) C'était en l'année 1415, dans la ville allemande de Constance. La chrétienté d'Occident y avait réuni un concile «tenant son autorité de Dieu lui-même» afin de redéfinir ce qu'il était permis de croire ou de ne pas croire, afin également de remettre debout une hiérarchie ecclésiale contestée de toute part et déchirée par le «Grand Schisme». (2)

 

Il prêchait le retour de l'Eglise à la pauvreté évangélique.

  

Mais revenons à Prague, en l'année 1402. Jan Hus, alors jeune recteur de l'Universné, se voit également chargé de la prédication à la Chapelle de Bethléem, nouvellement construite.

En ce début de 15e siècle, les mots de patrie et de nation prennent dans toutes les langues une coloration passionnelle, chaque peuple tentant de se définir contre ses voisins. En Bohême, l'Eglise et la société sont aux mains d'une élite allemande qui opprime petits seigneurs, artisans et paysans. Hus s'insurge contre cette domination injuste : «Les Tchèques doivent être les premiers dans le royaume tchèque comme les Allemands en Allemagne... et pourtant, ajoute-t-il, Dieu m'est à témoin que j'aime mieux un bon Allemand qu'un mauvais Tchèque, fût-il mon propre frère.»

 

Chaque jour, c'est donc en tchèque et non en allemand ou en latin, que le recteur prêche la parole de Dieu en la Chapelle Bethléem. Devant des centaines, parfois des milliers d'auditeurs, dans une langue incisive et imagée, il demande le retour à une vie chrétienne plus proche de l'évangile: pauvreté, vérité, retour à la lecture de l'Ecriture sainte. Chemin faisant, il n'hésite pas à dénoncer la richesse, les vices, la malhonnêteté du clergé à tous les échelons de la hiérarchie; il s'indigne aussi contre le commerce des indulgences imposé par l'antipape Jean XXIII.

 

On ne le lui pardonna pas.

 

.Hélas, personne n'aime d'être pris à partie publiquement: une certaine Eglise prit inévitablement ombrage de ces accusations et, dès ce moment, chercha à neutraliser le contestataire. L'hérésie de Wyclif devait lui en donner l'occasion. En ces temps, en effet, les théologiens discutaient avec passion les propos émis par un prêtre anglais du nom de Wyclif, selon lesquels, après la consécration, le pain et le vin, tout en devenant le corps et le sang du Christ, ne changeaient pas de substance, mais restaient du pain et du vin. (3)

Mais surtout, Wyclif dénonçait les abus des gens d'Eglise qui ne le supportèrent pas. Il fut condamné comme hérétique au Concile de Constance qui exigea, trente et un an après sa mort, qu'on exhumât ses ossements pour les confier au bûcher.

Mais Jan Hus n'était pas homme à juger les idées d'un autre sans en avoir pris connaissance. Il donna l'impression de défendre Wyclif alors qu'il ne se prêtait qu'à une analyse critique de ses Quatre Livres de Sentences. Pour ses ennemis, la faille était trouvée, ils s'y précipitèrent avec délice. Et quand ils convoquèrent Hus à Constance, ce ne fut pas, comme promis, pour lui donner l'occasion de s'expliquer en toute liberté, mais pour le condamner sans lui laisser la moindre occasion de se défendre.

 

Le peuple tchèque n'accepta pas sa mort.

 

La condamnation de Maître Hus provoqua, en pays tchèque, un soulèvement populaire sans précédent. Devant tant d'injustice, la résistance s'organisa. Le hussisme était né. En 1420, la ville de Tabor (S.E. de Prague) est construite par la première communauté hussite à laquelle se joignent paysans et artisans. Suivant l'exemple des premiers chrétiens, tous les biens sont mis en commun. La communauté se choisit des chefs représentant toutes les classes sociales. On communie sous les deux espèces et ceci, dès le plus jeune âge. Le calice devient l'emblème hussite, ce calice surmonté d'une hostie que l'on peut voir, aujourd'hui encore ornant des linteaux de portes à Prague ou sur de nombreuses tombes dans les cimetières.

 

Mais tandis que les idées révolutionnaires hussites se propagent un peu partout en Europe, la répression s'organise. L'inquisition fait son œuvre; même à Tournai et à Liège, des bûchers sont allumés pour des hussites. A plusieurs reprises le pape Martin V envoie ses croisés en «guerre sainte » et les pays voisins de la Bohême se coalisent.

 

Pendant vingt années, les armées hussites résistent, portant même le combat en Bavière, en Pologne, en Prusse, en Slovaquie. L'enjeu est politique, social, religieux et, comme toute guerre teintée de religion, celle-ci est violente et féroce.

 

Cependant les divisions se font jour au sein même du camp hussite : d'un côté les paysans purs et durs, de l'autre les bourgeois et les nobles prêts à transiger et qui, déjà ont trahi la cause. La terrible bataille de Lipany marque en 1434 la fin de cette aventure devenue fratricide. Le Recteur de Prague n'aurait guère apprécié toute cette violence, lui en qui ses contemporains voyaient un être de miséricorde.

 

En Pays tchèque, l'Eglise catholique n'est pas encore totalement relevée de cette tragédie.

 

Bien que vaincu, le mouvement révolutionnaire hussite marqua profondément l'histoire de la Tchécoslovaquie. En particulier, il toucha très fortement l'Eglise catholique qui, pour la première fois en chrétienté, disparut en tant que puissance. Certes le catholicisme fut rétabli en pays tchèque. Il s'affirma avec une vigueur accrue sous la domination des Habsbourg (1526-1918), il s'imposa par la magnificence de ses églises et de ses couvents baroques. Mais il ne réussit jamais à reconquérir totalement l'âme du peuple qui, aujourd'hui encore, garde une ombre de méfiance à son égard.

 

Jan Hus est demeuré, pour son peuple de Bohême, un héros national et, comme tous les héros, il fut parfois exploité à des fins utiles...Ainsi, l'idéologie communiste en a fait le symbole de la lutte des classes et de la lutte contre l'Eglise...D'autres y ont vu le symbole de la lutte contre toute domination étrangère. Pourtant la réforme hussite fut animée par le désir de ne pas faire schisme, de respecter l'unité de l'Eglise et de s'en faire accepter. La réforme hussite fut avant tout, simplement une volonté de vivre le christianisme dans un esprit évangélique de simplicité, de partage, de vérité.

 

En France, à la même époque, Jeanne d'Arc s'était opposée aux puissants de ce monde, Anglais et Bourguignons, pour tomber aux mains d'un tribunal ecclésiastique qui, en 1431, la condamna au bûcher, comme hérétique. Depuis lors elle a été réhabilitée et même canonisée en 1920. En sera-t-il un jour de même pour le réformateur de Bohême?

 

Quoi qu'il en soit... si vos pérégrinations vous amènent à Prague ou en Bohême, n'oubliez pas de déposer, comme le font beaucoup de Tchèques, une fleur de reconnaissance au pied d'une des nombreuses statues élevées en hommage à Maître Jan Hus.

 

Un être de miséricorde.

 

 « Sa vie et ses paroles rayonnaient de vérité. Doté d'une éloquence exceptionnelle, il avait de l'affection et de la tendresse pour tous les hommes, même pour ses ennemis et ses persécuteurs...Il se dépensait sans compter pour le salut de son peuple, souvent jusqu'à la limite de ses forces. Il n'avait de cesse d'entendre les confessions, de convertir les pécheurs, de consoler les affligés, de prêcher, d'écrire. Il était chaste, pudique, sobre en toutes choses. Qui jamais l'a quitté les mains vides? Le riche recevait ses conseils, le pauvre ses aumônes .Il travaillait plus que les autres et recevant moins, il donnait tout... Hélas, il n'est plus et tout ce que je viens de vous dire nous enlève la joie! »

(Extrait du discours de Jakubek aux Praguois rassemblés après la mort de Jan Hus).

 

(1) Les textes entre guillemets sont extraits du livre de Jean Boulier, Jean Hus, éd. Complexe, 1982.

 

(2) Durant la période qu'on appela « Le Grand Schisme d'Occident » (1378-1417), plusieurs papes se disputèrent la tête de l'Eglise. Pour la chrétienté, ce fut une époque très pénible qui provoqua à tous les niveaux la désorganisation des cadres ecclésiastiques et le désarroi des consciences.

Lors du Concile de Constance en 1415, Jean XXIII fut déposé, Grégoire XII abdiqua et Benoît XIII se sauva. Ce fut l'élection du pape Martin V qui rétablit l'unité.

 

(3) Wyclif s'opposait ainsi aux Dominicains, partisans de la transsubstantiation. Ceci est évidemment une présentation simplifiée à l'extrême de la pensée de Wyclif qui ne fait pas l'objet de ce très court article.

 

NOUVELLES BREVES

REPUBLIQUE TCHEQUE

 

Vaclav Havel chez le Pape. La figure du réformateur Jan Hus est évoquée.

 

Jean-Paul Il a reçu pendant une heure le président de la République tchèque Vaclav Havel. Il s'agissait de la troisième rencontre entre les deux hommes, les deux premières ayant eu lieu en 1990 à Prague et à Castel Gandolfo.

Jean-Paul Il a évoqué la figure controversée du réformateur Jan Hus, «mû par l'aspiration à l'authenticité dans la foi chrétienne », même si «son action réformatrice a eu malheureusement des effets dommageables pour l'Eglise et pour le pays ». De son côté, le président Havel a souhaité devant la presse que l'Eglise prenne une décision concernant Jan Hus «avant l'an 2000 ».

Parmi les questions restant à résoudre, en République tchèque, Jean-Paul Il a mentionné «l'enseignement religieux dans les écoles publiques, l'assistance spirituelle dans les hôpitaux et dans les prisons, mais surtout la pastorale des forces armées ». Puis il a évoqué la question de la restitution des biens confisqués sous l'ancien régime communiste, non seulement à l'Eglise catholique «mais aussi à d'autres confessions chrétiennes et aux frères juifs ». Tout en reconnaissant qu'« il ne sera guère possible de revenir tout bonnement à la situation d'avant le communisme », le pape a souhaité qu'on trouve rapidement une solution équitable à ce problème qu'il a lié à «l'exercice effectif par l'Eglise de la liberté religieuse ».

CIP 10/3/94

 

Eglise catholique, évangélique et hussite : un seul baptême.

 

Les trois grandes Eglises chrétiennes du pays se sont unies dans la reconnaissance mutuelle du baptême. L'accord a été signé lors d'une célébration œcuménique réunissant Mgr Vlk, archevêque de Prague et président de la conférence épiscopale catholique, Pavel Smetana, «senior » de l'Eglise évangélique, et Vratislav Stepanek, patriarche de l'Eglise hussite. Ceux-ci saluent dans une déclaration «un pas décisif en vue d'un approfondissement de la collaboration œcuménique en République tchèque ».

CIP 16/12/93