Bulletin septembre 1993

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Beaucoup d'Occidentaux ont sans doute pensé qu'il suffisait que tombe le mur de Berlin pour que la prospérité dont ils jouissaient fasse tâche d'huile et s'étende à toute l'Europe...de l'Atlantique à l'Oural! Après quelques années, il faut bien déchanter: non seulement les pays d'Europe Centrale et Orientale ont peine à se réorganiser, mais aussi nos pays d'Europe Occidentale sont victimes d'une récession économique grave et voient le nombre de leurs chômeurs se multiplier à une cadence rapide. Tout espoir est-il donc perdu?

 

Dans les limites de ses modestes moyens, Entraide d'Eglises veut, avec d'autres, relever le défi, en reprenant comme slogan de sa Campagne de novembre: « D'Est en Ouest, rebâtir l'espérance ». Est ce seulement d'en haut, des « Sommets » des grands et des « Tables rondes » de toutes sortes que peut fleurir l'espérance? Sans sous-estimer les grands moyens économiques et politiques, nous pensons que, à l'Est comme à l'Ouest, l'espérance fleurit entre les pavés. Elle fleurit à partir des multiples associations de base dans lesquelles des personnes responsables prennent en main leur propre destinée.

 

Ce sont ces associations qu'Entraide d'Eglises a choisi de soutenir et dont nos lecteurs trouveront des exemples dans ce bulletin. Derrière ces associations, Il y a des personnalités en qui Entraide d'Eglises peut avoir confiance et avec lesquelles elle entretient des contacts réguliers. Comme le disait récemment, lors d'une visite à Bruxelles, Mgr Vlk, archevêque de Prague et nouveau président du Conseil des Conférences Episcopales Européennes, « Vivre dans la liberté, c'est plus difficile que sous le communisme. C'est évidemment mieux et plus captivant, mais c'est plus difficile parce qu'II nous faut tous penser par nous-mêmes. Le communisme avait l'avantage de la clarté. Nous savions exactement ce qui était permis et Interdit. A présent, tout bouge. Il nous faut chercher un chemin de liberté et de responsabilité. C'est passionnant. Après tout, c'est pour cela que nous avons lutté. Désormais, nous devrons voir nous-mêmes où nous en sommes et vers quoi nous voulons marcher ».

 

Comme le montre l'Enquête européenne sur les valeurs, la foi chrétienne a pu survivre à quarante années d'oppression; que deviendra-t-elle dans un climat de liberté? Aider les personnes à s'informer, à se former, à faire confiance, à se grouper pour reconstruire, bref, à devenir responsables, telles sont les priorités d'Entraide d'Eglises qui reste fidèle à sa tradition. Merci de nous y aider.

 

Que pensent-ils ici, que pensent-ils là-bas?

UNE ENQUETE EUROPEENNE SUR LES VALEURS

Pierre Delooz, sociologue.

 

Une des plus importantes recherches en science sociale qui ait jamais été menée est l'Enquête européenne sur les valeurs. Lancée par un groupe international indépendant, elle a permis d'interroger des dizaines de milliers d'Européens sur ce qu'ils considèrent comme Important dans leur vie.

 

Plus de quarante mille entretiens - d'une à deux heures - ont eu lieu une première fois en 1981, puis une seconde fois en 1990, ce qui a permis de dégager des tendances et des évolutions. En Europe de l'Est, seule la Hongrie avait pris part à la première recherche, mais en 1990, la Pologne et les Républiques tchèque et slovaque ont pu également participer à l'enquête. On devine l'Intérêt qu'il peut y avoir à connaitre les résultats obtenus dans ces pays et de les comparer aux résultats obtenus dans les pays occidentaux.

 

Les principaux sujets auxquels nos contemporains attachent de l'Importance.

 

L'Enquête était longue, trop longue pour que nous puissions en faire état Ici en entier. Elle passait en revue les principaux sujets auxquels nos contemporains accordent de l'Importance : telle était la définition du mot « valeurs ».

Il s'agissait notamment de la liberté individuelle, de la famille, des amis, du travail, des loisirs, de la religion et de la politique. Nous avons sélectionné ici les réponses à certaines questions portant surtout sur la religion et nous les comparerons aux réponses données dans les pays de l'Europe de l'Ouest. Des rapprochements et des différences vont apparaitre qui méritent notre attention.

 

Les pays de l'Europe de l'Est ne se ressemblent pas.

 

On apercevra vite également que les pays de l'Europe de l'Est ne se ressemblent pas et sont probablement plus différents l'un de l'autre que les pays occidentaux, malgré leurs racines chrétiennes communes et les quarante années de régime communiste autoritaire qui leur ont été Imposées. La raison de ces différences est sûrement complexe car aucun phénomène socioculturel ne s'explique par une seule cause. On peut toutefois invoquer raisonnablement les différences d'attitudes des Eglises à l'égard des pouvoirs politiques. Ainsi la partition de la Pologne au 19e siècle a fait de l'Eglise catholique pour les Polonais, le pôle essentiel de l'identification nationale sous des régimes étrangers, un peu comme l'Eglise orthodoxe grecque a contribué à sauvegarder l'identité nationale du peuple grec pendant l'occupation turque.

 

L'Eglise catholique n'a pas joué de rôle analogue dans l'empire austro-hongrois qui était, en principe, catholique et son influence est restée assez modeste en Hongrie et en Tchécoslovaquie après l'Indépendance de ces pays. Après la guerre, l'Eglise polonaise est redevenue le pôle de la résistance nationale au communisme régnant, ce qu'elle n'a pas été au même degré ailleurs.

 

Appartenance religieuse

 

Dans ces conditions, nous allons écouter ce que les ressortissants des différents pays interrogés nous disent de leur appartenance religieuse éventuelle et de l'éducation religieuse qu'ils pourraient avoir reçue en famille. Nous leur demanderons aussi dans quelle mesure ils pratiquent leur religion, s'ils en ont une. Les réponses sont indiquées en pourcents.

 

1. Appartenance religieuse

Europe

occidentale

Pologne

Hongrie

Rép.

tchèque

Rép.

Slova-que

Appartiennent

Oui

79,1

96,4

40.5

39,7

71.8

à une religion

Non

20,9

3,6

58,9

60,3

28,2

Ont reçu une

Oui

73,S

96,6

70,S

45,8

79,8

éducation religieuse

Non

26,5

3.6

29,5

54,2

20,2

pratiquent

 

 

 

 

 

 

chaque semaine

 

24,2

66,2

12,9

8,3

31,6

chaque mois

 

9,6

17.2

7.9

3,4

8,6

à Noël et Pâques

 

9,3

6,1

18,1

13,3

13.8

jamais

 

32,6

3,4

33,9

53,3

26,8

 

Parmi les nombreux commentaires que suggère ce tableau, on retiendra l'extrême différence entre la Pologne et la République tchèque. La Pologne est restée manifestement plus religieuse que l'Europe occidentale et, comme la plupart des Polonais sont catholiques, on peut présumer que l'Eglise catholique y garde une position dominante, même s'il convient malgré tout de nuancer un peu cet avis comme nous allons le voir. La République tchèque, par contre, apparaît désormais comme un des pays les moins religieux d'Europe. Plus de la moitié de la population n'y a pas reçu d'éducation religieuse en famille et ne pratique jamais aucune religion. La Hongrie lui ressemble assez fort. Bien que l'éducation religieuse y ait été plus fréquente, six hongrois sur dix estiment n'appartenir à aucune religion et quatre sur dix ne pratiquent jamais. En Slovaquie, on se trouve, par contraste, plus près des moyennes d'Europe occidentale. La pratique religieuse y est même plus fréquente.

 

Rites de passage.

 

Pour les rites de passage, c'est-à-dire pour le baptême, le mariage et les funérailles, la pratique est quasi universelle en Pologne. Ailleurs, on retrouve les enterrements en tête du classement, suivis des baptêmes et des mariages. En Slovaquie et en Hongrie, les pratiquants sollicitant ce genre de cérémonie sont à peu près aussi nombreux qu'en Europe occidentale, mais en République tchèque, seuls 52% demandent un service religieux pour un défunt, 44% pour le baptême et 43% pour le mariage.

 

Les croyances.

 

Les pratiques sont des comportements visibles, mais les croyances ne le sont pas. Ce que nous en savons dépend de ce qu'en disent les personnes Interrogées. Cela ne nous dit pas ce que les gens entendent par là. S'ils disent qu'ils croient en Dieu, que veulent-ils dire au juste?

Nous tâcherons d'en savoir un peu davantage, mais d'abord voyons combien de personnes (en pourcents) déclarent adhérer aux croyances chrétiennes traditionnelles. Les différences qui sautent aux yeux dans le domaine des pratiques se retrouvent dans le domaine des croyances. Les Polonais sont certainement les plus croyants, et de loin, dépassant tous les résultats des pays occidentaux. Les Tchèques sont certainement les moins croyants, et de loin, avec cependant un résultat inattendu concernant le péché. Les Slovaques déclarent des croyances assez proches des Européens de l'Ouest. Les Hongrois sont, en moyenne, fort en deçà de ces Européens, sans atteindre l'incroyance presque généralisée des Tchèques.

 

2. Les croyances

Europe

Occiden-tale

Pologne

Hongrie

Rép.

tchèque

Rép.

Slova-que

Croient en Dieu

76,6

94,7

54,9

30,8

63,8

en l'âme

68,2

72,5

57,5

28,5

47,5

au péché

57,6

83,5

58,9

51,2

60,2

en l'au-delà

51,9

62,1

23

18,2

40,8

au ciel

46,9

66,9

22,8

19,9

39,6

en la résurrection

39,3

64,5

17,1

15

38,4

au démon

26,7

29,3

8,7

11,2

25,5

à l'enfer

23,9

36,1

13,3

9,8

27,2

 

Croire en Dieu, mais quel Dieu?

Mais que veut-on dire lorsqu'on déclare croire en Dieu? L'Enquête européenne en demandait un peu plus. Le Dieu auquel vous croyez est-il une personne ou bien une sorte d'esprit ? Etes-vous un athée convaincu? Quelle importance a Dieu dans votre vie?

Voir en tableau 3 ce qu'ont répondu les personnes interrogées. Les deux cas extrêmes de la Pologne particulièrement croyante et de la République tchèque particulièrement incroyante restent bien apparents, mais nulle part l'athéisme ne suscite beaucoup de convictions, même pas en République tchèque. En tout cas, sur ce point, l'éducation communiste officiellement athée n'a pas fait plus d'adeptes à l'Est de l’Europe que la liberté à l'Ouest.

 

L 'Eglise donne-t-elle une bonne réponse?

 

La majorité des personnes interrogées en Europe de l'Est qui disent appartenir à une religion, sont des catholiques. En Hongrie et en République Tchèque existent cependant des minorités protestantes considérables. On en tiendra compte en prenant conscience des résultats à quelques questions posées à propos de l'Eglise.

 

On demandait d'abord si, de fait, l'Eglise donnait des réponses satisfaisantes dans certains domaines à l'estime des gens, puis si elle devrait faire entendre sa voix dans certains domaines. On verra que, comme en Europe occidentale, Il y a une distance entre la satisfaction des gens à l'égard des réponses de l'Eglise, généralement fort modérée sauf dans le domaine spirituel, et leur souhait de la voir prendre position.

 

On aperçoit que les Polonais qui sont généralement contents de leur Eglise, le sont moins dans le domaine social bien qu'ils estimeraient qu'elle devrait parler dans ce domaine. Sur le chapitre des problèmes familiaux, les avis sont partagés et généralement plus favorables à l'Eglise qu'en Occident.

 

L'Eglise doit-elle donner son avis?

 

Mais voici la proportion des réponses positives à la question de savoir si l'Eglise devrait se faire entendre dans le domaine de l'avortement, de l'adultère et de l'homosexualité. Nulle part, dans les quatre pays interrogés, on n'attend massivement des prises de position de l'Eglise, mais on l'attendrait davantage dans le domaine social que dans d'autres; même en République tchèque, dont nous avons suffisamment signalé le retrait à l'égard de la religion.

 

 

3. Croire en Dieu,

mais quel Dieu?

Europe

Occiden-tale

Pologne

Hongrie

Rép.

tchèque

Rép.

Slova-que

Croient en un Dieu personnel

40,2

77,5

31,5

11,1

33,4

en une sorte d'esprit

31,5

5,4

19,2

36,0

25,6

athées convaincus

4,8

1,0

5,2

4,9

3,4

Importance de Dieu

 

 

 

 

 

très grande

18,3

59,1

17,4

9,4

29,1

aucune

16,9

1,9

25,9

46,4

19,8

4. L'Eglise donne-t-elle

une bonne réponse?

 

l'Eglise donne de bonnes réponses

 

 

 

 

 

aux problèmes moraux

41,5

66,6

35,2

50,0

48,0

aux problèmes familiaux

36,9

70,5

35,6

45,6

47,0

aux besoins spirituels

61,4

80,3

54,7

63,5

63,8

aux problèmes sociaux.

30,2

38,3

25,0

26,5

22,8

Par rapport aux problèmes sociaux, l'Eglise devrait parler sur

 

le tiers-monde

79,3

61,4

46,0

42,9

30,3

le désarmement

58,3

48,9

51,4

68,7

47,7

l'écologie

54,4

62,4

53,3

68,2

46,2

le racisme

70,9

57,3

50,7

54,5

37,0

le chômage

46,8

46,1

44,8

38,5

25,8

5. L'Eglise doit-elle donner son avis?

 

 

l'avortement

54,3

60

31,8

25,9

50,0

 

l'adultère

44,7

50

29,8

33,4

32,1

 

l'homosexualité

38,3

41

32,2

26,6

18,6

 

 

Faut-il ajouter que ce rapide survol de questions et de réponses sur des sujets Importants, qui demanderaient bien des nuances, ne peut prétendre au statut de « photographie » incontestable du réel. Il permet, malgré tout, d'approcher de ce réel plus que des idées toutes faites ou des témoignages trop partiels. Il montre, en tout cas, que la foi chrétienne peut survivre à quarante années d'oppression. Le défi pour l'avenir est clair: comment survivra-t-elle aux années de liberté?