Bulletin décembre 1992

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Venez nous voir en Sibérie

 

Josef Pravda, père salésien d'une bonne trentaine d'années, travaillait au Zaïre lorsqu'en 1989, il fut rappelé par sa congrégation dans son pays d'origine, la Slovaquie, pour s'occuper de la Pastorale des jeunes.

Un an plus tard, on le prie de répondre à un appel plus pressant encore.

Cet appel vient de la Sibérie orientale, plus précisément de la Yakoutie, là où thermomètre et soleil ne montent jamais très haut.

Tout l'enseignement y est à repenser.

La jeunesse, désemparée, a besoin de maîtres, de vrais éducateurs.

La réponse du Père Pravda est très simple : « eh bien! je suis disponible».

 

Des extraits des lettres qu'il nous envoie régulièrement (lettres écrites en Français) vous permettront, sans doute de prendre connaissance du travail qui attend ces nouveaux missionnaires de l'Est et peut-être aurez-vous cœur de les soutenir au moins en pensée.

 

Sastin (Slovaquie), novembre 1990.

 

«Je veux d'abord vous remercier de votre aide généreuse, nous l'utilisons largement. Ici, en Slovaquie, tout le monde est débordé de travail. Il faut tout, mais vraiment tout recommencer, tout réorganiser. En général, il nous manque des spécialistes (et aussi un peu d'ouverture d'esprit). Dans une confusion assez remarquable, nous avançons. Mais plus l'homme est faible, plus Dieu montre sa toute puissance...Priez pour nous, nous prions pour vous».

 

Quelques mois plus tard, Josef Pravda est appelé en Union Soviétique pour établir les premiers contacts avec la Sibérie. Pourquoi la Sibérie ? Parce qu'en 1968, lors de l'invasion des troupes soviétiques, de jeunes soldats catholiques avaient contactés des pères franciscains slovaques.

 

Sastin (Slovaquie), avril 1991

 

...« Dans une semaine, je pars pour l'Union Soviétique. Ce voyage de prospection s'inscrit dans le cadre de notre effort d'aller vers l'Est. Bien sûr, je rêve toujours de l'Afrique, mais puisqu'ici, chez nous, toute l'attention se porte vers l'Est...Eh bien ! je suis disponible. En attendant, notre pays, c'est un tourment. Le don de la liberté nous dépasse»...

 

En septembre, le père Pravda part pour deux mois en Sibérie avec un de ses confrères pour y étudier les demandes précises et les modalités pratiques de l'établissement d'un petit groupe de Salésiens.

Après avoir visité plusieurs régions où les demandes sont toutes pressantes, leur choix se porte sur la région d'Aldan, en Yakoutie.

 

«L'évêque de Novossibirsk nous a encouragés à aller visiter cette région dont il reçoit beaucoup de lettres sollicitant la présence de «travailleurs apostoliques» catholiques. L'équipe d'éducateurs du département d'Aldan a déjà invité plusieurs prêtres et laïcs étrangers pour se consacrer à l'éducation morale de la jeunesse. Ils préparent, en outre, la construction d'une église, d'un refuge pour vieillards et, pour l'an prochain, d'un «collège spirituel». Cette année, deux jeunes laïcs polonais, étudiants en théologie, vont ouvrir un catéchuménat.

La Yakoutie est une région de mines d'or, de diamants et de charbon. On y rencontre des villes de plusieurs milliers d'habitants. Un tiers de la population est autochtone, le reste est d'origine européenne (Russes, Ukrainiens, Polonais, Allemands). Dans la capitale, Yakoutsk, se trouve une église orthodoxe.

Nous avons visité presque toutes les écoles du département ainsi que l'orphelinat d'Aldan. Nous avons parlé de nos méthodes d'éducation et répondu aux questions concernant la foi et l'Eglise. Partout nous avons rencontré une très grande attention.

Considérant, d'une part l'insistance des demandes, d'autre part les encouragements de l'évêque responsable et la bienveillance des autorités locales, nous avons signé un contrat avec le département pour l'éducation populaire (dix écoles). Celui-ci nous réserve quatre appartements de deux pièces dans l'orphelinat d'Aldan où habitera, en tout cas, la gens féminine de notre expédition.

L'impression générale que nous retirons de ce voyage : une très grande pauvreté, la misère même ; une situation morale désastreuse chez les jeunes ; un besoin d'écoles supplémentaires ; la présence de nombreux catholiques d'origine « occidentale » (ceux que l'histoire, forgée par Staline, a appelé « les déplacés de la Volga»).

 

Aldan (Yakoutie), 24 août 1992.

 

«Permettez-moi de vous envoyer une première salutation de la Sibérie orientale. Nous sommes ici depuis bien six semaines, un groupe d'hommes et de femmes de la famille salésienne. En nous habituant à la saleté, au désordre et à l'absence quasi totale d'organisation, nous commençons nos activités dans les écoles.

C'est principalement la Bible et l'Histoire des religions que nous enseignons. Malgré les premiers gels, Dieu nous console et il me semble que notre amour, malgré tout, commence à donner de la chaleur...

En plus de « A.R.M. », Missi, Documentation catholique, je voudrais vous prier de m'envoyer aussi quelques livres de français simples pour débutants, sinon au moins pour moi parce que je dois aussi enseigner le Français (pour la première fois dans cette région, disent-ils).

Merci pour votre aide. Nous espérons aussi vos prières, nous et les gens d'ici, nous en avons besoin. Et si vous veniez nous voir ici! Ce serait magnifique!»

Avis aux amateurs.

 

Voici leur adresse: Joseph-Daniel Pravda, Otdel narodnogo obrazovania, Rajsoviet, ul. Lenina, 678900 Aldan. Jakutskaya-Sacha Automnaya Respublika.

 

Sur un sujet douloureux et complexe,

un livre simple et éclairant.

Paul Garde. Vie et mort de la Yougoslavie.

Ed. Fayard, Paris 1992, 444 pages.

 

Nous ne pouvons pas rester indifférents à l'égard des événements de Yougoslavie, mais la tristesse et l'indignation ne suffisent pas.

Il faudrait aussi comprendre.

Comprendre, si possible, tous les acteurs du drame, toutes les raisons de la haine, toutes les dimensions - historiques, économiques, religieuses - d'une guerre civile malheureusement exemplaire.

Cette compréhension est difficile sans un guide impartial, documenté, connaissant la langue du pays, familier de ses paysages, de ses villages, de ses montagnes et qui veut bien partager ses souvenirs, ses admirations, ses appréhensions.

 

Ce guide, chacun peut le trouver en ouvrant l'ouvrage dont nous proposons ici la recension. Il peut paraître long - 444 pages - mais il se lit très facilement et, mêlant les récits de voyage aux informations historiques et politiques, il ne lasse pas. Il éclaire, il met sur la voie de la sympathie envers tous les peuples de ce pays en train de mourir dans la barbarie.

 

L'auteur ne se refuse pas à désigner sans ambigüité l'agresseur d'aujourd'hui. Celle Yougoslavie, où des peuples - Croates, Macédoniens, Albanais - avaient été regroupés sans leur accord, paraissait, après quarante ans de régime autoritaire sur la voie d'un compromis démocratique. « Or c'est exactement le contraire qui s'est produit. Dès la fin des années 80, avant même que la démocratisation n'ait commencé, l'idée yougoslave subit une agression... irrémédiable.  C'est Milosevic qui lui porte le coup de grâce... En développant dans les masses serbes, par la propagande et la manipulation des foules, l'exclusivisme et la haine des peuples voisins, il détruit en quelques mois tous les équilibres existants, et ramène brutalement le pays cinquante ans en arrière, vers les haines et le sang. Il bloque la démocratisation de son propre peuple et rend la vie commune définitivement insupportable à ses partenaires»(p.414).

 

Ne pas croire cependant que celle dénonciation parte d'une hostilité à l'égard de la Serbie. « Le véritable ami n'est pas celui qui vous approuve...quand vous faites mal», fait très justement remarquer l'auteur, « mais celui qui tente de vous faire comprendre que vous faites mal, tout en essayant d'expliquer pourquoi, à tort, vous faites mal».

 

On lira notamment avec sympathie la description du Kosovo actuel, submergé désormais par la fécondité des Albanais musulmans, où les Serbes deviennent de plus en plus minoritaires, alors que le Kosovo est, depuis le moyen-âge, un des hauts lieux de leur histoire, « comme si l'Orléanais, terre illustrée par Jeanne d'Arc, devenait algérien»…(p.231).

 

Au chapitre des religions, l'auteur marque bien la différence entre l'appartenance confessionnelle héréditaire et la foi religieuse personnelle. La conscience nationale s'est greffée sur la première, mais ne s'est pas identifiée avec la seconde (p.145) même si la propagande essaie de nous faire croire qu'il s'agit d'une guerre de religion (p.416).

Les plus religieux, au sens d'une foi personnelle, tant parmi les catholiques, les orthodoxes ou les musulmans sont, un peu à la manière de ce qui se passe en Irlande, les plus hostiles à la haine et les plus ouverts à un œcuménisme pacifique, même si chacun a des raisons légitimes de se plaindre des autres. « On comprend que le ressentiment envers l'Eglise catholique soit virulent chez les Serbes, après les massacres et les tentatives de conversions forcées des orthodoxes au catholicisme» (p.148) dont les dernières sont bien récentes (1941-1945). L'Eglise orthodoxe serbe peut très ouvertement être opposée à Milosevic tout en restant sur ses gardes vis-à-vis de Jean-Paul II.

 

Un des mérites singuliers de l'ouvrage présenté ici, est d'être simple à lire tout en montrant la complexité, les contradictions, les ambigüités innombrables de ce conflit.

Il montre aussi, sans les mépriser, comment et pourquoi les moyens de communication de masse en Occident n'aident pas toujours à la compréhension des événements. Il faut lire, par exemple ce titre de La Croix du 29 janvier 1992 : « Les Eglises catholiques et orthodoxes veulent se réconcilier», titre bien intentionné. Mais l'article qui suit indique qu'un évêque orthodoxe et un évêque catholique sont, il est vrai, unis dans la critique, mais le premier parce que le gouvernement serbe serait enclin à accepter des conditions trop favorables aux Croates et le second parce que les Occidentaux seraient trop indulgents à l'égard des Serbes.

 

Vers quelle solution évolue-t-on, se demande finalement l'auteur : un dénouement par la force ou par le droit? Vu l'indécision de la communauté internationale, « on peut craindre que la réalité finale soit beaucoup plus proche de la solution par la force que de celle du droit» (p.140).  Hélas ! Car tout sera un jour à recommencer.

L'ouvrage compte de nombreuses cartes, des tableaux statistiques très clairs, une chronologie en annexe, une bibliographie récente.

Pierre Delooz.

 

Paul Garde est né en 1926 à Avignon. Professeur émérite de l'Université de Provence, il est spécialiste en linguistique slave et connait la Yougoslavie depuis quarante ans.