Bulletin décembre 1991 

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La peur de l'autre

 

Tout change, dit-on souvent. Et c'est vrai. Mais cela n'empêche pas certaines choses de ne pas changer. Ainsi, la peur de l'autre. Faut-il rappeler en ce temps de Noël, l'histoire toujours recommencée de ces parents qui doivent fuir vers l'étranger les menaces qui pèsent sur eux dans leur propre patrie, de ces parents qui doivent quitter leur foyer et ne trouvent pas où être accueillis.

 

Les parents de Jésus en étalent là, il y a vingt siècles, mais leur histoire est toujours actuelle pour beaucoup de nos contemporains. La peur les pousse à partir et la peur s'empare aussi de ceux vers qui ils vont. Mais cette peur est-elle justifiée ? L'est-elle particulièrement à l'égard des habitants de l'Europe de l'Est, dont certains ont prédit une véritable « invasion»?

 

A l'origine d'Entraide d'Eglises, il y eut, après la deuxième guerre mondiale, le souci de venir en aide aux réfugiés de l'Est. Pour nous, ce n'est pas un problème nouveau. L'expérience nous a montré, en tout cas, que la peur n'aurait rien arrangé et que le pire était loin d'être sûr. Avec le temps, c'est à dire avec leurs efforts et l'aide reçue, la plupart des réfugiés d'alors ont trouvé leur chemin et tout porte à croire que ceux d'aujourd'hui le trouveront aussi.

 

Devons-nous regretter d'être une terre d'accueil? Et d'autre part, qui nous dit que l'Europe de l'Est, avec l'aide de l'Occident, ne se relèvera pas et ne sera pas capable de maintenir chez elle sa population ? On trouvera, en tout cas, dans ce numéro de notre bulletin, des informations et des réflexions qui ne confirment ni une soi-disant « Invasion » ni des raisons de la craindre. On trouvera aussi l'affirmation de notre conviction : il faut aider les gens chez eux et supprimer ainsi les causes des migrations.

 

A-t-on du fer pour de nouveaux rideaux?

 

Un peu plus à l'Ouest

 

La première liberté restaurée au-delà de ce qui fut le rideau de fer, c'est la liberté de partir. On aurait pu croire, naïvement, que la démocratisation des pays du Pacte de Varsovie y ramènerait les exilés. On aurait pu rêver que ces peuples enfin libérés, ces familles enfin rassemblées, après la célébration de leur victoire et à peine sortis de leurs embrassades, s'empresseraient de se mettre au travail, tous ensemble pour construire leur avenir. Mais on ne peut pas oublier que ces pays étaient des prisons. Et quand on ouvre les portes d'une prison, les détenus ne songent pas à rester à l'intérieur, repeindre leur cellule et augmenter le salaire du cuistot pour qu'il améliore l'ordinaire. Les détenus sont pressés de sortir, de se répandre à l'air libre, de goûter la liberté retrouvée loin des murs qui les en privaient.

 

Ce n'est pas toujours un choix raisonné. Quelques semaines plus tard, ces hommes libres qui dorment sur les bancs publics, le ventre creux, découragés par l'échec de toutes leurs recherches d'emploi, peuvent évoquer le confort médiocre de leur ancien cauchemar avec une pointe de nostalgie. Quand viendra l'hiver, certains, en désespoir de cause, demanderont à pouvoir rentrer en prison, comme les hébreux affamés dans le désert ,étaient prêts à retourner en Egypte, pour y retrouver, tout à la fois, la dure servitude et les marmites de viande. Mais cette lamentable déconvenue de la liberté, mille fois expérimentée, n'empêchera jamais les prisonniers de se précipiter au dehors dès que la porte s'ouvre devant eux, parce que l'homme est né pour être libre, parce qu'une cage dorée n'est encore qu'une cage. La rue vers l'Ouest était inévitable.

 

Vers d'autres murs

 

Malheureusement, l'Europe occidentale a aussi des portes verrouillées. Ce n'est pas une prison dont on ne pourrait pas sortir. Les verrous sont de l'autre côté des portes. Mauvaise surprise ! Dans les pays libres, on a le droit de sortir, mais pas celui d'entrer.

 

Les portes de l'immigration sont fermées depuis une quinzaine d'années. Restent quelques portillons dont le verrou n'a pas été poussé. L'un est réservé au regroupement familial. Les visas se vendent dans les agences matrimoniales. Mais il faut être célibataire ou divorcé...ou réussir à le faire croire. A une autre porte d'entrée, il suffit de prononcer le mot de passe (« Je suis réfugié ».) pour obtenir un droit de séjour provisoire, précaire, pour une durée si incertaine, qu'il devient vite débilitant, mais un droit de séjour tout de même, l'occasion de se retourner sans devoir retourner.

 

Obtenir le statut de réfugié, par contre, c'est peu probable: comment convaincre qu'on est persécuté par le pays qu'on a pu quitter librement? Qu’on a du fuir une prison dont on est sorti par la grande porte? Les évadés d'hier avaient leur chance, mais les amnistiés d'aujourd’hui? Par dessus le marché, le moment est mal choisi. Longtemps le monde occidental a vu augmenter le nombre de réfugiés dans le monde sans pour ainsi dire en voir la couleur, sans guère contribuer à leur accueil. Mais voilà que depuis quelques années, une partie des millions d'exilés de la planète atteint ses rivages. Un pourcentage très faible encore, surtout si on le compare à celui que doivent supporter les pays les moins avancés, mais un pourcentage en augmentation constante.

 

L'occident trouve très vite une parade qui se répand comme une traînée de poudre: ces nouveaux venus ne sont pas des réfugiés, ce sont des immigrés qui cherchent à contourner la décision gouvernementale de fermer les frontières. Peu de gens se demandent si c'est vrai ou faux, ou s'il n'y a pas, dans le nombre, des gens qui fuient la persécution.

 

Le slogan est si facile à retenir et si confortable pour la bonne conscience, qu'il atteint en quelques mois à peine les campagnes les plus reculées. Des gens qui n'avaient jamais entendu parler de la Convention de Genève, des gens qui n'avaient jamais réfléchi à la différence entre réfugié et immigré, entre colon et coopérant, entre boat-people et horde barbare, ces gens savent tout d'un coup que, si jamais ils entendent parler de l'accueil des réfugiés, ils doivent se lever comme un seul homme pour déclamer : « Ce sont des réfugiés économiques ». L'eau qui a lavé les mains de Pilate ressert soudain pour un gigantesque lavage de cerveaux. C'est ce moment-là que choisit le mur de Berlin pour s'écrouler, le rideau de fer pour céder sous la rouille, la prison pour scier ses barreaux. Les milliers de gens qui rêvaient de nos frontières depuis des décennies s'entendent dire: « Vous êtes des réfugiés économiques. Vous feriez mieux de travailler au redressement de votre économie plutôt que de venir envahir nos pays de cocagne. D'autres ont essayé avant vous et s'y sont cassé les dents ».

 

L'impossible refoulement

 

Alors que va-t-il se passer, dans une Europe aux inégalités criantes qu'on ne pourra réduire qu'en plusieurs générations? Allons-nous dire aux demandeurs d'asile de retourner d'où ils viennent et de supporter courageusement de manquer de tout, en prenant exemple sur nous, de loin, pour travailler au bien-être de leurs arrière-petits- enfants? Oserons-nous leur dire que nous continuerons pendant ce temps à vivre dans l'opulence, pour leur servir de modèle?

 

Ne soyons pas aveugles. L'attirance est trop forte. Ceux qui veulent venir chez nous finiront par arriver chez nous. On nous dit maintenant qu'on va les maintenir dans un lieu déterminé pendant le délai d'une procédure accélérée, puis qu'on les renverra chez eux. A quoi bon? Pendant qu'on en renverra cinquante aux frais de la princesse, il en viendra deux cents, clandestinement. Ceux qu'on aura chassés par la porte reviendront par la fenêtre pour un mariage en blanc ou un travail en noir. Les réfugiés déboutés d'aujourd'hui, sont les travailleurs clandestins de demain. Aujourd'hui, ils sont recensés et donc contrôlables. Demain, ils ne le seront plus. Au profit de quels exploiteurs? A moins, bien sûr, qu'on entoure l'Europe occidentale d'un nouveau rideau de fer, avec des chiens et des miradors...

 

Le seul objectif qui mérite d'être poursuivi à long terme, c'est la suppression des causes des migrations: le mal-développement, les disparités économiques et sociales, les guerres et les atteintes aux libertés fondamentales. Garantir à chacun le droit de vivre chez lui et d'y vivre debout. Ce n'est pas pour demain. Dans l'intervalle, l'urgence est d'organiser au mieux l'immigration inéluctable pour l'empêcher autant que possible d'être clandestine. Faire contre mauvaise fortune bon cœur, si tant est que la nécessité d'accueillir soit une infortune. Les victimes des migrations sont d'abord les émigrants. On ne s'exile pas pour le plaisir.

 

Il ne faut pas être chrétien pour raisonner de la sorte. Mais on comprendrait mal que les chrétiens raisonnent autrement.

Pierre Dehotte

aumônier des Immigrés . Namur

 

Savez-vous que...

 

Depuis 1989, 4 millions de ressortissants d'U.R.S.S. (russes, pour la plupart) se sont rendus en Pologne pour y chercher du travail.

 

En Allemagne, des groupes de volontaires s'organisent pour monter la garde chaque nuit devant les maisons d'accueil pour réfugiés afin de protéger ceux-ci contre d'éventuelles agressions.

 

Demandeurs d'asile en Belgique. Année 1991

 

Entre le 1 er Janvier et le 30 Juin : 6.676 demandes (dont 4% seulement à Zaventem).

En Juillet : 1625 demandes (record absolu).

Principaux pays d'origine : Roumanie: 15,3 % Ghana: 12,1 %

Inde: 10.5 %

Zaïre : 9.6 %

Turquie : 7,8 %

Nigeria : 5,8 %

Depuis sa création en février 1988, le Commissariat a pris 4.731 décisions :

Reconnaissances : 1620

Refus fondés : 1878

Refus «techniques» : 1233 (II s'agit de demandeurs ayant disparu sans renouveler leur demande). Il reste 16.390 dossiers à examiner.

En principe, Il n'y a plus de demandeurs d'asile, originaires des pays de l'Est, puisqu'ils ne doivent plus avoir de visa pour entrer sur le territoire belge. Le séjour autorisé est de 3 mois, avec prolongation possible jusqu'à 6 mois .

 

Les ressortissants roumains sont encore soumis au visa. Mais une nouvelle disposition vient d'être mise en application à leur égard : décision endéans les 15 jours et s'iI y a recours, endéans les 2 mois.

(*) Chiffres communiqués par le Commissariat Général aux réfugiés et apatrides.

 

Les Tsiganes: fléau des pays de l'Est?

 

C'est dans les pays de l'Est que se trouvent les plus fortes concentrations de tsiganes. Combien sont-ils ? Nul ne le sait. Les tsiganes ne sont pas recensés comme tels et des chiffres fantaisistes vont bon train... On peut avancer quelques chiffres approximatifs mais plausibles, établis par comparaison. En Roumanie, on peut considérer qu'ils sont un peu plus nombreux que la minorité hongroise, soit environ deux millions; en Hongrie, on estime qu'ils représentent 5 à 6 % de la population: un bon demi million ; en Yougoslavie, près d'un million...

 

Il est hasardeux de parler des tsiganes en général. La tsiganité est une notion peu précise, hétérogène, et qui ne répond pas à des critères rigoureux. La diversité des tsiganes est très grande, leurs dialectes multiples, les situations socio-économiques très diverses. Mais ce qui importe, c'est que les tsiganes existent et qu'ils constituent un fait social et humain évident. Une chose est étonnamment commune à tous les groupes tsiganes, c'est le rejet systématique dont ils sont l'objet et, en conséquence, l'inadaptation et la marginalisation dans lesquelles les relègue la société majoritaire. Et tout porte à croire qu'en ce moment, les préjugés sont plus forts que jamais...

 

Deux mots d'abord, de leur passé. L'Histoire n'a pas été tendre avec les tsiganes dont la culture s'est construite sur les humiliations et sur les débris...Pendant des siècles, en Roumanie, ils furent réduits en esclavage. Leurs « propriétaires » pouvaient les vendre, les changer, les donner en cadeau...Ce n'est qu'en 1850 que fut levé le dernier servage. Cette libération a donné lieu un vaste mouvement migratoire dans toute l'Europe. Suprême humiliation sous le régime nazi : les tsiganes sont officiellement considérés comme des parasites sociaux à éliminer. Plus de 200.000 en effet seront exterminés dans les chambres à gaz, beaucoup connaîtront les camps de concentration et tous devront se cacher...

 

Il va de soi que des événements aussi dramatiques laissent des traces profondes et durables dans la mentalité tsigane et crée un mur de méfiance et d'hostilité vis à vis de la société majoritaire. D'autant plus qu'immédiatement après, les régimes communistes ont enfermé les tsiganes dans une politique d'assimilation, au mépris de leur culture, de leur identité. La position officielle allait jusqu'à affirmer sottement: « Chez nous, il n'y a pas de question tsigane ».

 

Cette politique, faut-il le dire, fut vouée à l'échec. L'effondrement du communisme fut une autre « libération » qui a provoqué le nouveau mouvement migratoire que nous connaissons actuellement.

 

Au cours de nombreux voyages dans les pays de l'Est, nous avons pu constater la diversité des situations: nous avons rencontré des tsiganes ayant pignon sur rue, mais nous avons surtout vu des situations d'habitat et d'hygiène largement déficitaires, des conditions matérielles très insuffisantes, certaines dramatiques. Mais ce qui nous paraît le plus inquiétant, c'est la réputation qui est faite aux tsiganes. Les préjugés épidermiques faciles, sans le moindre contrôle, sont acceptés, répandus, entretenus dans l'ensemble de la population, même à travers les média : « ils volent, ils sont riches, ils ne travaillent pas, ils n'ont pas d'éducation, ils ne sont pas civilisés. On a brûlé leur village, mais c'est parce qu'ils volent » Il est plus facile, disait Einstein, de scinder l'atome que de briser un préjugé.

 

Il y a plus grave : la plupart des pays d'Europe de l'Est sont désemparés; ils sont à la recherche, parfois effrénée, d'un pouvoir démocratique, d'une philosophie politique, d'une économie de marché, d'une harmonie entre les nationalismes résurgents. A cette déstabilisation s'ajoute l'inflation, le chômage... A ces misères, ces souffrances, il faut trouver un bouc émissaire. Il est là, au coin de la rue, parfois arrogant puisqu'inadapté : le tsigane! La tentation d'autodéfense par une agressivité plus grande vis-à-vis des tsiganes est réelle et inquiétante. En font preuve, les pogroms, les arrestations arbitraires, la réapparition et la violence des mouvements extrémistes.

 

Il n'est donc pas étonnant que, dans un tel contexte, règne, chez beaucoup de tsiganes, le mythe de l'Ouest, terre où coulent le lait et le miel. Ce mythe est d'autant plus fort que le tsigane, même s'il a une famille nombreuse, n'a guère d'attache à une terre, à un pays. Alors, tentons cette aventure ! Combien de tsiganes ne nous ont pas demandé, en Roumanie, Tchécoslovaquie, Yougoslavie, Bulgarie; « aide-moi à aller en Belgique. Fais quelque chose » Ils ne savent pas encore que, chassés par la pauvreté, ils sont souvent accueillis par l'avarice.

 

Mais déjà les portes se referment; on ne peut plus passer par la Hongrie, l'Autriche. Il faudra choisir d'autres pays de transit : la Pologne, la Tchécoslovaquie...Les déplacements de tsiganes à l'intérieur des pays de l'Est ne sont souvent que des migrations postposées ou avortées vers les pays de l'Ouest. Et nul ne, sait quand et comment s'arrêtera ce mouvement qui pose, on ne peut le nier, de graves problèmes politiques mais que l'on doit essayer de comprendre avec l'intelligence du cœur...

 

Les tsiganes restent de grands méconnus. On ne peut les enfermer plus longtemps dans un ghetto psychologique et sociologique qui entretient l'agressivité et augmente le risque de délinquance et de criminalité.

 

Les Eglises et nous chrétiens sommes interpellés par cette escalade infernale. Il est urgent qu'un autre regard soit porté sur les tsiganes, un regard fait de respect, de sympathie. Ils sont autres et ont le droit de l'être. Ils ont gardé des valeurs fondamentales trop souvent oubliées chez nous : un tissu familial très fort, une chaleur humaine réconfortante, un sens de l'accueil tout évangélique et une foi simple et profonde.

 

Léon Tembour Responsable du CCIT (Comité Catholique International pour les Tsiganes)* Anvers

 

* L'un des objectifs du CCIT est d'alerter les Eglises et les chrétiens sur la situation réelle des tsiganes et de contribuer à leur rapprochement avec l'Eglise. Le CCIT se trouve moins dans les grandes instances officielles que sur le terrain, parmi les tsiganes et ceux qui sont engagés dans ce milieu ou y sont sensibilisés.