Bulletin septembre 1991

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C'est en 1957 qu'est née l'Entraide d'Eglises, mandatée par les Evêques pour venir en aide aux Eglises en difficulté. Peu à peu, elle s'orienta plus particulièrement vers les Eglises du centre et de l'est de l'Europe, prenant la relève d'une autre organisation «le Secours aux prêtres expulsés de l'Est».

Depuis plus de trente ans, entraide d'Eglises est donc venue en aide aux chrétiens persécutés de l'Est. Elle le fit discrètement, et cela, à la demande de ces chrétiens eux-mêmes craignant d'être poursuivis en raison de leurs contacts avec l'Ouest. Grâce à votre générosité, des milliers de prêtres ont été formés dans maints pays: Yougoslavie, Pologne, Hongrie, Lituanie, Roumanie...Des milliers de prêtres et de séminaristes ont reçu, chaque mois, la seule revue chrétienne en langue hongroise, Introduite clandestinement en Hongrie mais aussi parmi les minorités hongroises de Roumanie, Tchécoslovaquie et Yougoslavie. Des milliers de chrétiens ont reçu également des livres et des revues édités dans leur propre langue, croate, slovène, polonaise etc... et, chaque mois, quand et là où c'était possible, des livres et des revues en français, en anglais, en allemand. Ce fut pour eux, bien souvent, le seul moyen de nourrir leur fol, de rester en lien avec l'Eglise universelle. Qui pourra dire l'espoir qu'a suscité toute cette action parmi ces frères dans la fol, durant ces années de persécution et d'Isolement le plus total ?

Tout cela ne fut possible que grâce à votre générosité, générosité d'autant plus méritante que Jamais vous n'avez pu en connaitre les destinataires. Merci à vous tous pour votre soutien régulier fait de dons parfois Importants, parfois plus modestes mais combien émouvants. Merci aux paroisses qui nous ont aidés fidèlement grâce aux collectes annuelles faites dans toutes les églises. Merci enfin, et c'est la première fois que nous pouvons le faire, au Grand-duché de Luxembourg qui, depuis trente années, a versé annuellement l'équivalent de plus d'un million de nos francs actuels, pour la formation des prêtres de l'Est. Mais le plus Important n'est pas quantifiable ni monnayable. Au delà de l'aide matérielle, que de richesses humaines et spirituelles échangées! Merci à vous; amis lecteurs, de «ne pas avoir attendu que le mur tombe, pour regarder ce qui se passait derrière». Est-II présomptueux de croire que le monde, l'Europe, l'Eglise ne seraient pas ce qu'Ils sont aujourd'hui si, depuis tant d'années, au delà des frontières hermétiques, des gens n'avalent voulu créer des contacts pour se connaitre, se comprendre, s'aider et s'estimer.

Aujourd'hui tout est à faire, tout est à nouveau possible...mais les moyens manquent. L'aide reste urgente et nécessaire. A vous, comme aux Evêques, nous disons merci pour votre soutien à venir. Aidons-les à revivre.

 

Aidons-les à revivre! Oui... mais comment?

 

En les aidant à se parler, à recréer des liens.

Pierre DELOOZ, sociologue

 

Les temps ont changé. Il était plus simple d'être généreux quand on était sûr de soi: aider l'Eglise du silence, offensée et humiliée, c'était évidemment bien. Cette Eglise-là peut respirer et parler désormais sans craindre la répression policière. Mais parler à qui? Parler comment? Et quoi dire pour être compris d'une population à laquelle on a tellement menti que chacun craignait d'être trompé, où chacun se méfiait de chacun, était peut-être surveillé par chacun?

 

Nous n'imaginons pas une société pareille où la moindre partie de cartes avec des amis était suspecte si elle se jouait en dehors de la maison officielle de la culture, où l'Eglise était tolérée dans son périmètre ecclésiastique le plus étroit possible. C'est fini. Mais on ne sort pas Indemne de tant d'épreuves. Il faut apprendre à avoir confiance dans les autres, à dire ce que l'on pense, à écouter les autres; il faut apprendre à créer des liens paisibles, à faire du neuf avec d'autres non seulement dans mais en dehors de l'Eglise, dans une société civile. Quelle vie chrétienne pourrait s'épanouir avec des individus isolés et qui ont peur des autres?

 

Que peut-on faire aujourd'hui pour redonner confiance? C'est là notre souci à Entraide d'Eglises. Quand presque tout est à faire et tout à repenser, quelles priorités donner? En tout cas, renouer les liens entre les gens, nouer, peut-être pour la première fois, une communication détendue et constructive, celle qui donnera un avenir à une Eglise libérée. Rien ne fait si bien, hélas, l'unité entre les hommes que d'avoir un ennemi commun. A l'Est, cet ennemi a disparu. Il faut désormais vouloir l'unité, donc communiquer. Ce n'est aisé nulle part, mais moins encore quand on n'en a pas les moyens. Exemple: persuadé de ce que nous venons de dire, un généreux donateur offre une machine à photocopier à un évêque. Parfait. Sauf que dans le pays, la Roumanie en l'occurrence, il n'y a pas de papier. Nos lecteurs s'étonneront-ils que nous ayons consacré une part des ressources qu'ils nous fournissent à rassembler avec d'autres et à apporter du papier en Roumanie?

Le Royaume de Dieu est fait de solidarités héroïques sans doute mais aussi de solidarités modestes et intelligentes. Nous refuserons-nous? A quoi bon, pourraient-ils se dire là-bas, avoir tenu le coup si longtemps dans l'épreuve pour être ignorés, voire lâchés le jour où s'ouvre la prison des peuples? Encouragés par nos évêques, à nous d'agir. Grâce à Entraide d'Eglises, chacun peut y mettre du sien!

 

En les aidant à recréer des mouvements associatifs.

André LlNARD, Entraide et fraternité

 

Une société civile, condition de la démocratie.

 

La démocratie n'est pas un cadeau accordé une fois pour toutes. Elle se construit et se défend. Condition nécessaire et non suffisante: un mouvement associatif capable d'occuper les espaces de liberté existants et de les amplifier. Au sud, à l'est, au nord. la leçon du Nicaragua est très claire: la valeur fondamentale à préserver, c'est  « la participation populaire, l'engagement des organisations populaires librement associées pour une vie sociale meilleure et en lien actif avec le peuple non organisé »(1). Les zimbabwéens font aujourd'hui la même expérience: même si on le crédite de bonnes intentions, l'Etat socialiste a trop tendance à occuper tout l'espace, négligeant ou interdisant la vocation autonome d'associations multiples et pluralistes surgissant dans la société civile.

 

C'est vrai aussi dans les sociétés libérales capitalistes. N'est-ce pas l'existence d'organismes intermédiaires et autonomes (syndicats, coopératives...) qui a permis à nos sociétés de passer du XIXe au XXe siècle, à l'amélioration générale des conditions de vie que nous connaissons. Et c'est la relative absence de ce monde associatif qui permet le capitalisme sauvage dans des pays comme le Brésil, la Corée, les Philippines...voire le Japon. Qu'en sera-t-il demain à l'Est?

 

L'Etat c'est nous.

 

« Pour nous, il n'y a pas de développement si les gens ne participent pas à la vie de leur village, de leur quartier, de leur entreprise, de leur pays...affirmait récemment un responsable d'Entraide et Fraternité. C'est là que les gens deviennent acteurs, responsables de leur avenir, et que la démocratie se construit, et pas uniquement par des changements de président ou de gouvernement. »(2)

 

Dans ses travaux récents, Alain Touraine insiste beaucoup sur « le retour de l'acteur », sans lequel la démocratie risque fort de n'être qu'une boite vide. Non pas que l'Etat devienne inutile. Il reste le lieu d'arbitrage entre les forces sociales et de débat, puis d'orientations politiques. Il ne remplace pas ces forces mais devrait au contraire les encourager et leur donner les moyens d'existence. L’associatif, en effet, n'existe pas contre l'Etat. Il ne sert pas non plus à des actions de suppléance là où l'Etat ne joue pas son rôle. Il est au contraire une condition de fonctionnement d'une société démocratique, en permettant aux individus (et spécialement à ceux qui sont privés d'autre pouvoir ou influence) de s'exprimer et d'influencer les orientations politiques de l'Etat (3).

 

« En 1991, on repeint sa cuisine ».

 

Si l'existence d'une société civile libre est un droit, c'est aussi un appel exigeant. Aux citoyens d'abord. Car les associations seront ce que les gens en feront, qu'il s'agisse de syndicat, de communauté de quartier ou de communauté chrétienne de base. Les gens, c'est à dire vous, moi, et pas seulement l'autre. Quelle volonté les citoyens ont-ils aujourd'hui de participer à la chose publique? « En 1968, on refaisait le monde; en 1991, on repeint sa cuisine », affirme une sœur ouvrière (4).

 

De la part des organisations de solidarité avec l'étranger, peut-être un changement de perspective est-il aussi nécessaire, qu'il s'agisse de l'est de l'Europe ou du sud de la planète. Au lieu de soutenir des « projets de développement », n'est-œ pas l'existence de la société civile qu'il faudrait appuyer: donner aux mouvements paysans, aux associations religieuses, aux syndicats, aux coopératives, ...les moyens d'être autonomes, libres et formés, de façon à influencer de l'intérieur les choix de société et de politique à réaliser chez eux. Sans cela, ce sont toujours les puissants qui gagnent, au sud, à l'est, au nord.

 

(1) Revue « Envio », Managua, mars 1991

(2) Conférence de presse du 21/12/90

(3) J.P. Hiemaux

(4) Revue « Golias », été 91

 

Aucun état totalitaire ne peut supporter la vie associative. A titre d'exemple: la Hongrie. En 1937, Il existait 16.747 associations.

Patriotiques: 472

Religieuses: 185

Amicales: 773

Culturelles: 1357

Artistiques: 915

Scientifiques: 121

Sportives: 1616

Philanthropiques: 905

Entraide mutuelle: 1503

Cercles et clubs: 4266

Défense d'Intérêts: 2675

Diverses: 1959

En 1946, en l'espace de deux semaines, 15.000 d'entre elles ont été dissoutes.