Bulletin décembre 1990

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NOEL «AVANT» ... NOEL

EN ROUMANIE... EN TCHECOSLOVAQUIE...

 

Nous avons interrogé un prêtre en Roumanie,  deux prêtres en Tchécoslovaquie; nous leur avons demandé comment se fêtait la Noël chez eux, sous le régime communiste et comment elle serait fêtée cette année.

 

EN ROUMANIE.

 

Le père Nicolas est, depuis 10 ans, curé d'une paroisse catholique hongroise dans une petite ville de Transylvanie. (*)

Il a préféré ne pas dévoiler davantage son identité : ce n'est pas la peur qui le retient mais un sentiment qu'il a du mal à définir.

(*). La Transylvanie est la région située à l'Ouest de la Roumanie où cohabitent depuis des siècles une importante minorité hongroise (catholique ou protestante), des Roumains catholiques de rite latin ou de rite byzantin (uniates) et des Roumains orthodoxes.

 

 

« La Noël, une grande fête chez nous ? Bien sûr ! Pensez donc, la fête de la tendresse, de la joie, de la lumière et de l'espoir. Plus on est dans la misère, plus c'est important, plus nous l'attendions. Nous devions travailler ce jour-là comme n'importe quel autre jour. En fait chez nous Noël dure treize jours, de la grande Noël (24 décembre) à la petite Noël (6 janvier) fête de l'Epiphanie qui est par contre, chez les Orthodoxes, la grande fête.

 

Comment nous fêtons Noël? Je pense un peu comme chez vous : le 24 décembre, le sapin est placé dans la chambre. Sous Ceausescu, il était interdit de couper des sapins car il fallait protéger l'environnement (c'était le seul jour de l'année où il y pensait à l'environnement !), mais on s'arrangeait toujours pour avoir au moins une branche chez soi.

Chacun dépose un petit cadeau au pied de la crèche et, le soir venu, on prend en famille le repas traditionnel : un chou farci avec de la purée de pomme de terre, le tout arrosé de Szilvapalinka, notre délicieuse eau de vie de prune. Peu avant minuit, tout le monde se rend à l'église pour la messe. Là aussi, il ya un sapin, une crèche vivante et, pour chaque enfant, un petit paquet : un peu de chocolat, un sucre, un biscuit, une noisette. Nous pensons longtemps à l'avance à préparer des cadeaux car les enfants ne peuvent pas être déçus : pour eux, Noël, c'est Noël, qu'il y ait disette ou pas.

Ces dernières années, nous gardions soigneusement nos tickets de rationnement de sucre pour les donner à l'une ou l'autre mère de famille particulièrement démunie. Qu'il y a-t-il en effet de plus triste pour une mère de ne rien pouvoir donner à son enfant pour Noël ?

 

Vers 11 heures du soir, commence - dans l'église - une sorte de tournoi de jeux de Noël : par groupes de 5 ou 6, adultes ou enfants offrent une représentation du Mystère de Noël qu'ils ont eux-mêmes mis en scène, s'inspirant de la tradition mais aussi y ajoutant les trésors de leur imagination. Il existe chez nous de nombreux textes traditionnels sur la Noël, mais nous en créons aussi de nouveaux. Nous avons également de très beaux chants, des chants communs au patrimoine Hongrois, mais aussi des chants spécifiques de notre région de Transylvanie.

 

Pendant la journée du 25 décembre, les groupes « d'acteurs » s'en vont de quartiers en quartiers, présenter leur « spectacle » dans les maisons. On rencontre d'autres groupes, protestants ou catholiques, on fraternise. Ensuite, la semaine .entre les deux Noëls.., les meilleurs groupes s'en vont en représentation dans les villages des alentours.

Comme vous le voyez, Noël, c'est quelque chose de bien vivant chez nous. L'année passée, c'était bien sûr un peu spécial, nous vivions tiraillés entre l'espoir, l'angoisse. On tirait encore dans certaines villes. Des gens ont été tués, la veille de Noël, le jour de Noël, tués pour une révolution qui nous a été volée...

Cette année-ci, nous aurons moins de problèmes qu'avant pour trouver un sapin, de petits cadeaux pour les enfants. La fête de Noël pourra, une fois encore, rendre la chaleur et l'espoir à ceux qui n'en n'ont plus. Car qui d'autre que le Christ peut nous donner l'espoir actuellement ?...

 

EN TCHECOSLOVAQUIE.

 

Vaclav Ventura est prêtre catholique de rite byzantin; Il est marié et père de deux enfants. Actuellement, Il dirige à Prague une maison d'édition religieuse, fondée cette année. Trois revues paraissent à présent : une revue pour prêtres, une revue pour adultes et une revue pour jeunes. Vaclav Ventura fut, comme beaucoup de prêtres en Tchécoslovaquie, un prêtre clandestin (1). Etroitement surveillé par la police secrète. Il gagnait sa vie et celle de sa famille comme infirmier dans un hôpital. C'est durant ses gardes de nuit qu'II apprit (Impeccablement) le français, à l'aide d'un petit dictionnaire et d'un livre unique : « Les Ages d'or de la vie spirituelle».

(1) Jusqu'à la Révolution de velours (nov. 89), le nombre de séminaristes et de prêtres étaient strictement réglementé par l'Etat. Il n'y' avait pratiquement par d'évêques. De nombreux prêtres ont donc été consacrés à l'insu de tous, parfois même de leurs proches, par des évêques consacrés clandestinement eux-mêmes, avec l'assentiment de Rome.

 

« Même durant les années les plus sombres du régime, Noël, chez nous, fut fêtée avec enthousiasme par tous, croyants ou incroyants. A Prague, les messes étaient célébrées dans la banlieue, car elles étaient interdites au centre de la ville. Tout le monde allait à la Messe de Minuit; c'était donc, pour les prêtres, une occasion unique de pouvoir parler de Dieu. Chez nous, du fait des persécutions qu'elle a encourues, l'Eglise a acquis un grand prestige moral; mais, confinée obligatoirement dans les lieux de culte, il lui était interdit d'exercer aucune action sociale ou culturelle, d'où l'importance de la messe, seul endroit où les jeunes pouvaient trouver une base sur laquelle s'appuyer.

 

A Noël, il règne dans les familles une atmosphère d'amour et de compréhension. C'est le moment des cadeaux, des chants populaires, des crèches (connaissez-vous nos crèches dont les personnages sont faits en feuilles de maïs ?). Au repas du soir, le 24 décembre, on mange la carpe (2) de Noël comme dans plusieurs pays d'Europe centrale. Tout cela crée une ambiance de paix favorable à la transmission du message évangélique. Les enfants posent des questions, interrogent les adultes. Noël, c'est l'occasion de mettre à jour le résidu de tradition chrétienne qui sommeille dans le cœur des jeunes. Toute la vie est imprégnée par les symboles théologiques, il faut les utiliser. Cette année, comme l'an passé, nous pourrons fêter Noël librement, mais beaucoup de choses restent à faire : c'est la mentalité, l'esprit, l'âme qu'il faut changer... »

 (2) Durant la semaine qui précède Noël, beaucoup de baignoires tchèques sont occupées par des carpes !!!

 

 

VACLAV HAVEL

(Discours écrit par Havel lorsqu'il reçut le prix de la Paix décerné par les Libraires Allemands, le 15 Octobre 1989.)

 

Au commencement était la Parole, peut-on lire à la première page d'un livre parmi les plus importants que nous connaissions. Dans le livre en question, cela signifie que la source de toute création est le Verbe divin. Mais cette vérité ne s'applique-t-elle pas, au sens figuré, à toute activité humaine? ...

... La parole humaine est-elle vraiment si puissante qu'elle transforme le monde et influence l'histoire?

Et si elle l'a été un jour, le reste-t-elle encore aujourd’hui ?

Dans votre pays, vous jouissez d'une grande liberté de parole.

N'importe qui peut dire n'importe quoi sans que nécessairement ses concitoyens s'en aperçoivent, voire s'en préoccupent. Il peut donc vous sembler que je surestime l'importance de la parole parce que je vis dans un pays où des paroles peuvent encore vous envoyer en prison. Oui, je vis dans un pays où les sanctions quotidiennes confirment sans cesse le poids et la force de rayonnement de toute parole libre...

... Oui, là où je vis le mot de Solidarité a suffi pour faire trembler tout un bloc politique. Le pouvoir des mots n'a en effet rien d'univoque ni de transparent...

….Je ne pense pas qu'il soit nécessaire de vous faire, à vous, de grands discours sur la magie noire de certaines paroles : vous avez directement connu, dans un passé relativement récent, les atrocités inexprimables auxquelles peut conduire, dans un certain contexte politique et social, la parole hypnotique, ensorcelante, et en même temps incroyablement démente d'un petit bourgeois moyen...

... La parole est un phénomène mystérieux, ambivalent, traître.

Interrogeons-nous sur la parole de Lénine. Fut-elle libératrice ou au contraire trompeuse, dangereuse et finalement aliénante ?

Et le discours de Marx? A-t-il mis en lumière tout un pan caché des mécanismes sociaux, ou ne fut-il que le germe discret de tous les terribles goulags à venir? Je ne sais pas, les deux à la fois sans doute...

... Je pourrais pousser plus loin, provoquer un peu plus : quelle fut donc la parole du Christ? A-t-elle servi de départ à l'histoire de notre salut et influé avec une puissance incomparable sur le développement culturel du monde, ou fut-elle le germe spirituel des croisades, des inquisitions, de la destructions des cultures américaines, puis de toute cette expansion contestable de la race blanche à laquelle nous devons tant de tragédies, y compris celle de voir aujourd'hui la plus grande partie de l'humanité réduite à la triste catégorie d'un monde paraît-il seulement tiers ?

Je continue à penser qu'elle a plutôt joué le premier rôle; mais je ne peux pas ignorer les piles de livres prouvant que même le plus pur christianisme originel contenait déjà, encodé en lui à son insu, ce quelque chose qui, dans un contexte où se sont conjuguées mille autres circonstances y compris la relative permanence du caractère humain, pouvait d'une certaine manière ouvrir en esprit la voie aux atrocités que je viens d'évoquer...

… Les mots eux aussi ont leur histoire.

Il fut un temps où des générations entières d'opprimés et d'humiliés étaient magnétisées par le mot de socialisme, synonyme pour elles d'un monde plus juste, où ce mot recouvrait un idéal pour lequel des gens pouvaient sacrifier de longues années de leur vie, voire leur vie elle-même. Je ne sais pas ce qu'il en est dans votre pays, mais dans le mien ce mot de socialisme s'est depuis longtemps transformé en une vulgaire matraque maniée par des bureaucrates enrichis et cyniques pour cogner du matin au soir sur leurs concitoyens d'esprit indépendant, baptisés « ennemis du socialisme » ou « forces antisocialistes ». C'est un fait: depuis longtemps dans mon pays ce mot n'est plus qu'une formule incantatoire profane qu'il vaut mieux s'abstenir d'employer si l'on ne veut pas devenir suspect...

... Liberté, égalité, fraternité - quels mots magnifiques!

Et comme leur signification peut être terrifiante: liberté de la chemise ouverte pour l'exécution, égalité dans la vitesse du couperet retombant sur le cou, fraternité dans un ciel suspect où règne l'Etre Suprême !

«  Perestroïka ». Ce mot merveilleux d'espérance résonne dans le monde entier. Nous croyons qu'il recèle un espoir pour l'Europe et le monde.

Et pourtant je l'avoue, je tremble parfois de peur que ce mot ne devienne à son tour une formule magique, qu'il ne finisse lui aussi par se transformer en matraque pour nous battre.......

…Je pense à autre chose: même cet homme courageux qui loge aujourd'hui au Kremlin risque parfois - peut-être par désespoir – de lancer l'accusation contre les ouvriers en grève, contre les peuples ou les minorités nationales en révoltes, ou contre les minorités d'opinion trop originales, de mettre la perestroïka en danger… J'en viens enfin au mot merveilleux de liberté. Voilà quarante ans que, dans chaque pays, je lis ce mot sur chaque toit, dans chaque vitrine.  Quarante ans qui ont suffi à me rendre allergique, comme tous mes concitoyens, à ce mot magnifique, parce que je sais ce qu'il recouvre depuis quarante ans : des armées de plus en plus gigantesques, prétendant servir de rempart à la paix......

Au commencement de tout est la parole. C'est ce miracle auquel nous devons d'être homme. Mais c'est aussi le piège, l'épreuve, la ruse et le test. Et c'est plus encore qu'il ne vous semble, à vous qui viviez dans un pays de grande liberté de parole, dans une société où les mots ne semblent pas beaucoup importer.

Pourtant, ils importent.

Les paroles importent partout.