Bulletin juin 1990

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RETOUR DE ROUMANIE

 

Depuis près de deux ans, Entraide d'Eglise a pu renouer avec la Roumanie des contacts qui avaient été forcément réduits à cause du régime en place. C'est ainsi que, du 4 au 18 avril dernier, Casimir Kurzawski s'est rendu là-bas. En avion ou en train (avec pour tout chauffage, la gentillesse des passagers qui vous offrent une lampée de palinka!), le responsable d'Entraide d'Eglise a parcouru le pays à l'écoute des réalités vécues aujourd'hui par les catholiques (de rite latin ou byzantin), qu'ils soient évêques, prêtres ou laïcs.

Nous lui avons demandé de nous faire part les impressions de son voyage et de nous indiquer la manière concrète dont nous pouvons actuellement aider les chrétiens de Roumanie afin qu'ils puissent participer le plus rapidement et le plus efficacement possible à la reconstruction de leur pays.

 

Un grand vide à combler dans les moyens et outils d'information

 

Au cours de votre voyage en Roumanie, quels sont les besoins les plus pressants qui vous aient été exprimés?

 

Je pense qu'il y a d'abord un grand vide à combler tant dans les moyens et outils d'information que dans la formation elle-même; ce qui ne veut pas dire que les gens que j'ai rencontrés ne soient pas très souvent hautement qualifiés sur le plan professionnel, au contraire! Mais, durant ces quatre décennies, il y a eu, tant chez les prêtres que chez les laïcs, une carence grave dans les moyens de formation spirituelle et de formation pastorale.

 

A l'Archevêché de Bucarest, par exemple, dans la salle de documentation qui commence à naître, c'est le vide total. Les seuls livres présentés sont des livres récemment envoyés par les convois internationaux.

 

La Bibliothèque centrale de Bucarest a été totalement ravagée en 1944 et 1948. Monseigneur Robu, l'archevêque catholique de Bucarest, aimerait la reconstituer pour qu'elle soit à la disposition des chrétiens et des mouvements religieux naissants. A Bucarest également, une équipe de laïcs prépare actuellement une nouvelle revue mensuelle «ouverte aux réalités du monde et de l'Eglise». Chaque numéro de cette revue (Verbum) comportera un résumé des articles, en langues étrangères. «Verbum»est une revue œcuménique (le Pasteur Tökes qui fut à l'origine de l'insurrection de Timisoara, fait partie de son comité de rédaction). Son premier numéro est intitulé Parole (de Dieu) et Présence (au monde). Le deuxième numéro traitera des rapports entre l'Eglise et l'Etat.

Au Séminaire de Iasi (1), j'ai pu voir, dans la bibliothèque, de rares collections récentes de théologie en langues étrangères (allemand et italien) mais la majeure partie de la documentation date d'avant les années 40. Il n'y a pratiquement plus rien depuis cette époque; comme toute la Roumanie, le Séminaire a non seulement été coupé de tout contact avec l'occident, mais aussi privé de toute possibilité de recherche religieuse ou intellectuelle, notamment dans le domaine des sciences humaines. Un professeur m'a dit: «Nos étudiants ne lisent plus et ils justifient ce fait en disant qu'ils n'ont rien de valable à lire».

 

La ville de Iasi étant géographiquement assez excentrique, un projet se forme actuellement pour créer également à Bacau - centre vital de l'Eglise catholique roumaine en Moldavie - une Bibliothèque centrale pour les prêtres et les laïcs.

(1) Iasi, vieille capitale historique de la Moldavie, très industrialisée (180.000 habitants). Pour les diocèses de Iasi et Bucarest: 500.000 catholiques latins, 50 prêtres, 30 séminaristes. Un seul séminaire: Iasi.

 

Tout ce qui précède concernait l'Eglise catholique de rite latin; pour l'Eglise catholique de rite byzantin, la pénurie est vraiment totale. Il n'y a aucun centre d'information ni de formation puisque tous les bâtiments ont été confisqués en 1948. Les bâtiments épiscopaux de Cluj, transformés par le régime en école pour enfants défavorisés, ont été actuellement récupérés en partie. C'est là que vient de se créer l'embryon d'un centre de documentation. C'est là aussi qu'on imprime, avec les moyens du bord, la toute nouvelle feuille diocésaine «Viata crestina».Il faut dire qu'aucune revue catholique n'a pu paraître pendant ces quarante dernières années. Seule, l'Eglise orthodoxe avait droit à l'édition.

 

Un désir de contact   un besoin de formation chez les prêtres et les laïcs ... dans le domaine de la foi ... de l'organisation des communautés... de l'ouverture à la vie sociale

 

Dans quel domaine avez-vous principalement ressenti, en Roumanie, un besoin de formation?

 

L'Eglise est confrontée actuellement de la part des laïcs à une forte demande de formation concernant les données de la foi et de la vie religieuse, formation concernant également la manière de vivre cette foi en communautés, en paroisses, en mouvements organisés ainsi que la possibilité d'insérer cette foi dans la société. Ceci est un fait tout nouveau.

A Bucarest, j'ai assisté, un dimanche soir après la messe, à la réunion d'une quarantaine de jeunes et d'adultes de tous milieux qui participent à un cycle de formation liturgique. Je leur ai dit que chez nous, on trouverait peu de chrétiens pour se réunir dans cet objectif. Ils m'ont répondu: «C'est normal, chez vous, vous avez eu bien souvent l'occasion de le faire; chez nous, par contre, nous n'avons jamais pu nous former à la compréhension profonde de l'eucharistie». Ce même groupe est également en train de découvrir une réalité sociale qui l'interpelle profondément.

 

Existe-t-il déjà des mouvements organisés, des communautés paroissiales ou autres?

 

Il y a une grande volonté de se regrouper et parfois une amorce d'organisation en petites communautés, en comités paroissiaux, afin de discuter ensemble des problèmes que pose la société «de l'après Ceausescu» et de voir comment y répondre, en tant que chrétien. Un prêtre m'a dit: «Jusqu'à présent, c'était chose interdite, nous devions rester confinés à la célébration du culte. Il faudrait maintenant que les paroisses puissent travailler avec les laïcs, mais nous n'avons aucune tradition, aucune expérience, aucun outil de travail ni de réflexion dans ce domaine.»

 

Vous avez parlé également d'une ouverture à la réalité sociale environnante.

 

Oui, et pour beaucoup de chrétiens, la découverte du monde marginalisé des pauvres, des isolés, des handicapés, des malades, constitue un véritable choc. Il faut savoir qu'il y a une carence étonnante de législation sociale dans certains domaines: absences d'allocations pour les handicapés, sauf pour les accidents du travail, pensions indécentes, salaires dérisoires pour les travailleurs agricoles. «Nous ne nous rendions pas compte qu'il y avait, chez tant de personnes, une telle difficulté à vivre, sur le plan matériel ou moral. «Avant», en tant que chrétien, il nous était interdit d'aller visiter la moindre institution dite sociale et si un chrétien y travaillait, il n'osait pas discuter des problèmes qu'il rencontrait. Nous n'en sommes actuellement qu'au stade de la prise de conscience. Nous pensons qu'il y a pour nous la possibilité d'une action caritative immédiate et, aussi peut-être, d'une action sociale. Mais tout est nouveau; nous avons besoin de savoir comment travaillent les chrétiens d'autres pays.» C'est ce que m'a dit le responsable d'un petit noyau d'action catholique qui vient de se former dans une paroisse de Bucarest.

A Constantsa, un groupe d'une centaine de jeunes (scolarisés ou non scolarisés) se réunit une fois par semaine afin de s'instruire en matière religieuse. Leur thème actuel: l'histoire de l'Eglise (cela peut nous paraître étonnant... mais si nous avions été sevrés d'informations pendant quarante ans...!). A l'issue de la réunion, les uns et les autres ont l'occasion d'exposer leurs problèmes personnels d'engagement dans la vie, l'école, la société...

C'est une grande première car, auparavant, les écoles et notamment l'Ecole de Marine (Constantsa est un grand port sur la Mer Noire) faisaient pression sur les jeunes pour qu'ils ne participent à aucune activité paroissiale.

 

Avez-vous l'impression que l'Eglise catholique est présente à la classe ouvrière?

 

Non seulement elle n'est pas présente à la classe ouvrière, mais il n'y a pratiquement encore aucune réflexion à ce sujet. Il faut savoir que, suite à la collectivisation forcée des terres, 40% environ de la population agricole émigra dans les banlieues des villes où, par la volonté du gouvernement, aucune église, aucun lieu de culte ne fut construit. Les nouveaux quartiers sont aujourd'hui, fortement touchés par la prolifération des sectes.

Chez certains prêtres, à Bucarest notamment, j'ai ressenti une préoccupation vis-à-vis de la classe ouvrière avec, là aussi, une demande d'outils de travail et de réflexion.

 

Et les Tziganes (1) en avez-vous rencontrés?

(1) Les Tziganes seraient actuellement au nombre de 3 millions sur une population totale de 22 millions d'habitants.

 

Je n'en ai pas rencontrés personnellement mais ils sont très nombreux. On les voit partout. Ils sont rejetés, méprisés. A Bucarest également, j'ai senti une interrogation à leur égard avec une demande éventuelle d'information sur la possibilité d'une présence de l'Eglise en milieu tzigane.

 

Face à la soif d'information et au désir d'action que vous avez ressenti chez de nombreux chrétiens de Roumanie, qu'auriez-vous envie de dire aux chrétiens de Belgique?

 

Je pense que ces demandes interpellent profondément tous ceux qui, chez nous, constituent les associations de laïcs et les mouvements d'éducation permanente. La Belgique a vu naître l'Action Catholique: la théologie du laïcat, sa place dans l'Eglise, la notion d'Eglise comme peuple de Dieu, y trouvent leurs racines. Notre pays est extrêmement riche en mouvements associatifs, en centres de formation permanente ou de formation théologique.

N'avons-nous pas à créer des liens avec ces groupes qui naissent?

N'avons-nous pas, en tant qu'Eglise chrétienne de Wallonie ou de Bruxelles, une présence à avoir là-bas (certains mouvements de tendance extrême droite sont déjà sur place!)?

Serons-nous à même d'entrer en contact avec ces chrétiens de Roumanie qui, actuellement, ont un immense besoin d'ouverture. Serons-nous enfin assez simples pour recevoir tout ce qu'ils peuvent nous offrir, ne fût-ce qu'un nouveau regard sur nous-mêmes

 

Quelle est actuellement la situation de l'Eglise catholique de rite byzantin (1)?

(1) Nous emploierons désormais cette appellation pour désigner les chrétiens qui se sont rattachés à Rome (dès 1700, en Roumanie) mais ont gardé le culte et les traditions byzantines. On les désigne également sous le terme de «Gréco-catholiques, uniates, église unie»

 

Cette Eglise, à peine sortie de la clandestinité, commence maintenant à s'organiser. Elle se trouve confrontée à deux problèmes majeurs: d'une part, la récupération des biens confisqués en 1948, notamment les 1800 églises occupées jusqu’a ce jour par les orthodoxes; d'autre part, la nécessité d'organiser la pastorale. Quel doit être le souci prioritaire?

 

J'ai eu la chance d'assister à la première rencontre, depuis 1948, des prêtres catholiques de rite byzantin. Ils étaient plus d'une centaine (2) réunis à Cluj, sous la présidence de Mgr Todea. Je dois dire que j'ai été frappé par la personnalité et par le niveau professionnel de la plupart de ces prêtres. Beaucoup sont âgés, bien sûr, mais de nombreux jeunes ont été ordonnés clandestinement et tout en exerçant leur profession dans la vie civile, ils ont continué à se former et à former d'autres jeunes. C'était en fait pour eux la seule façon d'être prêtre puisqu'ils n'étaient pas officiellement reconnus comme tels.

(2) On estime leur nombre actuel à 500. Il n'y a toujours pas de séminaire, mais 70 à 80 candidats au sacerdoce. Les religieux et religieuses du rite byzantin ne sont pas encore regroupés en communautés. Parmi eux: 60 Basiliens 50 Basiliennes 400 religieuses «de la mère de Dieu» 4 Jésuites 11 Assomptionnistes.

 

L'Archevêque de Blaj, Mgr Todea, est une personnalité extrêmement attachante. Chez cet homme de 78 ans, emprisonné durant plusieurs années, on trouve une clarté de pensée étonnante, aucune amertume par rapport au passé mais une grande sérénité face à l'avenir. Lorsqu'ils étaient en prison, Mgr Todea et ses collègues orthodoxes emprisonnés également, se sont promis de célébrer l'Eucharistie ensemble, une fois par an. «Vis-à-vis des Orthodoxes, m'a dit Mgr Todea, nous devons vivre dans l'œcuménisme, mais il n'y aura pas moyen de construire l'œcuménisme sans la justice: la justice, seul chemin de vérité, dans un esprit d'amour».

Nous avons concélébré la messe de Pâques, en plein air, sur la place de la ville de Reghin, où Mgr Todea habite une petite maison de deux pièces. Ce fut un moment intense: «Aujourd'hui, nous nous libérons de l'esclavage comme autrefois le peuple hébreux se libéra de l'esclavage de Pharaon».

 

Toutes les célébrations du culte ont lieu en plein air puisque l'Eglise unie n'a toujours pas retrouvé ses églises. Quand la foule est nombreuse (il y a parfois 2000 à 3000 personnes dans les centres importants), une amplification sonore s'avère indispensable. C'est pourquoi nous avons promis à Mgr Todea de résoudre ce problème: un matériel d'amplification lui a été amené de Belgique à la fin du mois de mai.

 

Tout ce qui précède concernait plus spécifiquement les problèmes d'ordre religieux. Avez-vous pu constater d'autres besoins, dans d'autres domaines?

 

Dans le domaine médical, il y a énormément à faire. Les dispensaires, surtout dans les campagnes, sont d'une extrême pauvreté, j'ai pu le constater à plusieurs reprises.. .

En ce qui concerne l'agriculture, la population des campagnes, habituée, depuis la collectivisation forcée des terres, à travailler comme salariée, a peu à peu perdu le sens de la responsabilité et ne sait plus vraiment comment gérer la terre. De ce côté aussi il y a un appel à pouvoir créer des liens avec des associations de chez nous qui ont une tradition de formation permanente en milieu rural.

 

Toute cette aide apportée par l'occident ne risque-t-elle pas de créer en Roumanie un sentiment de dépendance?

 

C'est la question que j'ai posée à différentes reprises. L'aide médicale et sanitaire reste indispensable. Les moyens de formation et d'information manquent. Un vide de quarante ans est à combler.

 

Quant au danger de dépendance, il m'a été répondu: « Laissez tomber vos scrupules d'anciens colonisateurs. Nous avons besoin de votre aide... Bien sûr, dans toute relation humaine, il existe un danger de dépendance. A nous, à vous, d'être vigilants afin de ne pas y succomber.»

Propos recueillis par Baga Martens

 

La parole est à.... Vaclav Havel*...

Par delà les crises

* Président de la Tchécoslovaquie, né en 1936 à Prague, écrivain, porte-parole de la Charte 77 - nombreux séjours en prison. Bien qu'attaché aux valeurs chrétiennes, Havel ne se présente pas comme chrétien.

 

Je pense d'abord que les causes de la crise que vit le monde aujourd'hui ne sont pas dues seulement à un système d'organisation de l'économie ou à tel système politique concret; je crois qu'elles sont plus profondes. Aussi bien l'Occident que les pays de l'Est, bien que différents à maints égards, traversent une crise semblable, voire identique. (...) Que les couleurs extérieures d'un système et la grisaille de l'autre ne nous cachent pas que la vie y est un même désert qui a perdu son sens! (..,)

Toutes les réflexions sur une alternative meilleure à l'état actuel devraient d'abord s'attarder sur l'analyse de cette crise.

Il semble que seul le respect éthique et spirituel d'une autorité «extra-universelle» - que ce soit l'ordre de la nature, du cosmos ou l'ordre moral et son origine impersonnelle ou que ce soit l'absolu - puisse sauver la vie d'un «méga-suicide», la rendre supportable en lui restituant ses dimensions humaines. Par là seulement pourront se développer des structures sociales dans lesquelles l'homme redevienne homme, un réel être humain. (..,)

Ceci dit, cette renaissance spirituelle, telle que je la conçois (j'en ai parlé autrefois en termes de «révolution existentielle») ne va pas tomber du ciel ou être apportée par un nouveau Messie. C'est nous tous qui, ici et maintenant, pouvons et devons «faire quelque chose». Personne ne le fera à notre place et nous ne devons compter sur aucune aide. Je pourrais d'ailleurs démontrer que ce mouvement est déjà en cours, que des gens ne restent pas indifférents et veulent «agir». Deuxièmement, les métaphores de l'esprit et l'évolution dans le domaine de la morale ne se passent pas hors du monde, au-dessus de lui ou dans un autre monde, elles se passent ici même. Elles se manifestent dans la vie sociale, nous en sommes informés et nous pouvons en juger la portée grâce à leurs effets - de même que l'idée d'un sculpteur se manifeste sur la matière de sa statue. Il n'est donc pas question d'inventer d'abord un monde meilleur idéal pour seulement ensuite le réaliser. On conçoit cette idée et on la rend apparente en vivant dans le monde; on la crée pour ainsi dire à partir du «matériau du monde» en la nommant avec le «langage du monde».

ln "Interrogatoire à distance" 1989