Bulletin mars 1990

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En septembre, nous écrivions dans la "lettre aux amis" : «l'Europe bouge à l'Est. Des espoirs, impensables il y a peu, surgissent (...) Des zones obscures persistent cependant : l'Albanie où le glacis stalinien se maintient; la Roumanie si proche de notre culture, figée dans sa torpeur dictatoriale; l'Allemagne de l'Est, la Bulgarie, la Tchécoslovaquie qui se retranchent dans la rigidité... Qui aurait cru que 3 mois après, tout basculerait, y compris la Roumanie. L’affiche éditée lors de notre campagne de solidarité des 11 et 12 novembre (une trouée dans le mur de Berlin) semblait prémonitoire. Qui pouvait prévoir? Personne on. Et pourtant!

 

On a voulu en faire l'œuvre d'un homme: Walesa, Gorbatchev... ou même Jean-Paul Il, comme si l'Histoire (à l'image de nos manuels scolaires) était le fait des Grands et non des peuples.

 

Croire le contraire, c'est sombrer dans une conception magique, c'est succomber à la tentation, prenante en ces temps de crise, du besoin d'un leader charismatique, c'est déposséder de leur lutte tant et tant d'hommes et de femmes, croyants et incroyants, qui depuis des dizaines d'années, dans l'isolement le plus total, ont combattu les dictatures staliniennes. C'est tenir pour peu, les 12.000 berlinois condamnés lourdement lors des évènements de 1953 pour avoir clamé «Nous sommes des ouvriers et non des esclaves »; évènements répercutés aussitôt à Plzen, en Bohème, aux cris de «Nous voulons des élections libres », au camp de Vorkouta en Union Soviétique ainsi que dans plusieurs villes polonaises.

 

Croire le contraire, c'est ne pas se souvenir du limogeage en 1954 de Milovan Djilas vice-président yougoslave, de celui, en 1955: de Imre Nagy en Hongrie, pour avoir proposé tous deux une politique plus démocratique. C'est oublier en 1956, la révolte ouvrière de Poznań et ses dizaines de tués, la révolte de Budapest et sa répression par les chars soviétiques, les grèves de l'usine Kaganovitch à Moscou, de Poulitov à Leningrad et ceux du Bassin de Donbass. C'est oublier en 62, les centaines de morts (?) lors des émeutes à Novotcherkassk en URSS. C'est ne pas tenir compte de mai 68 qui a vu le jour en mars parmi les étudiants de Varsovie et de Cracovie, ni du Printemps de Prague réclamant l'édification d'un socialisme à visage humain. C'est oublier les révoltes ouvrières de 70 et de 76 en Pologne, les 35.000 grévistes de Lupeni en Roumanie en 1977, la création des comités de défense d'ouvriers puis de syndicats libres (Pologne: le KOR en 76; URSS, le SMOT en 78; Roumanie, le SOLRM en 79; Solidarnosc en 80). C'est oublier encore les mouvements d'opposition, du plus connu comme «La Charte 77» aux communautés de base chrétiennes en Hongrie, en passant par l'église souterraine et les clubs politiques de Jazz en Tchécoslovaquie.

 

Derrière ces mouvements, des noms connus: Imre Nagy, Alexandre Dubcek, Jacek Kuron, Jan Palach, Walesa; mais aussi des milliers d'artisans anonymes de cette lente libération.

 

Ainsi, si les évènements de fin 89 nous sont apparus comme imprévisibles, ceux qui les ont vécus savent qu'ils se sont préparés, étape par étape, dans un vaste mouvement de conscientisation collective. A l'entrée de l'église mariale de Czestochowa, une plaque commémorative rappelle cette lente progression. Cinq dates y sont inscrites: 1956. 1968. 1970, 1976. 1980... suivies d'un emplacement libre pour inscrire la prochaine. Les milliers de pèlerins qui ont défilé devant cette inscription ne s'y sont pas trompés.

 

Saurons-nous, à l'approche de Pâques relire dans ces évènements, comme le peuple Hébreux a pu le faire dans sa propre Histoire, l'Avènement de la Pâque du Seigneur, le Passage de la terre d'esclavage à la Terre Promise? Saurons-nous le faire en communion avec ces millions d'hommes et de femmes qui, au prix de leur vie, et de tant de souffrance, ont espéré, lutté pour un monde nouveau où il ferait enfin bon de vivre?

 

Saurons-nous le faire sans tomber dans la récupération politique de ceux qui y trouvent argument pour une économie où domine la loi du plus fort et la loi du profit? Saurons-nous aussi le faire en acceptant de perdre nos espérances trompeuses, nos espoirs mal placés dans des régimes qui au nom de la justice, de l'égalité et de la libération, ont distillé la peur, l'inégalité et l'aliénation?

 

Des questions restent, il est vrai. Demain que seront ces pays où des économies nouvelles risquent, malgré un bien-être peut-être plus généralisé, de faire apparaître des inégalités plus marquées, où une économie désastreuse risque de faire place, - qui sait - à une économie tiers-mondisée.

 

Demain, des nations brimées pendant des décennies se réveilleront, risqueront de nous inquiéter et peut-être de donner jour à des nationalismes exacerbés.

 

Demain, des tensions risquent d'apparaître entre communautés religieuses, là où des confessions chrétiennes ont été des instruments, passifs ou non, des pouvoirs oppresseurs et persécuteurs.

 

Serons-nous capables malgré cela de nous réjouir de ce que ces peuples enfin, par leurs propres forces, auront acquis leur liberté politique, sans vouloir craindre à leur place des lendemains économiques difficiles, et sans vouloir regretter une apparente tranquillité ethnique maintenue tant d'années par des pouvoirs forts! Saurons-nous ne pas rappeler trop vite à ceux qui retrouvent enfin la liberté, et pour qui socialisme et dictature se sont identifiés, que capitalisme n'est pas synonyme de démocratie? Saurons-nous nous réjouir avec eux des libertés nationales retrouvées, sans dénoncer trop vite tout danger de national-socialisme?

 

Ce n'est pas à nous de regretter à leur place, s'il le fallait un jour, «les oignons d’Egypte.....

K. C.

 

 

L'EGLISE ORTHODOXE ROUMAINE EN ACCUSATION…

 

A l'heure où l'Eglise orthodoxe de Roumanie est critiquée de partout en raison de sa collaboration active ou tacite au régime dictatorial des quarante dernières années, il nous a semblé Intéressant de demander à Dom Van Parys, prieur de Chevetogne, un homme dont la vie est consacrée à l'œcuménisme, de nous éclairer sur le point de vue des orthodoxes eux-mêmes.

 

Dom Van Parys: C'est vrai, l'attitude de l'Eglise orthodoxe de Roumanie donne à réfléchir. Elle a choisi de sauver la pratique de la foi, elle a voulu rester le refuge de l'identité d'un peuple en conservant ses célébrations liturgiques au prix de grandes concessions. A-t-elle bien choisi?

Je dois dire que je suis un peu triste en ce moment, de cette tendance à juger l'Eglise orthodoxe, en oubliant qu’elle même a beaucoup souffert également. Elle a été faible, oui, et je crois qu'il faut être lucide, essayer d'évaluer, mais ne mettons pas d'une façon trop simpliste les bons d'un côté, les mauvais de l'autre.  Disons que si l'on compare l'Eglise roumaine à l'Eglise polonaise, on peut dire que cette dernière a résisté même au niveau des évêques, ce qui n'est pas le cas en Roumanie où l'Etat a nommé à dessein des figures compromises comme responsables de l'Eglise.

Le patriarche Téoctiste qui a succédé il y a trois ans au patriarche Justinien, vient d'ailleurs de démissionner sous la pression des fidèles; c'était un homme âgé, malade, complètement « ficelé ».

Ceci dit, il faut quand même faire une différence entre les responsables d'Eglise qui ont effectivement encensé le régime par des discours (qu'on leur préparait d'ailleurs) mais qui ont protégé leurs prêtres, et ceux qui ont été jusqu'à collaborer à la mise au pas de leurs prêtres contestataires.

 

Entraide d'Eglise: Le cas du Père Calciù, emprisonné par l'Etat pendant de nombreuses années, exclu de l'Eglise par le patriarche Justinien n'a donc pas été un cas unique?

 

Il y eut quelques dizaines de cas de ce genre (beaucoup moins qu'en U.R.S.S. !). Pour réprimer les contestataires du régime, la Securitate, très intelligemment a essayé d'employer, non pas le bras séculier, mais le bras clérical.

Elle obligeait le patriarche à retirer aux prêtres leur paroisse. Or, pour les prêtres orthodoxes, c'est une catastrophe car ils sont tous mariés, donc beaucoup plus vulnérables. Avant le règne de Ceausescu, dans les années les plus sombres de la persécution (1948-1964), des milliers de prêtres de toutes confessions ont fait de la prison, et ces années de prison ont souvent été l'occasion d'une découverte œcuménique pour les uns et les autres. Il y eut là une fraternité dans la souffrance. C'est un espoir pour l'avenir et s'il y a actuellement des gestes assez remarquables de réconciliation, c'est grâce à cette souffrance commune.

 

L'Eglise orthodoxe a-t-elle contribué à brimer les Eglises hongroises, catholiques et protestantes?

 

Il est un fait que la minorité hongroise a été spécialement brimée ces quinze dernières années. Il y eut de la part du gouvernement une politique de roumanisation (comme en Bulgarie ou en U.R.S.S.). La religion de la population majoritaire a joué de facto un rôle dans ce processus. Par exemple, je l'ai vu moi-même dans une localité hongroise (c'est-à- dire roumaine, mais où tout le monde parle hongrois),

Ceausescu a fait construire de ses propres deniers une énorme église orthodoxe  et il a fait raser tout le pâté de maisons hongroises devant cette église.

Il ne faut jamais oublier ceci: l'Eglise orthodoxe a été très brimée elle-même, mais on a essayé de faire de la victime elle-même, un bourreau. C'est une politique constante dans les régimes communistes.

Le parti a essayé de créer la division entre les chrétiens, surtout sur des bases ethniques: utiliser l'Eglise orthodoxe roumaine contre la minorité hongroise.

Or, en décembre dernier, à Timisoara, il s'est passé une chose remarquable: c'est un pasteur hongrois, Tökes, qui a été l'étincelle de l'explosion générale. La marmite bouillait déjà, bien sûr, mais cette fois la minorité a été ralliée par la majorité et c'est une chose heureuse car il y a là une chance de réconciliation.

Dans ses déclarations, le pasteur Tökes dit explicitement: «Je suis hongrois, mais je suis roumain et il faut réconcilier...»

 

Comment peut-on expliquer qu'en 1948, l'Eglise orthodoxe ait collaboré à la réintégration forcée de l'Eglise uniate en son sein, avec toutes les souffrances que cela a engendré pour celle-ci?

 

Le problème uniate est un problème ancien et complexe. Il faut se rendre compte que pour n'importe quelle Eglise orthodoxe, le fait qu'une partie de ses fidèles entre en communion avec l'Eglise de Rome, constitue une blessure profonde. Implicitement, c'est une non-reconnaissance du fait que l'Eglise orthodoxe est une Eglise de Jésus-Christ.

Pour comprendre le point de vue des orthodoxes, tant en Roumanie qu'en U.R.S.S. d'ailleurs, il ne faut pas oublier qu'ils se sont sentis victimes (pendant deux siècles en Roumanie, trois en U.R.S.S.) de l'agression catholique qui leur a sans cesse grignoté des diocèses. Il y a eu des martyrs des deux côtés.

En Roumanie, pendant la guerre de 40, sous le régime fascisant Horthyste, les orthodoxes, un des piliers de la résistance roumaine, ont été persécutés par un pouvoir hongrois «catholique »…Ce qui s'est passé en 1948 est en quelque sorte une revanche de ce qui s'était passé en 1940-44. C'est triste à dire mais c'est comme çà!

Le travail œcuménique, le pardon mutuel est à faire avec de terribles blessures de part et d'autres. Du côté orthodoxe, les blessures sont plus anciennes; du côté catholique, tous les évêques uniates sont morts à cause de leur foi (comme en Ukraine d'ailleurs).

 

C'est une chose difficile à oublier pour un peuple chrétien.

Je pense que même si l'intégration de l'Eglise uniate s'est faite avec une certaine volonté d'humanité et de douceur de la part de l'Eglise orthodoxe, celle-ci a eu le tort d'accepter ce marché avec l'Etat. L'injustice était là, à la base.

 

Quelle est aujourd'hui l'attitude du gouvernement provisoire face à ce problème uniate?

 

Le 31 décembre 1989, le gouvernement provisoire a reconnu l'existence de l'Eglise uniate et lui a permis de s'exprimer publiquement, mais sa situation juridique n'est pas encore clarifiée... Là aussi, il règne un certain flou, car cette église n'a pas encore eu le temps de se réorganiser après quarante ans de semi clandestinité.

Avant de reconnaître cette église sur le plan juridique, il faut savoir qui on doit reconnaître; or cette église n'a plus rien, plus de hiérarchie officielle, plus de séminaires et elle est divisée sur des questions de rites.

Les 3 et 4 janvier 1990, eut lieu la première réunion de tous les évêques catholiques de Roumanie, de rite byzantin et latin, sous la présidence du nonce itinérant du Vatican.

 

Et l'Eglise orthodoxe, qu'en pense-t-elle actuellement?

 

Elle vient de reconnaître publiquement qu'elle avait agi sous la pression de la dictature et qu'elle était prête à tenter de réparer l'injustice commise.

Cette attitude contraste d'ailleurs singulièrement avec l'attitude de l'Eglise russe vis-à-vis des uniates d'Ukraine, mais il faut dire qu'en Roumanie, la situation n'est pas comme en Ukraine compliquée par un problème ethnique puisqu'il s'agit uniquement de Roumains.

 

Les moines et moniales orthodoxes sont très nombreux en Roumanie; nous avons visité les beaux monastères de Bucovine il y a deux ans, ils nous ont paru très bien entretenus et peuplés de jeunes novices.

 

Les monastères visités par les touristes sont en fait en situation protégée puisqu'ils sont connus par l'étranger, mais les moines en général ont été fort persécutés surtout entre 1958 et 1970. (1) Vous n'avez pas idée de l'angoisse qui régnait. Moi-même, j'ai visité alors plusieurs monastères. Je me rappelle, arrivant un jour dans l'un d'eux, on m'a dit: «Votre ange gardien vous a précédé», c'est-à-dire, la Securitate est déjà là. Pour parler, il fallait aller dehors, car les parloirs étaient truffés de micros. On ne peut pas imaginer cela.

 

Cette persécution des années soixante a mis fin brutalement à tout !e renouveau spirituel du monachisme - les moines avaient en effet commencé à traduire en roumain et à publier les grands ouvrages de leur tradition. Des écoles de théologie avaient été fondées par le patriarche Justinien. Il faut dire que dans !'Eglise orthodoxe, l'autorité charismatique des moines est aussi grande, si pas plus grande, que celle des évêques. Ils représentent en quelque sorte la conscience de !'Eglise. Il y a une très belle osmose entre les fidèles laïcs et les moines. Ce sont les moines également qui ont le plus souffert des persécutions et qui ont résisté à l'emprise du régime.

Maintenant qu'il faut élire un nouveau patriarche, suite à la démission de Téoctiste, on va très probablement choisir une des grandes figures monastiques, spirituelles existantes.

 

Que pouvons-nous faire, concrètement et en toute modestie, pour aider les chrétiens roumains à retrouver la paix dans l'unité et dans la foi?

 

Je pense qu'avant toute chose, il faut informer le public en Belgique, lui donner l'information la plus objective possible car je dois dire qu'il y a un gros problème à ce niveau.

Ensuite, ce dont les chrétiens de Roumanie ont le plus besoin, je parle des catholiques et, dans une moindre mesure, des orthodoxes car ceux-ci ont pu garder leurs séminaires qui fonctionnent relativement bien, c'est de pouvoir former leurs futurs prêtres.

C'est l'urgence des urgences dans tous les pays d'Europe centrale et orientale: la formation des prêtres, des professeurs de séminaires comme de tous les cadres en général.

Il faut dire que la situation est assez confuse en Roumanie, mais chez nous aussi, il y a des faiblesses dans l'aide à apporter. Ce serait terrible de ne pas pouvoir aider comme il le faut une église qui a été persécutée pendant plus de quarante ans et qui a tant de choses à nous dire.

Interview réalisée le 14 février 1990

par B.M.

 

(1) Les effectifs dans les monastères orthodoxes

- 1966: 200 monastères - 7000 religieux

- 1972: 114 monastères - 2068 religieux

- 1987: 130 monastères - 2702 religieux

 

 

 

 

 

LE PERE CALCIU, UN EXEMPLE PARMI D'AUTRES

 

George Calciù, étudiant de 22 ans, fut arrêté par la Securitate, en mai 1948, pour avoir protesté comme beaucoup d'autres contre l'enseignement obligatoire du marxisme et l'introduction brutale de l'athéisme dans les écoles.

Il fut emprisonné jusqu'en 1964. C'est là qu'il fit la connaissance de nombreux prêtres, emprisonnés et torturés comme lui. Ces prêtres parlaient de pardon et de paix, ils apportaient l'espoir, la consolation. George Calciù décida de devenir l'un d'eux et, dès qu'il fut libéré, commença des études de théologie. Nommé professeur au Séminaire de Bucarest, en 1977, il n’hésita pas à parler ouvertement aux étudiants, de la liberté, de la dignité humaine qui découle d'un choix responsable... si bien que la Securitate le vit d'un mauvais œil. Par peur d'entrer en conflit avec le Régime, le patriarche Justinien désavoua alors ce prêtre et l'exclut de l'Eglise orthodoxe.

Le Père Calciù passa à nouveau cinq années très dures en prison et c'est, grâce aux nombreuses manifestations organisées pour lui partout dans le monde (notamment par Amnesty International), qu'il recouvra en 1984 une liberté surveillée, avant d'être expulsé en 1989 aux Etats-Unis, avec sa femme et son fils.

 

COMMENT LES ORTHODOXES CONCOIVENT-ILS LES RELATIONS

EGLISE - ETAT?

 

L'Eglise est une communauté de croyants en marche vers le Royaume de Dieu. Profondément enracinée localement, en un moment précis de l'Histoire, l'Eglise transcende pourtant infiniment ces conditions, dont elle reconnaît l'autonomie relative confiée à la sollicitude de l'Etat.

Il n’y a pas de séparation entre l'Eglise et l'Etat, mais une sorte de «symphonie», une coopération dans la distinction radicale des compétences.

Une «doctrine sociale de l'Eglise» telle qu'elle existe chez les Protestants et Catholiques est presque un non-sens, un refus de rendre à César ce qui est à César, menaçant le devoir impérieux de rendre à Dieu ce qui est à Dieu.

Dans le cas précis de la Roumanie placée sous un régime communiste, l'Eglise orthodoxe a tiré un parti original de ces principes: l'organisation ecclésiastique s'est soumise à l'Etat mais elle a reçu en échange les moyens matériels de poursuivre son rôle d'institution spirituelle.

Sans aucune concession au marxisme comme système de pensée, la hiérarchie orthodoxe roumaine a accepté de collaborer avec l'Etat sur le plan social de l'édification d'une société socialiste puisque, de fait, c'est dans cette société là qu'elle se trouvait. (Cette manière d'agir procède d'une tout autre démarche intellectuelle que celle des «Chrétiens pour le socialisme» dans une société capitaliste).

Quant à la masse des fidèles, bien qu'elle ait eu l'habitude multiséculaire d'un clergé lié au pouvoir politique, elle eut parfois du mal à admettre le ralliement à ce pouvoir-ci, comme en témoignèrent ces dernières années, les nombreuses «conversions» à d'autres confessions.

Sources: Pro mundi vita - dossier n° 4

 

 

APERCU HISTORIQUE

 

La Roumanie est un pays à prédominance latine, au milieu d'une mosaïque de populations slave, magyare, turque, germanique. Elle est, grâce à la victoire de l'U.R.S.S. en 1945, devenue un pays communiste sans avoir connu avant, à proprement parler, de régime démocratique. Pour simplifier, on peut dire qu'elle est passée sans guère de transition, d'une dictature de droite â une dictature de gauche.

Le gouvernement de style autoritaire s'y est renforcé progressivement. Il a profité de l'opposition viscérale des Roumains vis-à-vis des Russes pour exprimer l'identité et l'indépendance nationales, ce qui lui a valu une certaine aide et une sympathie certaine des pays occidentaux... jusqu'â ces dernières années.

 

QUELQUES DATES IMPORTANTES DE L'HISTOIRE RECENTE

 

1877 - Indépendance de la Roumanie, Moldavie et Valachie, grâce â la victoire des Russes sur les Turcs (présents depuis 4 siècles).

 

1918 - Suite à sa participation à la guerre aux côtés des alliés, la Roumanie absorbe la Transylvanie et la Bucovine prises à l'Autriche-Hongrie, la Bessarabie) prise à la Russie.

 

1919-1944 - L'entente germano-soviétique (1939) permet à J'Union Soviétique de saisir la Bessarabie et la Bucovine Nord, tandis que Hitler et Mussolini obligent la Roumanie à donner à la Hongrie la Transylvanie Nord.

 

1947 - Traité de Paris: la Transylvanie retourne à la Roumanie. Occupation soviétique et coup d'état ouvrant la voie aux communistes.

 

1948 - Dictature du prolétariat dans la ligne soviétique.

 

1965 - Arrivée au pouvoir de Ceausescu.

 

 

 

LES UNIATES*

 

En l'année 1700, les orthodoxes roumains de Transylvanie (qui faisait alors depuis peu partie de l'Autriche-Hongrie catholique) se sont rattachés (ou ont été rattachés... selon les versions !) à l'Eglise catholique romaine. Ce sont les Uniates roumains. Ils étaient 1.900.000 en 1948.

Leur nombre est estimé actuellement entre 500.000 et 1.500.000 selon les sources. La plus célèbre d'entre eux: la dissidente Doïna Cornéa.

En 1948, les uniates ont été forcés de réintégrer l'Eglise orthodoxe. En fait, le pouvoir politique les réprima brutalement. Tous les évêques, la plupart des prêtres et des milliers de fidèles furent envoyés en prison ou aux travaux forcés. La plupart y sont morts. Pendant quarante ans, l'Eglise uniate a survécu dans la clandestinité essayant de reconstituer tant bien que mal une certaine hiérarchie.

 

*Le terme -Uniate» est employé par les orthodoxes avec un certain sentiment de mépris. Aussi les Uniates préfèrent-ils pour eux-mêmes l'appellation « Chrétiens Unis».

 

 

LES STATISTIQUES RELIGIEUSES EN ROUMANIE.

 

Elles sont extrêmement difficiles à établir avec certitude. 1981: Statistiques du Conseil œcuménique des Eglises:

Population totale : 22 millions

orthodoxes : 17 millions (dont 1.500.000 uniates)

 

(*) catholiques : 1.200.000

(*) réformés calvinistes : 720.000

(*) luthériens : 180.000

(*) unitariens : 30.000

(*) baptistes et autres néo-protestants : 80.000

 

(*) en majorité allemands ou hongrois

 

Actuellement

- On constate un changement radical de l'appartenance ethnique. Le nombre de Roumains s'est accru notablement chez les catholiques et surtout chez les baptistes et néo- protestants.

- Augmentation du nombre de catholiques (+300.000)

- Augmentation du nombre de baptistes (+ 720.000)

- Diminution du nombre des orthodoxes (-2.000.000)

- Augmentation du mouvement réformiste orthodoxe «Armée du Seigneur» (+/- 500.000)

- Les non-croyants ne constitueraient que 6% de la population.

Sources: -L'autre Europe- n° 21-22.

 

DEUX POEMES d'ILEANA MALANCIOIU (née en 1940)

 

On m'a tendu une main

 

On m'a tendu une main

Toute grande et puissante

Et je ne sais que faire

On m'a tendu une main

Et je me tais

Et je pleure dans ma chambre

On m'a tendu une main de fer

Et je ne peux me décider

A me pendre dessus.

 

 

Chant de printemps

 

Le printemps est venu, les espoirs de l'hiver sont partis

Et maintenant ce sont les espoirs du printemps qui s'en vont

Mais cet automne ça ira bien

Ça ira bien à la fin.

 

Après aussi ça ira bien

Lorsque nous ne saurons plus rien

A condition que nous ne sachions plus rien.

Mais qui le sait?

 

De toute manière ça ira bien

Car il vient un temps où ça va bien

Je m'entête cependant à penser

Que ce temps n'est pas encore là.

 

 

A L'EST LA VIE RELIGIEUSE SE REORGANISE

 

A l'Est, les ordres religieux avalent été interdits depuis 1948 ou 1951 selon les pays. Aujourd'hui, la vie communautaire renaît.

 

Nous voulons organiser un centre spirituel et de formation pour les Dominicains, les Jésuites, et les Carmélites ainsi que pour les groupements spirituels. Les ordres religieux se réorganisent dans des circonstances difficiles. Les effectifs ont fortement diminués et nous sommes tous très âgés. Bien des conditions manquent pour une communauté vivante et dynamique.

(BUDAPEST).

- Je vous envoie aujourd'hui une lettre d'un autre monde, car depuis un mois nous nous trouvons dans un autre monde; un monde de liberté où toute la nation paraît ivre. La révolte des étudiants a saisi toute la nation et même le Parti. «Le Parti », chez nous c'est toujours le Parti Communiste, n'a pas réussi à tenir devant ce mouvement. A mon avis, le plus important c'est la résurrection de la foi, car elle devrait être déjà morte. Maintenant je comprends les auteurs Russes qui parlent d'un renouveau de la foi. Chez nous, les intellectuels, les artistes, les jeunes parlent d'une manière libre et ouverte devant la TV, de leur foi en Dieu et en Jésus-Christ. Vous avez peut-être vu le meeting à Prague où une foule de 750.000 personnes a prié le Notre-Père. Ce n'est pas grand chose mais parmi eux il y avait des incroyants, des gens qui ne connaissaient pas cette prière et personne ne s'est moqué. C'est merveilleux après 40 ans de propagande athée (...) Il nous faut cependant être attentifs pour éviter les dommages d'une Eglise riche, mais grâce à Dieu nous serons pas mal d'années pauvres encore.

... La Compagnie de Jésus? ... De «la vieille Compagnie», nous restons une soixantaine, tous au dessus de 55 ans. Il y a une quarantaine de nouveaux Jésuites, pour la plupart en paroisse. Tous ne peuvent quitter leur paroisse. Il y a aussi un petit nombre qui travaille comme employés. La Province doit se remettre sur pieds (...). Pour l'instant nous n'avons rien, sinon la chance de commencer à nouveau avec un tas de difficultés. Après 40 années nous devons redevenir des religieux obéissants. Vous voyez, aucune vie nouvelle ne naît sans difficulté...

(Un Jésuite. TCHECOSLOVAQUIE)