Bulletin juin 1989 

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LE RETOUR DE DIEU

EXTRAIT DE «AVOIR 20 ANS A L'EST»

de Véronique SOULÉ

Ed. du Seuil, février 1989.

 

Ils participent, en bandes, à des pèlerinages. Ils se retrouvent le soir, dans un appartement, pour lire les Evangiles. Ils forment, autour de prêtres ou de pasteurs, des groupes de discussions sur la drogue et l'avortement. En classe, ils portent fièrement des croix autour du cou. Elevés dans l'athéisme, ils se convertissent à 18 ans au catholicisme et s'affichent dans les lieux de cultes. Ils veulent se marier à l'église. Et, plus tard, ils feront baptiser leurs enfants.

 

Quarante ans de socialisme n'ont pas réussi à éliminer la religion. Pire. Depuis la fin des années 70, les jeunes de l'Est se tournent de plus en plus nombreux vers les Eglises. Dans plusieurs pays, ce renouveau religieux est même devenu un sujet de préoccupation pour le régime. En novembre 1987, pour la première fois depuis les années 50, la sécurité est allemande (la Stasi) effectue une descente dans un temple de Berlin-Est, accusé d'abriter des activités «antisocialistes ». En février 1988, la police tchécoslovaque intervient brutalement, à Bratislava, pour disperser un rassemblement de fidèles à l'issue d'une messe.

 

Un seul pays a réussi à «éradiquer le mal» : l'Albanie, le premier «Etat athéiste» du monde qui a inscrit en 1976 dans sa Constitution, sous le règne d'Enver Hoxha, l'interdiction de la pratique religieuse. Des églises et des mosquées ont été transformées en gymnases, un Musée de l'athéisme a été ouvert à Shkodër, au cœur de la région catholique du pays, et les élèves sont initiés à la lutte antireligieuse dès les petites classes. Pris en flagrant délit de prières, les Albanais, qui étaient majoritairement musulmans, puis orthodoxes et catholiques, encourent des peines de prison.

 

Ailleurs - en Tchécoslovaquie, en Pologne ou en RDA notamment -, l'usage de la force et les mesures d'intimidation paraissent bien dérisoires pour endiguer l'irrésistible attrait des Eglises. Formés dans l'athéisme militant et élevés par des parents qui, par lassitude ou par peur, ont souvent cessé de pratiquer ou de croire, les jeunes des pays socialistes redécouvrent les lieux de cultes, et la force de ces institutions qui ont survécu au «nouveau régime».

 

Hormis les Polonais, un cas unique dans le bloc, la jeune génération n'a guère suivi de cours d'instruction religieuse. Passablement ignorante sur le contenu des enseignements de l'Eglise, elle ne nourrit aucun a priori. La propagande athéiste, qui dénonce le rôle réactionnaire, voire fasciste, des Eglises, a en partie produit le résultat inverse de celui escompté. Les multiples interdits qui pèsent sur les manifestations religieuses ont aussi relancé le désir de connaître.

 

Ce regain d'intérêt pour l'Eglise traduit en fait plusieurs phénomènes, dont le retour à la foi n'est qu'un aspect. Forme d'opposition au régime, recherche d'une morale et d'une dimension spirituelle à la vie, besoin de fuir, désir de recréer une communauté, de s'exprimer librement... Les Eglises de l'Est ont bénéficié des multiples aspirations frustrées de la jeunesse.

Quarante ans de socialisme ont, si l'on excepte la Pologne, abouti à une déchristianisation de ces sociétés. D'un côté, il y eut la terreur stalinienne, des campagnes d'athéisme répétées et le harcèlement, aujourd'hui plus sélectif, des croyants. De l'autre, l'industrialisation et l'urbanisation ont, comme à l'Ouest, affaibli l'influence des Eglises.

 

Une partie de ces jeunes, qui fréquentent aujourd'hui assidûment les lieux de cultes, le font pour des motifs purement religieux. Mais, dans des sociétés gagnées par le scepticisme, il serait exagéré de conclure à un retour en force de la foi. En l'absence de statistiques, on peut risquer d'affirmer que les jeunes croyants ne forment pas la majorité des nouveaux «fidèles ».

 

Le renouveau religieux découle des problèmes propres aux sociétés socialistes. Le pouvoir, athée et matérialiste, a créé un certain vide moral qu'il n'a pas réussi à combler. Les parents pouvaient encore croire à la supériorité du communisme, voire militer pour un socialisme à visage humain. Mais, eux-mêmes déçus dans leurs attentes, ils n'ont transmis à leurs enfants que peu de raisons d'espérer. Dans le même temps, l'idéologie s'est mise à tourner à vide.

 

En quelles valeurs croire? A quelle éthique se raccrocher? Peut-être davantage que les Occidentaux, les jeunes de l'Est souffrent d'un désarroi moral. Dans leurs pays, la «justice sociale» est prônée par les nantis de la nomenklatura, et le «travail de l'homme», valeur suprême du communisme, passe derrière la combine. La recherche d'une morale authentique, articulée autour de grands principes et d'une hiérarchie claire des valeurs, a poussé les jeunes dans les églises. Ici au moins, l'on ne transige pas avec les dogmes divins.

 

Le socialisme, dans ses grandes heures, a accouché de quelques stakhanovistes. Aujourd'hui, les hommes de fer appartiennent au passé, et la jeunesse a franchement du vague à l'âme. Le régime peut se targuer d'un certain nombre de réalisations, dans l'enseignement et la santé notamment, bien que, crise oblige, ces services se soient souvent détériorés. Mais il n'a pas grand- chose à offrir à une jeunesse en quête de nourriture spirituelle.

 

Dans certains pays encore, le kolkhozien, le partisan et le mineur restent des thèmes d'inspiration artistique appréciés. Un peu partout, le parti, plus ou moins contesté, continue d'édicter sa ligne et de distiller ses vérités. Mais à 20 ans à l'Est, on n'a que faire des décrets du parti. On souhaite se faire sa propre idée de la vie, cerner le bien et le mal, juger en son âme et conscience. Les Eglises offrent cette dimension morale.

 

A Varsovie, l'église Saint-Stanislas est l'ultime bastion de Solidarité, dont des banderoles flottent dans l'enceinte. Le père Jerzy Popieluszko, qui y disait ses «messes pour la patrie» avant d'être assassiné par la police politique en octobre 1984, fait aujourd'hui figure de martyr de la résistance. A Berlin-Est, à Leipzig ou à Dresde, des temples protestants accueillent les pacifistes indépendants et autres anticonformistes. A Prague, le très vieux cardinal Tomasek, 88 ans, porte sur ses épaules les espoirs de toute une frange de la jeunesse, avide de changements.

 

En Pologne, en RDA et en Tchécoslovaquie, l'Eglise est devenue un lieu privilégié d'expression de l'opposition. Son rôle social, voire politique, explique en bonne partie l'attrait exercé sur les jeunes. Nulle part ailleurs, ceux-ci ne pourraient exprimer librement leurs points de vue, ni afficher leurs différences avec le régime. Qu'elles soient indépendantes du pouvoir ou tentent de l'être, les Eglises apparaissent souvent comme une plate-forme de contestation.

 

Cette perception a produit un effet en retour. Les serviteurs de l'Eglise, toujours soucieux d'étendre leur influence terrestre, ne pouvaient rester insensibles aux attentes de ces nouveaux fidèles. La« base»a ainsi bousculé la prudence traditionnelle des hiérarchies, et poussé à une radicalisation.

 

Enhardi par l'afflux des jeunes dans les églises, et encouragé par la présence de Karol Wojtyla au Vatican, le cardinal Frantisek Tomasek, archevêque de Prague, a pris la tête de l'offensive catholique. En Pologne, malgré les réticences du primat Glemp, de nombreux prêtres ont continué à soutenir les anciens de Solidarité. En RDA, l'Eglise évangélique (protestante, luthérienne) n'a pas eu le cœur de repousser les candidats à l'émigration qui se réfugiaient dans les temples.

 

La dernière explication au sursaut religieux vaut pour la quasi totalité des pays. Derrière leur «foi» retrouvée, les jeunes cherchent à recréer une communauté privée, soudée par des liens d'amitié et de confiance, loin de la sphère officielle. On retrouve cette aspiration parmi les foules compactes des grands pèlerinages tchèques et slovaques, parmi les membres des «communautés de base» hongroises, comme chez les nouveaux adeptes des sectes néo-protestantes en Roumanie.

 

«Je voudrais être un chêne»

 

Elevé par des parents athées, Vaclav, 20 ans, voulait donner un sens à sa vie. A 14 ans, il se fait baptiser et rejoint l'Eglise protestante. Mais cette conversion ne répond pas à ses attentes. A 18 ans, alors qu'il s'apprête à entamer des études de médecine, Vaclav se reconvertit au catholicisme.

 

Cette fois, il a trouvé ce qu'il cherchait: une vraie famille, une doctrine pure et dure, une façon claire de marquer son opposition au régime. «La plupart des jeunes ici n'ont pas d'idéal, c'est terrible. Moi, je sais que le seul espoir réside dans la religion», dit-il aujourd'hui.

Chaque jeudi soir, Vaclav se rend dans cette vieille maison de Prague où nous nous rencontrons. Au début, il tournait la tête pour regarder si quelqu'un le suivait, et changeait d'autobus plusieurs fois sur le parcours. Sans doute la maison, celle d'un couple de militants catholiques connus, est-elle surveillée. Mais Vaclav met désormais un point d'honneur à ne plus avoir peur.

 

«Nous les catholiques, aujourd'hui nous sommes forts.» Vaclav dit qu'il veut« être un chêne», que le «cardinal Tomasek lui montre l'exemple », et que la présence de Karol Wojtyla à la tête du Vatican est « un miracle». «Lui nous comprend et ne se laisse pas berner par les communistes.» Ils sont une vingtaine de jeunes à se retrouver ici chaque semaine pour lire les Evangiles, apprendre à méditer et à «se forger une force intérieure », et parfois assister à des messes dites par des prêtres interdits d'exercice. Vaclav et ses amis appartiennent à cette «Eglise des catacombes», qui prient dans la clandestinité et fuient le clergé officiel, affilié à l'organisation pro régime Pacem in Terris (1). Ils se présentent comme les dignes héritiers de Jean-Paul II, rêvent de voir tomber un jour les communistes et ne transigent pas avec la bonne vieille morale catholique.

 

Vaclav est contre l'avortement« au nom des principes chrétiens de la vie». Comme tous ses amis, il a signé la pétition pour protester contre la libéralisation de l'interruption volontaire de grossesse, qui a recueilli en 1986 plus de 12.000 signatures à travers le pays. La protestation, soutenue par le cardinal Tomasek, a été sans effet, et la nouvelle loi est entrée en vigueur en janvier 1987. «Mais quand on choisit de parler, on ne peut plus se taire.» Vaclav voulait faire entendre sa voix de catholique.

 

Blond et fluet, en jeans et chemise à carreaux, il parle comme dans un livre d'instruction religieuse, et distingue entre le bien et le mal sans une once d'hésitation. Vaclav est même optimiste et confiant dans la victoire. A 20 ans, il s'est identifié à l'Eglise catholique, sa nouvelle famille. A travers elle, il se bat et clame son rejet du communisme. Elevé dans l'univers de la «normalisation»,  Vaclav veut réinsuffler des raisons d'espérer et des critères moraux à la société socialiste.

(1) Créée en 1971, l'association Pacem in Terris, du nom de l'encyclique de Jean XXIII, a pris la suite du Mouvement de la paix du clergé patriote (MHKD) dissous en 1968. Partisan du régime et de sa politique de paix, elle affirme regrouper la moitié du clergé, c'est-à-dire entre 1 300 et 1 500 prêtres.

 

Le réveil tchécoslovaque

 

Le renouveau religieux en Tchécoslovaquie figure parmi les faits les plus marquants observés à l'Est ces dernières années. Cette renaissance illustre plusieurs évolutions significatives. D'abord, elle concerne essentiellement l'Eglise catholique, alors que les protestants restent à la traîne. Ensuite, elle touche, outre la Slovaquie massivement catholique, les pays tchèques, c'est-à-dire la Moravie mais aussi la Bohême, berceau du schisme hussite et traditionnellement la région le plus laïcisée du pays. Enfin, les jeunes constituent le gros des nouveaux fidèles.

 

Comme partout à l'Est, deux événements ont joué un rôle majeur. Il y eut d'abord en 1978 l'élection de Karol Wojtyla au trône de saint Pierre. Ce pape polonais, si soucieux d'étendre l'influence de l'Eglise jusqu'aux confins de l'autre Europe, a redonné un élan aux hiérarchies souvent fatiguées de l'Est, et fait surgir des courages jusque-là insoupçonnés. Le cardinal Tomasek, qui fut longtemps soumis au régime, s'est métamorphosé en l'un des prélats les plus combatifs du bloc.

 

Le second événement a des répercussions plus floues mais indiscutables. C'est l'arrivée de Mikhaïl Gorbatchev au Kremlin. Au-delà des espoirs, que l'on place ou non, dans le leader soviétique, le« nouveau cours» est perçu à l'Est comme une occasion d'élargir des espaces de liberté. Les jeunes, en particulier, se sont engouffrés dans la brèche.

 

En RDA, les petits groupes pacifistes ont trouvé un nouveau souffle, et, en juin 1987, des jeunes ont manifesté devant le mur de Berlin en scandant le nom de Gorbatchev. A Budapest, le 15 mars 1988, jour anniversaire de l'insurrection de 1848, 10 000 personnes, dont un grand nombre d'étudiants, ont défilé dans les rues, la plus importante manifestation depuis 1956.

 

En Tchécoslovaquie, cette nouvelle forme de courage civique passe notamment par l'Eglise. Les jeunes Tchèques et Slovaques n'ont connu que l'univers figé de la «normalisation », les discours frileux des apparatchiks, et la vie culturelle très contrôlée des années soixante-dix. La jeune génération, largement passive et dépolitisée, a grandi dans l'étouffement. Les rares tentatives de sortir du moule, menées par exemple par la Section de jazz, ont toutes été réprimées.

 

L'attrait de l'Eglise a joué d'autant plus fort que les croyants, en Tchécoslovaquie, ont toujours été, à des degrés divers, persécutés. Les catholiques, en particulier, plus craints que les autres par les régimes de l'Est en raison d'un anticommunisme affiché et d'une doctrine rigide, sont régulièrement la cible de la propagande. A la différence de plusieurs «pays frères », le pouvoir tchécoslovaque n'a jamais vraiment cherché à s'assurer la collaboration volontaire de la hiérarchie. Il s'est plutôt appliqué à la contrôler et à la dominer.

 

En mai 1988, après quinze ans de blocage, un accord est intervenu entre Prague et le Vatican sur la nomination de trois nouveaux évêques. Pourtant, malgré cette sensible détente, neuf des treize diocèses tchécoslovaques restent sans titulaires et les négociations, qui devaient se poursuivre, s'annoncent difficiles. Le parti voudrait voir nommer des prélats «loyaux» au régime, c'est-à-dire membres de Pacem in Terris. Mais le Vatican, qui a interdit au clergé d'adhérer à cette association, refuse la promotion de prêtres inféodés.

 

Au fil des ans, le contentieux entre l'Eglise et l'Etat tchécoslovaque s'est alourdi. Soutenus par le pape polonais, les catholiques cherchent aujourd'hui à regagner leur indépendance. Mais le régime résiste à relâcher son étreinte, l'une des plus contraignantes à l'Est.

En Tchécoslovaquie, l'Etat rémunère le clergé, assure l'entretien des lieux de culte et délivre des permis aux prêtres les autorisant à exercer leur ministère. Environ cinq cents prêtres, jugés «antisocialistes », seraient aujourd'hui empêchés d'officier. La catéchèse, strictement contrôlée, ne peut avoir lieu que dans les centres scolaires, sur demande expresse des parents. L'Eglise ne compte aucune école, mais a conservé deux séminaires et deux facultés de théologie.

 

Soucieux d'apaisement, le pouvoir a toutefois fait quelques gestes. Ces dernières années, il a augmenté le numerus clausus des candidats aux séminaires, autorisé les ordres féminins à accueillir des novices, et libéralisé la procédure de l'enseignement religieux. Les parents, qui devaient auparavant présenter leur demande au directeur de l'école ou à un professeur, s'inscrivent directement auprès de leurs prêtres, qui envoient ensuite la liste des demandeurs aux autorités locales. Prague tolère même désormais les pèlerinages, de plus en plus vivants. Dans le cadre des commémorations de la mort de saint Méthode, on vit affluer en juillet 1985 des centaines de milliers de pèlerins, dont de nombreux jeunes, dans la petite ville morave de Velehrad. Dépêché sur les lieux, le ministre de la Culture fut sifflé. Non loin de la foule, parsemée de «civils », des policiers en uniformes veillaient avec des chiens.

 

Devant la vague religieuse, le régime cache mal ses angoisses. Le parti réunit ses spécialistes autour d'un symposium sur l'athéisme, la presse attaque les positions «réactionnaires» du Vatican et, dans les écoles, les cours d'athéisme scientifique restent plus que jamais à l'ordre du jour. Prague s'est aussi obstinément refusé à inviter le pape, malgré les demandes réitérées du primat Tomasek qui souhaitait voir participer Jean- Paul II aux cérémonies marquant la canonisation, en 1987, d'Agnès de Bohême. Le parti, hanté par la contagion polonaise, craint trop les foules en liberté.

La montée de l'Eglise en Tchécoslovaquie semble, pour l'instant, irréversible. Au sein de la Charte 77 (2), les catholiques jouent un rôle de plus en plus actif, aux côtés d'anciens communistes, de libéraux, de sociaux-démocrates, etc. Comment briser l'élan? En 1988, plus de 500.000 personnes ont signé une pétition pour exiger la liberté religieuse et la séparation entre l'Eglise et l'Etat, fait sans précédent dans la Tchécoslovaquie d'après-guerre. Toutes les aspirations à plus de démocratie et plus de liberté semblent ainsi converger vers l'Eglise. Et les jeunes sont les premiers saisis par la fièvre.

(2) Le 1 er janvier 1977, 257 Tchécoslovaques signent le manifeste du mouvement de la Charte 77, qui réclame le respect des droits de l'homme en vertu, notamment, de la ratification de l'Acte final d'Helsinki par Prague. La création de la Charte 77 survient après l'importante mobilisation suscitée par le procès du groupe rock Plastic People of the Universe.


 

Le cas polonais

 

Environ 32 millions de catholiques, soit plus de 90 0,10 de la population, 24.000 prêtres et 30.000 religieuses, 24 séminaires diocésains et 23 séminaires monastiques, une Université catholique (à Lublin), une Académie théologique (à Varsovie), une Académie pontificale (à Cracovie), 11 lycées, 70 journaux... La patrie de Jean-Paul II, «bastion du catholicisme millénaire », connaît, elle aussi, un renouveau religieux depuis la fin des années 70.

 

Dans une étude consacrée à l'évolution de la jeunesse, les sociologues de l'Académie des sciences ont interrogé à deux reprises un échantillon de jeunes sur les professions qu'ils jugeaient les plus prestigieuses. En 1976, les jeunes sondés répondirent dans l'ordre «médecin, scientifique et enseignant». En 1983, ils placèrent en tête « médecin», puis «juriste», suivi par «prêtre»... Le phénomène, à peu près unique au monde, mérite d'être signalé: en Pologne, la fonction de curé reste prisée.

 

Les raisons de ce prestige professionnel sont assez évidentes. A la différence de ses homologues de l'Est, le clergé polonais bénéficie d'une grande autonomie. L'Etat n'intervient guère que dans le financement de l'Académie théologique de la capitale. Pour le reste, l'Eglise polonaise s'autogère, à partir des dons des fidèles et de l'aide de l'étranger. Dans un pays qui traverse une crise grave, la situation d'un prêtre, nourri, correctement logé et souvent choyé par ses paroissiens, apparaît donc enviable.

 

Il serait injuste d'expliquer l'afflux des vocations par ces seules considérations matérielles. Les prêtres polonais jouissent, auprès de leurs concitoyens, d'une autorité et même d'une aura, sans équivalent dans le reste de l'Europe. Dans les campagnes, le curé du village est un notable que l'on écoute. Dans les villes aussi, il demeure l'un des personnages clés du quartier.

 

Indépendant de l'Etat, protégé par une Eglise presque toute-puissante, le prêtre a la possibilité d'agir et incarne, aux yeux de la majorité, la survivance de la nation, face à un pouvoir communiste «importé». Pour un jeune Polonais, entrer au séminaire peut donc à la fois satisfaire un désir de promotion sociale et une volonté de s'engager sur le terrain.

 

La république populaire de Pologne détient le record européen des vocations et le plus fort taux d'augmentation annuelle du nombre de séminaristes. Près de 30 % des nouveaux prêtres ordonnés chaque année en Europe sont polonais.

 

Parallèlement, les constructions d'églises ont accusé un boom au début des années 80, durant la période légale de Solidarité mais aussi après l'instauration de l' «état de guerre», à un moment où l'Etat caressait l'espoir de gagner la collaboration de l'Eglise. Pourtant, en mars 1988, l'hebdomadaire catholique Przeglad Katolicki se plaignait de la pénurie d'églises à Varsovie, la capitale n'en comptant «que» 122 pour 1,5 million d'âmes...

 

Encouragée par Jean-Paul II, qui voit en sa patrie la tête de pont du catholicisme à l'Est, l'Eglise polonaise affiche de vastes ambitions. Elle entend, encore et toujours, étendre sa présence terrestre - notamment dans les nouveaux quartiers conçus par le régime comme des forteresses ouvrières -, édicter les règles morales de la nation, et consolider son influence auprès de la jeunesse.

 

Encore faut-il nuancer. Le falot primat Glemp, qui affectionne les entretiens avec le général Jaruzelski mais s'est, depuis 1985, refusé à rencontrer Lech Walesa, se préoccupe surtout de renforcer son Eglise, en prônant la paix sociale et en négociant avec le pouvoir. En revanche, une partie de la hiérarchie et bon nombre de prêtres, qui avaient pris fait et cause pour Solidarité du temps de sa légalité, restent engagés aux côtés de l'opposition.

 

Le prêtre et les hippies

 

A Lodz, le père Andrzej s'est fait une spécialité: les «post hippies» paumés. Il accueille dans son église des groupes de jeunes marginaux qui travaillent par intermittence et souvent se droguent, et les entraîne chaque année au pèlerinage de Czestochowa, où se trouve le sanctuaire de la Vierge noire, patronne de la Pologne.

 

Sur le trajet, il caracole en soutane au milieu de ses ouailles en jeans délavés, cheveux longs et barbes. A chaque halte, le prêtre et les hippies swinguent à la gloire du Seigneur, sur des rythmes jazzies accompagnés à la guitare.

 

L'ancrage catholique de la jeunesse compte au nombre des grandes réussites de l'Eglise polonaise de ces dernières années. On estime à quelque 250.000 les membres des groupes «Oasis», le principal mouvement de jeunesse catholique. Plusieurs milliers d’étudiants sont engagés dans les aumôneries universitaires et, dans les grandes villes, les jeunes des KIK (les Clubs des intellectuels catholiques) se préparent à vivre leur foi dans la Pologne populaire. A la campagne, les jeunes paysans fréquentent des groupes pastoraux.

 

Le défi n'était pas gagné d'avance. Les jeunes Polonais, qui en raison de leur âge ont vécu de loin l'«expérience» de Solidarité, ont en revanche subi le contrecoup de la loi martiale, la démoralisation et l'amertume qui se sont alors insinuées dans la société. Enfants de la crise et de l'«état de guerre», ils risquaient de plonger dans le scepticisme et le nihilisme le plus désespéré. Mais l'Eglise, forte de ses années de travail pastoral, a su s'adapter.

 

Deux facteurs ont joué en sa faveur: l'arrivée de Jean-Paul II au Vatican et le souffle de Solidarité. Les trois pèlerinages du pape dans sa patrie ont chaque fois déplacé des millions de fidèles, gagnés d'avance, au-delà des mots et des gestes qu'il pouvait faire.

La présence de l'Eglise aux côtés du syndicat indépendant a accru son prestige. L'écrasement de Solidarité lui a ensuite largement «profité». Alors que les unes après les autres, les structures indépendantes étaient démantelées, les églises sont devenues le refuge privilégié des artistes proscrits, des intellectuels exclus de leur travail et souvent des militants en mal d’engagement.

 

A Varsovie, des jeunes catholiques, cheveux ras et blazer bleu marine, vendent dans les sous-sols d'une église le «protocole des sages de Sion». Le curé du lieu les soutient, et le primat, malgré les appels d'intellectuels catholiques, paraît tolérer ce petit foyer d'antisémitisme.

A Wroclaw, des prêtres animent des séminaires d'histoire pour les lycéens, et la Semaine de la culture chrétienne, qui s'y est déroulée en 1986, a rassemblé parmi les plus grands noms du monde artistique et culturel du pays.

 

A Katowice, au cœur du bassin silésien, et à Nowa Huta, en pleine citadelle ouvrière, des églises abritent des «universités indépendantes», où les mineurs et les ouvriers des aciéries étudient l'«éthique chrétienne», «les sciences politiques», «l'histoire de la Pologne»...

 

Avec ses multiples ramifications et sa fantastique assise sociale, l'Eglise polonaise écrase toutes ses sœurs de l'Est. On ne peut ici parler d'un «retour» des jeunes à la religion. La foi, apanage de la Pologne éternelle, est profondément ancrée et se transmet de père en fils.

 

L'Eglise a toutefois su se moderniser, évoluer vers une pratique plus sociale et moins rituelle, et rattraper une bonne partie de cette jeunesse «en perdition». Aujourd'hui, elle reflète assez bien la pluralité des opinions en vigueur dans la société: ici nationaliste, là engagée aux côtés des partisans de Solidarité, anticommuniste affichée ou prudemment apolitique.

 

Le pouvoir polonais s'est peu à peu résigné. Après la période stalinienne, la répression a cessé d'être frontale. Sans renoncer à son vieux rêve d'affaiblir, à défaut de détruire, l'Eglise, le régime effectue un mouvement de balancier, alternant les phases de détente et de durcissement, et tentant régulièrement de «mouiller» l'Eglise pour la compromettre. Mais en Pologne, beaucoup de membres du parti font eux-mêmes baptiser leurs enfants. Et 80 % des écoliers suivent des cours de catéchisme.

 

Des «immigrants non baptisés»

 

Berlin-Est, le 17 octobre 1987 au soir. Les abords de l'église de Sion (Zionskirche), dans le quartier de Prenzlauer Berg, retentissent de hurlements. Une bataille rangée oppose des rockers et des punks, venus dans le temple écouter un concert de groupes amateurs, à des skinheads, qui ont débarqué pour en découdre. La police finit par intervenir. Une dizaine de «skins» sont arrêtés. Ils écoperont de peines allant de un à trois ans et neuf mois de prison.

 

Dans la nuit du 24 au 25 novembre 1987, une vingtaine de membres de la Stasi, accompagnés d'un représentant du parquet, poussent la porte de l'église de Sion et descendent dans les sous-sols qui abritent la Bibliothèque écologique indépendante (la seule de RDA). Ils confisquent des revues et du matériel d'imprimerie, et embarquent sept militants écolos. Motif: «fabrication d'écrits hostiles à l'Etat». Les policiers ont saisi les bulletins du groupe écolo de l'église, ainsi que des numéros de Grenzfall, la revue samizdat du groupe Initiative pour la paix et les droits de l'homme.

 

Les jours suivants, des veillées de protestation sont organisées dans l'église. Plusieurs centaines de personnes se relaient, des bougies allumées à la main, pour réclamer la libération des personnes arrêtées. Les responsables protestants entament des négociations avec le pouvoir. Finalement, les militants seront tous relâchés.

 

On pourrait multiplier les exemples d'événements survenus ces derniers temps dans les temples de Berlin-Est, et dans une moindre mesure en province. L'Eglise évangélique est‑allemande est devenue, sans le vouloir vraiment, le lieu de convergence de tous les activistes: pacifistes, écolos, antinucléaires, homosexuels, féministes, militants en faveur du droit à l'émigration...

 

Réalistes, les dirigeants évangéliques le reconnaissent volontiers: la foi ne constitue pas, loin s'en faut, la motivation première des jeunes qui affluent dans les temples. La fédération des églises évangéliques de RDA (formée de huit églises régionales) ne compte plus qu'environ 5 millions de membres, sur une population de 14 millions d'habitants (contre 1,3 million de catholiques). Comme le reste du monde industrialisé, l'Allemagne socialiste, où seulement un enfant sur cinq est baptisé à la naissance, a subi une nette déchristianisation.

 

L'Eglise évangélique a vu se greffer sur elle les aspirations frustrées d'une partie de la jeunesse, mal à l'aise dans une société verrouillée. Un journal protestant a décrit la situation comme le résultat de deux vagues successives: il y eut d'abord le départ des «émigrants baptisés», qui ont massivement quitté l'Eglise au cours des années 60, puis aujourd'hui l'arrivée des «immigrants non baptisés», fuyant les certitudes bétonnées du parti.

 

Tandis que la hiérarchie gardait, dans un premier temps, une attitude prudente, un certain nombre de pasteurs ont largement ouvert leurs temples. Le plus connu, Rainer Eppelmann, qui officie à l'église de la Samaritaine (la Samariterkirche) de Berlin-Est, a lancé des messblues (messes blues) très courues, accueille des groupes pacifistes dans son temple et protège, voire emploie, de jeunes marginaux sans travail.

 

Le pasteur Eppelmann milite pour une Eglise apolitique ouverte à tous, croyants comme non-croyants, et clairement engagée en faveur des droits de l'homme. Parmi les multiples badges accrochés sur la porte d'entrée de son appartement, on peut lire:

 «Seuls les citoyens faibles ont des gouvernements forts.» Au lendemain de la signature du traité Reagan-Gorbatchev en décembre 1987 (3), il a consacré un service à l'événement au cours duquel un diplomate soviétique fut ovationné. «C'était pour Gorbatchev et la perestroïka

 

D'autres pasteurs, à Berlin-Est et en province, prêtent leurs temples pour des concerts rocks ou punks non officiels, et animent des groupes de discussions sur les grands problèmes sociaux - alcoolisme, délinquance, toxicomanie -, mais aussi sur des thèmes plus sensibles - l'homosexualité, la paix, l'environnement, le droit aux voyages...

 

Cette frange de la jeunesse est-allemande, qui revendique le droit de «penser autrement», a commencé à se réfugier dans les temples dès le début des années 80. L'arrivée de Mikhaïl Gorbatchev au Kremlin, en faisant naître, peut-être plus qu'ailleurs, des espoirs de libéralisation, a ensuite accéléré l'évolution. Les jeunes contestataires, impatients de voir se propager l'«exemple» soviétique, ont alors radicalisé leurs demandes et bousculé le statu quo en vigueur jusque-là.

(3) Le traité INF, conclu le 8 décembre 1987 par Mikhaïl Gorbatchev et Ronald Reagan, porte sur le démantèlement des missiles nucléaires intermédiaires: il s'agit au total d'éliminer 1.119 fusées installées en Europe.

 

Une «Eglise dans le socialisme»

 

L'Eglise évangélique est-allemande se trouve dans une position particulièrement délicate. Le 6 mars 1978, à l'issue d'une rencontre «historique» entre Erich Honecker et l'évêque Albrecht Schönherr, elle a signé une sorte de pacte avec le pouvoir. L'Etat l'autorisait notamment à importer de la littérature religieuse de l'Ouest, à gérer des jardins d'enfants, garantissait des avantages sociaux à ses prêtres et lui accordait un accès à la télévision. En contrepartie, l'Eglise se définissait comme une «Eglise dans le socialisme» (Kirche in Sozialismus), c'est-à-dire comme un partenaire loyal, désireux de consolider la société socialiste.

 

Depuis, l'Eglise tente de préserver l'équilibre. Elle dispose d'une marge de manœuvre, dans le cadre de limites strictes: elle ne doit pas s'aventurer ouvertement sur le terrain politique, et ses débats ne doivent pas sortir des murs des églises. Guidée par sa propre éthique et le souci de se renforcer, l'Eglise peut pourtant difficilement rejeter les jeunes qui la poussent à s'engager. Mais, pour rester fidèle à ses engagements, elle est encline à tempérer leurs ardeurs...

 

Cette contradiction peut être illustrée par le problème de l'émigration. L'«Eglise dans le socialisme», qui accepte de fait le Mur et la partition de l'Allemagne, prône de rester vivre au pays et fustige les« déserteurs».  Défenseur des droits de l'homme, elle dénonce aussi, de plus en plus ouvertement, les restrictions aux voyages et à l'émigration. Inévitablement, des candidats au départ cherchent asile dans ses temples, la plaçant ainsi en porte à faux.

 

D'un côté, le régime l'appelle à respecter le pacte de 1978. De l'autre, les jeunes militants s'impatientent devant ses atermoiements. A l'heure du «nouveau cours» et des frissons qu'il suscite en RDA, l'Eglise se trouve propulsée sur le devant de la scène. Plus forte, elle est le porte-parole des revendications d'une partie de la société. Plus vulnérable aussi, elle doit faire face à une nouvelle contestation interne.

 

Les contestataires d'«en bas»

 

Du 24 au 27 juin 1987, les protestants tiennent leur premier Kirchentag («Jour de l'église», sorte de congrès de laïcs) à Berlin-Est depuis la construction du Mur en 1961. Pendant quatre jours, des milliers de personnes vont se rassembler dans divers temples de la ville pour participer à des groupes de discussions sur «La réconciliation Polonais-Allemands», «Juifs et chrétiens fils d'un même Père», «Femmes et hommes dans la société », etc.

 

Lors de la cérémonie d'ouverture, des jeunes distribuent des tracts dans la foule: «Si l'Eglise continue à être conformiste, rien ne changera.» Ces contestataires appartiennent à l'« Eglise d'en bas» (die Kirche von Unten), qui rassemble quelques centaines de jeunes, essentiellement à Berlin-Est. Ceux-ci accusent «l'Eglise d'en haut», en fait la hiérarchie, de composer avec le pouvoir et de ne pas être suffisamment ouverte aux jeunes et aux marginaux.

 

Les responsables protestants ont toutefois accepté que ces contestataires tiennent congrès dans l'église de la Pentecôte. Des artistes interdits s'y pressent, à côté de dignitaires protestants, de punks et de militants écolos, bardés de badges sur la poitrine. A cette occasion, la hiérarchie reconnaît la justesse de certaines critiques de l'«Eglise d'en bas», qui demande notamment la reconnaissance de ses groupes de travail sur les gays, la démocratie ou la discrimination envers les chrétiens.

 

Lors de la cérémonie de clôture, qui réunit quelque 30.000 personnes dans le stade Kopenick de Berlin-Est, plusieurs banderoles contestataires émergent de la foule: «Glasnost pour l'Eglise, glasnost pour l'Etat», «Objection de conscience»... Quelques minutes plus tard, une ovation salue l'appel des dirigeants évangéliques en faveur de l'ouverture des frontières et du développement des contacts entre les deux Etats allemands.

 

L'Eglise est-allemande, qui soutient la «politique de paix» du parti mais réclame en plus un «service de paix» pour les objecteurs et exige davantage de dialogue intérieur, semble irrésistiblement poussée vers la politisation. Une chance: dans sa quête éperdue de légitimité nationale, l'Etat est-allemand, qui a fêté avec faste en 1983 le cinquième centenaire de la naissance de Luther, a en partie besoin d'elle.

 

Le prêtre contre le primat

 

Gyorgy Bulanyi, 69 ans, est la bête noire de la hiérarchie catholique hongroise. Fondateur des «communautés de base», ce prêtre anime l'un des rares mouvements dynamiques de l'Eglise, qui prône un engagement social, voire politique, des croyants, et milite en faveur du pacifisme et de l'objection de conscience. A la fois condamné par sa hiérarchie et par le Vatican, le père Bulanyi symbolise aujourd'hui l'intérêt renaissant d'une frange de la jeunesse envers la religion.

 

Prêtre obstiné et insoumis, Gyorgy Bulanyi se lance dès 1945 dans l'organisation de communautés de base. En 1951, en pleine période stalinienne, il se voit retirer l'autorisation d'exercer, puis l'année suivante est condamné à perpétuité. Amnistié en 1961, il trouve un emploi de manœuvre et reprend son travail auprès des communautés de base.

 

Le père Bulanyi refuse le compromis passé entre l'Etat et l'Eglise, qui dure jusqu'à ce jour. Les membres des communautés, qui veulent mettre en pratique la doctrine sociale de l'Evangile, réclament une séparation stricte entre le pouvoir et «l'Eglise officielle», et refusent de porter les armes.

 

Dès 1976, le cardinal primat Laszlo Lekai, adepte de «la politique des petits pas», demande au Vatican que Bulanyi soit envoyé hors de Hongrie. En 1979, il lance un avertissement aux communautés, qu'il adjure de «ne pas se séparer des paroisses». Au début des années 80, l'épiscopat durcit l'offensive. Il suspend plusieurs prêtres des communautés, et soumet au Vatican une longue liste de griefs à l'encontre de Bulanyi. En 1986, le cardinal Ratzinger, préfet de la Congrégation de la Foi, condamne l'action de Gyorgy Bulanyi, dont il qualifie les vues de «mauvaises, dangereuses et erronées».

 

Gyorgy Bulanyi, qui s'estime «persécuté» par sa hiérarchie, n'a pas désarmé. Il continue d'animer les communautés, qui compteraient aujourd'hui quelque 5.000 membres, en majorité des jeunes. Ces petits groupes sont devenus l'un des bastions de la contestation pacifiste, et plusieurs insoumis catholiques, condamnés à des peines de prison ferme, ont été pris en charge par Amnesty International.

 

L'Eglise hongroise entend avant tout préserver ses bonnes relations avec le pouvoir. L'arrivée de Jean-Paul II au Vatican n'a guère relancé la combativité de la hiérarchie. En revanche, le remplacement du conciliant primat Lekai, décédé en juin 1986, par Laszlo Paskai, pourrait modifier la ligne de l'Eglise.  Laszlo Lekai, qui avait été secrétaire du cardinal Jozsef Mindszenty avant de lui succéder, avait, dit-on, été traumatisé par la répression stalinienne et l'engagement maladroit de son très anticommuniste prédécesseur Mindszenty, réfugié à l'ambassade des Etats-Unis au lendemain de l'insurrection de 1956. Le nouveau primat Paskai semble plus combatif.

 

On ne peut parler en Hongrie d'une renaissance religieuse chez les jeunes, pour deux raisons au moins. D'abord, l'Eglise catholique, majoritaire, est perçue comme une alliée du pouvoir. On vit ainsi en octobre 1986 l'épiscopat rappeler haut et fort son approbation du service militaire obligatoire. Ce type d'attitude n'exerce pas une grande séduction sur la jeunesse. Ensuite, la Hongrie est assez largement déchristianisée. L'on considère souvent que la religion a été «importée» par les puissances dominantes, dans un pays qui fut l'une des dernières terres païennes d'Europe.

 

Depuis le milieu des années 80, les Eglises effectuent toutefois une relative percée. Alors que le pays s'enfonce dans la crise économique, et que le pouvoir s'avoue impuissant à respecter les «acquis» du socialisme, le régime fait de plus en plus appel aux Eglises sur le terrain social.

 

Des pasteurs et des prêtres travaillent aujourd'hui avec des groupes de toxicomanes, d'alcooliques et de jeunes délinquants. Des collectes sont organisées pour venir en aide aux personnes âgées, l'une des catégories les plus touchées par la crise, et des séminaires sont consacrés à la «cassure» de la famille et au déclin démographique. Les Eglises ont également ouvert des lignes téléphoniques pour les personnes esseulées, et furent les premières, fin 1987, à mettre en place un réseau d'accueil pour les Hongrois fuyant la Roumanie (4).

(4) A partir de l'hiver 1987-1988, des Roumains, dans leur grande majorité membres de la minorité hongroise de Transylvanie, ont commencé à fuir massivement vers la Hongrie, poussés par la crise économique et les restrictions draconiennes, et par la politique d'assimilation menée par le Conducator. En août 1988, le numéro un hongrois Karoly Grosz révélait que la Hongrie avait accueilli dix-sept mille «réfugiés».

 

Plus que les catholiques (estimés à 6,5 millions), cet engagement touche les protestants (3 millions, réformés calvinistes en majorité), traditionnellement plus ouverts. L'Eglise catholique amorce tout de même un virage. En 1986, pour la première fois depuis l'après-guerre, elle a fait enregistrer un nouvel ordre religieux -les Sœurs de Notre-Dame de Hongrie -, qui ne se cantonne pas à l'enseignement mais se fixe une mission sociale. Fin 1986, le premier foyer catholique pour enfants handicapés s'est ouvert près de Pest.

 

Pour les catholiques, c'est une question de survie: le pays ne compte plus que deux mille quatre cents prêtres et la plupart des prélats ont dépassé l'âge de la retraite.

 

Au milieu de la crise politique, économique mais aussi morale qu'ils traversent, les Hongrois replongent aux sources de leur culture: une société aux valeurs passablement conservatrices, parcourue d'aspirations libérales et d'élans révolutionnaires. Alors que les sociétés et les clubs de discussions resurgissent à travers le pays, des intellectuels de Budapest rêvent d'une bonne éducation pour leurs enfants, dans des institutions religieuses.

 

Début 1988, un groupe de protestants a constitué une fondation chargée de mener à bien le projet d'ouverture d'un lycée réformé dans la capitale. Le successeur de Kadar, Karoly Grosz, se dit prêt à autoriser l'ouverture d'écoles confessionnelles. Les jeunes, eux, ne dédaignent pas de se marier à l'église, comme preuve de leur attachement à la Hongrie de toujours, d'avant les communistes...

 

Cette identification religion-nation, opposée ici au socialisme athée, on la retrouve au cœur du catholicisme polonais, mais aussi, à des degrés divers, en Yougoslavie et en Bulgarie. Bien au-delà de la foi, l'appartenance à une confession sert d'abord, dans ce cas, l'affirmation nationale. Mais le phénomène n'est pas propre à une génération, aussi ne l'évoquerons-nous que brièvement.

 

Confession = nation

 

La mosaïque yougoslave compte six «nations» (des Slaves du sud, considérés comme les peuples fondateurs), une kyrielle de «nationalités» (des minorités nationales) et quatre religions prépondérantes: orthodoxe serbe, catholique, musulmane et orthodoxe macédonienne. Une religion s'attachant en général à une «nation» - par exemple les Serbes sont orthodoxes, les Croates catholiques -, les deux éléments ont souvent été assimilés. Avec la crise et la montée des rivalités nationales, l'identification nation‑confession profite aujourd'hui à certaines Eglises.

 

L'exemple de la Serbie mérite d'être cité. Les Serbes sont aujourd'hui hantés par la peur de perdre le Kosovo, cette province autonome - membre, sur le papier, de la république de Serbie mais dotée de grands pouvoirs, et peuplée en majorité d'Albanais -, qu'ils considèrent comme le berceau de leur histoire. Depuis le début des années 80, la région est en proie à une grave agitation nationaliste. Lors des émeutes de 1981, les manifestants albanais réclamaient le statut de république. Aujourd'hui, les Serbes fuient la région sous le coup, disent- ils, de la «terreur albanaise».

 

A Belgrade, capitale de la Serbie, des popes orthodoxes sont partis en croisade en faveur de leurs frères «persécutés» du Kosovo. L'on y construit aussi, en pleine crise, la cathédrale de Saint-Sava qui devrait être la plus grande église orthodoxe du monde.

 

L'orthodoxie serbe s'éveille ainsi aux malheurs de la nation. Beaucoup de Serbes estiment aujourd'hui être les grands perdants de la fédération. Menacés par les Albanais, ils se sentent aussi lâchés par les deux éléments dynamiques de la fédération, les Croates et les Slovènes, qu'ils soupçonnent de se réjouir de leur affaiblissement, voire de sympathiser avec les Albanais...

 

L'islam yougoslave marque également un certain renouveau. Sous Tito, la Yougoslavie a inventé une nationalité unique au monde, la «nation» musulmane, reconnue au même titre que les nations serbe, croate ou slovène. L'objectif était de trouver une définition applicable, lors des recensements, aux Bosniaques islamisés durant l'occupation ottomane qui, d'origine serbe ou croate, avaient adopté les coutumes et les mœurs turques et ne se reconnaissaient plus comme des Serbes ou des Croates.

 

Il en est résulté une situation totalement inédite: l'émergence d'un nationalisme musulman, porté par l'appareil de la république de Bosnie-Herzégovine, soucieux de s'affirmer face aux autres républiques, et tentant de s'appuyer pour cela sur le «clergé» et les croyants musulmans. Les quelque 1,6 million de Musulmans de Bosnie (40 % de la population de la République) regroupent en effet des communistes et des croyants, qui tous deux se réclament de cette étrange nation.

 

L'été 1984, on assista à Sarajevo à un retentissant procès d'«intégristes musulmans». L'un d'eux était accusé d'avoir prêché les règles de vie coraniques et l'instauration d'un Etat musulman «ethniquement pur» en Bosnie. Un autre d'être allé en Iran et de vouloir importer la «révolution des ayatollahs ». Sans nier l'impact de l'arrivée de Khomeiny à Téhéran, il ne faut toutefois pas exagérer l'écho réveillé en Bosnie par ces militants.

 

Il est clair que l'islam a été favorisé en raison, notamment, du désir de la Yougoslavie non alignée d'entretenir de bonnes relations avec le monde arabe. Les Serbes y décèlent aussi la volonté sournoise de Tito d'affaiblir la Serbie. Le «clergé» musulman en tout cas a su habilement profiter de cette bonne volonté.

 

L'islam sunnite de la population bosniaque s'exprime surtout par un mode de vie et une fidélité aux traditions. Les mosquées de Sarajevo sont pleines le vendredi, et les jeunes respectent comme leurs parents les grandes fêtes musulmanes. Mais les manifestations étudiantes qui ont éclaté en septembre 1987 à Sarajevo ont vu défiler côte à côte de jeunes Serbes orthodoxes, des Croates catholiques et des Musulmans, protestant contre les «désastreuses» conditions de vie et d'enseignement.

 

Etre musulmans en Bulgarie

 

La Bulgarie est un autre cas de figure. Le pays, majoritairement orthodoxe, ne connaît a priori pas de «problème» religieux. La hiérarchie orthodoxe, conciliante, collabore avec le régime. La presse a bien évoqué l'émergence de petits groupes de jeunes, adeptes de méditation transcendantale, de yoga et d'astrologie, ou «convertis au bouddhisme, à l'hindouisme ou au danovisme (le culte créé entre les deux guerres par le philosophe bulgare Petar Danov, qui aurait fasciné la très mystique Ludmila Jivkova, la fille de Teodor Jivkov décédée accidentellement en juillet 1981). Mais on est loin d'une renaissance religieuse.

 

L'orthodoxie bulgare, qui fut passablement affaiblie par l'hérésie bogomile et par l'occupation ottomane, ne dispose pas d'attaches très fortes au sein de la société. La majorité des fidèles ne pratiquent plus guère et se contentent de marquer les grandes fêtes, comme Pâques. Bien que le pouvoir ait quelque peu desserré l'étau, il n'est pas bien vu d'afficher sa foi. Les membres du parti ne se marient pas à l'église et ne font pas baptiser leurs enfants. Si l'on porte une croix autour du cou, mieux vaut la glisser sous sa chemise.

 

Le problème religieux est lié à celui de la minorité turque, inexistante dans le vocable officiel qui parle de «Bulgares islamisés», ou de «musulmans revenus à leurs racines bulgares».

Forte d'environ 900 000 personnes, soit 10% de la population totale selon les chiffres retenus par Amnesty International, cette minorité a subi une brutale campagne de «bulgarisation» durant l'hiver 1984-1985, au cours de laquelle ses membres durent «volontairement» adopter des noms bulgares. Les manifestations de protestation firent alors un nombre indéterminé de morts et de blessés.

 

La question religieuse est officiellement niée. Les muftis et autres dignitaires présentés aux journalistes occidentaux ne tarissent pas d'éloges sur la magnanimité des autorités. Mais il est peu probable que tous les «musulmans redevenus bulgares» partagent cet enthousiasme.

 

D'après les témoignages cités par Amnesty, l'islam était en fait visé lors de la «campagne de bulgarisation ». Dans la région de Shumen, au nord-est du pays, les jeunes auraient été menacés d'arrestation s'ils allaient à la mosquée, l'enseignement du Coran et la circoncision des enfants auraient été interdits. Reste à savoir si cette répression pourrait déboucher un jour sur une résistance religieuse.

 

Le boom des sectes en Roumanie

 

Stefan, originaire de Cluj, en Transylvanie, n'avait jamais fréquenté l'église. Son père, hongrois, était réformé calviniste. Sa mère, roumaine, fille d'une juive et d'un orthodoxe, l'avait fait baptiser orthodoxe, à tout hasard. Mais elle n'avait pas insisté face à la propagande athéiste assenée à l'école.

 

«Par curiosité et par ennui », Stefan se laisse un jour entraîner par l'un de ses amis, récemment converti, dans une «maison de prières». Ce soir-là, il faillit rejoindre la secte des baptistes. Stefan, aujourd'hui émigré à Paris, se souvient encore du «choc».

 

«Nous nous sommes rendus discrètement dans un appartement. Des jeunes étaient assis par terre en tailleur. Tout de suite, le cercle s'est agrandi afin de nous faire la place. Les gens s'embrassaient pour se dire bonjour... J'ai alors pensé aux réunions du parti, où il faut écouter sans broncher, applaudir lorsque l'un de nous commence à lire: «Toi Nicolae Ceausescu... Ici, l'ambiance était chaleureuse, une cassette passait du Bob Dylan et du Joan Baez. Les gens disaient ce qui leur passait par la tête. On sentait la solidarité entre eux. L'un des participants a demandé de prier pour un ami malade. C'était une vraie famille.»

 

Les sectes en Roumanie ont connu ces dernières années un développement spectaculaire. Les statistiques font cruellement défaut, et les évaluations sont difficiles pour deux raisons. D'abord, le département (officiel) des cultes avalise les cérémonies de conversion et ne prend en compte que celles autorisées. Ensuite, des adeptes, jugeant leur hiérarchie trop conciliante, font dissidence et forment des groupes indépendants, difficiles à recenser.

 

Des études sérieuses permettent toutefois de mesurer l'ampleur du phénomène: les baptistes compteraient quelque 400.000 adeptes (formant la plus importante communauté d'Europe après celle d'URSS), les pentecôtistes seraient plus de 200.000, les chrétiens selon l'Evangile quelque 120.000 et les adventistes environ 80.000. Au total, 800.000 Roumains auraient rejoint ces cultes néo-protestants. Le chiffre atteindrait un million si l'on tient compte des sectes non autorisées: adventistes réformés, néo pentecôtistes, néo-baptistes, témoins de Jéhovah, nazaréens, enfants de Dieu...

 

La renaissance religieuse, qui touche en particulier la jeunesse, concerne avant tout les cultes dissidents, proscrits ou pourchassés. L'Eglise uniate (gréco-catholique) par exemple, interdite et intégrée de force en 1948 à l'Eglise orthodoxe, se maintient dans l'ombre. Elle revendique 1,5 million de fidèles et une structure clandestine, comptant notamment trois évêques. De même, l'Armée du Seigneur, une dissidence de l'Eglise orthodoxe, elle aussi interdite en 1948, compterait 500.000 adeptes.

 

Largement majoritaire, l'Eglise orthodoxe (environ 65 % de la population) connaît une désaffection logique. Inféodée au pouvoir, elle a perdu une bonne partie de son prestige. Alors que Nicolae Ceausescu faisait raser des églises dans le centre historique de Bucarest, pour construire son grandiose Centre civique, des dignitaires orthodoxes se félicitèrent publiquement des travaux de modernisation du Conducator. On estime aujourd'hui qu'une vingtaine d'églises, construites entre le XVIe et le début du XXe siècle, ont disparu sous les coups des bulldozers, ainsi que l'ensemble monastique de Vacaresti et la chapelle du monastère Pantelimon, tous deux datant du début du XVIIIe Siècle.

 

Au-delà de la catastrophe économique, les Roumains traversent une grave crise morale. Soumise à un régime plus proche d'une dictature du tiers monde que du système socialiste, la population est gagnée par la peur et un sentiment d'impuissance. L'agressivité s'est insinuée dans les rapports sociaux, en raison des épuisantes conditions de vie et des pénuries chroniques. Enfin, la méfiance quasi générale entre les gens, suscitée par la toute-puissante Securitate (la police politique), ronge toutes les couches de la société.

 

Dès lors, retourner dans les lieux de cultes, ou souvent pour les jeunes les découvrir, c'est l'occasion de s'évader des problèmes quotidiens, de s'entraider et de recréer des liens, de fuir les sempiternelles odes à Ceausescu et de retrouver des paroles vraies, enfin de faire preuve de courage politique.

 

Les néo-protestants notamment offrent cette dimension «familiale».  A Cluj, se souvient Stefan, «les amis baptistes», hollandais ou américains, faisaient régulièrement parvenir de précieuses cargaisons de boîtes d'aspirine, de lots de vêtements pour enfants et de lait en poudre, de soupes en sachet et de bibles. «Chaque fois que des cartons arrivaient, c'était une fête. On savait qu'on n'était pas oublié.» Le Conducator mène l'une des politiques les plus impitoyables du bloc, mélange de répression ouverte et de tentatives plus habiles pour discréditer les hiérarchies. Les cours d'athéisme scientifique ont été relancés, et des campagnes contre le «mysticisme» et le «dogmatisme» se succèdent. Des croyants, membres des cultes non autorisés ou dissidents, sont emprisonnés et les places dans les séminaires et les instituts théologiques diminuent. Les autorisations de construction de lieux de cultes font l'objet de rudes marchandages, tandis que dans le cadre des «programmes de systématisation», urbains et ruraux, de nombreuses églises ont été tout simplement détruites.

 

Le régime tente aussi de faire collaborer politiquement les hiérarchies. Un certain nombre de dignitaires religieux siègent à la Grande Assemblée nationale ou au sein des instances du Front de l'unité socialiste. Ils sont aussi appelés à participer aux campagnes pour la paix et autres grandes mobilisations nationales.

 

La Roumanie du Conducator, en raison de l'état de détresse de sa population sans équivalent dans le reste du bloc, sécrète pratiquement toutes les frustrations qui poussent, à l'Est, à un regain religieux: nécessité de combler un vide idéologique, quête de spiritualité, désir de préserver des traditions, recherche d'une solidarité de groupe, en dehors des organisations de masse, enfin moyen de résister et d'affirmer son opposition.

Le régime roumain ne s'y est pas trompé: après les «frontiéristes», qui fuient clandestinement le pays, les croyants forment en Roumanie le plus important groupe de prisonniers politiques.

 

AVOIR 20 ANS À L'EST

Présentation

 

Ils ont 20 ans et ressemblent à s'y méprendre aux jeunes Occidentaux. Mais ils sont nés dans l'autre Europe. Au lendemain de la dernière guerre, ils n'ont pas eu à choisir ou à subir l'instauration du «nouveau régime». Leurs parents, leurs grands-parents se souviennent encore des temps anciens. Eux n'ont pas de tels souvenirs. Ils forment la première génération née et grandie dans le socialisme. Demain, qu'ils le veuillent ou non, ils seront aux commandes. Mais pour l'instant, ils ont 20 ans... à l'Est.

 

Les enquêtes et les études sociologiques parlent d'une génération désabusée, sans buts ni idéaux. Ce sont pourtant des jeunes qui prennent la tête de l'incroyable cortège qui sillonne Prague le 21 août 1988, à l'occasion du vingtième anniversaire de l'intervention soviétique, des jeunes encore qui lancent les grèves dans les mines silésiennes en août 1988, des jeunes enfin qui scandent le nom de Gorbatchev près du mur de Berlin, en juin 1987...

 

Les analystes concluent à une dépolitisation générale. Les autorités ne démentent pas, qui dénoncent la «désaffection» des jeunes et leurs attitudes «consommatrices». Ils sont pourtant présents des deux côtés, apparatchiks ambitieux, pressés de prendre du galon et de toucher aux plus hautes fonctions du parti, et militants jusqu'auboutismes, impatients de prendre la suite de leurs aînés et de mieux faire.

 

Avoir 20 ans à l'Est, qu'est-ce que cela veut dire? La réponse n'est pas simple. La question elle-même recèle quelque chose d'artificiel. Ces «jeunes» ne sont pas des extraterrestres, tellement singuliers qu'il faudrait examiner leurs problèmes à part. Ils sont partie intégrante d'une société dont ils partagent, bon an mal an, les frustrations et les aspirations. Simplement, lorsque l'on a 20 ans, les problèmes sont ressentis de façon plus aiguë. Et l'avenir dépend en bonne partie des attitudes de cette génération.

 

Écartons d'emblée un éventuel quiproquo: ces jeunes appartiennent au monde socialiste, mais ils ne sont pas socialistes. Ou si peu.  Les bataillons impressionnants des organisations officielles de jeunesse ne fournissent, en aucune façon, une juste mesure de l'enthousiasme. Pour la simple raison que l'adhésion est, un peu partout, devenue un rituel, l'un de ces gestes sans importance que l'on accomplit pour avoir la paix.

 

On ne s'engage vraiment que lorsque l'on rejoint le parti. C'est le pas qui compte. Et encore. Le temps est révolu où les militants débattaient des nuits entières de l'édification du socialisme, où l'admission au parti, après sélection des «meilleurs», était perçue comme un honneur, où l'adhésion assurait une belle carrière et un respect unanime... À l'Est, on ne se vante plus d'être un communiste. Parfois même on le cache. On a la carte et, grâce à elle, on peut rêver d'accéder à des postes de responsabilité et de jouir d'avantages matériels. Membre du parti, on est de « leur côté », mais sans gloire.

 

De Tchécoslovaquie en Pologne, les autorités affichent leur inquiétude: le parti manque de sang jeune. Certains régimes préfèrent souligner le «déficit» de jeunes ouvriers, d'autres s'attardent sur l'insuffisance des intellectuels. Les jeunes à l'Est boudent le parti. On serait tenté d'ajouter: et l'idéologie. Mais la vérité en ce domaine apparaît plus cruelle. Les jeunes dédaignent massivement l'idéologie.

 

L'enseignement du marxisme-léninisme et celui de l'athéisme scientifique, l'étude des œuvres des «grands révolutionnaires» et la glorification de la «grande révolution» (d'Octobre) ont produit une saturation. La réalité - la crise économique et le retard accumulé sur l'Ouest - a achevé de convaincre les jeunes de l'inanité des grands idéaux.

 

Le parti est vu comme une carcasse vide, refuge privilégié des pragmatiques, des arrivistes et des cyniques. La propagande est, quant à elle, perçue comme un tissu de mensonges et de semi-vérités. Glasnost oblige, la presse a évolué au cours des dernières années. Dans les pays les plus «libéraux» - comme la Pologne et la Hongrie -, l'ouverture s'est accélérée. Dans les autres – la Tchécoslovaquie, voire la Bulgarie -, plusieurs sujets tabous, de la prostitution aux problèmes de l'environnement, sont désormais abordés. Mais il faudra du temps avant que la presse officielle retrouve une réelle crédibilité. À 20 ans à l'Est, on ne voit partout que des « mensonges ».

 

Réfractaires à l'idéologie, les jeunes ont quelques excuses. Leurs aînés pouvaient encore «croire ». Sur les débris de la dernière guerre et son cortège d'horreurs, beaucoup crurent pouvoir reconstruire un monde nouveau, plus humain et plus juste. Puis ils vibrèrent d'espoir lors de la déstalinisation, s'embrasèrent pour le printemps de Prague et Solidarité...

 

De tous ces échecs, ils ont gardé un goût d'amertume et d'impuissance. Dans les foyers, ils ont transmis à leurs enfants cette «mémoire grise», les leçons accumulées au fil des soulèvements écrasés el des espoirs avortés. Les jeunes ont ainsi grandi à l'ombre de la «glaciation» (brejnévienne) et de la résignation de leurs aînés. Vaincus d'avance pour les uns, rebelles pleins de hargne pour les autres, tous ont été aguerris avant l'âge par les défaites de leurs parents.

 

Ils devront attendre dix ans, vingt ans pour avoir un logement. Il leur faudra s'inscrire sur des listes pour acheter une automobile. Leur carrière professionnelle est obstruée par les «vieux » qui occupent les places. Veulent-ils travailler plus et mieux? Ils toucheront le même salaire et les espoirs de promotion restent minces. Ont-ils fait de longues études, couronnées par un diplôme de haut niveau? Ils gagneront moins qu'un mineur et auront du mal à boucler les fins de mois.

 

À 20 ans à l'Est, ils ont déjà fait les comptes de toutes ces années d'attente. Les «acquis» du socialisme, dont on leur a rebattu les oreilles depuis l'enfance, les font sourire. Désabusés devant ce piètre héritage, ils n'entretiennent aucune illusion sur le système. Dès lors, trois choix au moins s'offrent à eux: s'accommoder, se battre ou partir.

 

La majorité silencieuse s'accommode. Quoi de plus normal? Partout dans le monde, la majorité se tait, hormis des moments exceptionnels. À l'Est, ces jeunes, «apathiques» ou «passifs» comme les qualifient les sondages, suivent l'exemple tracé par leurs parents. Ils ne se mêlent pas de politique - c'est leur affaire à «eux» (le pouvoir) -, et cherchent à s'aménager une existence de «petits-bourgeois» socialistes.

 

Ils s'économisent durant la journée de travail légal, peu rémunérée, et réservent leur énergie pour leur second emploi, des petits boulots et autres combines qui rapportent. Ils n'ont pas de grands projets, mais visent une vie confortable, où le magnétoscope trône dans le salon à côté de la télé couleurs, où ils portent des jeans made in USA, écoutent les derniers tubes des groupes anglo-saxons, dansent le samedi soir dans des boîtes disco, s'exercent sur des microordinateurs... Tout ce qu'un jeune peut avoir à l'Ouest, ils veulent aussi en jouir. Mais pour suivre les modes occidentales, que d'énergie dépensée! Tout ici est plus compliqué. Plus obsédant aussi.

 

La minorité agissante les méprise: ce sont les militants et autres anticonformistes. L'arrivée de Mikhaïl Gorbatchev au Kremlin les a encouragés, comme elle a stimulé l'opposition à l'Est en général. Guère plus « idéologiques» que les jeunes indifférents, les militants veulent agir. Non pour améliorer le système ou pour le réformer -pour eux, le système est irrécupérable-, mais pour y vivre sans le subir.

 

Ils se situent sur un plan moral, quasi universel. Ils parlent démocratie, et exigent le respect d'une longue liste de droits civiques: droits à la parole, à un niveau de vie décent, à un environnement sain, à une Église indépendante, à l'objection de conscience, etc.

 

Cette frange engagée de la jeunesse ne s'en laisse pas compter. Sur ses aînés, elle a un avantage qui fait sa force: elle n'entretient pas le complexe du vaincu. Née déjà sans illusions, elle dédaigne les calculs politiciens et la prudence diplomatique. Elle est «contre» et le clame.

 

Ces militants d'un nouveau genre, on les retrouve sur des terrains aussi divers que l'écologie, le pacifisme, l'Église, le rock... Ils contestent le pouvoir, dont ils dénoncent les faiblesses et les erreurs, mais ils ne cherchent jamais vraiment l'affrontement. A quoi bon? Tous savent qui est le plus fort. Ils ne prônent pas de renverser le régime - ou alors, des groupes très minoritaires -, ni de changer de système d'alliance. Pourtant, le pouvoir les regarde avec inquiétude.

 

La raison? Ces jeunes participent au réveil de la «société civile», longtemps la grande muette des régimes communistes. Ils forment des mouvements autonomes, qui échappent à la sphère officielle. Très divers dans leurs revendications et leurs centres d'intérêts, ils illustrent ce pluralisme de la vie sociale, que le parti unique (ou le PC, avec des partis satellites) a toujours redouté.

 

Un pays dans le bloc avait montré la voie: la Pologne avec Solidarité. Aujourd'hui les frémissements se sont propagés. Ces sociétés, longtemps tenues par la peur, traumatisées par le stalinisme ou endormies par le mirage (éphémère) de la consommation, s'éveillent lentement. Et les jeunes jouent un rôle clé. Ils n'ont pas vécu les tragédies de leurs aînés, se moquent des «trahisons» et autres «abandons» de l'Occident. Surtout, ils estiment n'avoir rien à perdre.

 

Des mouvements écolos ont surgi un peu partout, avec plus ou moins de succès. Jusque dans la paisible Bulgarie, où l'on vit, à plusieurs reprises, des habitants de Ruse manifester en plein centre ville contre les émanations d'une usine chimique roumaine, située de l'autre côté du Danube. À Budapest, les écolos, malgré des années de lutte infructueuse, n'ont pas lâché prise, et réussirent à rassembler 20.000 personnes le 12 septembre 1988 pour exiger l'arrêt de la construction du barrage de Gabcikovo-Nagymaros sur le Danube. Ce même jour, en Yougoslavie, des milliers d'écolos défilaient pour protester contre une usine polluante.

 

Les Églises catholiques, encouragées par la présence du pape polonais au Vatican, sont également montées au créneau. Fait sans précédent dans l'histoire de la Tchécoslovaquie d'après-guerre, un demi-million de personnes ont signé en 1988 une pétition en faveur de la liberté religieuse. En RDA, les temples évangéliques donnent de plus en plus souvent asile aux contestataires de tous bords, pacifistes, homosexuels ou militants pour le droit à l'émigration.

 

Le service militaire est, pour la première fois, sérieusement contesté. Le premier, le pouvoir polonais a cédé et introduit, en 1988, un service civil alternatif pour les objecteurs de conscience. Officiellement, cette réforme n'est pas liée à la lutte des écolos pacifistes du WIP (Liberté et Paix). On a tout de même modifié le paragraphe du serment militaire - que tout appelé doit prononcer - faisant référence aux armées soviétiques, et que les militants de Liberté et Paix dénonçaient. Les Hongrois ont annoncé qu'ils introduiraient un service civil. Les Yougoslaves connaissent une fantastique poussée pacifiste, animée par les jeunes Slovènes, et s'inquiètent ouvertement de la remise en cause de l'armée.

 

On semble même dernièrement retrouver un certain goût aux causes proprement politiques. Sans doute faut-il voir là en partie «l'effet Gorbatchev». En Pologne, les jeunes ont repris le combat pour obtenir la légalisation du syndicat indépendant des étudiants, mis hors la loi durant l' «état de guerre». À Wroclaw, Alternative Orange a inventé un nouveau style de contestation : les happenings de rue, avec participation des passants et de la police. À Budapest, on manifeste pour la démocratie ou pour les droits des minorités. À Berlin-Est, on se rassemble autour des églises pour réclamer le droit à l'émigration.

 

Les jeunes militants ne sont pas tous les «désespérés» que l'on décrit parfois. Plus radicaux que leurs aînés, ils répugnent aux compromis, car ils n'ont aucune confiance dans le pouvoir. Plus raisonnables aussi, ils ont appris à ne plus rêver. L'objectif est ciblé: obtenir l'arrêt de la construction d'une centrale nucléaire, ou l'autonomie des universités -, et, pour l'atteindre, on ira jusqu'au bout.

 

Avec l'approfondissement de la crise, et devant l'impuissance patente du pouvoir à la surmonter, la peur a cédé du terrain. Et ce dans toutes les classes d'âge. Peut-être chez les jeunes n'a-t-elle même jamais existé. À Prague, les jeunes manifestants qui défilent, drapeau national en tête, semblent indifférents aux forces de police. À Jasztrebie, en Silésie, la «nouvelle génération» de grévistes se retranche dans la mine, encerclée par les Zomos (les unités antiémeutes de la milice polonaise), comme insensible aux manœuvres d'intimidation.

 

À 20 ans, on critique ses parents. À l'Est aussi. Les jeunes militants ne se gênent pas pour dénoncer les erreurs de leurs aînés. Solidarité n'y échappe pas, comme les anciens du printemps de Prague. La «relève» a la dent dure. Et elle affirme en avoir le droit. Les jeunes Tchèques, grandis dans la normalisation, estiment par exemple avoir «payé» pour les erreurs du printemps de Prague.

 

Il faut également mentionner une protestation plus silencieuse : la fuite, sous toutes ses formes. L'émigration, l'alcool, la drogue, le repli frileux vers la vie familiale, la mode de l'entreprise privée, etc. À l'image de leurs parents, beaucoup de jeunes se réfugient vers des valeurs privées. En Roumanie, ce désir de fuir la sphère officielle, et toutes les contraintes attenantes, trouve une expression originale : le spectaculaire succès des sectes néo-protestantes, qui touche jeunes et moins jeunes. Dans un monde particulièrement difficile, marqué par les pénuries et la répression, on cherche ainsi à recréer des liens personnels, chaleureux et empreints de confiance.

 

La séduction qu'exercent le secteur privé et les idées libérales en général, dans des pays comme la Pologne, s'apparente à une protestation sourde, ambiguë aussi. Un entrepreneur privé, à l'Est, doit, au moins jusqu'à présent, passer par l'État pour s'assurer d'un approvisionnement régulier, et signe sa dépendance en passant des «alliances» utiles. Le débat reste ouvert sur les bienfaits du privé. Mais il y a bien, dans cette mode, l'expression d'une méfiance à l'égard de l'État socialiste.

 

On connaissait les méfaits de l'alcoolisme dans cette partie du monde. La toxicomanie est en train d'opérer des ravages au sein de la jeunesse. Ces pays, qui, il y a encore dix ans, juraient que la toxicomanie était un produit du mal de vivre capitaliste, avouent aujourd'hui qu'ils ne sont pas épargnés. Dans la foulée de la glasnost, on reconnaît aussi que la femme n'est pas encore l'égale de l'homme, que le pays compte des prostitués et des homosexuels - le socialisme les avait miraculeusement gommés -, bref que l'avenir radieux n'est pas pour demain.

 

La fuite la plus radicale, c'est l'émigration. Lorsque l'on a 20 ans à l'Est, la question est inévitable: partir, rester? Encore faut-il avoir le choix. Malgré une récente libéralisation des possibilités de voyages à l'Ouest, la politique en la matière reste souvent rigide. Le voyage ne constitue toujours pas un droit, l'émigration encore moins. La Roumanie «vend» les membres de sa minorité saxonne à la RFA. Les Roumains de souche magyare, qui fuient le régime de Ceausescu et se réfugient en Hongrie, doivent laisser des membres de leur famille sur place. En Bulgarie, malgré des promesses de réformes de la loi sur les passeports, il reste très difficile de partir faire du tourisme à l'Ouest.

 

Qu'importe. Des jeunes font défection lors de voyages de groupes. Pour gagner l'autre Allemagne, ils foncent en camion à travers le point de passage du Mur. Ils quittent la Roumanie clandestinement, à pied ou à la nage vers la Yougoslavie, et risquent, s'ils sont pris, de lourdes peines de travaux forcés. Le départ des jeunes et des intellectuels demeure une source d'angoisse pour ces régimes. Les Eglises aussi s'inquiètent de cette «contagion», impossible à enrayer. Quarante ans de socialisme ne sont pas venus à bout de la tentation d'émigrer.

 

L'Ouest, pourtant, ne représente plus un mirage. On est relativement bien informé, à l'Est, sur le chômage qui sévit de l'autre côté, la fermeture des frontières et les problèmes posés par l'immigration. On part en connaissance de cause. Une décision froide, pesée, préparée à l'avance, qui renferme peut-être plus de désespoir. Pour ces jeunes qui arrivent à l'Ouest, il n'y a «pas d'avenir» chez eux.

 

Manque de perspectives, sentiment d'enfermement, haine ou rejet du régime, attrait pour la société de consommation, aspiration à plus de liberté... Toutes ces raisons concourent à la tentation de partir. Il faut en ajouter une dernière, déterminante: à 20 ans à l'Est, on voudrait avoir sa chance. Même si l'on mesure les difficultés d'insertion à l'Ouest, on préfère risquer le tout pour le tout. Là-bas au moins, on peut tenter de réussir.