Bulletin juin 1988

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Le développement des peuples, paralysé par la division Est-Ouest, une vigoureuse interpellation de Jean-Paul Il, dans sa récente encyclique («Sollicitudo Rei Socialis »

Tony DHANIS - 5 mai 1988

 

Parmi les chrétiens et, plus largement parmi les citoyens de l'Europe de l'Ouest, des sensibilités différentes se sont souvent affrontées par rapport aux grands enjeux du monde contemporain.

 

La priorité donnée par certains à la libération des peuples du tiers-monde les rendait allergiques à bien des critiques par rapport aux régimes dit socialistes de l'Est. La sensibilité aiguë aux manques de liberté à l'Est rendait parfois suspecte la recherche du désarmement ou la critique du système occidental.

 

Petit à petit, autour des problèmes du développement, la conviction s'est faite chez beaucoup: le surarmement des deux grandes puissances mondiales, propagé par eux dans le monde entier, est catastrophique pour le développement du tiers-monde. Le Pape, à la suite de ses prédécesseurs, reprend clairement à son compte cette perspective.

Il va, à mon sens, beaucoup plus loin: c'est l'existence même des blocs qui est frein. Elle crée ou soutient des guerres locales, elle transfert dans l'ensemble du monde des modèles construits dans les pays industrialisés, qui ne correspondent pas nécessairement à l'histoire et à la culture spécifique des pays du Sud. Elle organise là-bas aussi les conflits qui opposent l'Est et l'Ouest au plan idéologique. Le Pape utilise à ce propos les notions d'impérialisme et de néo-colonialisme. Le repli de l'Occident dans la recherche égoïste de sa propre croissance et la fuite de l'Est devant ses responsabilités d'aide au développement sont dénoncés par Jean-Paul II.

 

Cette réflexion est accompagnée d'une critique vigoureuse du capitalisme libéral et du collectivisme marxiste, dont il se demande s'ils sont des systèmes capables de réaliser l'authentique développement.

Situant la doctrine sociale de l'Eglise non comme une troisième voie mais comme une aide à la recherche éthique à mener par tous, le Pape nous invite, me semble-t-il, à articuler l'ensemble de notre action autour de la volonté d'un développement intégral qui ne soit pas marqué par «l'économisme»; il s'agit d'assurer partout dans le monde l'ensemble des droits humains individuels et collectifs et de reconnaître les droits des peuples.

 

Les solidarités, dont parle fréquemment le Pape, nouent plus profondément qu'on ne pense les victimes de tous les systèmes inhumains le nôtre y compris et nous sommes invités à inventer des chemins nouveaux de vrai développement de tout homme et de tous les hommes.

 

ETONNANTE HONGRIE, AUX CONTRASTES SAISISSANTS.

1956, Janos Kadar se fait l'instrument de la plus sanglante répression.

30 ans plus tard, il était le symbole d'un certain libéralisme en régime marxiste.

On parle du «Miracle hongrois» ou « du baraquement le plus gai du camp».

 

MIRACLE ECONOMIQUE?

 

On ne peut nier l'abondance des biens, le niveau de vie élevé, dus en grande partie à des mesures pour le moins étonnantes dans un régime marxiste tels que:

- création de sociétés mixtes à capitaux partiellement étrangers:

· Implantation de 68 grandes surfaces au capital étranger de 50 %

· Ouverture d'un Mc Donald, premier d'une série de cinq.

- inauguration d'une radio officielle partiellement financée par la publicité.

- possibilité d'acheter des obligations dans les entreprises.

Miracle économique certes, mais où la crise avance à grands pas:

- 17 milliards de dollars de dette extérieure (plus importante par tête d'habitant qu'en Pologne, que dans certains pays d'Amérique Latine).

- Une politique de fermeture des entreprises défaillantes avec le licenciement des travailleurs (unique en régime marxiste).

- Allocation de chômage aux sans-emplois (on en prévoit 100 à 150.000 pour fin 89). Création d'un fonds de reclassement.

- Depuis janvier 88, impôt sur le revenu (de 20 à 60%) et TVA (de 15 à 25%).

Abondance de biens, étonnante dans un pays marxiste, qui fait rêver et courir les touristes des autres pays du bloc, qui interroge Moscou.

Abondance des biens mais:

- qui n'est possible que pour celui qui peut se permettre une double ou triple journée.

- qui crée un vide spirituel, une crise morale sans précédent notamment parmi la jeunesse, chez qui on constate l'abandon de toutes références aux valeurs quelles soient chrétiennes ou marxistes, chez qui 1% seulement est catéchisé. La Hongrie est le pays au taux de suicides le plus élevé de toute l'Europe: 5 pour 1.000. Parmi les jeunes, le suicide est la cause principale des décès, dans le groupe des 20-29 ans: 28% chez les hommes et 20% chez les femmes.

 

MIRACLE DE TOLERANCE entre l'Eglise et l'Etat?

 

Au pur et dur Mindszenty, a succédé Mgr Lekai, (décédé en 1986), le cardinal «des petits pas», le seul, sans doute sous la pression de Rome, à ne pas être parmi les dignitaires des Eglises officielles membre du parlement. Sa politique a pu consolider mais surtout obtenir des avantages certains:

- les prêtres sont payés par l'Etat et les quelques collèges (8) encore autorisés sont également subsidiés.

- l'Eglise s'est vue entrouvrir l'accès aux mass médias (radio) et à une large possibilité de diffusion d'écrits religieux.

- la catéchèse est possible (en paroisse uniquement et moyennant de fortes exigences); une faculté de théologie existe à Budapest et une école de formation théologique par correspondance est ouverte aux laïcs.

- des rencontres régulières sont programmées entre le cardinal et le ministère du culte.

 

Tout ce climat d'entente cordiale a permis en 1987 que se tienne à l'initiative de Rome (cardinal Poupard) la première rencontre en Hongrie entre chrétiens et marxistes et cela depuis l'époque conciliaire.

 

Miracle de tolérance certes, mais qui risque d'aliéner l'Eglise:

- toutes les nominations (depuis les évêques jusqu'aux laïcs catéchistes) ne peuvent se faire sans l'aval du pouvoir politique.

- une certaine défiance s'installe. Ainsi la jeunesse ne trouve plus dans cette église un espace de liberté et de dignité. Elle fuit les paroisses et se regroupe dans des communautés de base, parfois encore suspectées par l'Eglise, toujours par le pouvoir politique qui craint de voir ces groupes échapper au contrôle qu'il exerce via la structure ecclésiastique.

- l'Eglise risque de se faire ainsi la courroie de transmission des directives politiques. Ainsi, la condamnation par l'Eglise de l'objection de conscience; ce qui a mené tout naturellement à l'incarcération de nombreux membres des communautés de base du Père Bulanyi pour qui l'objection fait partie de la règle de vie. Parmi eux, 6 encore de nos jours purgent une peine allant de 36 à 31 mois d'emprisonnement.

 

Etonnante Hongrie aux contrastes saisissants...

 

En Hongrie, il y a des pauvres (1)

(1) les pauvres en Hongrie. Ottilia Solt in L’autre Europe n° 11-12, Paris 1986.

 

L'entrée de la société hongroise dans ce qu'on se doit d'appeler une «société d'abondance», n'a pu empêcher la naissance d'une large couche nettement défavorisée parmi la population.

 

Ainsi, à la fin des années 70, 10% de la population (1 million de personnes) ne disposait pas du minimum vital officiellement établi. Parmi elles, surtout des pensionnés, les familles nombreuses, les mères célibataires et les tziganes. La paupérisation a été telle que s'est constitué un Fonds de soutien aux pauvres (le SZETA), initiative privée, mal perçue par les autorités.

 

Parmi les pauvres, un quart-monde: les tziganes (2)

(2) Le problème des Tziganes en Hongrie. Zsolt Csatog, sociologue de Budapest,

Almanach Bibo, repris dans l’Autre Europe, n° 10 Paris, 1986.

 

Ils sont 360.000 (certains avancent le chiffre de 500.000), c.-à-d. 3,6% de la population globale, 36% de la totalité des pauvres en Hongrie. Nullement intégrés malgré les efforts récents du pouvoir, rejetés par la population, trop souvent ignorés des milieux religieux, ils sont le QUART-MONDE d'une société qui les utilise comme main d'œuvre à bon marché, disponible sur le marché de l'emploi, à l'instar des immigrés chez nous.

LES MECANISMES D'EXCLUSION...

 

Exclus territorialement...

 

Malgré la sédentarisation obligatoire dans les pays de l'Est, 1/3, peut-être 50% vivent sur des terrains séparés non conformes aux normes sociales en vigueur. Situées dans de réels bidonvilles, 43% de ces habitations n'ont pas l'électricité, 91 % n'ont ni eau ni installations sanitaires. L'éloignement des écoles et des hôpitaux les marginalisent davantage.

 

Si les autres 2/3 (240.000) ont accès à des habitations normales, 70% de ceux-ci se retrouvent en de véritable ghettos culturels d'où a fuit le non-tzigane.

 

Exclus du monde du travail...

 

Non qualifié, le tzigane s'est vu cantonné dans des emplois durs, insalubres, mal rémunérés: construction, nettoyage, terrassement, briquetage, travaux saisonniers, mines.

 

Parmi eux, 80 à 90% font la navette loin du domicile; 1/3 monte à Budapest pour la semaine, ce qui les exclut de la possibilité d'un second emploi légal ou d'un troisième «au noir», qui seuls ont permis à tant de Hongrois de pouvoir bénéficier d'une certaine abondance.

 

Exclus du bien-être matériel et donc exclus de la culture et de la santé.

 

Selon les chiffres officiels:

 

- le travailleur tzigane gagne 3 fois moins que l'ouvrier hongrois pour faire vivre sa famille 3 fois plus importante.

- il ne bénéficie pas des avantages multiples pour lesquels son salaire a déjà été amputé (eau, gaz, électricité, école, habitation.. .)

- comparativement aux non-tziganes, 50% seulement atteignent l'âge de la pension et n'y ont pas droit pour n'avoir pu remplir les conditions d'obtention.

 

Fréquents dans des milieux quart-mondisés, les mariages précoces, le travail indispensable des enfants, le bas niveau d'instruction des parents, le ghetto culturel excluent la génération montante de la culture et de l'enseignement, isolent les enfants dans l'enseignement médico-spécial.

 

QUI SE PREOCCUPE DE CETTE SITUATION ?

 

S'il est vrai que c'est aux tziganes à se prendre en charge, il faut reconnaître le silence et de la société hongroise chez laquelle la réaction est faible, et de l'intelligentsia peu informée, et des pouvoirs qui pratiquent une politique d'assimilation et non d'intégration, refusent des les reconnaître comme minorité, ce qui leur donnerait accès à une assistance représentative de leurs droits. Quant aux Eglises, trop rares sont encore leurs membres, soucieux d'une présence plus prophétique et évangélique.

 

UNE PASTORALE DES PLUS DEMUNIS

 

Comme vous pouvez le lire par ailleurs, les Tziganes représentent en Hongrie la fraction de population la plus défavorisée. Ils représentent aussi le réservoir de main-d’œuvre non qualifiée, livrée aux travaux les plus durs et dévalorisants. La sédentarisation qui leur est imposée les situe en porte-à-faux dans une société qui ne les a pas intégrés, au sein de laquelle ils découvrent tous les handicaps réservés au Quart-Monde.

 

Et pourtant, il en est qui vont à leur rencontre et qui, un jour, se «sentent heureux d'être de leur coté». C'est ainsi que le bulletin de liaison «NAVI YAG» du Comité Catholique International pour les Tziganes rapportait dans son édition de juillet 1986 le témoignage très simple d'un jeune vicaire de paroisse qui s'était engagé à ce rendez-vous avec des gitans. Voici en quels termes il nous partage son expérience:

 

«La ville où j'ai été nommé après mon ordination, il y a 5 ans, doit desservir trois villages habités dans des proportions diverses par des gitans «Beas Ciganyok» dont la langue maternelle est le roumain. Ils étaient à l'origine de religion orthodoxe et en gardent certaines coutumes, par exemple la manière de fêter Noël.

 

L'un de ces villages est le seul en Hongrie qui soit habité uniquement par des gitans: environ un millier. Jusqu'en 1970, ils étaient installés à la périphérie du village occupé par des Croates restés ici après les changements successifs de frontières entre les deux pays. Ceux-ci ont délaissé leurs maisons une à une, ce qui a permis aux gitans de les occuper progressivement. Après 3 ans, le village était à eux!

 

L'Eglise était catholique, puisque les Croates sont catholiques, mais les gitans y trouvaient difficilement leur place et ils allaient demander les sacrements au prêtre orthodoxe du village voisin. Ils avaient seulement à eux une cloche qu'ils sonnaient pour les enterrements et une partie du cimetière leur était réservée.

 

Il leur a fallu à peu près dix ans pour s'adapter à l'Eglise catholique et s'approprier l'église. On peut remarquer, par comparaison avec les gitans des deux autres villages que la présence des Croates catholiques a favorisé chez eux la reprise d'une pratique religieuse.

 

Je n'avais jamais eu jusqu'alors de vrais rapports avec des gitans et je peux dire que j'étais effrayé par la tâche qui m'incombait: vicaire dans une paroisse de gitans! Un ancien vicaire me réconforta pourtant et me dit de ne pas avoir peur. Par contre d'autres prêtres me disaient qu'on ne pouvait avoir confiance dans les gitans et m'énuméraient tous les reproches habituels, donc je ne pouvais surtout pas les prendre en stop et il me fallait toujours garder dans ma poche la clef de l'église et ne jamais les y laisser seuls...

 

Deux événements me sont restés pour toujours gravés dans ma mémoire. Ils m'ont permis de connaître les gitans et de mettre en eux ma confiance!

 

La première fois que je suis venu dire la messe dans l'église, il s'y trouvait 10 à 15 enfants et 3 ou 4 femmes. L'une d'elles me dit aussitôt: «Les nappes de l'autel sont sales, je pourrais les laver». Qu'allais-je faire? Est-ce que je pouvais laisser partir le «bien de l'Eglise»? Je ne pouvais pas refuser et je donnai non seulement la nappe mais... tout le linge de la sacristie. J'ai tout retrouvé au complet huit jours après, bien propre et bien repassé!

 

Quelques mois plus tard on avait préparé ensemble les fêtes de fin d'année. Le nombre des enfants avait doublé. Et de même que notre amitié. Mais je dois avouer qu'il m'a bien fallu 6 mois pour acquérir toute mon assurance au cours de catéchèse que je donnais: les enfants parlaient de moi dans leur langue, que je ne comprenais naturellement pas.

 

Ce que je leur apprenais s'articulait autour de deux phrases: «Ce que tu fais à ton frère, tu le fais à Dieu» et «Aimons nous les uns les autres». Les enfants prenaient mes mots au sérieux, j'étais donc bien amené à les mettre moi-même en pratique...

 

Je me rendais au village lorsque 2 garçons, ayant eu envie de faire un peu de route avec moi, étaient venus à ma rencontre et me stoppèrent. Ma voiture étant pleine de matériel d'aménagement de la classe, je leur rendis leur salut sans m'arrêter.

 

Arrivé au village, je commençais le cours lorsqu'après quelques temps je vis arriver mes deux stoppeurs qui étaient revenus à pied et me firent la leçon: «Vous avez laissé tomber Dieu sur la route!» Il m'a fallu un moment pour comprendre ce qu'ils voulaient me dire. «VOUS nous dites que ce que vous faites aux autres, c'est à Dieu que vous le faites. Alors?» J'expérimentai qu'un gitan peut être plus réceptif aux valeurs de l'Evangile qu'un gadjo. Et je me suis senti heureux d'être de leur côté.

 

C'est à l'occasion de la première communion que les parents ont commencé à venir à moi. Quelques ménages de gadjé, des amis de la ville, sont venus m'aider et, eux aussi, ils ont commencé à comprendre leurs responsabilités envers les gitans et je n'ai pas eu besoin de me préoccuper de l'encadrement lorsque j'ai organisé un camp d'été d'une semaine pour les enfants gitans. 25 s'étaient inscrits, mais, le matin du départ, j'ai eu bien du mal à en rassembler…9. Les parents ne me connaissaient pas encore suffisamment et n'avaient pas confiance en moi. De plus, ils aiment garder leurs enfants à la maison. Ceux-ci, de leur côté, n'avaient jamais eu l'occasion de dormir en dehors de leur famille. Mais au retour du camp, ils se montrèrent si enthousiastes que le nombre d'enfants pour la classe augmenta au point que je dus la dédoubler. A la première communion suivante, ils étaient trois fois plus nombreux, de même qu'au camp de l’été suivant. Alors, j'ai fait deux semaines de camp, gardant les aînés à part.

 

Le début de la troisième année m'a amené une surprise. Plusieurs mamans sont venues me dire qu'il fallait leur faire, à elles aussi, un cours. Une dizaine le suit régulièrement. Peu après, deux hommes se joignirent au groupe mais ne persévérèrent pas plus de 2 ou 3 fois. Cependant, 13 suivirent leur femme et acceptèrent de suivre ensemble une petite préparation pour la régularisation de leur mariage, ce qui a été l'occasion d'une belle réjouissance communautaire.

 

En voilà assez pour vous dire combien je suis attaché aux gitans. On est ensemble deux après-midi par semaine, plus les dimanches et jours de fête. J'ai maintenant deux fois par semaine trois heures de cours pour les enfants de 8 à 14 ans et une heure pour les jeunes de 14 à 20 ans qui restent ensuite une bonne demi-heure dans l'intimité, à la lueur d'un cierge.

 

Pour les femmes, une heure par semaine, après les enfants. Avant les grandes fêtes, on fait une petite préparation de 3 jours. Ils sont très francs et très sincères et utilisent bien les moyens que je leur donne pour se réviser et faire mieux. Les enfants aiment beaucoup chanter et apprennent volontiers des textes ou poésies pour animer les fêtes. Je les emmène chaque année au printemps dans la petite montagne du sanctuaire voisin. Les jeunes y partent à pied la veille et animent la veillée pour les gadjé. Le lendemain, les parents et enfants les y retrouvent et c'est alors eux qui mènent l'assemblée. Les femmes ont de la voix pour chanter et même parler spontanément - c'est souvent émouvant.

 

Dans tout cela, je pense que le plus profitable a été pour les enfants les semaines de camp d'été, le «vivre ensemble» sous une lumière particulière. Maintenant, je fais chaque été 4 semaines de 6 jours pour 4 groupes différents.

 

Il m'a fallu ensuite penser aux parents qui désiraient eux aussi avoir une petite randonnée communautaire. On en a fait et on continuera à en faire une en automne. Partis en car le matin, on a été visiter plusieurs monuments des alentours. J'avais prévenu quelques collègues qui ont accueilli et guidé les visites. Certains de ces collègues gardent un bon souvenir de cette rencontre avec des «cohabitants» qu'ils connaissent encore si peu! On a fait un tour en barque sur le lac et la gardienne, émue de voir ce groupe, a donné un tour gratuit pour les plus âgés... On a terminé la journée par une messe et une agape au restaurant, car j'aime leur faire cet honneur d'être servis à leur tour. On s'est réjoui, on a dansé et chanté ensemble.

 

Une autre occasion à laquelle j'ai quelquefois la possibilité de les retrouver, c'est le baptême du premier enfant qui donne lieu aux plus grandes réjouissances familiales, alors que le mariage, lui, passe sous silence. Le garçon vient enlever la fille et les parents peuvent être mécontents, elle ne leur sera pas rendue car, du fait qu'ils ont passé une nuit ensemble, ils ont le droit d'être mari et femme. Aucune de ces occasions, ni même les enterrements, ne peuvent donner lieu à des contacts sérieux du fait que la façon dont les événements se déroulent disperse trop leur attention.

 

J'aimerais les retrouver plus dans leur travail. Les hommes vont travailler dans les environs comme ouvriers dans le bâtiment, la voirie, les coopératives etc.

 

Il n'y que quelques familles qui restent dans le village pour le travail de vannerie. Les femmes vont faire des travaux saisonniers. Seuls les jeunes continuent l'école pour apprendre un métier: maçon, charcutier, menuisier surtout. Deux d'entre eux continuent des études universitaires.

 

Dans les deux autres villages dont je vous ai parlé précédemment, les gitans ne sont pas en majorité, mais ils sont catholiques alors que le reste de la population est protestante. C'est à l'occasion d'un enterrement que j'ai commencé à faire chanter les enfants. Cela leur a plu et ils sont venus au prochain rendez-vous que je leur ai fixé. Je leur fais cours une fois par semaine. Dix à quinze entraînent les autres qui ne viennent qu'aux fêtes. Je monte avec eux une petite scène comme pour les autres.

 

J'ai été très heureux de partager tout cela avec vous (...) Autour de moi, je sens un peu changer l'opinion de certains amis gadjé, je vois tomber leurs préjugés et même naître en eux une vraie affection envers nos amis gitans.

Je vous reste bien proche dans cette même affection.»

 

QUAND ILS RENCONTRENT LES TZIGANES EN HONGRIE

H.-H. Paetzke : (1)

(1) Hans Henning Paetzke est connu en Allemagne pour son attachement à la cause de l'opposition démocratique en Hongrie, ces lignes sont extraites d'interviews qu'il mena en Hongrie, entre 1983 et 1985, reproduites dans l'ouvrage intitulé «Budapest 30 ans plus tard». Ed. Joseph Clims, cf. p. 179

 

« ..A quarante kilomètres de Budapest, j'ai parlé avec les habitants d'une cité tzigane. La misère est indescriptible. Les conditions de vie qui y règnent sont celles des taudis d'Amérique Latine. (…) Les tziganes seraient-ils rétifs au travail... et seraient-ils donc les propres responsables de leur situation sociale catastrophique?»

 

«II y un autre problème: en interdisant aux tziganes de vivre selon leur tradition, c'est-à-dire en gens du voyage, on a encore considérablement aggravé leur situation dans ces quarante dernières années (...). Cette couche socialement défavorisée du peuple hongrois qui, aujourd'hui encore, n'est pas reconnue comme minorité nationale, devrait et doit être socialisée et intégrée. Comment justifiez-vous le fait que les tziganes ne soient toujours pas reconnus comme minorité nationale? »

 

G. Ivanyi: (2)

(2) Gabor Ivanyi: Pasteur des Frères Moraves, lui aussi membre fondateur du SZETA, pp. 186 et suivantes.

 

«La plupart des tziganes n'ont aucune formation professionnelle. Ils sont actifs comme des travailleurs migrants et donc vont toujours là où l'on demande de la main-d’œuvre. Dans les années 60, par exemple, de nombreux tziganes ont été engagés pour ramasser les ordures ménagères, alors que dans les années 70, ils ont été embauchés comme main-d’œuvre dans le bâtiment et à la construction des routes. Cette navette des tziganes dans leur travail a provoqué la désintégration de leurs familles. Les femmes et les enfants restent à la campagne, où il n'y pas la moindre industrie. (…)»

 

«D'après mon expérience, seule une faible partie des tziganes accepte l'assimilation. Et même parmi ce groupe, le renoncement à l'appartenance tzigane est en liaison directe avec leur assimilation sociale défavorisée. Etre tzigane et être dans la misère sont devenus synonymes. Et c'est de ce cercle-là de la misère que l'on veut sortir. Pour ma part, je ne crois pas à l'assimilation des tziganes. Ils peuvent peut-être espérer s'intégrer dans une société hongroise. Mais leur intégration, même à l’intérieur de l'Eglise, se heurte à des obstacles presque insurmontables. A la vérité, je ne pense pas du tout, pour ma part, qu'il faille encourager l'assimilation car celle-ci ne pourra se faire qu'au prix de leur propre culture et de leur identité».

 

G. Havas : (3)

(3) Gaber Havas: l'un des membres fondateurs de Fonds de soutien des pauvres (SZETA) en Hongrie. Cf. pp. 179 et suivantes.

 

«…C'est tout le contraire. L'Etat ne résout pas leurs problèmes, car il a besoin d'avoir à sa disposition une énorme main-d’œuvre pour les travaux les plus difficiles, les plus pénibles et les plus mal payés. Et cette énorme main-d’œuvre ne peut nécessairement se recruter que parmi les plus pauvres, qui n'ont pas d’autre solution que de gagner leur vie dans des conditions inhumaines. Et comme les Tziganes constituent l'élément les plus important parmi les pauvres, ce sont les premiers concernés; (...) On peut dire que quantité d'entreprises ont pu négliger leur développement technique au cours des dernières décennies parce qu'elles ont à leur disposition des tziganes qui travaillent meilleur marché que les machines. (…)

 

C'est l'intérêt de l'Etat que d'entretenir la pauvreté. On le voit dans le fait que rien n'est entrepris pour pallier la formation scolaire catastrophique des tziganes et des autres pauvres. On a intérêt que les générations suivantes soient elles aussi maintenues au même niveau très bas de culture. Dans ce but, on a fait appel à des critères de sélection discriminatoires. Ces mécanismes catastrophiques ne sont pas mis en place consciemment, mais ils produisent l'effet dont je parlais. Je citerais un seul exemple. On a créé en Hongrie un type d'école pour les enfants arriérés, ... Au cours des années ce type d'école s'est transformé en une institution permettant d'isoler les petits tziganes des autres enfants. A l'aide de tests mal interprétés et de méthodes manipulées, on prouve que les petits tziganes qui sont en âge d'être scolarisés ont des capacités intellectuelles inférieures. Or le destin d'un enfant que l'on met dans cette sorte d'école de rattrapage est tracé d'avance…».

 

TCHECOSLOVAQUIE

UNE LARGE PETITION EN FAVEUR DE LA LIBERTE RELIGIEUSE

 

Ces dernières années, il y eut nombre de lettres et de déclarations de croyants adressées aux autorités pour réclamer le libre exercice de leurs droits. Mais la vague qui déferle aujourd'hui à travers toute la Tchécoslovaquie n'a jamais encore eu son pareil.

 

- Fin décembre de l'an dernier, un groupe de croyants de Moravie élabora une requête en 31 points. Cette pétition reçut l'approbation du cardinal Tomasek de Prague. Il écrivit aux initiateurs de cette requête, leur disant notamment qu'aucune des lettres qu'il avait adressées à ce sujet aux autorités n'avait jamais reçu de réponse. Dès lors, il encourage les premiers souscripteurs: «C'est votre stricte devoir de conscience, afin que les autorités concernées entendent votre voix. C'est pourquoi vous devez écrire aujourd'hui si l'on n'a pas pris ma voix au sérieux. La diffusion et la souscription de cette pétition sont en accord avec notre Constitution et avec les autres prescriptions en vigueur.»

 

Voici le texte de cette requête.

 

1. Notre requête fondamentale est la séparation de l'Eglise et de l'Etat, d'où il ressort que l'Etat ne s'immiscera pas dans l’organisation et l'activité de l'Eglise.

 

2. Nous réclamons que les organes d'Etat ne mettent pas d'entraves à la nomination de nouveaux évêques. La nomination de nouveaux évêques doit être une affaire intérieure de l'Eglise, dans laquelle n'intervient pas l'Etat.

 

3. Nous réclamons que les organes d'Etat ne s'immiscent pas dans la nomination du clergé paroissial.

 

4. Nous réclamons que les organes d'Etat ne s'immiscent pas dans le choix et le nombre des étudiants en théologie et, en même temps, qu'ils n'influencent pas le choix des professeurs.

 

5. Nous réclamons la restauration de la faculté de Théologie de Olomouc.

 

6. Nous réclamons l'introduction du diaconat permanent selon la décision du Pape Paul VI du 18 juin 1967.

 

7. Nous réclamons que soit reprise l'activité de toutes les Congrégations religieuses masculines et féminines, y compris l'acceptation de nouveaux membres, comme dans les pays voisins de DDR et de Pologne.

 

8. Nous réclamons que soit reconnu le droit des croyants à fonder des mouvements religieux et libres de laïcs.

 

9. Nous réclamons que l'enseignement religieux soit donné en-dehors de l'école dans les locaux paroissiaux ou les églises.

 

10. Nous réclamons qu'il soit permis aux prêtres de rendre visite dans les prisons et les hôpitaux, selon le désir des prisonniers, des patients ou de leurs proches.

 

11. Nous réclamons l'autorisation pour l'organisation de retraites pour laïcs.

 

12. Nous réclamons que chaque paroisse chez nous ‑ comme aussi bien dans d'autres Eglises et Etats ‑ puisse avoir un conseil paroissial, où sont représentés des laïcs qui soutiennent le prêtre.

 

13. Nous réclamons la possibilité de contacts selon notre appréciation avec d'autres organisations chrétiennes dans le monde entier.

 

14. Nous réclamons qu'il soit possible à des citoyens croyants de prendre part, seul ou d'une manière organisée, à des pèlerinages à l'étranger.

 

15. Nous réclamons que soit mise à la disposition des citoyens croyants une large diffusion de publications religieuses selon la nécessité effective.

 

16. Nous réclamons que la multiplication ou la diffusion de textes religieux ne soit pas considérée comme une activité illégale ou un délit.

 

17. Nous réclamons que l'introduction de littérature religieuse depuis l'étranger soit possible selon les intérêts et les nécessités des croyants.

 

18. Nous réclamons le droit à des émissions religieuses à la radio ou la TV après pourparlers avec les Ordinariats du lieu ou ultérieurement avec le président de la Conférence épiscopale.

 

19. Nous réclamons la fin du brouillage intentionnel des émissions de Radio-Vatican en langue tchèque et slovaque et la retransmission dominicale de la Ste Messe en langue tchèque et slovaque de l'émetteur de radio Free Europe.

 

20. Nous réclamons que soient possibles non seulement la propagande athée mais aussi la diffusion publique du christianisme par des prêtres et des laïcs. Comme les marxistes et les athées ont le droit d'apprécier la religion et l'Eglise d'une manière critique, ainsi les chrétiens et les citoyens en général devraient avoir le droit de pouvoir apprécier d'une manière critique l'enseignement de Marx et Lénine, sans que ceci soit considéré comme un délit caractérisé.

 

21. Nous réclamons que soient restitués les objets ecclésiaux qui ont été érigés avec les moyens des citoyens croyants, qui sont nécessaires à l'activité de l'Eglise et qui ont été confisqués par l'Etat.

 

22. Nous réclamons que soit rendue possible la construction de nouvelles églises, là où c'est nécessaire.

 

23. Nous réclamons que les croix, statues, chapelles et autres monuments religieux et culturels du temps de nos ancêtres ne soient plus arbitrairement éloignés des routes, chemins, champs, villages et villes.

 

24. Nous réclamons que soit retiré aux secrétaires des Cultes de l'Etat le pouvoir d'exercer une influence sur les nominations de prêtres, leur remplacement ou d'autres activités des prêtres.

 

25. Nous réclamons la rapide et entière réhabilitation des prêtres, religieux et laïcs actifs illégalement condamnés.

 

26. Nous réclamons d'empêcher une discrimination des croyants au lieu de travail, spécialement dans l'enseignement scolaire.

 

27. Nous réclamons que les citoyens croyants aient la possibilité de prendre position en tout temps à l'égard de divers problèmes dans le cadre d'un droit de pétition, quand cela leur apparaît, selon leur conviction de conscience, comme leur devoir moral.

 

28. Nous réclamons d'abolir toute subornation de la part des autorités, qui criminalisent illégalement une large part de l'activité religieuse des prêtres et des laïcs.

 

29. Nous réclamons l'élargissement ou le renouvellement des paragraphes 16, 20, 24, 28 et 32 de notre Constitution, de manière à ce qu'ils concordent avec nos requêtes.

 

30. Nous réclamons également que toutes les lois en vigueur, qui touchent directement ou indirectement le domaine religieux, soient en accord avec les Pactes internationaux sur les droits de l'Homme.

 

31. Nous réclamons la fondation d'une commission mixte, composée de représentants des organes d'Etat et de l'Eglise catholique - y compris de laïcs, qui seraient nommés par le Cardinal Tomasek - et de représentants de l'Eglise catholique en Slovaquie, qui se préoccuperait de nos propositions.

 

Cette pétition -qui reflète bien l'état de sujétion de l’Eglise en Tchécoslovaquie- fut soumise à la signature des croyants. Dans les derniers jours de février, on dénombrait 350.000 signatures; fin avril, on en comptabilisait déjà 500.000, malgré les risques auxquels s'exposent les signataires, mais surtout les militants qui se chargent de collecter les signatures.

 

Le pouvoir s'énerve.

 

Le 25 mars, une manifestation pacifique rassemblait environ deux mille personnes dans les rues de Bratislava, la capitale de la Slovaquie. Manifestation priante en faveur de la liberté religieuse. Un grand nombre de jeunes y participaient.

 

C'est alors qu'est intervenue la police. Aidée de chiens, elle se rua sur le rassemblement qu'elle disloqua par sa violence.

 

L'événement eut un grand retentissement dans le pays comme à l'étranger. L'ambassadeur de Belgique à Prague a été chargé d'exprimer la préoccupation de la Belgique suite à cette répression policière brutale.

 

«Les souffrances purifient et renforcent nos gens dans la foi et enthousiasment même des milliers de jeunes dans toute la Slovaquie. La contrainte et la pression sur l'Eglise n'ont pas atteint leur but. La vie dans la foi n'est pas devenue plus faible chez nous, mais elle se développe toujours plus d'année en année et se renforce même».

J. Ch. Korec

Évêque slovaque officiellement interdit de ministère.

Bratislava, le 30.10.1987