Bulletin septembre 1987

Accès au BLOG BLOG

 

Il n'est pas facile de croire au vrai Dieu. Nous sommes tous tentés de tailler un Dieu à notre mesure, d'essayer de l'appréhender et d'en faire un magicien selon notre désir. Le silence de Dieu, la souffrance de Dieu, l'humilité de Dieu, nous déconcertent, voire nous révoltent. Et nous voici rejetés sur les rives de l'incroyance. Quand la confrontation avec le problème du mal nous engloutit, non il n'est pas

 

Nous pensions à cela en rédigeant les pages qui suivent, qui révèlent la souffrance des frères croyants d’Albanie. Exécutions, tortures, incarcérations et internements en des camps de travail forcé..., combien de martyrs, combien de témoins depuis quarante ans. Et Dieu se tait, comme oublieux de son peuple.

 

Par contre, nous avons entendu relation des événements récents du Burundi. L'Eglise décapitée de ses animateurs et menacée d'asphyxie. Là, comme à l'Est, la promesse de transformer si nécessaire les lieux de culte en entrepôts, en magasins coopératifs, voire en casernes. Plus de réunions à caractère religieux sans une autorisation préalable; séminaires, écoles, dispensaires, hôpitaux confisqués. Le spectre de la persécution. Et puis survient à point une révolution de palais, sans effusion de sang et dans le calme. Et d'emblée le nouveau chef du pays promet le retour à la liberté de culte. Nous avions tant prié, dit tel évêque, le Seigneur a entendu son peuple.

 

Il y a plus de quarante ans que le peuple croyant souffre et prie dans les «démocraties» de l'Est. En Albanie, le sang a coulé trop souvent, la persécution violente a sévi, apparemment l'Eglise a disparu. Dieu n'entend-il pas la prière des siens? Scandale du mal, éprouvant pour la foi.

 

Il est évident qu'aborder ainsi le problème conduit à une impasse. Dieu n'est pas le Deus ex machina que nous manipulons au gré de notre fantaisie et même de notre prière. Dans la puissance du mal se cache un profond mystère. Le mystère de la Croix est abyssal et quelle parole humaine pourrait en rendre compte? Le mystère de l'agonie à sang du Christ, le mystère de sa mort. Le mystère de la vie qui fracasse la mort, endurée par amour. Pâques. Il n'y a pas d'autre mot qui puisse être balbutié. Pâques, immersion dans la mort et jaillissement de vie. De l'abîme de la mort à la fulgurance de la vie divine. La mort vaincue par l’Amour.

 

Ce mystère est au cœur de notre foi. Prenons garde d'en parler à la légère. Le chemin de la résurrection passe par le calvaire. Ce ne sont point des mots et celui qui l'éprouve perd la faculté de s'exprimer, tant l'expérience est insondable. Mais le Père veille, du cœur de son silence il est tendresse et pitié. Il se revêt de l'infinie puissance de l'Amour. Et c'est la mort qui meurt. Dieu parle, en ressuscitant.

 

Quarante ans et plus que celui qui détient le pouvoir écrase les croyants par la terreur et l'endoctrinement. Quarante ans et plus que les slogans staliniens doivent servir d'Evangile pour le peuple albanais. Fondé sur sa Constitution est né le Premier Etat athée du monde. L'Eglise est morte au bout d'un trop long calvaire.

 

Morte? Etes-vous sûrs? Voici que parvient un message: «L'Eglise de Jésus-Christ est vivante et s'étend» ... «La souffrance a purifié notre foi ». La Vie a vaincu la mort, comme une eau ruisselle entre les rocs qui obstruent le passage. Le mal n'a pas le dernier mot. Dieu n'était pas silencieux, qui a parlé au cœur de ceux qui crient vers lui. Il se souvient de son peuple. Et douloureusement, le peuple apprend que le mal n'est pas absurde, que l’histoire a un sens. Car «II est ressuscité comme Il l'avait dit» (Mt 28, 6). Pâques! Mystère de mort et de Vie, mystère d'aujourd'hui.

Déjà, la résurrection est en chemin.

Amis, avec nos frères, entrons dans ce mystère.

 

 

LE PREMIER ETAT ATHEE DU MONDE : L'ALBANIE

 

La République Populaire d’Albanie est un très petit pays, plus petit même que la Belgique, 28.748 km2 s'étirent le long de I’ Adriatique, au Sud de la Yougoslavie et au Nord-Ouest de la Grèce. Du Monténégro à l'île de Corfou, la côte s'étend sur 340 km, tandis que la largeur du pays varie de 75 à 150 km. Et pourtant, ce petit territoire est une terre de contrastes. Les massifs montagneux (repaire de la résistance) s'opposent aux basses plaines côtières; des plaines fertiles avoisinent des plateaux rocailleux et désertiques; le climat présente des démesures extrêmes. Ainsi peut-on dire que l’Albanie est la terre des mille pays, spécifiques les uns par rapport aux autres, véritables entités géographiques,  climatologiques et anthropologiques. Peut-être en considérant le relief élevé et tourmenté (plus de quarante sommets dépassent les 2.000 m!) peut-on mieux comprendre le repli sur soi qui constitue une caractéristique politique du pays, mais aussi le sens de l'hospitalité traditionnel du peuple. Aujourd'hui, dans son isolement autarcique, l’Albanie reste l'un des pays les plus impénétrables. ..A ceux qui marchent pas droit nous coupons le doigt, si ça ne suffit pas le bras, si ça ne suffit pas la tête... Ainsi s'exprimait un fonctionnaire du parti devant un groupe de touristes bien téléguidés. Un réfugié décrivait l’Albanie comme n'étant «rien d'autre qu'une prison d'esclaves ». Comment en est-on venu là?

 

UN PEU D'HISTOIRE (1)

(1) Ce texte est en grande partie une traduction et un condensé d'un article signé Janice A. Broun, intitulé « La situazione dei cristiani in Albania », paru dans la revue « l'Altra Europa », Anno XII- Marzo-Aprile 1987.

 

Il est impossible de comprendre l’Albanie actuelle et l'orientation antireligieuse de ses leaders sans avoir une certaine connaissance de son histoire complexe et en particulier de son substrat religieux et culturel.

 

Le peuple albanais descend de tribus illyriques qui se répandirent dans les Balkans à l'époque préchrétienne. La domination romaine allait leur imposer un gouvernement qui se révélerait profitable et insérerait la région dans l'aire de culture européenne. Il est vraisemblable à l'époque que les apôtres Paul et André visitèrent ces régions. Déjà en l'an 66, l'actuelle ville de Durrës fut constituée en siège épiscopal. Plus de 70 familles chrétiennes y résidaient alors et l'un de leurs évêques fut l'un des premiers martyrs chrétiens. Les évêques albanais étaient présents aux premiers Conciles de l'Eglise.

 

Mais entre 600 et 800, les invasions slaves déferlent et détruisent toute trace de la civilisation romaine. Beaucoup d’Albanais fuient alors dans les régions montagneuses. Ils se disperseront également du point de vue ecclésial, passant progressivement sous la juridiction du patriarche de Constantinople, même si Rome conservait son influence dans la partie septentrionale.

 

Les conquérants ottomans apparaissent fin du XIVe siècle. Leur apparition modifiera progressivement l’ambiance du pays. Ils propagent en effet la religion nouvelle de l'Islam que les Albanais finiront par embrasser. Les propriétaires terriens tout d'abord, pour conserver leurs privilèges. (En 1610, un évêque albanais évalue à 10 % le pourcentage de la population qui adhère à l'Islam). Mais au XVIIe s. les autorités turques imposent de lourdes taxes aux chrétiens et la conversion à l'Islam s'accéléra, surtout dans les villes et les plaines côtières. Les régions montagneuses du Nord, autour de Shkodra deviendront le rempart du catholicisme, tandis que les populations orthodoxes se retrouvent plutôt dans la partie méridionale du pays, adjacente à la Grèce et de quelque manière sous sa protection, de telle sorte que la pression pour passer à l'Islam ne s'exerça point contre elles. Le dernier recensement religieux, datant de 1938, notait dans le pays 69 % de musulmans (dont 54 % de sunnites et 15 % de chiites), 20,7 % d'orthodoxes et 10,3 % de catholiques. Il faut pourtant reconnaître que pour beaucoup d’Albanais l'Islam et même le christianisme n'étaient en quelque sorte qu'une façade, profondément attachés qu'ils étaient à leurs croyances et superstitions païennes et à la loi antique de la vendetta qui prétendait sauver l'honneur mis en question. (Encore en 1920, un quart des décès devaient être attribués à cette loi implacable).

 

Vis-à-vis du pays, la religion jouait aussi un rôle contestable. L'occupation ottomane avait développé une telle stagnation qu'elle avait fait de l’Albanie le pays le plus arriéré d'Europe (avant la guerre, en 1938, on y comptait encore 85 % d'illettrés). Par ailleurs, c'est la religion qui semblait orienter les croyants vers d'autres pays: les musulmans étaient étroitement liés avec la Turquie, les orthodoxes étaient depuis des siècles sous la juridiction de Constantinople et les catholiques, même s'ils avaient ressenti l'influence grecque, regardaient vers l'Italie et Rome et célébraient en latin. Le clergé complétait souvent sa formation en Italie et des prêtres et religieux dans le pays étaient d'origine italienne.

 

Même si l’Albanie accédait à l'indépendance en 1912, et malgré son ancestrale ténacité pour protéger sa langue et son ethnie, elle glissait peu à peu au rang de protectorat italien. Durant la première guerre mondiale, elle avait été successivement occupée par les armées serbes, autrichiennes, italiennes et grecques, bulgares et françaises. Entre les deux guerres, l'histoire de l’Albanie s'identifie avec celle plus ou moins tourmentée d'un chef d'une tribu du Nord, Ahmed Bey Zog, qui fut tour à tour chef du gouvernement, président de la République et roi d’Albanie. En 1939, elle est envahie par les armées de Mussolini et intégrée à l'empire italien. Une partie de la population se dressa contre cette occupation, une autre se laissa séduire par le mirage d'une Grande Albanie et se mit au service de l'occupant. Parmi ceux-ci des catholiques. Au cours de la deuxième guerre mondiale, un mouvement de résistance se mobilisa, qui devait jouer un rôle décisif dans la libération du pays, (Les communistes en formaient une aile avancée), tandis qu'une fraction collaborationniste forma le Conseil de Régence de l’Albanie « indépendante » et neutre, proclamée par Hitler. Mais la guerre civile devait déchirer la résistance elle-même, écartelée entre les unités de résistance nationaliste, qui luttaient pour une Albanie libérée de toute domination étrangère, et les partisans communistes, le Front de Libération Nationale qui s'appuyait sur un puissant soutien yougoslave. Les communistes, efficaces et impitoyables, accusaient les premiers de fascisme et les privèrent de ce fait de l'aide américaine. En 1944, le FLN apparaissait comme l'artisan de la victoire. Depuis 1943, Enver Hoxha (se prononce Hodja) avait prit la tête du FLN et était devenu Secrétaire Général du Parti communiste albanais (qui prendra le nom, ultérieurement, de Parti du Travail albanais).

 

Ainsi, au lendemain de la guerre, Enver Hoxha se retrouve à la tête de ce petit pays regroupant moins de 3.000.000 d'habitants, dont l'agriculture occupe plus des 2/3 de la population totale, au taux de natalité (33 %) le plus élevé d'Europe, rassemblant une population très jeune. (La moyenne de vie est de 38 ans en 1939, elle sera de 67 ans en 1968). Un pays doté de minerai de chrome, de nickel et de cuivre et de gisements de pétrole qui lui garantissent son indépendance à ce niveau, et qui développera difficilement une lente industrialisation, semi artisanale, axée sur l'agro-alimentaire, les produits chimiques et le textile.

 

«La religion de l’Albanie est l'albanisme» avait dit au XIXe siècle un éminent intellectuel catholique. Enver Hoxha, qui «règne» 41 ans sur l’Albanie fera sien ce slogan, comme cet autre encore: «s'appuyer sur ses propres forces».

 

Depuis 1944, l'histoire politique de l’Albanie va être livrée à bien des retournements, qui accentueront toujours plus son isolement à la limite de la paranoïa. Car le Parti du travail albanais est stalinien et se considère comme le seul et le dernier fidèle héritier du marxisme-léninisme.

 

Entre 1944 et 1961, il est l'allié fidèle de Moscou. En 1948, il opte pour Staline contre Tito, rejeté par le Kominform. De pays nourricier jusqu'alors, la Yougoslavie «révisionniste» devient l'adversaire et, en Albanie, la purge sanglante contre les titistes se poursuit entre 1948 et 1956. L'URSS apparaît alors comme la gardienne des frontières. (En Yougoslavie, dans la région autonome du Kosovo vivent 1.700.000 albanais de souche qui sont sensibles au nationalisme albanais... source supplémentaire de conflit).

 

Mais avec Khrouchtchev surgit la déstalinisation et le rapprochement de l'URSS avec la Yougoslavie. Le «dégel» est une trahison pour le leader albanais qui consomme en décembre 1961 sa rupture avec Moscou, laquelle dès juillet 1960 a rappelé ses techniciens de Chine.

 

C'est alors vers la Chine de Mao qu'Enver Hoxha se tourne, dont il reçoit dès lors une aide fraternelle substantielle (le seul grand centre industriel, le combinat de Elbasan, est construit avec l'aide chinoise). La révolution culturelle rapprochera les deux peuples, car Hoxha, lui aussi, lancera les jeunes à l'assaut. Entre-temps, en 1968, l’Albanie a quitté le Pacte de Varsovie. Son isolement s'accentue, mais elle vit dans l'euphorie de l’amitié chinoise.

 

Jusqu'au jour où... Deng Xiaoping esquisse une ouverture, un rapprochement avec l'Occident. En août 1977, Tito est en visite à Pékin; en décembre 1978, c'est la reprise des relations diplomatiques entre Pékin et Washington ... La colère d’Enver Hoxha flambe à nouveau.

 

Les frères d'hier deviennent «des opportunistes à la politique impérialiste de superpuissance belliciste et dominatrice ». Maintenant l’Albanie reste seule, repliée sur elle-même dans une autarcie qui laisse place aussi à tous les extrêmes du totalitarisme.

Le «Père du peuple», Enver Hoxha meurt le 11 avril 1985, ayant préparé sa succession. Celle-ci revient au dauphin Ramiz Alia, déjà chef de l'Etat albanais depuis 1982. Celui-ci reprendrait bien à son compte l'affirmation de son prédécesseur: «Personne ne doit se figurer que l’Albanie, parce qu'elle est un petit pays, et son Parti du Travail, parce qu'il est un petit Parti, obéissent à qui que ce soit s'ils sont convaincus qu'on leur montre un chemin erroné». Mais les soucis économiques sont toujours plus pesants, le besoin de technologie plus moderne est urgent et peu à peu de timides ouvertures se font jour; échanges culturels et économiques, reprise de dialogue (des relations commerciales existent avec la Yougoslavie et reprennent avec la Chine, fin 1983), mais à l'exclusion des deux superpuissances des Etats-Unis et de l'URSS.

 

Et c'est dans ce contexte que les croyants sont situés, alors que l’Albanie s'est déclarée le premier pays athée du monde.

 

LES CROYANTS DANS LA TOURMENTE

 

A la veille du dernier Congrès du Parti du Travail (novembre 1986), l'organe officiel du Comité central publiait un article sous le titre: «Vers la création d'une société totalement athée». On pouvait y lire: «Une action de masse, réalisant la libre volonté du peuple, a détruit les lieux de culte, le clergé, les rites religieux organisés et de nombreux usages sauvages. Par cet acte révolutionnaire, notre société a fait un grand pas en avant, du point de vue qualificatif, le peuple a été libéré d'un grand poids matériel et spirituel... Pourtant, il est vrai qu'aujourd'hui encore perdurent dans notre vie des expressions et résidus de préjugés et de pratiques religieuses ... De telles expressions sont encore assez significatives, nocives et dangereuses pour mériter que le Parti luttât contre elles.

 

La renaissance de la foi en Union soviétique et dans les autres pays dominés par le révisionnisme dérive du fait que les forces dominantes ont trahi le marxisme-léninisme ...

 

Dans la conscience albanaise s'impose une action ultérieure purificatrice des permanences religieuses. Beaucoup de moments critiques de la vie sont encore imprégnés de sentiments religieux, telles par exemple les traditions qui accompagnent le moment de la mort... Pour effacer cela, il est nécessaire d'affronter les traditions et le folklore populaires».

 

Cet extrait d'article est bien révélateur, à la fois de la vigueur de la persécution religieuse et de la survivance de «préjugés religieux» dans la population.

 

De l'indépendance à la IIe guerre

 

Le pays était affronté à de graves problèmes intérieurs. Le taux d'analphabétisme était alors le plus élevé d'Europe, il n'y avait pas d'université, les paysans pauvres étaient exploités par les propriétaires terriens et les usuriers, l'état sanitaire de la population était déplorable, la tuberculose et la malaria faisaient des ravages. Les communautés religieuses étaient libres de s'exprimer et chacun avait le droit de pratiquer sa religion.

 

L'Eglise orthodoxe comptait 4 diocèses, 200 paroisses et 29 monastères, avec un total de 220.000 fidèles. Ses responsables et le clergé citadin étaient bien insérés dans la structure sociale et culturelle du pays, mais les prêtres des campagnes étaient très peu instruits, avec une instruction primaire à peine suffisante pour l'exercice du culte. L'Eglise était mal préparée à subir l'assaut du communisme.

 

En 1939, l'Eglise catholique avait deux archidiocèses, trois diocèses et 123 paroisses, 124.000 fidèles au total. Le ministère était exercé par 41 prêtres indigènes et 62 étrangers (dont un certain nombre appartenaient à des ordres religieux), auxquels il faut ajouter 32 religieux laïcs, 73 religieuses albanaises et 60 étrangères. Les catholiques avaient à Shkodra, dans le Nord du pays, un séminaire avec 65 étudiants et 15 écoles secondaires, techniques et primaires ainsi que 13 orphelinats. Une grande partie de la culture du pays prenait sa source dans l'action éducatrice de l'Eglise qui disposait aussi d'une presse vivante. Les religieuses tenaient un rôle important dans les hôpitaux et auprès des femmes, tenues dans une situation inférieure au sein d'une société très masculinisée.

 

Nous avons dit que l’Albanie vit une âpre guerre civile entre les éléments opposés de la résistance et que le Parti communiste s'impose après la guerre. Très vite, on en arrivera à un affrontement entre les Eglises et l'Etat.

 

L'affrontement

 

On peut distinguer trois périodes. Entre 1944 et 1951, le gouvernement cherche à nationaliser les Eglises et communautés religieuses et terrorisent les croyants en intervenant contre ceux qui s'opposent à cette politique. Entre 1949 et 1967, il gagne peu à peu un contrôle total de l'Etat sur les Eglises, tandis que s'élaborent en secret les préparatifs pour lancer l'assaut final: en effet, à partir de 1967, toutes les religions sont bannies.

 

Au début, les croyants reçoivent la garantie officielle de la liberté de pratiquer leur religion. Mais bien vite apparaît le leurre. C'est la terreur qui règne bientôt, visant le clergé et les croyants actifs: tortures, assassinats et simulacres de procès sont courants. En même temps qu'ils cherchent à miner les communautés religieuses par le discrédit, l'Etat cherche également à les utiliser pour le soutien d'objectifs du communisme international. La réforme agraire du 29 août 1945 a privé les institutions religieuses de leur support financier. Par ce biais aussi, elles tombent sous la coupe de l'Etat.

 

Le 26 janvier 1949 sort le décret n° 743 «Sur les communautés religieuses». Il restreint l'activité religieuse aux limites de l'édifice du culte et de la célébration liturgique. Toutes les lettres et messages pastoraux requièrent une approbation antérieure de l'Etat. En outre, il est stipulé que les communautés religieuses devront présenter un projet de statut, endéans les trois mois. Mises dans l'impossibilité de réaliser effectivement ce projet, elles se trouvent confrontées à des décisions établies par le Conseil des Ministres.

 

Vis-à-vis de l'Islam, la tactique est d'exaspérer la divisons entre les deux groupes, en les considérant comme des religions séparées. Les opposants à cette politique sont sévèrement condamnés ou exécutés. Les collaborateurs sont exhibés à fins de propagande. La fréquentation des mosquées est concrètement entravée et dans les années 60, beaucoup de mosquées et d'écoles religieuses sont déjà fermées.

 

C'est l'appel au nationalisme qui est utilisé comme arme vis-à-vis des orthodoxes. Les paroisses et les monastères sont infiltrés par des agents communistes, le séminaire de Korçë est fermé. L'Eglise perd son autonomie et est placée sous la juridiction du patriarcat de Moscou, qui l'engage à militer activement dans le mouvement de «paix», téléguidé par le pouvoir. Torturé à mort, l'archevêque est remplacé par un philo communiste. Mais les croyants continuent à fréquenter les églises, à chanter dans les chœurs et à observer les jeûnes traditionnels.

 

L'Eglise catholique est une cible de choix, du fait de ses liens étroits avec le Vatican. Accusée de fascisme et d'espionnage au profit du Vatican ou des USA, elle entre dans une période douloureuse qui confinera à une extinction planifiée. Plusieurs évêques meurent martyrs pour avoir refusé de rompre les relations avec le St Siège. En 1949, un seul évêque survit. Il est âgé de 75 ans.

 

En janvier 1946, tous les prêtres, moines et religieuses étrangers sont expulsés, 120 personnes étaient ainsi visées. Des membres du clergé autochtone, comme des séminaristes et des religieuses sont accusés de crimes politiques et emprisonnés. Les ordres religieux sont bannis, les séminaires fermés, toutes les écoles et les institutions religieuses sont confisquées et nationalisées. 30 franciscains, 13 jésuites, plusieurs dizaines de prêtres de paroisses, 10 séminaristes et 8 des 43 religieuses condamnées aux camps de travail moururent exécutés ou au cours de leur détention.

 

Deux ans et demi de «négociations» aboutirent à la mise au point d'un statut qui entrait en vigueur le 30 juillet 1951. L'Eglise avait été contrainte d'accepter la nationalisation et la rupture des relations diplomatiques et économiques avec Rome, mais elle n'avait pas transigé sur le respect de la primauté spirituelle du Pape. Falsifiant le texte de l'accord, les autorités proclamèrent que l'Eglise catholique avait rompu avec Rome. Devant les fidèles, le clergé dénonça vigoureusement cette interprétation. Le gouvernement faillit à sa promesse de rouvrir les séminaires et quelques églises fermées et de permettre aux enfants de recevoir à l'église une instruction religieuse. La pression devenait insoutenable, le gouvernement prétendait user de l'Eglise comme canal d'endoctrinement communiste. Entretemps quatre nouveaux évêques titulaires avaient été consacrés, avec l'accord de Rome. L'un d'entre eux ordonna en secret une dizaine d'anciens séminaristes.

 

Entre 1958 et 1965, la persécution s'attisa. Plus d'une dizaine de prêtres et de membres d'ordres religieux furent fusillés et beaucoup d'autres enfermés dans des camps de travail. Les évêques furent tournés en dérision, obligés de nettoyer les rues ou les toilettes publiques, contraints de porter un écriteau les désignant à la vindicte pour avoir «péché contre le peuple». En avril 1959, deux prêtres et cinq laïcs sont condamnés à mort par un tribunal composé exclusivement de musulmans, sous l'accusation d'avoir fourni des renseignements secrets à la Yougoslavie.

 

Le coup final de cette persécution violente allait être porté en 1967. Le Parti du Travail albanais s'est alors tourné vers la Chine de Mao. Le 2 février 1967, dans un discours fameux, Enver Hoxha appelle la jeunesse albanaise à la grande lutte révolutionnaire contre les «superstitions religieuses». Une violente campagne s'ensuit. Les jeunes rassemblent la population, lui expliquant que l’Albanie n'a jamais été un peuple religieux et que les préjugés religieux constituent un obstacle à l'épanouissement d'une société marxiste. En l'espace d'un an 2.169 mosquées et églises, dont 327 églises catholiques, sont l'objet d'actes de vandalisme, sont fermées ou adaptées à des fins séculières. Elles deviennent des centres sportifs, des complexes d'habitation pour ouvriers, voire un quartier général de la police politique, des cinémas, des clubs, des salles de bal, des greniers, des toilettes publiques. (La majeure partie des églises orthodoxes demeurèrent intactes, vu leur intérêt touristique peut-être. Aujourd'hui beaucoup d'entre elles sont des musées).

 

Un nombre considérable de membres du clergé (mais, fait remarquable, aucun catholique) acceptèrent de renoncer à leur passé de «parasites».

 

Le 22 novembre 1967, le gouvernement vote un décret qui sanctionne la rupture radicale de toutes relations entre l'église et l'Etat. Les rites religieux sont interdits, de lourdes sanctions sont prévues à l'encontre des contrevenants. Mais la pratique de la foi entre dans la clandestinité, déclenchant des représailles. En 1972, parvenait en Occident la nouvelle de l'exécution d'un prêtre, I’ Abbé Kurti, âgé de 74 ans, pour avoir dans sa prison baptisé un enfant d'une détenue qui l'en avait prié. Les évêques titulaires sont condamnés aux travaux forcés pour avoir célébré en privé. On apprit le décès de Mgr Coba. La nuit de Pâques 1979, accédant à la requête de codétenus il célébra secrètement la liturgie. Trahis, tous les participants furent sauvagement frappés. Fragile et presque aveugle, Mgr Coba décéda dans la nuit qui suivit. Aujourd'hui, on présume de la survie d'un seul de ces évêques, condamné à 20 ans en 1971. En 1977, un prêtre fut condamné à 20 ans de réclusion parce que l'on avait trouvé chez lui des écrits religieux. Il reconnu avoir trouvé des ouvrages dans des parcs ou sur la plage. Vraisemblablement des touristes y avaient pourvu. En mai 1980, après avoir hésité, un prêtre (ancien directeur du Collège François Xavier de Shkodra) accepta de baptiser son neveu né au kolkhoze agricole où il travaillait comme manœuvre. Découverts, la belle-sœur du Père Luli fut condamnée à 8 ans et lui-même «à vie ».

 

On pense qu'il y aurait aujourd'hui une trentaine de prêtres catholiques internés dans des camps de concentration. On ignore le nombre de laïcs et de membres du culte orthodoxe et musulman, mais les estimations parlent de 6.000 personnes internées, comme prisonniers de conscience très souvent.

 

Entre-temps deux textes législatifs sont encore entrés en application. Le décret 5339, en septembre 1975, oblige les citoyens à se conformer aux modèles idéologiques et moraux de l'Etat, l'usage de prénoms chrétiens est prohibé. Mais surtout, c'est la loi fondamentale, la nouvelle Constitution de 1976 qui supprime officiellement toute religion. L'Albanie devient ainsi effectivement le premier pays athée du monde.

 

Et aujourd'hui?

 

Il est très difficile de faire une évaluation de la situation actuelle de la foi en cette région des Balkans. Les échos que l'on reçoit sont toujours tardifs et aléatoires.

 

Le gouvernement semble pourtant toujours soucieux des survivances religieuses. L'analyse de la presse démontre ce souci. Les appels à la vigilance se doublent de reproches aux gens, trop négligents selon les autorités à rapporter des informations sur les pratiques religieuses. En 1980, des protestations sont élevées sur le fait que les enfants à l'école portent des noms admis, mais sont dénommés par des noms religieux à la maison. La vieille génération est prise à partie pour son rôle de relais de la foi à l'égard de la jeune génération. Parfois, il est question de personnes attentives aux programmes religieux étrangers à la radio ou fabriquant des objets de piété, et d'étrangers qui cherchent à introduire de la littérature religieuse dans le pays.

 

Les indices de protestations sont nombreux. Les jeûnes principaux, le Ramadan pour les musulmans et le carême pour les chrétiens sont encore observés. Aux jours de grande fête, telle la fête de Pâques par exemple, l’absentéisme au travail est élevé. Ces fêtes ne sont évidemment pas prises en compte dans le calendrier légal. Les rites funèbres continuent à être observés: les musulmans sont encore enterrés dans des tombes orientées vers La Mecque; dans les communautés orthodoxes on récite les prières traditionnelles du troisième, du neuvième et du quarantième jour après la mort. Des touristes ont vu des gens se signer furtivement ou réciter le chapelet (à l'époque de la domination ottomane, le chapelet constituait le dernier recours).

 

Les pèlerinages aux sanctuaires continuent d'une manière secrète. Dans les environs de Shkodra, une église qui abritait une icône miraculeuse fut finalement abattue par les autorités et la zone adjacente ceinturée quand on découvrit que les parents d'un fonctionnaire du parti avaient j'habitude de la visiter. Des échos parviennent relatant des manifestations aux alentours d'églises ou de mosquées dans le Nord du pays, demandant la réouverture des lieux de culte. Il est difficile d'évaluer la valeur proprement religieuse de telles manifestations, du fait qu'en Albanie survivent des croyances païennes primitives, malgré l'influence de siècles de christianisme et d'islamisme. Il faut ajouter le poids de l'endoctrinement intensif poursuivi auprès de la jeunesse. On a rencontré des jeunes réfugiés, issus de familles catholiques, qui ignoraient ce qu'était un prêtre. Pourtant, des individus et des groupes ont manifestement réussi à préserver leur foi. En 1967, avant l'attaque finale contre les religions, quelques prêtres clairvoyants avaient distribué des textes religieux aux croyants les plus aptes à s'en servir et leur avaient enseigné comment accomplir des fonctions liturgiques à la maison. Malgré l'absence forcée de prêtres, les baptêmes, les mariages et les funérailles continuent à être célébrés de manière ultra-discrète dans les maisons. Des jardins, des grottes, des forêts accueillent aussi des réunions clandestines. Il semble qu'il y ait encore des prêtres en liberté qui administrent les sacrements au risque de leur propre vie. Quelques uns d'entre eux se sont préparés seuls au ministère et ont été ordonnés clandestinement. Parfois un écho direct vient renforcer ces lueurs d'espérance. «L'Assemblée de Dieu», une association anglaise et irlandaise annonçait il y a quelques années que plus de 30.000 évangiles avaient été introduits discrètement en Albanie. Parmi les messages qui lui étaient parvenus, l'un d'entre eux s'exprimait ainsi: «l'Eglise de Jésus-Christ est vivante et s'étend. Merci pour les livres, s'il vous plaît envoyez-en encore», et un autre: «Nous ne prions pas seulement pour nous-mêmes, mais pour tous ceux qui souffrent en quelque lieu que ce soit. Nos souffrances ont purifié notre foi».

 

UNE EVOLUTION?

 

Recevant le président de l'association des amitiés franco-albanaises, en décembre 1984, Enver Hoxha s'exprimait ainsi: «Chaque pays mène sa propre politique, à travers laquelle il défend les droits qui lui reviennent. Or, il y a à l'étranger des milieux et des individus qui nous accusent d'avoir détruit les églises et les mosquées. A ces détracteurs, nous disons: nous ne nous sommes pas immiscés dans les affaires intérieures des autres pays, ni ne le souhaitons. Nous voulons alors que les autres non plus ne se mêlent pas de nos affaires. En ce qui concerne la religion, nous ne pouvons permettre que dans notre pays, au sein du peuple, il y ait un «Etat» relevant de l'étranger, comme l'est le Vatican».

 

Enver Hoxha est mort et depuis sa disparition l’Albanie semble sortir peu à peu de son isolement radical. Les impératifs économiques l'y contraignent. Qu'en sera-t-il de la politique religieuse? Il est difficile de répondre. La Constitution demeure d'application, qui raie toute religion de la vie du pays. Mais les contrôles seraient moins stricts. Des nouvelles parvenues en Tchécoslovaquie laissent entendre que la vie religieuse pourrait à nouveau s'exprimer dans le cercle familial, sans que les citoyens risquent automatiquement la prison. Mais les lieux de culte restent fermés et l'on n'entend pas parler de relaxe de prisonniers pour motifs religieux.

 

Le 28 avril 1986, Jean-Paul Il visitait une église de Rome où il fut mis en présence d'un groupe d'Albanais résidant dans la capitale. Le St Père s'adressa à eux avec émotion: «Votre rencontre, la première ici à Rome avec une communauté albanaise, m'émeut profondément. Il ne s'agit pas d'une émotion de circonstance, mais d'un sentiment permanent. Chaque jour, spécialement durant le sacrifice eucharistique, je cherche à vivre le martyre de votre peuple, de vos croyants, de nos frères et sœurs albanais, et chaque jour je prie pour votre patrie, pour tous les croyants des diverses religions et pour l'Eglise d'Albanie, qui extérieurement n'existe plus.

 

Mais nous savons bien que l'Eglise ne peut disparaître des cœurs. Comme elle vit dans votre communauté albanaise de Rome, elle vit aussi parmi les frères martyrisés dans votre patrie... On ne peut tuer le Christ, et donc on ne peut non plus tuer l'Eglise (...) Et nous devons crier vers le Christ, comme criaient les apôtres; nous devons crier ensemble. Je le fais devant le monde, afin que le monde comprenne cette souffrance ...».

Amis, le martyre du petit peuple albanais vient de nous être peut-être découvert. A dater d'aujourd'hui, «crions ensemble vers le Christ». Et puissions-nous l'entendre comme ses apôtres: «N'ayez pas peur». Qu'il nourrisse l'Espérance de nos frères. Portons les fardeaux les uns des autres.