Bulletin juin 1987

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Nous connaissons tous de ces familles nombreuses que la vie a éparpillées aux quatre horizons de l'univers. Les jeunes ont engagé leur vie dans une voie propre. Il ya les coopérants dont le courrier arrive de lointaines contrées en voie de développement. Il y a le jeune foyer engagé au loin dans des recherches en des laboratoires sophistiqués. Il y a le poète ou le globetrotteur qui poursuit son tour du monde et les plus jeunes disséminés encore dans des facultés ou des écoles techniques. Au centre de la convergence, il ya la mère de famille. Elle engrange les nouvelles qu'elle retransmet et partage. Elle sert de relais. Elle entretient la correspondance, attentive à chaque accent qu'elle a cru déceler dans le dernier message. Elle est proche. A travers elle, la famille se reconnaît, se retrouve et s'épanouit. Joies et peines se démultiplient et s'épaulent. La famille fait corps et nul n'est étranger pour son frère. Allégresse alors aux jours de rencontre, enfants, beaux-enfants et petits és dans les délices des retrouvailles.

 

Amis, nous repensions à cette expérience en préparant cette Lettre aux Amis. Les mots sont souvent si usés! Lorsque nous disons que l'Eglise est notre Mère, lorsque nous appelons frères ceux que le baptême a, comme nous, greffés sur le Christ, il faudrait en mesurer toute la profondeur.

 

En ce mois de juin 1987, les catholiques de Lituanie fêtent le 600me anniversaire du baptême de leur peuple. Les Lituaniens, nos frères, y avons-nous jamais pensé? Si loin ... ou si proches? Assimilés par force à l'Union soviétique, ils assument leur destin difficile et douloureux. Dès leur plus jeune âge les enfants sont affrontés à l'effort de déchristianisation et les vieillards s'éteignent doucement sans soutien pastoral. Et l'exhortation de St Paul nous revient en mémoire:

 

« Mais rappelez-vous ces premiers jours, où après avoir été illuminés (Il s'agit du baptême), vous avez soutenu un grand assaut de souffrances, tantôt exposés publiquement aux opprobres et aux tribulations, tantôt vous rendant solidaires de ceux qui étaient ainsi traités. Et, en effet, vous avez pris part aux souffrances des prisonniers; vous avez accepté avec joie la spoliation de vos biens, sachant que vous étiez en possession d'une richesse meilleure et stable. Ne perdez donc pas votre assurance; elle a une grande et juste récompense. Vous avez besoin de constance, pour que, après avoir accompli la volonté de Dieu, vous bénéficiiez de la promesse.

Car encore un peu, bien peu de temps, Celui qui vient arrivera et il ne tardera pas» (1 He 10,32-37).

 

A qui s'adresse l'auteur de la Lettre aux Hébreux? Serait-ce à ces Hébreux exilés, troublés par les persécutions que leur vaut leur foi nouvelle, vers l'an 67 environ de notre ère? Ou bien serait-ce à nos frères Lituaniens d'aujourd'hui, soumis à la persécution, insidieuse ou violente, qui pourrait les désorienter? Les uns et les autres sont fils de l'Eglise, qui leur apporte son réconfort maternel. Et nous nous sentons bien incrustés dans la famille, inscrite dans l'espace et le temps. Car «Il n'y a qu'un Corps et qu'un Esprit, comme il n'y a qu'une espérance au terme de l'appel que vous avez reçu; un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême; un seul Dieu et Père de tous, qui est au-dessus de tous, par tous et en tous» (Ep. 4,4-6).

 

C'est bien pour cela, sans doute, que les frères de Lituanie nous paraissent, nous sont si proches, tandis que nous évoquons leur sort et leurs visages.

 

Les voici qui vont remplir leurs églises trop peu nombreuses, qu'ils vont assumer des risques pour participer à la commémoration du baptême de leur peuple. Voici que la propagande athée va se faire plus subtile ou plus incisive pour les empêcher ou les dissuader de participer aux cérémonies projetées. Ils seront des millions à transcender les handicaps et à s'engager autour de leurs prêtres toujours menacés. Ils ont invité le Saint-Père. Celui-ci a-t-il reçu autorisation de se rendre à cette invitation ? La longue histoire commune de la Lituanie et de la Pologne ont rapproché ces deux peuples et c'est de Pologne que leur est venue la foi. Mais aujourd'hui, dans la conjoncture actuelle, les Lituaniens ne pourront guère évoquer ce souvenir, car toute évocation de la Pologne est suspecte.

 

Amis, dans nos journaux et nos revues, peut-être sur nos écrans, essayons de porter notre attention sur les nouvelles qui nous parviendraient de la Lituanie, pour nourrir notre proximité fraternelle, pour la rejoindre dans une profonde union des cœurs et dans la prière.

«Que deux ou trois soient réunis en mon nom, je suis là, au milieu d'eux»

(Math. 18,20).


 

LA LITUANIE

CONVERTIE AU CATHOLICISME IL Y A SIX CENTS ANS

 

Ni germanique, ni slave, la Lituanie appartient au groupe balte de la famille indo-européenne. La langue Lituanienne, plus archaïque que la langue lettone, s'apparente au vieux sanscrit. Elle est marquée aujourd'hui d'influence finnoise et allemande. Le russe y est devenu, par contrainte, la seconde langue du pays.

 

Ce furent les croisades des Chevaliers teutoniques qui suscitèrent le réflexe nationaliste au XIIIe siècle. Pour juguler la convoitise des Chevaliers, le chef Mindaugas, qui vient de rassembler l'ensemble des tribus Lituaniennes, se convertit au christianisme. Il reçoit dès lors des Chevaliers teutoniques, la couronne grand-ducale. Ultérieurement, il abjurera de sa foi et, après sa mort, païens et nouveaux convertis s'affrontent. Les Chevaliers teutoniques en profiteront pour s'emparer de Kaunas, au tout début du XIVe siècle. En 1320, le Grand-duc Gediminas libère le pays de la tutelle allemande et ses fils entreprirent alors des conquêtes vers l'Est et créèrent ainsi un vaste «empire» Lituanien, qui s'étendait de la Baltique à la mer Noire. En 1386, le Grand-duc Jagellon épousa la reine Hedwige de Pologne. Lui-même prend alors le nom chrétien de Ladislas. Il entraîne la conversion de son peuple et réalise dans sa personne l'union personnelle entre la Pologne et la Lituanie. L’influence polonaise s'exercera dès lors par les classes dirigeantes et le haut clergé, tandis que la population rurale reste fortement marquée par la culture Lituanienne.

 

La menace teutonique, sans cesse renaissante, sera définitivement vaincue par les armées polono-Lituaniennes à Grünewald en 1410. Mais la Lituanie risque d'être absorbée par la Pologne dont l'emprise s'accentue. Pourtant l'union demeure indispensable, face à la montée de l'Etat moscovite, qui revendique les terres d'autrefois. Face au danger, Lituaniens et Polonais resserrent leurs liens et, en juillet 1569, l'Union de Lublin décide que les Polonais et Lituaniens auraient désormais un même souverain, un même Parlement et une politique extérieure concordante. Dès ce moment, leurs histoires se confondent.

 

1795 : 3ème partage de la Pologne. La Lituanie tombe entre les mains des Tsars de Russie. Elle sera l'objet d'une russification intense, qui déclenche des réactions violentes, suivies de répressions draconiennes. Déjà en 1830-31, 1863 et 1905 ces répressions assorties de déportations massives rompent à jamais le destin du peuple Lituanien et du peuple russe. Le nationalisme Lituanien s'est aiguisé. Aussi, en février 1918, la Lituanie proclame son indépendance. Par le traité de Brest-Litovsk, au printemps 1918, qui règle le conflit avec l’Allemagne, Moscou renonce à tous droits de souveraineté sur les Pays Baltes. Il n'empêche! En janvier 1919, les troupes bolcheviques envahissent le pays et favorisent l'installation à Vilnius d'un gouvernement communiste, tandis que les nationalistes se regroupent autour de Kaunas. Les armées polonaises viennent au secours de la Lituanie et remportent la victoire. Les soviétiques doivent évacuer la Lituanie et le 24 août 1920, par le Traité de Moscou, ils reconnaissent l'indépendance de la Lituanie dans ses frontières historiques (y incluant donc la région de Vilnius, revendiquée par les Polonais). Ultérieurement encore, un traité de non-agression soviéto-Lituanien est signé le 26 septembre 1926.

 

Mais de nouvelles épreuves se préparent. En août 1939, l'Union soviétique signe avec l’Allemagne nazie le Pacte de non-agression. Une clause secrète règle le partage des zones d'influence. La Lituanie échoit à l'URSS. Celle-ci lui impose un traité d'assistance mutuelle, prévoyant le stationnement de troupes soviétiques sur le territoire de la Lituanie. En juin 1940, un ultimatum exige « l'honnête application" du traité. Vingt-quatre heures plus tard, le 17 juin, la Lituanie est occupée par les troupes soviétiques. Une Assemblée mise en place à la suite d'élections précipitées, vote «l'adhésion» de la Lituanie à l'URSS. En fait, il s'agit d'une annexion, ratifiée le 3 août 1940.

 

C'est le début d'un long calvaire. Dans la nuit du 14 au 15 juin 1941, des rafles rassemblent plus de 35.000 hommes, femmes et enfants. Entassés dans des wagons à bestiaux, ils sont acheminés vers les camps de la mort, en Sibérie. La population d'origine allemande est expulsée et un million de Polonais sont refoulés vers la Pologne.

 

A la même époque, les Nazis se retournent contres leur allié de la veille et envahissent l'URSS. Sur leur chemin vers Leningrad, leurs troupes pénètrent en Lituanie. Des milliers de Lituaniens paieront de leur vie leur résistance au fascisme, plus de 200.000 juifs sont massacrés.

 

En décembre 1944, les troupes soviétiques reprennent possession de la Lituanie et la réintègre au sein de l'Union, en lui restituant les territoires de Klaïpeda (le Memel allemand) et de Vilnius (district polonais). C'est l'époque de la deuxième grande vague de déportations: entre 1944 et 1946, 145.000 Lituaniens, pour «opposition idéologique» 100.000 Polonais encore, expulsés vers la Pologne. Une troisième vague de déportations aura lieu en 1949, au moment de la collectivisation forcée des terres: en mars, 60.000 Lituaniens, en juillet, des milliers encore. Des colons russes prennent la place des disparus.

 

Depuis lors, la Lituanie constitue l'une des Républiques fédérées de l'Union soviétique. Au moins aux yeux de celle-ci: le Vatican et de nombreux gouvernements n'ont jamais reconnu ce coup de force.

 

La superficie actuelle du pays compte 65.302 Km2. En 1983, la population s'élevait à 3.474.000 habitants (contre 2.711.000 en 1959). La population Lituanienne représente environ 79 % de l'ensemble de la population, les Russes 8,5%, les Polonais 8,5 % également. On trouve encore un faible pourcentage de Biélorusses, de Juifs (0,9 %) et d'Ukrainiens. En 1944, près de 140.000 Lituaniens ont volontairement quitté le pays et se sont expatriés, soit aux USA et au Canada, soit en Suède.

 

La vie religieuse

 

En 1939, la population est catholique à 84,1 %. L’Eglise est fortement implantée. Elle compte deux archidiocèses, Kaunas et Vilnius, quatre diocèses et une prélature. Dix évêques sont en charge. On compte 4 séminaires, 1.450 prêtres, 425 séminaristes séculiers et 141 réguliers, plusieurs centaines de religieux et quelque 950 religieuses regroupés dans 85 couvents et 37 monastères; 1.047 paroisses ou lieux de culte, 2 hôpitaux, 25 homes pour personnes âgées, de nombreuses écoles et bibliothèques, sept maisons d'édition, diffusant 7.500.000 exemplaires de quotidiens et de périodiques.

 

A ce moment, la Lituanie est un pays exclusivement agricole. La religiosité en est profondément marquée.

 

La persécution surgit avec le retour des russes, en 1944. Elle prend à l'époque un tour violent. Sauf un, tous les évêques sont arrêtés et déportés, plus de 350 prêtres également, vers la Sibérie. Trois séminaires sur quatre sont fermés, de nombreuses églises le sont également, certaines sont détournées de leur fonction, les couvents et monastères sont liquidés. Toute activité caritative ou culturelle est interdite à l'Eglise.

 

Après la mort de Staline, on observe un certain relâchement de la violence. Cent trente prêtres qui ont survécu aux camps de la mort rentrent au pays, ainsi que deux évêques. En 1955, deux nouveaux évêques sont consacrés (mais l'un d'entre eux, Mgr Steponavicius ne pourra pas exercer sa charge depuis1961, en 1957, un nouvel évêque encore, Mgr Sladkevicius, est consacré. En 1955, pour la première fois depuis longtemps est imprimé un livre de prières catholiques; il est réimprimé en 1958. Une introduction à la foi qui devait introduire ce livre de prières est censurée et interdite. Le tirage est très limité et peu de familles peuvent obtenir un exemplaire. Les documents de Vatican Il ne seront pas accessibles aux fidèles. Seuls les prêtres pourront en recevoir un seul exemplaire. En 1968, un missel liturgique est imprimé à destination des prêtres. (Ultérieurement, en 1972, pour la première fois depuis la guerre, est éditée en 10.000 exemplaires une traduction Lituanienne du Nouveau Testament; en 1980, pour la première fois depuis quarante ans, une édition du catéchisme).

Mais lorsque sévit Khrouchtchev, la politique religieuse est dure et la tactique de désintégration se poursuit. Il est interdit aux prêtres d'enseigner le catéchisme aux enfants, les parents eux-mêmes sont menacés s'ils prétendent leur transmettre la foi. Au lendemain de l’Année de la femme, 1.453 mères chrétiennes en appellent à Brejnev: «L’article 19 de votre décret sur le mariage et la famille vous autorise à arracher les enfants à leurs parents à cause de leurs convictions religieuses. Nous toutes, mères chrétiennes, ... nous ne pouvons nous taire et nous ne nous tairons pas. Ce sont nos enfants, nous les avons mis au monde et nous les défendrons de toutes nos forces».

 

Sous les successeurs de Khrouchtchev, en effet, la pression s'accentue encore, sous la forme notamment d'un contrôle étatique très strict. Mais, par ailleurs, se dessinent quelques tentatives de rapprochement avec le Vatican. Entre 1965 et 1969, trois évêques sont consacrés. Mais la situation du seul séminaire existant - à Kaunas - demeure très précaire. Il est difficile pour nous de nous rendre compte de l'état d'assujettissement de tel séminaire. Des milliers de fidèles adressèrent un jour une déclaration aux responsables du Parti, du gouvernement et de l'Eglise en Lituanie. Dans cet appel, nous pouvons lire: « Nous ne savons pas précisément qui assume actuellement, en vérité, la direction du séminaire de Kaunas: les évêques de Lituanie ou l'administration du Conseil pour les Affaires religieuses(1) ? D'après les lois de l'Eglise, les affaires du séminaire doivent être gérées par les évêques, mais en réalité elles sont gérées par les autorités soviétiques.

(1) Organisme officiel dont le rôle est de superviser toute la vie de l'Eglise, pour l'assujettir.

 

En automne 1980, le délégué pour les Affaires religieuses a fait refuser 17 candidats à l'admission au séminaire de Kaunas. Chaque année, la direction du séminaire est obligée d'envoyer au Conseil pour les Affaires religieuses la liste des candidats qui désirent entrer au séminaire et celui-ci approuve ou rejette les candidatures (...)». Le document fait état de l'expulsion du séminaire de séminaristes jugés indésirables, et poursuit: «Les fonctionnaires du gouvernement enrôlent les candidats et les séminaristes dans des organes du gouvernement qui détruisent l'Eglise. Tous les candidats et les séminaristes subissent des pressions, on les empêche de se préparer au sacerdoce, leur âme est mutilée, souvent leur santé est détruite.

 

Les autorités soviétiques interviennent même pour nommer les directeurs et les professeurs du séminaire; un directeur spirituel pour le séminaire ne peut pas non plus être nommé par les évêques sans l'autorisation du délégué pour les Affaires religieuses du gouvernement..(2).

(2) Document original publié par la revue Istina. 1984. n° 3, pp. 299-300.

 

La Lituanie ne manque pas de vocations, mais le contrôle rigoureux des autorités civiles restreint donc drastiquement le nombre des candidats au sacerdoce. Durant l'année 1958-1959, 80 jeunes gens furent admis au séminaire, mais depuis leur nombre a été réduit à 20, 25, 30 par an. La qualité du candidat peut être un obstacle à son admission. Un diplômé universitaire, surtout des sciences exactes ou appliquées, est généralement refusé; d'une part, parce que l'Etat estime que ces études, qui ont coûté cher, doivent être rentabilisées, et d'autre part parce qu'un prêtre ayant une formation scientifique est un contre témoignage pour la propagande officielle qui assimile foi et religion à ignorance et obscurantisme.

 

Sur les quelques 700 prêtres environ que compte l'Eglise Lituanienne aujourd'hui, la moitié est passée par ce séminaire. Ces dernières années, on a enregistré annuellement entre 16 et 23 ordinations. Grave problème pour le pays qui compte 630 églises, dont 146 sans prêtre résidant. Entre le 1er décembre 1983 et le 1er décembre 1984, 28 prêtres sont décédés. En 1984, 11 prêtres ont été ordonnés.

 

Face à cette situation grave, l'Eglise n'est pas restée sans réaction. Un séminaire par correspondance a été créé, qui dispense la formation aux candidats qui ont été refusés par les autorités civiles. Il arrive régulièrement que des nouvelles venant de Lituanie réfèrent à tel ou tel prêtre, qui a été formé par ce biais. Ces prêtres sont alors ordonnés par des évêques courageux et se voient confier un ministère paroissial. En cette matière, comme en d'autres, les autorités civiles préfèrent parfois une situation semi-officielle à la clandestinité.

 

Le 28 juillet 1976, le praesidium du Soviet suprême de la République vota des «Règlements concernant les associations religieuses» et le 24 novembre 1978, le responsable du Conseil pour les Affaires religieuses, ayant convoqué tous les responsables des diocèses, leur enjoignit de respecter strictement ces impératifs.

 

Ces règlementations représentent une mainmise absolue de l'Etat sur la vie de l'Eglise, dans le but de l'asphyxier. En voici quelques exemples: Toute communauté religieuse (Une paroisse est considérée comme «communauté religieuse») doit être enregistrée. C'est-à-dire que son existence dépend de l'autorisation du Conseil des ministres. Ce droit à l'existence peut lui être refusé, sans justification. - Interdiction est faite à toute personne de moins de dix-huit ans de devenir membre d'une communauté religieuse. Ceci en vient à menacer même le baptême des nouveau-nés, et la réception des sacrements par les enfants et jeunes adolescents. - Tous les biens immobiliers et mobiliers d'une communauté religieuse appartiennent à l'Etat. - Les réunions de communautés religieuses et de groupes de croyants (à l'exception des services religieux) ne peuvent se tenir que sur autorisation, ce qui peut rendre illicite même la rencontre de trois ou quatre fidèles soucieux d'échanger sur des questions religieuses. - Les associations religieuses n'ont pas le droit d'organiser des réunions d'enfants et de jeunes, l'enseignement religieux n'est autorisé qu'au sein des écoles de théologie. (C'est toute la catéchèse de la jeunesse qui est ainsi interdite. Des prêtres ont été condamnés pour avoir enfreint ce règlement). L’arbitraire devient la loi en ce domaine: même des homélies, même des catéchèses familiales peuvent être mises en question. -

Le Conseil des ministres a le droit de procéder à la fermeture d'une église, de l'utiliser à des fins profanes ou même de la raser après s'être approprié ses biens. Il est bien loisible aux autorités de confisquer même les objets du culte, tels que des calices, des ostensoirs. - Il est interdit aux communautés religieuses de constituer des fonds d'entraide ou même d'apporter un soutien matériel à leurs membres. Toute personne engagée dans une activité pastorale est exclue d'office du droit à la retraite. - Il est interdit aux prêtres de célébrer un office religieux dans un appartement privé, ce qui constituerait une violation du domicile privé. Seule l'approche d'un mourant est autorisée, mais l'appréciation de l'état du malade est laissée au Comité exécutif de la région.

 

La majeure partie de la population Lituanienne - de 70 à 80 % environ - se considère encore comme catholique. Ces quelques exemples démontrent à suffisance la volonté déterminée de réduire l'Eglise et de lutter contre la foi persistante. D'autant que, parallèlement à ces entraves mises à l'activité pastorale, se déploie une large propagande d' «athéisation», axée très particulièrement sur la jeunesse.

 

La réaction de l'Eglise.

 

La réaction contre cet arbitraire vint d'abord du clergé. Le dégel de la déstalinisation avait réveillé des espérances enfouies et 1968, frémissante du Printemps de Prague, apparaît comme un moment charnière dans le développement de la situation.

 

Des prêtres adressèrent des protestations aux autorités, en réclamant les droits que leur reconnaît la Constitution. Le pouvoir réagit par la rudesse, notamment en incriminant et condamnant des prêtres qui avaient enseigné des enfants. L’un de ces prêtres, le curé Zdebskis, témoigne à son procès: «Quelle est la raison de mes activités? Je ne puis que répéter: "Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes". Si donc j'enseigne aux enfants les vérités de la foi, c'est en obéissant au commandement du Christ: "Allez et enseignez conformément à ce que je vous ai dit" ».

 

C'est à l'occasion de ce procès que se manifeste la première initiative organisée des laïcs. Malgré le risque, il se trouve deux mille paroissiens de l'inculpé pour apposer leur signature au bas d'un plaidoyer en sa faveur. Dès lors, ces formes de pétitions se multiplieront, prenant toujours plus d'envergure. L’une d'elles, adressée à Léonid Brejnev porte 17.054 signatures. C'est un engagement militant des fidèles auprès de leurs prêtres. Néanmoins, ces pétitions sont laissées sans réponse; elles stimulent même peut-être la répression.

 

Dès lors, d'autres formes de réactions voient le jour.

 

Le 19 mars 1972 paraît le premier numéro de la «Chronique de l'Eglise catholique en Lituanie». Il s'agit évidemment d'une parution clandestine. Elle se propose de répertorier objectivement les dénis de justice à l'égard des droits des croyants: «... chaque nouveau fait ou événement ..., les actes d'oppression et autres moyens de discrimination utilisés par les organes gouvernementaux doivent être vérifiés et présentés clairement. Les chiffres, les dates, les noms de famille, les noms de lieux et autres données doivent être précis, correctement enregistrés et authentifiés» (4). Le sérieux de la démarche est ainsi garant de son authenticité. La Chronique paraîtra d'une manière continue jusqu'à nos jours, malgré la violence qui s'exerce sur ceux et celles qui sont accusés d'y coopérer. Traduits devant les tribunaux, condamnés à des peines sévères, ces témoins passent le relais et la Chronique, qui franchit les frontières, continue à informer, à dénoncer, à transmettre les appels. Nous lui devons l'information qu'il est possible de démultiplier. 79 numéros se sont suivis, inlassablement. Nous sommes à l'écoute.

(4) Chronique de l'Eglise catholique en Lituanie, n° 9, dans Elta, 24 juillet 1974, p. 10.

 

Ce travail d'édition clandestine va peu à peu se doubler d'un immense effort de reproduction et de diffusion de littérature religieuse. On peut imaginer ce que représente d'initiative, de créativité, d'astuce et de risques assumés une telle action. La foi qu'il faut aussi, pour s'adonner à de telles activités, qui risquent de conduire en camp de travail ou en asile psychiatrique. «Ce n'est pas un secret - écrit la Chronique - que presque tous les livres de prières, livres catéchétiques ou autre littérature religieuse ont été publiés avec des difficultés exceptionnelles et dans des conditions dangereuses».

 

Dans une situation d'affrontement, un problème se pose. Les dissidents auront tendance à considérer la «modernisation» et la «libéralisation» de l'Eglise comme un risque grave, voire une capitulation. Il ne faut donc pas s'étonner d'entendre qu'aujourd'hui encore la messe est célébrée dos au peuple et que la communion n'est pas donnée dans la main. Ceci n'est qu'un signe d'un sentiment profond: battue en brèche par la persécution, la fidélité des fidèles s'attache fortement à l'image de l'Eglise que l'on s'efforça de briser. Toute évolution peut apparaître risquée, comme un abandon. Les autorités savent bien pourquoi elles tiennent à enfermer tant que possible la population. Le souffle de l'Eglise universelle ne doit pas rafraîchir ces communautés trop emprisonnées sur elles-mêmes.

 

Le 25 novembre 1976 est fondé le «Groupe Lituanien pour l'application de l’Acte final d'Helsinki ». Mais la coercition qui s'acharne sur les membres, finira par réduire le Groupe au silence.

 

Le 13 novembre 1978, cinq prêtres fondent un «Comité catholique pour la défense des croyants». Dans l'appel qu'ils signent ce même jour, adressé au Pape Jean-Paul Il, se dessine en filigrane la complexité de la situation de l'Eglise: «Conscients de notre responsabilité devant Dieu et l'Eglise et sachant que l'information objective touchant la situation de l'Eglise catholique en Lituanie n'est pas toujours parvenue jusqu'au Saint-Siège, nous, prêtres de Lituanie, avons décidé de proclamer et défendre les droits sacrés de l'Eglise et des fidèles, car notre silence et notre attente créent les conditions les plus favorables à la destruction de l'Eglise, provenant à la fois de l'intérieur et de l'extérieur».

 

S'il n'y a pas en Lituanie d'organisation du clergé alignée sur le régime (comme l'est Pacem in Terris, par exemple, en Tchécoslovaquie), on ne peut empêcher que se manifestent diverses attitudes fondamentales. Si les prêtres qui se joignent au Comité catholique pour la défense des croyants, ou les prêtres particulièrement zélés sont qualifiés «d'extrémistes» par les autorités, il en est d'autres qui évitent les frictions et opinent qu'il faut préserver l'Eglise d'une persécution brutale. Dans cette attitude, ils entrevoient «le bien de la communauté». Ces courants d'opinion se reflètent à travers la hiérarchie et le clergé. La question délicate se pose de savoir où s'arrête la prudence et où commence la compromission. Par ailleurs, il est évident que l'URSS souhaite actuellement ménager son image vis-à-vis du monde extérieur. C'est ce qui explique la tactique du bâton et de la carotte qu'elle met alternativement en œuvre. En 1983, deux des prêtres fondateurs du Comité catholique pour la défense des croyants sont jugés et incarcérés, mais pour la première fois depuis 1938, les quatre évêques en fonction sont autorisés à se rendre à Rome pour la visite ad limina. Par contre, Mgr Steponavicius, exilé de son diocèse notamment pour avoir refusé d'ordonner des séminaristes soutenus par les autorités, n'est pas autorisé à les accompagner. Jusqu'aujourd’hui, cet évêque est relégué hors de son diocèse de Vilnius.

 

Ce même Mgr Steponavicius avait adressé, le 15 septembre 1975, une lettre aux autorités et à ses confrères. Cette lettre explicite clairement les choix devant lesquels fut placé cet évêque et auxquels il a refusé de souscrire, ce qui avait «justifié» sa mise à l'écart:

«Le délégué pour les Affaires religieuses me demanda de signifier aux prêtres qu'il leur était interdit d'enseigner le catéchisme aux enfants qui se préparaient à la première confession et à la première communion ainsi que de leur faire passer des examens en groupe. Ce n'est qu'individuellement qu'ils pourraient les examiner (...) Je lui dis alors que je ne pouvais pas communiquer aux prêtres l'interdiction de préparer les enfants à la confession et à la première communion, car cela était incompatible avec ma conscience d'évêque et contraire aux canons du droit ecclésiastique ainsi qu'aux normes du Synode de l'archidiocèse de Vilnius.

 

(...) Le délégué a commencé d'intervenir dans les nominations des prêtres, exigeant que toute nomination soit faite en accord avec lui. En outre, le délégué pour les Affaires religieuses s'est mis à persécuter certains prêtres, leur retirant le certificat de travail (Certificat des autorités civiles, obligatoire pour tout prêtre qui veut exercer un ministère), exigeant de l'administrateur du diocèse qu'il nomme d'autres prêtres à leur place, de manière à laisser les premiers sans paroisse et sans ministère pastoral. J'ai pris la défense des prêtres ainsi tyrannisés et me refusais à les laisser sans ministère sacerdotal. Je les transférais dans d'autres paroisses, mais sans nommer de remplaçant au poste qu'ils quittaient tant que le délégué ne délivrerait pas de certificat de travail aux prêtres brimés que j'avais affectés à une autre paroisse.

 

(...) Selon le droit canon et les décrets du Siège apostolique, les séminaires dépendent de l'autorité de l'Ordinaire du diocèse. Pour cette raison, c'est aux Ordinaires des diocèses de Lituanie qu'appartient le droit de choisir librement les membres de la direction et le personnel enseignant, d'admettre ou de renvoyer les séminaristes. Néanmoins, sans aucun fondement légal, le délégué pour les Affaires s'est arrogé tous ces droits.

 

Ce ne sont pas les autorités ecclésiastiques, mais le délégué et d'autres fonctionnaires qui choisissent les candidats, qui jugent de l'aptitude de ceux qui désirent entrer au séminaire et de ceux qui y poursuivent leurs études, les passant au crible selon leurs critères propres.

 

(...) le délégué pour les Affaires religieuses m'a fait savoir qu'il était défendu aux enfants de participer aux cérémonies religieuses; aux garçons de servir la messe, aux filles de prendre part aux processions religieuses; qu'il était interdit aux prêtres d'organiser des retraites spirituelles pour les fidèles, de demander - sans l'autorisation préalable du gouvernement -l'assistance d'autres prêtres à l'occasion des fêtes patronales, de rendre visite aux fidèles à leur domicile, de faire leur retraite spirituelle en groupe.

 

Le délégué exigea que je communique par écrit ces interdictions à tous les prêtres, leur rappelant qu'en cas d'infraction ils seraient punis. A moi, ce n'est qu'oralement qu'il me fit connaître ces dispositions.

 

(...) Toutes les fois que j'ai refusé de mettre à exécution les mesures injustifiées que le délégué voulait imposer, que j'ai cherché à défendre mes droits d'évêque et ceux des fidèles confiés à ma responsabilité pastorale, on m'a menacé de me relever de mes fonctions. Le délégué m'a couvert d'invectives, m'a reproché d'être entêté, déloyal et de faire la sourde oreille. Mais le fait d'avoir défendu mes droits, les droits de mes prêtres et de mes fidèles peut-il être qualifié de manque de loyauté ou d'atteinte au système soviétique?»(6)

(6) Extrait de la Chronique de l'Eglise catholique en Lituanie, traduction dans la Documentation catholique, 18 avril 1976, pp. 388-390.

 

Cette lettre de Mgr Steponavicius, aujourd'hui toujours relégué en exil dans un village loin de son archidiocèse, explique clairement les manœuvres du pouvoir. C'est par l'intermédiaire même des responsables ecclésiastiques que les autorités s'efforcent d'imposer leurs ukases pour limiter l'activité pastorale de l'Eglise. On comprend mieux pourquoi elles insistent, dans leurs négociations avec le St Siège, pour la consécration de tel ou tel de leurs propres candidats. On comprend la circonspection de Rome et sa prudence et combien il importe d'être informé le plus exactement possible sur la situation dans le pays. La marge d'action est étroite pour tous ceux qui exercent une fonction de responsabilité dans l'Eglise. On voit combien cette situation d'aliénation suscite des problèmes. Il y a la «ligne dure» et la «ligne souple». Il y a, en outre, les intermédiaires («secrétaires» des évêques ou autres «assistants» qui doublent les responsables en charge et s'arrogent des droits indus, parfois en contact étroit avec les fonctionnaires du Conseil pour les Affaires religieuses). La question revêt une acuité particulière en ce moment, alors que la Lituanie organise la célébration du 600me anniversaire de sa conversion. Seule république de l'Union soviétique à compter une majorité de catholiques, l'URSS serait satisfaite de voir régler la question de l'épiscopat Lituanien par la nomination de nouveaux évêques qu'elle agrée et la ratification des évêques en charge comme évêques résidentiels. Actuellement quatre des six diocèses sont dirigés par des évêques, administrateurs apostoliques, les deux autres par des vicaires capitulaires. L’URSS avance ses propres candidats, il semblerait que Rome en ait déjà refusé. Une normalisation de cette situation apparaîtrait comme une largesse de la part de l'Union soviétique qui, par ailleurs, n'a pas modifié sa politique religieuse depuis la fameuse «restructuration» de Mr Gorbatchev. Lui-même insistait récemment pour une accentuation de la propagande idéologique et antireligieuse.

 

Cette question n'est pas sans inquiéter les partisans d'une rigoureuse non-compromission. Déjà en 1976, la Chronique de l'Eglise catholique en Lituanie écrivait ces lignes: «... en Lituanie, on a moins besoin de nouveaux évêques que de nouveaux prêtres». L’avenir de l'Eglise dans notre pays ne dépend pas du nombre d'évêques et d'administrateurs, mais de la vocation et de l'activité pastorale des prêtres». Plus sévères encore ces lignes du n° 28 de la Chronique: «Si les dirigeants cherchent tellement le contact avec le Siège apostolique, c'est pour obtenir des concessions qui leur permettront de persécuter l'Eglise d'une manière encore plus subtile, spécialement grâce aux responsables ecclésiastiques qui ont capitulé devant eux (...) il y a des évêques qui s'accommodent des athées et appuient leurs directives... Il est symptomatique que l'on entende des prises de position semblables dans certains milieux de l'Eglise en Tchécoslovaquie. Là où l'aliénation est la plus étroite, de tels problèmes se posent avec insistance.

 

L’état de la société pose aussi question, aussi bien aux pasteurs qu'aux autorités civiles. L’évolution de la vie rurale vers une vie urbaine, le style nouveau imprimé à la vie sociale, la diffusion aussi de l'athéisme provoquent des changements profonds, qui retentissent sur la vie individuelle et sur la famille. Celle-ci prend un visage nouveau. Le taux de natalité est devenu l'un des plus bas d'URSS (15 pour mille). Le pourcentage des divorces suit une courbe ascendante des plus préoccupantes. La Chronique du 1er juillet 1984 apportait quelques précisions: de 2,5 divorces pour cent mariages en 1950, le pourcentage serait passé à 9 % en 1960, 23 % en 1970, 33% en 1980 et 36 % en1983 (7). D'autre part, on note un accroissement sensible de l'alcoolisme et de la délinquance juvénile. Les catholiques lituaniens incriminent l'éducation athée et notamment l'endoctrinement de la jeunesse, qui crée en elle un grand vide spirituel que les effets de la propagande ne peuvent combler. Nous avons vu récemment que le même phénomène frappait la Hongrie de plein fouet. Mais il nous faut reconnaître aussi que les mêmes maux exercent leurs ravages dans nos sociétés occidentales.

(7) Cité par Pro Mundi Vita: dossiers. 3/1985: l'Eglise en Lituanie, p. 11.

 

Ces signes d'une société en voie de déstructuration n'alertent pas seulement les catholiques lituaniens, mais aussi les autorités civiles responsables. Celles-ci interprètent souvent ces indices «comme un défi que seul pourrait relever un retour aux sources de la nation, de l'identité nationale. Cette recrudescence des nationalismes, lesquels en appellent au passé de la nation et donc à la religion nationale ... mobilise la religion comme remède à la décadence morale. L’Eglise devient ainsi l'alliée du peuple en quête d'une sauvegarde de ses raisons de vivre et une attaque contre l'Eglise apparaît comme une attaque contre la nation (...) Dans ces conditions, on comprend mieux la perplexité des autorités, qui, d'une part pensent que la religion est une survivance qui doit tôt ou tard être dépassée, et qui d'autre part ne veulent pas s'aliéner une force potentielle immense qui pourrait les aider non seulement à porter remède à des maux sociaux bien réels, mais à assurer un jour ou l'autre la cohésion populaire indispensable en cas de conflit avec la Chine ou l'Amérique... Il faut ménager, malgré tout, l'Eglise en essayant d'en venir à bout par des moyens détournés, comme l'éducation athée de la jeunesse». (8)

(8) Ibid., pp. 11-12.

 

Le pouvoir mesure donc aussi le risque qu'il y a à affronter le peuple de front. D'autant que l'Eglise est devenue - comme en Pologne - le point de ralliement de ceux qui sont à la recherche d'une parole authentique, mais aussi de leur identité culturelle et nationale. N'oublions pas que le pays est en fait annexé par l’URSS; même si le sujet est tabou, personne ne l’a oublié.

 

Et pourtant, les croyants vivent

 

Des scènes entrevues par des touristes occidentaux révèlent certains aspects inattendus de la vie de l'Eglise. A Vilnius, par exemple, dans les remparts de la vieille ville s'ouvre la porte de l’Aurore. Elle est surmontée d'une chapelle qui ne désemplit pas. La messe y est célébrée sans interruption depuis le matin à 7 h. jusqu'à midi. A la porte, sur le trottoir, par petits groupes des femmes âgées vendent des images pieuses, des crucifix, des chapelets. Passant devant la porte des femmes se signent, des hommes se découvrent. La scène pourrait se passer en Pologne et c'est le même type de religiosité qui s'y exprime. On estime que trois quart des enfants sont encore baptisés et que deux tiers des mariages sont célébrés à l'église. La proportion des enterrements religieux est plus élevée encore.

 

Dans les écoles, il est de jeunes adolescents, pris à partie pour leur fréquentation des offices religieux ou leurs convictions religieuses, qui refusent de céder au chantage. Inlassablement, la propagande officielle revient avec insistance sur l'urgence de relancer et intensifier l'endoctrinement athée. Les enseignants sont spécialement concernés par cette tâche qui leur incombe. Et pourtant, la foi subsiste et se transmet encore. Dans les églises, on voit de nombreux jeunes. Il faut dire que beaucoup d'interdictions sont contournées ou ignorées par les croyants concernés. Ici encore, les autorités préfèrent cela à la clandestinité insaisissable. L’enseignement religieux se diffuse notamment à travers les homélies, auxquelles les prêtres attachent beaucoup d'importance. Il n'est pas rare que le KGB veuille recruter des indicateurs parmi la foule des fidèles, chargés de rapporter les dires des prêtres.

 

           Un visiteur en Lituanie écrivait ce qui suit: «Malgré les difficultés, la vie religieuse est intense. Tôt le matin, en semaine, le dimanche toute la journée, les églises sont combles. La «communion solennelle» tient une grande place, même si la législation officielle interdit au clergé de faire l'instruction religieuse. Dans la paroisse où j'ai passé la matinée d'un dimanche, j'ai vu des garçons en chemise blanche avec une écharpe bleue en l'honneur de la Vierge, des filles en robe blanche. Ils se sont avancés en procession avec leur cierge en main et la foule qui les entourait priait avec intensité. Puis, dans la rue autour de l'église, ils sont sortis bavardant en aube et costume, attendant que le photographe voisin fixe pour eux ce souvenir précieux, car il est le fruit d'une démarche très consciente et très volontaire» (9).

(9) Cfr. ICI, octobre 1979, p. 21.

Il faut aussi tenir compte du fait que nombre d'églises sont fermées. Dans la capitale, à

Vilnius, par exemple vingt églises sur une trentaine sont transformées en musée, en cinémas, en bibliothèques ou, comme la cathédrale, en galerie d'art, soit encore, comme l'église Saint Casimir (patron de la Lituanie), en musée de l'athéisme. A Kaunas, la seconde ville, il ne reste que 9 églises ouvertes pour plus de 350.000 habitants.

 

Au début de 1983, on apprenait en Occident l'arrestation d'un prêtre accusé d'avoir organisé un camp de jeunes. De tels incidents sont révélateurs d'une vie sous-jacente que l'oppression ne parvient pas à étouffer. Déjà, en 1980, ce même prêtre avait été interpellé; à l'époque, il lui était reproché d'avoir organisé une retraite pour une cinquantaine de jeunes. La répression est parfois plus dramatique: plusieurs prêtres actifs ont été victimes «d'accidents» mortels et d'autres, blessés dans des accidents inexpliqués.

 

Le peuple Lituanien manifeste une étroite solidarité avec ses prêtres. Début mai 1983, l'un des prêtres fondateurs du Comité catholique pour la défense des croyants est arrêté. Pour activités anticonstitutionnelles et antigouvernementales, il sera condamné sept mois plus tard à 7 ans de détention à régime sévère et 3 ans de relégation. Au moment de son procès, en décembre, l'un de ses confrères, lui aussi membre fondateur du Comité, cité comme témoin, est arrêté sur place. Le tribunal où se juge le procès est assiégé par les croyants, qui sont victimes de graves brimades de la part de la milice. Des protestations s'élèvent de partout pour défendre les accusés, rassemblant plus de 130.000 signatures. Aux dernières nouvelles, récentes, ces deux prêtres, les Abbés Svarinskas et Tamkevicius, auraient été ramenés d'exil à la prison d'investigation du KGB à Vilnius.(10)

(10) Dernière minute: tous deux sont renvoyés au camp!

 

Ainsi s'exprime la solidarité entre le clergé et les fidèles. Entre 1974 et 1983, la répression s'est appesantie surtout sur les laïcs, collaborateurs à l'œuvre d'édition, notamment de la Chronique de l'Eglise catholique. Comment les prêtres pourraient-ils oublier ces assistants laïcs? Et comment les laïcs oublieraient-ils des prêtres comme l’abbé Zdebskis, lui aussi membre fondateur du Comité catholique pour la défense des croyants, victime le 6 février 1986 d'un «accident» mortel en voiture?

 

Enfin, comme en d'autres régions d'URSS, on assiste au phénomène suivant: des jeunes, de familles athées, s'engagent dans la recherche et une démarche de foi. Sous couvert de réunions professionnelles, ils se retrouvent et partagent l'Evangile. Parmi eux, peut-être, se trouve un séminariste non-officiel, formé par les études par correspondance. Nous l'avons vu, il entretient légitimement l'espoir d'être un jour ordonné et de se voir confier un ministère paroissial.

 

Toute la Lituanie est actuellement en émoi. Déjà, en 1982, le n° 51 de la Chronique publiait une lettre des croyants et des prêtres de Lituanie qui exprimait l'espoir de voir le Pape Jean-Paul Il en Lituanie en 1987, à l'occasion du 600me anniversaire de la christianisation du pays. Jean-Paul Il souhaite vivement pouvoir répondre à cette invitation. A l'heure où nous écrivons ces lignes, nous ignorons si ce souhait aura pu être exaucé. Il semble exclu que des délégations d'organisations catholiques de l'étranger puissent se rendre en Lituanie à cette occasion, mais nul ne pourrait empêcher nos cœurs et notre prière de rejoindre les frères de Lituanie, très particulièrement en ces jours fervents d'action de grâce.

 

LEURS VOIX

 

« …Nous les croyants, nous sommes très affligés que dans notre paroisse le second prêtre aussi ait été arrêté (1). C'était un prêtre bon, consciencieux, précieux pour nous; avec lui a également été arrêté Romas Zemaitis, un laïc qui savait non seulement prier mais aussi s'opposer au mensonge et à l'injustice. (...) Nous considérons l'arrestation de ces deux personnes comme un acte de persécution à l'égard de la religion et comme une insulte à ce que nous avons de plus sacré.

 

Nous les soussignés, fidèles de Kybartai, demandons au Ministère public de réexaminer les choses, afin de pouvoir se convaincre que l'arrestation de l’abbé Matulionis et de Romas Zemaitis (2) est une grossière erreur, à laquelle il faut porter remède immédiatement.»

(Pétition signée de 2.500 croyants de la paroisse.)

(1) Il s'agit de l'Abbé Matulionis. Le premier curé était l'Abbé Tamkevicius, condamné en décembre 1983 à 6 années de camp et 4 de relégation.

(2) Romas Zemaitis a été libéré le 12 novembre 1986, après deux ans de détention au milieu de criminels.

 

«Merci de vos salutations, vœux et prières. Votre communion spirituelle est pour moi un bien inestimable! Je ressens constamment votre soutien, invisible mais efficace, qui ne se soucie de nulle distance ni barrière. Le mois de septembre me rappelle nos pèlerinages au sanctuaire de Siluva (1). Que de grâce pouvaient advenir d'une journée à Siluva! Nous revenions un peu fatigués, mais spirituellement enrichis de cette atmosphère qui fait de nous un peuple modelé sur le Christ. Il y a deux ans déjà que je visite Notre-Dame de Siluva seulement en esprit et avec le cœur. Je dépose à ses pieds les joies et tristesses, comme autrefois, Et comme toujours, je sens sur ma tête ses mains bénissantes (...)

 

Je demande à Notre-Seigneur Jésus-Christ qu'il me soutienne et me donne la force d'être aussi pour vous un soutien sûr (...) Ensemble avec lui, puissions-nous cheminer dans la vie comblés de paix, sentant que le vieil homme meurt peu à peu, tandis que nous approchons de la finalité de notre voyage, l'éternité».

Abbé Tamkevicius, prisonnier, le 25 septembre 1984.

(1) C'est le -Lourdes-Lituanien.

 

«Je suis reconnaissant à tous ceux qui se souviennent de moi. Le soutien du Seigneur m'est très nécessaire, parce que mes forces humaines sont on ne peut plus limitées.

Il a beaucoup neigé, et hier matin la température était de - 22°. Je travaille à la maçonnerie, en plein air, C'est fatiguant, j'ai 60 ans! Je vois mal et de plus je n'ai jamais tenu une pioche en main de ma vie. Malgré tout, j'accepte de bon cœur cette nouvelle croix, c'est un gros sacrifice que j'offre à Dieu. Je ne peux pas me plaindre de la santé, seulement le cœur est un peu fatigué, (...) Le moral est bon, j'étudie les langues et je crois fermement à la Divine Providence (...).

 

Le 2 novembre on m'a dit qu'en décembre je ne pourrais pas recevoir de visite (...) Vivons de telle manière que nous puissions ensuite nous rencontrer dans l'éternité, ce qui est la chose la plus importante.

Mon fraternel salut aux prêtres et aux paroissiens.

Abbé Svarinskas, novembre 1984.