Bulletin mars 1987

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Merci, Amis, à tous ceux qui ont concrétisé leurs vœux de Noël en partageant avec les frères de l'Est. Nous recevions de ceux-ci maints témoignages aussi. Nous sommes là, comme un pont suspendu entre deux rives. La même rivière arrose les deux berges. C'est le fleuve de notre foi qui nous rassemble. Comment serions-nous étrangers les uns aux autres?

 

«Dieu, après avoir parlé à nos pères par les prophètes, nous a parlé par son Fils» (He 1, 1 ss). C'est pourquoi nous l'appelons le Verbe, c'est-à-dire la Parole de Dieu. Ainsi ce qui a pris chair est la Parole authentique, la Vérité. C'est pourquoi les enfants de Dieu sont fils de la Lumière, car la vérité éclaire et illumine. La vérité construit, re-crée, restaure. Certes, pauvres que nous sommes, nous possédons des étincelles de vérité, seul le Verbe, le Fils, est La Lumière.

 

Mais c'est aussi pour cela qu'il est si dur de vivre dans un climat d'inauthenticité et de mensonge. Et c'est cela, peut-être, que nous ont répété le plus souvent nos frères de l'Est, lorsqu'ils évoquent une souffrance. Le mensonge règne, corrompt, déstructure toutes les relations et la personne elle-même.

 

Vous lirez plus loin cette réflexion sur «l'expérience polonaise». Et nous étions frappés parce qu’une fois encore, le mensonge était démasqué. Dans un appel du Comité d'Autodéfense de la Société (KOR), les militants en appelaient également à la vérité: «On contribuera à l'œuvre de redressement en refusant le mensonge au travail et en adoptant la vérité comme une valeur civique». La vérité comme antidote au poison dissolvant la société! Nos frères, menacés par cette contagion du mensonge doivent se reprendre à chaque instant. Car il leur est demandé d'entrer comme partie prenante dans ce mensonge. Le mensonge ambiant est peut-être l'une des atteintes primordiales aux droits de l'Homme. L'homme qui est construit pour la lumière et la vérité, s'asphyxie dans une atmosphère délétère imprégnée de mensonge.

 

Quand toute la société est ainsi construite, il est difficile de survivre sans entrer dans cet engrenage. Mais ceux qui échappent reflètent alors quelque chose d'indéfinissable qui est vraiment une sorte de lumière. Il faut l'avoir vécu de près pour comprendre. Et pour comprendre aussi que la joie puisse cohabiter avec la souffrance. Parce que la vérité est un trésor. Ceux qui sont croyants y lisent le passage du Seigneur. Combien de fois entendons nous que dans ces sociétés déstructurées l'Eglise peut apparaître comme le lieu où s'échange la parole authentique, et donc le lieu où la liberté peut encore s'épanouir. Nous l'entendions récemment encore de la Tchécoslovaquie. Les jeunes, de plus en plus, se tournent vers l'Eglise comme vers un pôle de liberté et de vérité. On l'entend aussi de l'Union soviétique. Là des intellectuels en grand nombre reviennent à la foi, comme à la seule vérité qui puisse les combler. Nous lirons ici ce qu'en dit ce Polonais.

 

Si cette Lettre revient à la Pologne, c'est pour marquer à sa manière le troisième voyage de Jean-Paul Il, dans son pays. Cette fois, le Pape se rendra dans ces hauts-lieux de la résistance et de la naissance de Solidarnosc. Nous pouvons imaginer que les ouvriers attendent du Pape une parole de vérité, sur la société, sur leur engagement, sur leur avenir.

 

Redressons nos propres chemins, adhérons à l'authenticité. Ce qu'il importe de préserver, c'est la coïncidence de la parole et de l’agir. Nous avons tous à nous interroger à ce sujet. Nous avons tous à progresser.

 

Et ce sera encore une voie de rencontre avec les frères qui s'y appliquent dans un contexte si difficile. Une nouvelle voie de convergence.

 

 

L'EXPERIENCE POLONAISE

 

«L'expérience polonaise» (1), c'est le titre d'un petit ouvrage, paru en 1985, rédigé par un historien engagé et qui présente un double intérêt. D'une part, il expose la nature et le déroulement des événements polonais et notamment la naissance et l'existence de Solidarnosc, et par ailleurs, il découvre la valeur universelle de cette expérience polonaise, de telle manière qu'elle interpelle chaque peuple dans la contingence historique singulière qui est la sienne.

(1) Bohdan Cywinski: «L'Expérience polonaise», traduit du polonais par Dominique Meyer, Zofia Zdrojewska, Adrien Kozlowski, Ed. Universitaires, Fribourg, Suisse. Collection: Prémices, 1985.

 

L'ouvrage se compose de deux parties: un exposé et une réflexion sur ces événements et, d'autre part, une série de documents originaux signifiants.

 

L'auteur, Bohdan Cywinski, aujourd'hui en Occident, est historien et publiciste (il fut rédacteur en chef de la revue mensuelle ZNAK, revue catholique de haut niveau), avant de devenir un des experts du Comité des grèves des Chantiers navals de Gdansk, proche conseiller de Lech Walesa et rédacteur en chef adjoint de l'hebdomadaire de Solidarnosc. Dans ce livre, il met en relief comment le peuple polonais réagit à l'oppression et comment, selon un leitmotiv courant en Pologne, il s'agit de transcender le mal par le bien. C'est ainsi que se dégagent des valeurs humanistes et profondément chrétiennes.

 

Alors que Jean-Paul II prépare son troisième voyage apostolique dans son pays - avec, cette fois, une incursion à Gdansk et Szczecin les hauts lieux de la résistance ouvrière - nous aimerions vous partager les grandes lignes de cet ouvrage, pour nous inviter tous à nous ouvrir au témoignage qui s'en dégage.

 

La Pologne s'est formée dans un autre monde que le monde occidental, elle fut affrontée à des expériences différentes: rempart battu en brèche de la chrétienté, société agraire qui engendre d'autres valeurs et d'autres manières de les vivre. Mais surtout, elle fut livrée à un assujettissement durable et engagée dans une lutte ardente pour sa liberté. Le peuple en est resté marqué.

 

La restauration de la Patrie, en 1918, est suivie, vingt ans après, du coup de Munich. Les grandes puissances allaient à nouveau s'affronter et, dès 1939, l'Allemagne nazie et l'URSS procèdent à un nouveau partage de la Pologne. Elle doit disparaître de la carte de l'Europe, disait Hitler. Certes! Un sixième de la population disparaît dans la guerre, 80% de l'économie nationale est ruiné. Mais la lutte clandestine ne sauvera pas la Pologne avec le camp des vainqueurs. Elle échange le joug nazi pour celui des communistes soviétiques. «Nous, nous avons été condamnés au communisme par le verdict des plus grandes puissances pour satisfaire Staline et pour acheter, à ce prix, la liberté et la paix des autres peuples, surtout de l'Europe occidentale».

 

L'occupation soviétique commence dès 1944, l'URSS implantant ainsi ses vues en Europe du Centre-Est, malgré le mouvement clandestin politique et militaire qui s'y opposait. Contre celui-ci, l'URSS appuie la constitution d'un gouvernement provisoire, inféodé à Moscou. La destruction de la ville de Varsovie par les nazis, sous les yeux des soviétiques impassibles est un témoignage de cette volonté d'assujettir une Pologne écrasée. En juillet 1945, les pays occidentaux reconnaissent le Comité Polonais de Libération Nationale (d'obédience soviétique) en échange de l'admission au sein du gouvernement de quelques représentants authentiques du peuple polonais. Le pouvoir communiste provisoire était aussi tenu d'organiser des élections générales et démocratiques et d'en tirer les conclusions. Certains y virent la possibilité de fonder une opposition légale (tandis que se développait une opposition clandestine militaire et politique), notamment le Parti Paysan Polonais qui trouva immédiatement une grande audience dans la population. Mais par la violence et la ruse, les communistes éliminèrent les opposants au nouveau régime et le 19 janvier 1947, eurent lieu des élections truquées qui aboutissaient fatalement à la prise de pouvoir par les seuls communistes. Or, le Parti Paysan Polonais était apparu comme un appui pour le mouvement coopératif et une sauvegarde pour l'activité des syndicats décapités par les marxistes.

 

Le pouvoir s'installa. Pour détruire le «capitalisme», il instaura en fait un nouveau capitalisme d'Etat. Tous les biens de l'économie et tout pouvoir revenaient aux mains de l'Etat qui aliénait ainsi la population. Il ne s'agissait aucunement de socialisme. De l'Etat patron dépend étroitement toute la population travailleuse, à quelque niveau que ce fut. Ses droits étaient ainsi laminés.

 

Dans les campagnes, le pouvoir procédait en deux temps pour mettre la main sur la société rurale. En un premier temps, on procéda à une réforme agraire qui confisquait sans dédommagement les terres de plus de 50 Ha pour les redistribuer, mais contre paiement, aux ouvriers agricoles et petits possédants. S'il est vrai qu'une réforme agraire était nécessaire, les conditions de cette parcellisation des terres ne résolvait pas les problèmes. Et notamment, les nouveaux terrains distribués n'étaient pas rentables.

 

En un deuxième temps, le gouvernement procédait alors à une collectivisation forcée de terres paysannes en des «coopératives de production». Mais il allait se heurter à une résistance farouche de la population des campagnes et, en fait, ne réussit pas à regrouper plus de 13% des terres arables. Le souffle protestataire de 1956 allait balayer ces kolkhozes existants. Ce fait est bien caractéristique de la Pologne où, depuis, survit une société paysanne, relativement indépendante de l'Etat.

 

Entre-temps, l'étranglement de la liberté de la société se mettait en place. Par la terreur. Il s'agissait, par des arrestations et des manœuvres occultes, de terroriser la population pour favoriser un alignement des comportements qui devait se traduire par l'inscription au Parti. Celui-ci y perdait, ipso-facto, toute signifiance.

 

Ainsi étaient peu à peu réduites et annihilées toutes les initiatives autonomes et surtout collectives, soit qu'elles fussent liquidées, soit qu'elles fussent inféodées étroitement au pouvoir. Alors disparut peu à peu la liberté des associations et des syndicats, de la presse et l'exercice intègre de la justice.

 

Pour parvenir à la fin ultime, il fallait asservir la société dans sa conscience. Deux procédés furent mis en œuvre qui visaient, soit à couper la conscience collective de toute influence idéologique contraire à l'idéologie dominante, soit à imprégner toute l'instruction publique, les médias et l'ensemble de la culture contemporaine de l'idéologie marxiste. La jeunesse croissait privée de moyens d'information et de formation.

 

L'Eglise constituait évidemment un obstacle à cette tactique. Elle seule assurait une indépendance spirituelle qu'il était nécessaire de contraindre. Propagande antireligieuse et anticléricale, mesures administratives et juridiques, et même actions policières s'efforçaient de venir à bout de la résistance de l'Eglise. Mais celle-ci faisait front et bientôt, on peut dire, qu'elle demeura la seule institution à s'opposer à l'assujettissement. Même l'arrestation du Cardinal Primat Wyszynski, en 1953, n'entama pas cette attitude.

 

Par ailleurs, la résistance oppositionnelle venait à fléchir. La seule résistance était devenue la résistance passive: le refus de s'inscrire au Parti. C'était déjà une décision lourde de conséquence sur la vie privée. Du fond de sa prison, le Cardinal, lui, élaborait un plan de «contre-offensive pastorale», qui serait mis en œuvre dans les années 60. Entre-temps, un renouveau s'opérait notamment au sein de l'intelligentsia. Une opposition plus expérimentée, plus mûre se faisait jour et pénétrait même peu à peu les cercles «révisionnistes» du Parti.

 

Cette montée de l'opposition déboucha sur 1956 et des événements d'une grande importance: en juin, les ouvriers de Poznań entrèrent en grève et des manifestations de rue eurent lieu; le mouvement gagna les campagnes où 90% des kolkhozes s'effondrèrent après la récolte; à Czestochowa plus d'un million de personnes se rassemblèrent pour le pèlerinage à Jasna Gora. Le pouvoir lui-même vacilla. Sous la conduite de Gomulka une nouvelle équipe accéda au gouvernement, qui s'imposa même devant l'ingérence des soviétiques.

 

Un vent d'espoir se leva. Gomulka se rendit populaire par la libération de milliers de prisonniers politiques et notamment celle du Cardinal Wyszynski, lavé de toute accusation. Gomulka prenait visage de justicier des terroristes staliniens. La culture retrouvait un souffle libre, les frontières s'ouvraient pour des départs à l'étranger, la propagande mit une sourdine à ses mensonges les plus absurdes. Gomulka emporta l'adhésion au moment où il défendit résolument l'autonomie polonaise face aux menaces d'intervention du «grand-frère» soviétique. Et l'on en vint au compromis historique de l'octobre polonais de 1956.

 

Le pouvoir renonçait à la terreur, annonçait un gouvernement de légalité et s'engageait à réparer des nombreux torts causés à la société. En retour, celle-ci acceptait de reconnaître l'authenticité du pouvoir qui lui avait été imposé, sans qu'elle eut jamais eu à en décider. En fait, - événement historique unique en Europe Centrale et Orientale - la société consentait à tenter l'essai d'une coexistence pacifique avec ce pouvoir. Mais celui-ci manquerait l'occasion offerte!

 

Un programme avait été déterminé qui devait restaurer l'économie, la vie sociale, la vie culturelle et son enracinement dans le christianisme et la tradition européenne et une légalité intangible. Il suffit de quelques mois pour percevoir que les autorités reniaient leurs engagements. Insidieusement refirent surface les initiatives contrariant cette liberté acquise. Même les services de la sûreté retrouvaient leur ancienne prépondérance, occulte et plus discrète. Le mensonge reparût, mais plus subtile, sous forme de demi-vérités. La propagande visait à un conformisme et un opportunisme complet. Le culte de l'Etat s'imposait et l'histoire nationale était déformée pour servir cette fin. Après un moment de relaxe, les attaques plus sournoises contre l'Eglise et son activité pastorale reprirent mais la lutte tournait à l'avantage de l'Eglise. Gomulka en perdait d'autant plus le prestige dont il avait été crédité. La vie économique, elle aussi, se dégradait. La comparaison, désormais possible, avec l'Ouest européen entamait aussi l'enthousiasme au travail qui avait resurgi en 1956. Les autorités liquidèrent les Conseils ouvriers qui s'étaient mis en place à l'époque. L'économie retombait aux mains des opportunistes non qualifiés.

 

La culture était plus difficile à remuseler. Intellectuels et créateurs refusaient désormais de se soumettre. Et la culture était un champ de lutte entre la création indépendante et la propagande communiste. Certes, la censure pouvait en limiter l'expression, mais un langage «codé» permettait aux créateurs de se faire comprendre de la population. Au printemps 1968, la lutte prit une allure politique, lorsque le pouvoir s'efforça de faire resurgir l'antisémitisme contre des intellectuels connus. Plusieurs milliers de personnes, d'origine juive, spoliées de leurs postes, furent contraintes de quitter la Pologne, qui y perdit encore du crédit face à l'opinion internationale.

 

1968. La date est fatidique. Elle rappelle l'invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie. En Pologne aussi, elle marque la fin des espoirs qu'avait suscité l'Octobre polonais de 1956. Dès ce moment on peut dire que «la culture polonaise devint une culture postcommuniste». Le marxisme avait perdu toute influence et l'on ne discerne plus trace de son influence ni dans les recherches en science humaine, ni en philosophie, ni dans les sciences sociales.

 

Si 1968 marque la rupture de l'intelligentsia avec la pensée marxiste, 1970 marque l'avènement d'une contestation ouvrière organisée, Gdansk et Szczecin sur le littoral nord voient déferler des masses ouvrières en grève. La répression est très violente et fait de nombreuses victimes qui ne seront jamais dénombrées. Le choc de cet affrontement fait basculer le pouvoir, et Gomulka cède la place à E. Gierek, que l'on dit libéral. Mais le sentiment national réagit froidement à cette fallacieuse espérance. Même une certaine élévation du niveau de vie, due notamment au recours au crédit occidental, n'entama pas la méfiance de la société, qui avait massivement pris distance à l'égard du pouvoir.

 

L'opposition négative prit peu à peu une tournure positive. L'Eglise, dans ces années 1970, prit des positions plus affirmées, non seulement quant à la défense des droits des croyants mais de tous les droits de l'homme. La culture devenait de plus en plus le champ d'expression d'idées nouvelles sur la vie publique. Une nouvelle génération montait, libre à l'égard des peurs anciennes du stalinisme, libre aussi des illusions du révisionnisme. Cette génération, plus dynamique, marqua fortement la vie publique à l'aube de la Conférence d'Helsinki.

 

La Conférence d'Helsinki avait un aspect négatif pour les Polonais et les peuples du Centre européen et de l'Est: c'était entériner le statut quo de Yalta. Mais, par ailleurs, la Conférence mettait l'accent sur la défense des Droits de l'Homme. Signant ces engagements, sachant qu'ils ne les appliqueraient pas, les communistes «ne se rendaient pas compte que par cette signature ils mettaient entre les mains des sociétés asservies par eux une arme idéologiquement importante, qui allait avoir des effets de contre propagande dans le monde».

 

La seconde moitié des années 1970 virent se développer une opposition organisée en Pologne: lettres de protestation contre la violation des Droits de l'Homme, apparition d'une presse et édition hors-censure, donc illégale, aide aux familles des prisonniers politiques, formation de groupes extra-légaux permanents. C'est alors qu'apparut notamment le KOR (Comité d'autodéfense des Ouvriers), né pour venir en aide aux victimes des menées policières après les grèves de 1976. Fin 1977, se met en place l'Université Volante, laquelle organise, en privé, un enseignement illégal, qui fait place surtout aux disciplines déformées par le régime: l'histoire récente, la politologie, la philosophie, les sciences humaines et sociales.

 

Toutes ces actions sont financées notamment par des collectes de fonds, elles aussi illégales. La répression policière était dure, le pouvoir n'ayant plus d'autre recours, mais la société avait transcendé la peur, ce qui donnait un aspect surréaliste à la société réelle. Progressivement, la société introduisait ses propres fois, contre l'omnipotence du pouvoir.

 

Quatre composants principaux constituaient la trame de ce nouveau consensus de l'opposition démocratique en Pologne.

1. La défense des droits de l'Homme et l'enracinement dans la tradition européenne démocratique des 200 dernières années.

2. Les valeurs patriotiques référées aux traditions nationales spécifiquement polonaises.

3. La convergence de diverses traditions de la gauche représentée par différentes variantes.

4. La reconnaissance de l'inspiration chrétienne qui ne représentait ni méfiance, ni gêne pour personne. La coexistence de ces quatre composants constituait une spécificité polonaise.

 

L'élection de l'archevêque de Cracovie au siège apostolique, suivie, en 1979 du premier voyage de Jean-Paul II en Pologne furent des événements dont il est difficile de mesurer la portée. Mais ils mettaient en relief l'indépendance de l'Eglise, recours de ceux qui étaient à la recherche d'une parole de vérité. Les discours de Jean-Paul Il pendant son voyage étaient l'esquisse d'un programme de renouveau de la vie sociale, qui devait s'enraciner dans un renouveau moral. La tension vers le changement était extrême.

 

79-80, la crise économique rejaillit sur le niveau de vie des travailleurs, tandis que la presse officielle renoue avec les grands mensonges de propagande. Le mécontentement des masses commença à s'extérioriser dans des grèves sporadiques et locales, jusqu'au mois d'août 1980, où éclata la grève des chantiers navals de Gdansk. Elle prit tout de suite de l'ampleur, d'autres régions de Pologne la rejoignaient. Du point de vue juridique, la grève était une activité illégale et antiétatique, qui engageait donc fortement les participants. Néanmoins elle brûlait comme du feu: se constituèrent des Comités de grèves interentreprises locaux (notamment celui de Gdansk, avec Lech Walesa à sa tête). Le Comité était la seule instance représentative des ouvriers et habilitée à négocier. Lui aussi transmettait les décisions aux grévistes qui les appliquaient. Une discipline sévère régissait la menée de la grève et le comportement des ouvriers. Il n'y eut aucun débordement.

 

Le sens et l'objectif de la grève furent précisés dans «les 21 propositions du comité interentreprises de grève (MKS) de Gdansk, des 16-17 août 1980». L'une des revendications fondamentales concernait la liberté d'association: les grévistes demandaient l'accord du pouvoir pour la constitution de syndicats authentiques et indépendants du Parti. (II y avait un «syndicat», mais qui n'était qu'une courroie de transmission du pouvoir). Les auteurs de ce projet tendaient une perche au pouvoir, dans un esprit non de revanche mais de dialogue et de non violence: «les auteurs des nouveaux syndicats acceptaient les éléments de base de la situation politique polonaise: son appartenance au bloc des pays communistes et le pouvoir politique du Parti. En même temps, ils exigeaient un changement dans la manière d'exercer ce pouvoir».

 

La grève des chantiers navals de Gdansk dura 17 jours. Elle se termina, le 31 août par la signature des accords. Le lendemain SOLIDARNOSC naissait, et une ère nouvelle commençait pour la Pologne.

 

En quelques semaines, Solidarnosc regroupait plus de 80% des ouvriers, soit près de 10 millions d'adhésions, sans compter les agriculteurs. En fait, c'était l'émergence de quelque chose qui existait auparavant déjà sous une autre forme, la concrétisation des liens qui existaient au sein de la société. Aussi Solidarnosc était-il à la fois un nouveau Syndicat, authentique, mais aussi l'appellation regroupant tout un mouvement national multiforme, «il s'agissait de l'expérience d'un esclave qui s'affranchissait progressivement».

 

Certains principes devaient fonder cette action, née de l'expérience. L'un d'entre eux était l'adoption du principe de la non-violence: «puisque le pouvoir s'appuyait sur l'arbitraire, nous allions nous comporter en toute légalité».

 

Ce principe serait mis à rude épreuve: dès octobre 1980, le syndicat Solidarnosc se voit refuser la légalisation. Il l'obtiendra cependant sous la menace d'une grève générale. Chacun des postulats entérinés dut être à nouveau arraché par des grèves successives. Mais des provocations s'efforçaient de contraindre Solidarnosc à la violence, prétexte pour les autorités d'une remise au pas. Mais l'intention était claire et c'est pourquoi les rares tenants de la violence furent écartés, comme provocateurs à la solde des communistes. Enfin, une vaste action de propagande et de désinformation à l'égard du Syndicat fut orchestrée par le Parti. Solidarnosc disposait d'un hebdomadaire «Tygodnik Solidarnosc», tirant à 500.000 exemplaires et de diverses publications locales, mais le poids des médias du Parti était écrasant.

 

En fait, les autorités s'efforçaient de provoquer un conflit ouvert, légitimant l'intervention de l'armée ou même l'aide du Grand Frère soviétique. Mais au prix d'un engagement de chaque instant des responsables du Syndicat, le peuple refusa la provocation. Un grave problème découlait de cette situation tendue: Solidarnosc, constamment sur la brèche, manquait de temps pour orienter sa force créatrice vers l'élaboration d'un programme à long terme. La situation était délicate: les ouvriers, face à la mauvaise foi des autorités, se radicalisaient, Solidarnosc ne pouvait pas risquer de perdre leur confiance. Il lui fallait obtenir certaines concessions des autorités, mais l'action pour être efficace devait prévoir à plus long terme. Le Syndicat se trouvait fort coincé entre ces deux actions.

 

Pourtant, le climat changeait peu à peu. Le renouveau devenait tangible dans la vie publique: la peur avait disparu, même le secteur de la justice jusqu'alors si inféodé au pouvoir, retrouvait plus de conscience et d'exigence. Les fonctionnaires s'adaptaient aux conditions nouvelles, et notamment dans l'instruction publique. Le monde des enseignants se révéla un milieu très vivant et assoiffé de renouveau. Des cours de recyclage pour enseignants virent le jour et notamment dans les domaines de l'histoire et des autres sciences humaines, et des commissions apparurent, qui visaient à une rénovation de l'enseignement public. Le monopole de l'information fut aboli, ébranlé par l'éventail de plus en plus large de la presse totalement libre de Solidarnosc. Les journalistes en revenaient à la vérité, refusant de se soumettre comme ils l'avaient fait jusqu'alors. C'est toute la société qui bénéficiait de cette rénovation: information et culture prirent un nouvel essor. «Le mensonge pouvait disparaître complètement... il semble que cette libération du joug du mensonge officiel fut un acquis fondamental de la libre activité de Solidarnosc et une base pour retrouver le sentiment collectif de liberté et de dignité humaine.»

 

Au plan économique, l'influence fut moins efficace. On vit dans un système de capitalisme d'Etat et sans le consensus des autorités il n'est pas possible d'organiser la production, la coopération, l'approvisionnement et la distribution. De la réforme économique prévue, le peuple vécut en fait deux expérience: une hausse des prix, acceptée comme nécessaire, mais qui infligeait une chute sensible du niveau de vie à la population, et la création de comités d'autogestion ouvrière qui se trouvaient, nous venons de le dire, handicapés dans leur action, puisque les leviers du pouvoir étaient ailleurs. Or, «le Parti rendit toute réforme impossible».

 

C'est dans ce contexte que Solidarnosc préparait son premier Congrès national ordinaire. Il se déroula en deux phases, début et fin septembre 1981. «Le programme du syndicat, élaboré et voté pendant le Congrès, apportait la preuve qu'au sein de Solidarnosc avait mûri une vision globale de la manière dont il fallait surmonter la crise, à travers une réforme économique, associée dans toutes ses étapes au retour à la démocratie dans la vie publique». «Des élections réelles et non dissimulées» étaient revendiquées, sous un contrôle social authentique. La finalité du projet était une «République autogérée», but de changements successifs, réalisés en toute légalité et sans violence.

 

Evidemment les autorités étaient mises au pied du mur: ou bien, elles confirmaient les accords de Gdansk et s'engageaient dans un processus de rénovation, ou bien elles refusaient cette démocratisation même modérée, mais elles devaient alors recourir à la terreur. Mais à ce moment, le Parti n'est même plus guidé par une idéologie. Il s'agit seulement pour lui de sauvegarder les privilèges des hommes en place. Dès lors, c'est la violence qui prévalut.

 

Le 13 décembre 1981, le Chef du Parti communiste et du gouvernement, le général Jaruzelski décrète l'état de guerre. Les libertés civiles sont suspendues, comme aussi bien l'activité de Solidarnosc et celle des associations d'artistes et de créateurs.

Des milliers d'arrestations de militants ou permanents syndicaux, de personnalités de renom eurent lieu sur tout l'ensemble du pays. Les entreprises importantes furent confiées à la force armée et toutes les formes d'autogestion liquidées. Toute la direction de Solidarnosc fut capturée d'un seul coup de filet. En 48 heures, le succès des communistes paraissait complet.

 

Une importante nouvelle hausse de prix accablait la population et dans le pays se répandait à nouveau les vapeurs délétères du mensonge absurde de l'époque stalinienne. Ainsi commençait la «normalisation» de la Pologne. Elle était fondée sur un postulat: l'agitation vient de Solidarnosc, c'est lui qu'il faut frapper, la population terrorisés par la pression exercée se repliera et tout rentrera dans l'ordre. C'était le sens de «l'état de guerre».

 

Solidarnosc avait donc perdu son caractère légal, perdu ses structures légales et la possibilité d'œuvrer au grand jour. Tous ses biens matériels étaient confisqués.

Et pourtant. Solidarnosc existe toujours. Dans les entreprises, les travailleurs continuant à cotiser, sa presse clandestine s'est largement déployée et le Syndicat continue à prendre position concernant des problèmes de société. Il existe encore au plan national et Lech Walesa continue d'être considéré comme son Président. Or, un fait est patent: «La capacité de Solidarnosc de continuer à vivre résulte essentiellement de l'attitude de la société polonaise entière».

 

Profondément déçue et meurtrie par l'état de guerre, la population réagit «par une auto-isolation dans l'ensemble des relations intrasociales, par un refus total de contact avec le pouvoir». Décembre 1981 marquait la fin des espoirs qu'avait suscités l'évolution polonaise depuis 1956. «Dès lors, on ne vit plus dans le pouvoir que la source du mal, de la terreur, de l'arbitraire, de l'oppression». Et c'est ainsi que la solidarité se noua au plus profond de la conscience de chacun.

 

L'Eglise devenait plus que jamais un appui efficace pour la population surtout comme communauté de foi et d'espérance. Elle exerça une influence majeure en deux domaines: elle appela à dépasser la tentation de la haine et à transcender le mal par le bien; elle était aussi le lieu social où les gens pouvaient se sentir à l'abri du mensonge et libres. Sa solidarité avec le peuple affligé se marqua aussi par son efficacité dans l'entraide vis-à-vis des plus en difficultés. «L'Eglise était devenue en même temps l'instance organisatrice de l'entraide et de la distribution des dons en provenance de l'étranger: cela n'était pas dû uniquement à des capacités pratiques ou techniques de distribution, mais bien à l'atmosphère spirituelle qui unissait autour des églises des personnes ne craignant pas d'entreprendre des activités concrètes de solidarité humaine».

 

En Juin 1983 eut lieu le deuxième voyage de Jean-Paul II en Pologne. Il est évident que cette visite renforça la volonté de vaincre, toujours dans les mêmes perspectives de solidarité et de non-violence, d'un mieux être pour les droits de l'homme. En décembre 1983, Lech Walesa reçoit le Prix Nobel de la Paix. Les Polonais y virent l'estime international pour la ligne suivie par le Syndicat Solidarnosc vers cette «République autogérée» qui serait un Etat où les gens travaillent dans la paix et l'honnêteté».

 

Et maintenant? On sait que le pouvoir communiste ne cèdera pas. Mais on sait aussi que la société, pourtant accablée de soucis et de peines, se sent forte «chaque mois voit apparaître ou se développer des structures alternatives, soit ancrées dans l'Eglise, soit plongées dans la clandestinité».

 

«Depuis longtemps, la société polonaise a franchi le seuil de la conscience postcommuniste. La société a dépassé cette étape et tout retour en arrière devient impossible». Pourtant, il est exclu d'affronter la puissance soviétique cachée derrière le faible pouvoir polonais. Peut-on espérer que Moscou, le centre de décision, comprendra un jour que tant que les forces communistes sont au pouvoir en Pologne, on ne peut y espérer aucune stabilisation politique, ni donc en Europe centrale.

 

L'auteur de «l'Expérience Polonaise» avance encore trois réflexions importantes:

 

Parlant du communisme en temps que système sociopolitique réel, il apparaît bien que le communisme est un système essentiellement totalitaire. «La base de la méthode communiste... est une utilisation parfaite du mensonge... nulle part le mensonge ne joue un rôle primordial et n'est réalisé avec une telle maîtrise... depuis les mensonges vraisemblables et subtiles jusqu'aux négations les plus absurdes de l'état des choses... C'est pourquoi rien ne les irrite davantage que l'éveil d'une mémoire collective qui se souvient de leurs actes et déclarations précédents».

 

Réagissant à cette première réflexion, nous avançons ceci: que l'on mesure alors pour le salut de la conscience de ce peuple, l'importance de l'information et de la formation à l'analyse de situation. C'est bien ce que nous appelons le soutien à la foi et la pensée libre en Pologne.

 

Par ailleurs: «le progrès du communisme dépend des comportements sociaux... La terreur communiste vise essentiellement l'installation de la peur dans les milieux et dans la société... Une société ne sera pas susceptible de peur ni disposée à faire des concessions quand les liens interhumains y fonctionnent... D'où la forme la plus efficace d'auto-défense devant le totalitarisme communiste: soutenir ces liens... afin de les imprégner des idéaux d'une action solidaire».

 

Et nous dirons ici: combien il est important de donner à ceux qui travaillent à nouer ces solidarités les moyens d'agir à bon escient! L'Eglise est, en Pologne, au cœur de ces solidarités. Lui venir en aide c'est l'aider dans sa tâche, c'est œuvrer avec elle à rassembler les hommes dans un dessein de convergence et de solidarité.

 

Enfin: la solidarité «ne connaît pas de frontières, nationales, de classe ou autres. Elle s'adresse tout simplement à un autre être humain. Par sa nature, elle est à la fois universelle et personnaliste...l’idée de la solidarité est plus large et profondément humaine que les images les plus idéalisées du communisme».

 

Et nous disons: à chaque fois que nous contribuons à évangéliser, nous contribuons aussi à humaniser, dans son sens le plus profond. L'Homme, cet être que Dieu a voulu, à sa ressemblance, qu'il a invité à partager sa propre Vie, est le projet de Dieu. Chaque fois que nous contribuons à évangéliser nous plantons cette semence qui a nom Charité et nous construisons le Royaume. En Pologne, la solidarité revêt le plus souvent ce visage de la Charité, car «la rencontre avec le mal contemporain, d'une agressivité exceptionnelle, a éveillé en Pologne la volonté de renouveau et la disposition chez un grand nombre de personnes de renoncer aux intérêts particuliers pour se défendre contre la suppression des droits de l'Homme et contre l'écrasement de la dignité humaine».

 

Et par là, nous redisons encore: nous sommes redevables à ces frères, car ils nous enseignent et nous invitent à les suivre sur les mêmes chemins.

 

PRENDRE A COEUR LE SORT DES SIENS

 

Depuis 1985, bien des événements encore sont survenus en Pologne. L'Eglise et ses responsables restent attentifs à ces variations, qui mettent en question le sort des citoyens ou des croyants.

 

Les évêques parlent. En Pologne, ils s'expriment selon leur cœur et peuvent publiquement en faire état. Ils sont particulièrement attentifs au dialogue qui doit nécessairement se nouer entre le pays et le pouvoir.

 

A l'issue d'une rencontre les 1 er et 2 mai dernier, un communiqué de la Conférence épiscopale est publié qui note:

 

«Les pasteurs de l'Eglise ont consacré une grande attention à certains problèmes sociaux et moraux de notre pays. On a souligné que sans le plein respect des droits de la personne humaine, des groupes sociaux et professionnels, on ne peut résoudre les problèmes économiques qui existent dans notre patrie. On a indiqué, comme unique route qui mène au redressement de cette situation, le dialogue sincère et authentique».

 

Les évêques reprennent ainsi la même exigence qu'exprimait Lech Walesa dans son allocution, lors de la remise du Prix Nobel. Il disait:

 

«On ne peut construire sur l'épuisement, l'amertume, le sentiment d'impuissance. On ne pourra le briser, celui qui a connu une fois la force de la solidarité et qui a respiré l'air de la liberté. Le dialogue est possible et nous y avons droit... Que mon pays retrouve sa chance historique d'une évolution pacifique, que ce soit justement la Pologne qui montre au monde que le dialogue et non la force peut résoudre les situations les plus difficiles - c'est là mon espoir le plus profond.

 

Nous sommes prêts au dialogue. Nous sommes aussi prêts, à chaque instant, à soumettre nos raisons et nos postulats à l'appréciation de la société. Je n'ai pas de doute quant au verdict de la nation. (...)

 

Le dialogue en Pologne est le seul chemin pour construire la paix intérieure et c'est pourquoi il constitue un élément indispensable de la paix en Europe».

 

Dans leur pays en difficulté, les croyants n'ont pas le droit de se replier sur eux-mêmes. Ils ont à mettre en œuvre leur vocation de laïcs chrétiens. Les évêques polonais le leur rappellent:

 

 

«Les laïcs catholiques ont le droit et le devoir de construire l'ordre temporel dans un esprit évangélique, indépendamment des difficultés extérieures. Ils ont le devoir de témoigner de leur foi dans la vie publique, dans leur milieu de travail et dans leur activité professionnelle. Ils doivent réagir avec courage devant les manifestations du mal moral. Guidés dans leurs actions par la conscience chrétienne, ils doivent être conscients de leur propre dignité et des droits qui sont les leurs dans la société politique; ils doivent manifester une sage sollicitude pour le juste développement de la vie sociale».

 

Echo à Lech Walesa qui disait encore:

 

«Nous sommes héritiers de ces aspirations de notre nation, qui ont fait qu'elle ne s'est jamais laissée transformer en une masse sans volonté. Nous voulons vivre avec le sentiment que la loi est la loi, que la justice est la justice, que notre dur travail a un sens et n'est pas gaspillé, que notre culture s'épanouit dans la liberté» ... «Défendre nos droits et notre dignité ainsi que lutter pour ne pas sombrer dans la haine - tel est le chemin que nous avons choisi».

 

Au mois juillet passé, les autorités civiles prenaient des mesures de «clémence» à l'égard des prisonniers politiques, dont la majeure partie était libérée fin août. «Nous nous réjouissons - disait Lech Walesa à ce propos - mais il faut garder à l'esprit que si l'on ne permet pas l'existence d'une société pluraliste, les prisons se rempliront à nouveau sous peu».

 

Mesure ambiguë en effet, comme l'ont fait remarquer quelques prisonniers relâchés, décidés à poursuivre leur action, car la société n'est pas démocratisée pour autant, l'opposition ne dispose toujours d'aucun moyen légal d'expression et d'action. Quant à l'Eglise, elle ne saurait se laisser appâter par des mesures à caractère plus ou moins illusoire, qui seraient sensées l'amener à compromission. Le Ministre de l'intérieur ne disait-il pas précisément: «Cette mesure répond aux appels publics de l'Eglise. C'est pourquoi nous nous attendons à une réaction constructive de sa part et à un soutien actif et réel... La Pologne peut rester un pays sans prisonniers politiques si les Eglises abandonnent leurs activités politiques, contraires à la loi».

 

Il y a un malentendu. Soutenir la dignité de l'homme et du citoyen, son droit à la libre association est un devoir moral qui engage l'Eglise. Ce souci de l'homme ne saurait être tenu pour une implication politique. Comme le disait le Communiqué de la Conférence épiscopale du 27-28 juin 1986: «De nombreux groupes sociaux et professionnels attendent des autorités publiques qu'elles créent et qu'elles accroissent les possibilités d'activité légales en dehors de l'appartenance à un parti politique».

 

Le dialogue est difficile à conduire lorsqu'il y a un malentendu sur les termes. Et pourtant: «En de nombreux endroits du monde les gens cherchent aujourd'hui une voie qui unirait ces deux valeurs fondamentales: la paix et la justice. Ces deux valeurs sont comme le pain et le sel dans la vie des sociétés. Chaque nation, chaque société y a droit. On ne peut résoudre vraiment les conflits si on ne fait l'effort de suivre ce chemin. Nos temps exigent la compréhension de ces aspirations qui vont à travers le monde».

(Lech Walesa - Allocution lors de la remise du Prix Nobel).