Bulletin septembre 1986

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Le temps coule... Evanouies les vacances! Certes, nombreux sont ceux qui ne sont pas partis- les temps sont durs. Mais on perçoit néanmoins une sorte de relaxe dans l'air et cela repose.

 

Avant tout, nous voudrions vous dire encore une fois: Merci! Pour beaucoup d'entre vous, en effet, les vacances sont des vacances partagées. Nous en recevons le témoignage et c'est touchant. Parfois, c'est curieux, au détour des envois des C.C.P., nous retrouvons un «Ami» qui n'avait plus donné signe de vie depuis des années. Et puis, ce geste, ce partage. Nous nous demandons: qu'est-ce qui a remis de l'huile dans la petite veilleuse de l'attention? La dernière Lettre aux Amis que les jours de vacances ont permis de lire plus attentivement? Une information sur le sort de nos frères? ... Ou bien l'appel au cœur, tout simplement, que formule tout bas l'Esprit? Nous ne le saurons jamais, mais nous sommes témoins. Lorsque nous apprenons le décès de l'un de ces Amis qui nous accompagnait depuis des années (certains d'entre vous cheminent avec nous depuis plus de 30 ans ...), nous disons toujours au Seigneur: «Vois le bien qu'il nous a fait ...». Là encore, nous sommes témoins.

 

D'autres gestes nous vont au cœur. Nous appelions pour recevoir, si possible, le tome 1 de la «Prière de toutes les Heures ...» (le bréviaire) pour remplacer un exemplaire égaré. Nous l'avons reçu. Le frère prêtre de l'une de nos Amies est décédé il y a quelque temps. Pour elle, ce bréviaire qui repose désormais, représente beaucoup plus qu'un objet inanimé. Elle se sépare de ce premier tome et nous l'envoie avec un petit mot. Nous transmettrons le message: ce bréviaire aura plus de poids entre les mains du destinataire... Que de relais! C'est bien cela, l'Entraide d'Eglise.

 

Et voici donc notre Lettre de rentrée. Nous abordons ici quelques aspects de la vie religieuse en Hongrie. C'est loin d'être exhaustif, même pas une synthèse. Quelques aspects, ombres et lumières. Vous savez bien que la Hongrie présente un aspect singulier, parmi les autres pays du bloc soviétique. Qui ne se rappelle de la révolte de 1956, et cet afflux de réfugiés qui déferlaient, hébétés de tant d'espoir laminé. Depuis lors, le pays a repris sa route, s'autorisant - avec l'aval de Moscou - bien des initiatives refusées ailleurs. Instituant aussi une sorte de «coexistence» pacifique, sinon toujours harmonieuse, avec les Eglises, et notamment l'Eglise catholique. L'attitude de Kadar est bien différente de celle d'un Husak, en Tchécoslovaquie ou d'un Jaruzelski, en Pologne. Mais aussi, l'attitude du Primat, le cardinal Lekaï se différencie de celle d'un Mgr Tomasek, à Prague. Là, il s'agit d'affrontement de la faiblesse face à la force. Ici, il s'agit d'un modus vivendi feutré, non exempt de risques, et de démarches hasardeuses peut-être: «la politique des petits pas». Il est difficile d'imaginer que l'interlocuteur accepte de reculer. Il s'agit plutôt donc de dégager du positif de coïncidences d'intérêts. Mais le jeu est délicat, on imagine! Tant qu'il a des raisons d'apparaître payant pour les uns et les autres, il se poursuit. L'opportunité mène le pas. Jusqu'où peut-on accepter de ne pas aller trop loin? La question est pendante, sans cesse. L'appréciation n'est pas unanime. Dans l'Eglise non plus. La politique du cardinal suscite des doutes, des critiques aussi, dans le clergé notamment. L'emprise subtile du pouvoir s'exerce jusque dans les Eglises, dit-on. Certes. Mais aussi la patience fait fleurir des fruits bénéfiques: avec l'accord du pouvoir, le laïcat est appelé à partager des tâches pastorales. Il reçoit pour ce faire une formation approfondie ...

 

Le 30 juin, le cardinal Lekaï, Primat de Hongrie s'éteint dans son archevêché d'Esztergom, à l'âge de soixante-dix sept ans. Le Secrétaire du Parti, Kadar, prend de l'âge, lui aussi. Les problèmes économiques et sociaux sont graves et alertent l'opinion. Alors, demain?

 

Du 8 au 10 octobre prochain se tiendra à Budapest un symposium international de chrétiens et marxistes. Il est organisé conjointement par le Secrétariat romain pour les non-croyants (présidé aujourd'hui par le cardinal Koenig, ancien évêque de Vienne et grand connaisseur des pays de l'Est) et l'Académie des Sciences de Hongrie. Le thème de ce colloque: «Sociétés et valeurs éthiques». Ce souci est justement l'une des coïncidences qui s'est affirmée avec le plus d'insistance de la part de l'Etat et de l'Eglise. Quelles valeurs? Et pour quelle société? Et pour quel avenir?

 

 

Ce sont ces raisons qui nous ont amenés à vous parler un peu de la Hongrie, dans cette Lettre. On estime que dans les centres, 10% environ des jeunes ont un contact avec l'Eglise. Mais par ailleurs, 60 à 75.000 d'entre eux peut-être vivent intensément l'appel de l'Evangile dans des communautés de base vivantes. Alors, demain?

 

«Comme tu m'as envoyé dans le monde, moi aussi, je les ai envoyés dans le monde... Que tous soient un. Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu'eux aussi soient un en nous, afin que le monde croie que tu m'as envoyé» (Je 17, 18,21).

 

APERCU DE L'EGLISE CATHOLIQUE EN HONGRIE (1)

(1) Cfr notamment Pro Mundi Vita, 2/1984: «L'Eglise de Hongrie». Les statistiques y sont reprises. Elles datent, sauf indication contraire, de 1980.

 

- Diocèses:

10 diocèses de rite latin;

1 diocèse de rite gréco-catholique,

regroupant au total env. 6.360.000 fidèles sur une population d'environ 10.700.000 habitants. (Les deux autres Confessions les plus nombreuses sont l'Eglise Réformée, avec environ 1.800.000 fidèles et l'Eglise Luthérienne, avec 350.000 fidèles);

 

- le taux national de pratique religieuse dominicale est d'environ 12%.

 

- Situation du clergé:

 

- Nombre de prêtres

en 1950: 3.583;

en 1980: 2.789;

prévisions pour 1990: 1.700.

 

- Moyenne d'âge:

22 % des prêtres engagés ont moins de 40 ans;

44 %  ont entre 40 et 60 ans;

34 %  ont entre 60 et 90 ans.

 

- Vocations sacerdotales dans les grands séminaires:

- en 1940: 872

- en 1948: 1.079;

- en 1965: 303;

- en 1980: 212;

- en 1983: 130.

 

- Religieux et religieuses:

- en 1950: 11.538 membres au total;

- en 1950: dissolution forcée des Congrégations religieuses

(sauf 3 Congrégations enseignantes masculines et 1 féminine, assumant avec 250 membres la charge de 8 maisons d'éducation; avec faculté d'accueil de 2 novices par an, alors que les candidats sont plus nombreux);

- Récemment, un accord entre l'Eglise et l'Etat autorise l'organisation et l'action socio-caritative d'une nouvelle Congrégation féminine.

 

- Le laïcat:

- Depuis 1978, existe un cours de théologie par correspondance pour les laïcs, organisé par la Faculté de théologie de Budapest.

- Depuis juillet 1983, une maison de retraite interdiocésaine fonctionne sous forme de sessions de 3 à 5 jours.

- L'enseignement religieux peut, théoriquement, se donner dans les écoles, moyennant d'exigeantes conditions. La pression exercée a fait chuter la participation de 80 % des jeunes, entre 1950 et 1957, à 6 à 7 %. L'enseignement religieux est inexistant dans nombre d'écoles.

L'enseignement s'est intensifié alors à l'église, à l'occasion de la préparation à la première Communion et à la Confirmation, mais l'Etat intervint pour y introduire nombre de restrictions et contrôles.

Depuis 1983, l'enseignement religieux peut être dispensé égaiement dans les presbytères.

Depuis septembre 1985, des laïcs formés sont autorisés à assumer la tâche de catéchistes.

 

- Mass medias:

- Les moyens de communication sociale ont été drastiquement réduits après 1945, Mais aujourd'hui existent néanmoins, à faible tirage, un journal paroissial et quelques revues pastorales, théologiques ou culturelles.

- Au long de l'année, l'Eglise catholique dispose de 15 à 20 demi-heures religieuses à la radio, le dimanche, tôt matin. La TV est pratiquement inaccessible.

 

HONGRIE: ET DEMAIN?

 

«Au jour d'aujourd'hui, l'Eglise a réellement la possibilité d'occuper une position décisive dans la formation de la nouvelle histoire hongroise. Nous attendons maintenant une intervention de la part du gouvernement pour ouvrir les voies nouvelles au chemin que l'Eglise entend parcourir en faveur de la société, pour la défense des valeurs de la famille, la recherche d'une solution au problème de la jeunesse et à celui des vieux et des malades. Il est nécessaire que les membres du gouvernement hongrois et les représentants de l'Eglise se rencontrent toujours plus souvent, fondant leurs échanges sur une ouverture réciproque sincère, la reconnaissance des valeurs et des exigences de l'autre partie, mais avant tout sur le désir de servir l'intérêt du peuple.

 

Que de critiques nous avons reçues pour nos efforts! «Les évêques hongrois sont trop permissifs, indulgents et sans esprit critique, prêts à accepter n'importe quelle proposition de l'Etat».

A ces critiques nous répondons qu'il faut être toujours disponibles à prendre en considération la vision de la vérité d'autrui, qu'il ressort d'une analyse attentive que le socialisme comporte en soi des principes qui peuvent en quelque manière s'accorder avec l'enseignement évangélique. Enfin que rejeter la possibilité d'un dialogue clarificateur seulement pour la raison que la contrepartie professe l'athéisme, nous semble une attitude bigote et inacceptable»

 

Ces lignes, c'était l'évêque de Pecs, (l'un des 11 diocèses de Hongrie), porte-parole de l'Episcopat qui les écrivait dans le numéro de septembre 1984 de la revue mensuelle «Vigilia», revue éditée en Hongrie sous la responsabilité de l'Eglise.

 

Ces quelques phrases sont très éloquentes. Elles évoquent en effet, clairement ou d'une manière sous-jacente, et les ombres et les lumières de la société et de l'Eglise en Hongrie.

 

Il y est question d'une sorte de modus vivendi entre l'Etat et l'Eglise catholique dans le pays. De fait, de ce point de vue, la situation de la Hongrie est assez particulière, unique dans les pays de l'Est. Il s'agit encore de faire face aux problèmes spécifiques de la société, problèmes qui inquiètent aujourd'hui autant le pouvoir civil que l'Eglise. La «recherche d'une solution» est évoquée, qui pourrait contribuer à remédier aux problèmes de la jeunesse, des personnes âgées et des malades. Le «dialogue» est évoqué qui devrait requérir ouverture et sincérité. Les critiques, enfin, sont relevées, qui jugent trop faible la position des évêques hongrois à l'égard des desiderata du gouvernement.

 

Autour de ces quelques phrases, c'est tout le paysage de la réalité de la situation de l'Eglise qui est invoqué. Il faudrait, bien évidemment, y ajouter de nombreuses touches pour qu'il soit effectivement le juste reflet de la réalité. Nous essayerons d'en désigner l'une ou l'autre dans ces quelques lignes.

 

Si nous revenons sur la situation de la Hongrie, c'est qu'un événement vient de la toucher, qui laisse place à la réflexion.

 

Le 30 juin dernier s'éteignait dans son archevêché d’Esztergom, près de Budapest, le Primat de l'Eglise catholique de Hongrie, le successeur du Cardinal Mindszenty, le Cardinal Lekaï. Avant de connaître le régime stalinien, tous deux avaient été emprisonnés déjà par les fascistes hongrois et libérés alors que pointait l'armée rouge à Budapest. Les années de répression vont succéder à cette «libération» du peuple hongrois. Trois ans plus tard, ce sera l'arrestation, puis le procès du Cardinal Mindszenty, alors archevêque d'Esztergom et primat de Hongrie. Son collaborateur proche, l'Abbé Lekaï échappe à la persécution violente. Il exerce les fonctions de curé dans une paroisse. En 1972, il est nommé évêque (il faut - comme toujours - l'assentiment des autorités civiles pour entériner cette nomination). Mgr Lekaï est d'abord Administrateur apostolique du diocèse de Veszprém. Mais en 1974, Paul VI pose un geste difficile, que lui suggère une politique d'ouverture: devant le refus du Cardinal Mindszenty de renoncer à son poste, le pape déclare vacant le poste d'archevêque d'Esztergom. Depuis la révolte de 1956, qui l'avait arraché à sa prison, le Cardinal avait trouvé refuge à l'ambassade américaine à Budapest.

 

C'est dans cette conjoncture délicate et dans le cadre des efforts de «l'ostpolitik» que Mgr Lekaï devient alors administrateur apostolique, puis archevêque et primat de Hongrie, en 1975, à la mort du Cardinal Mindszenty.

 

Dès lors, le nouveau Primat va s'engager dans une ligne souple: «la politique des petits pas», comme il le dit lui-même, espérant obtenir en retour plus de tolérance de la part du pouvoir. Dans cette politique, il est l'allié d'un homme qui, au Vatican, a misé sur la politique d'ouverture et de conciliation, le Cardinal Casaroli. Il trouve en lui son appui. De leurs efforts conjugués naîtra un geste historique: en 1977, Paul VI accueille au Vatican Janos Kadar, le Premier secrétaire du Parti communiste hongrois.

 

«Qui n'est pas contre nous est avec nous», avait dit Kadar! Cet homme aussi est difficile à déchiffrer. Au départ, il apparaît comme traître à la révolution de 1956 et il envoie à la mort Imre Nagy qu'il avait promis d'épargner. Puis, le pouvoir entre les mains, il réussit une curieuse évolution des choses: non aligné sur la parfaite orthodoxie soviétique, il parvient pourtant à faire tolérer sa politique parle Kremlin. Des Hongrois, écœurés par l'échec de la révolte de 1956, il finit par se faire admettre, dans une résignation passive qui n'est pas sans problème. De l'Eglise, dans la personne de ses responsables hiérarchiques, il obtient une attitude conciliante, qui elle non plus n'est pas sans poser question. («Conciliante», diront les uns, «complaisante», diront les autres).

 

Une chose est certaine: l'Eglise d'après 1945, privée de ses biens (qui étaient très importants... pour entretenir ses écoles, disait-on), dépossédée de son pouvoir politique certain dans l'ancien régime, cette Eglise se retrouve en situation plus évangélique, parce que plus démunie.

 

«Aujourd'hui, nous considérons cette renonciation forcée aux biens matériels comme une authentique libération, parce que nos cœurs sont enfin débarrassés d'un poids en net contraste avec la conscience chrétienne ... l'Eglise a donc renoncé à ses intérêts politico-temporels, et depuis ce moment elle a assumé sa mission évangélique uniquement au service des âmes».(1)

(1) Mgr Cserhati, Vigilia, 9/1985.

 

Mais elle se trouve insérée dans une société submergée de problèmes et y cherche la place qu'elle doit y tenir, au nom de l'Evangile.

 

La mort du Cardinal-Primat Lekaï laisse une succession délicate ...

 

Une société assaillie de problèmes? Un ami polonais nous disait un jour qu'il préférait leur sort à celui de leurs amis hongrois. «La situation, dans ce pays, m'apparaît un peu névrotique, ajoutait-il. Car les Hongrois vivent une forme de dédoublement de personnalité, acceptant d'une part ce qu'ils dénient d'autre part. La lutte nous tient debout, la résignation les blesse». Peut-être a-t-il raison, cet ami polonais, si l'on sait, par exemple, que le pourcentage des suicides est, en Hongrie, le plus élevé d'Europe (5.000 en 1984 pour une population à peu de choses près égale à celle de la Belgique). Le divorce détruit un foyer sur trois. La dénatalité est grave, à partir du moment où les décès excèdent les naissances. La petite délinquance s'accroît dans les villes. L'alcoolisme et même la drogue sont reconnus aujourd'hui comme des fléaux.

 

Les problèmes sociaux sont à ce point cruciaux que les autorités civiles et les responsables de l'Eglise parlent à ce sujet presque le même langage. En fait, le pouvoir se rend compte qu'il a besoin des Eglises, et notamment de l'Eglise catholique majoritaire à 60 % dans le pays, pour conjurer les risques et les facteurs de désintégration sociale.

 

«Avec le Front Populaire Patriotique nous nous accordons à définir trois champs d'activité en vue de réaliser une aide efficace aux frères, lune approche constructive, une véritable unité nationale. Les grandes tâches qui se trouvent face aux citoyens sont: la défense de la famille, le soin de la jeunesse et l'assistance aux personnes âgées... L'Eglise ne veut pas exercer le pouvoir, mais au contraire y renoncer de manière définitive, pour se mettre exclusivement au service des hommes», écrivait encore l'évêque de Pecs, Mgr Jozsef Cserhati, dans Vigilia. L'accent est plus marqué encore dans un autre article, plus récent - il date d'avril dernier - dans la revue Villagosag (Lumières). Cette revue marxiste se présente comme l'organe théorique du Parti. Sous la plume du même évêque, on peut y lire: «Le sort du pays est en bonnes mains, grâce aux dirigeants et au service dévoué du gouvernement. Les responsables religieux sont prêts de plus en plus à coopérer avec des personnes d'idéologie marxiste pour susciter et approfondir le consensus national.»

 

De leur côté, les responsables de l'Office des Cultes parlent dans le même sens. Le risque n'est pas illusoire, vu l'ingérence du pouvoir civil dans les affaires internes de l'Eglise, de le voir posséder l'Eglise et l'utiliser aussi à ses propres fins.

 

C'est ce jeu délicat de coopération, parfois à la limite de la compromission, que l'on pourrait qualifier de «politique des petits pas». Il y a, de fait, un contentieux entre l'Eglise et l'Etat. Malgré ce qu'en dit Mgr Cserhati, les croyants ne sont pas reconnus comme citoyens à part entière. Un croyant pratiquant, lié à l'Eglise, doit effectivement abandonner tout espoir d'accéder un jour aux postes dirigeants dans la vie sociale. Officiellement, l'Eglise n'a pas le droit d'organiser des mouvements de jeunesse (même si elle trouve mille manières de contourner l'ukase en rassemblant des enfants et des jeunes). Le pouvoir n'est jamais revenu sur l'interdiction des Ordres religieux, décrétée en 1950. Quatre d'entre eux seulement jouissent d'un certain droit: celui d'assumer la charge de huit écoles catholiques ... et de ne pas mourir, par l'adjonction de nouveaux membres dans une limite bien précise. La situation du clergé est des plus inquiétantes. Il n'existe pas, comme en Tchécoslovaquie par exemple, de «numerus clausus» à l'entrée des candidats aux séminaires, mais la moyenne d'âge du clergé est élevée et la diminution du nombre de prêtres actifs dans la pastorale est inexorable. (En 1950, on comptait 3.583 prêtres dans le ministère, en 1980, ils étaient 2.789, compte tenu des religieux qui avaient été réintégrés dans la pastorale diocésaine. On estime ce nombre à environ 1.700 dans les années 1990) (2).

(2) Cfrs Pro Mundi Vila, dossier 2/1984.

 

L'engagement effectif du laïcat constitue l'espoir de l'Eglise de demain en Hongrie. Encore fallait-il que le gouvernement autorisât l'activité de ces laïcs, même au sein de l'Eglise. Il y a longtemps que les responsables religieux s'efforcent, justement par cette politique «des petits pas», d'obtenir l'accord du pouvoir. «Considérant l'importance que l'Eglise a atteinte, le gouvernement voulait conclure avec elle un accord sur quelques uns des problèmes les plus brûlants: le vieillissement du clergé, le manque croissant de vocations a rendu nécessaire, comme l'avait d'ailleurs prévu le Concile, que dans les questions non directement liées à la Foi, interviennent des laïcs, tant hommes que femmes. Des discussions sont en cours avec l'Office d'Etat pour les affaires ecclésiastiques dans le but de déterminer les tâches que devraient assumer ces laïcs, nommés par les évêques, dans des fonctions liturgiques, dans la catéchèse et l'administration ecclésiastique et pour délimiter le champ d'apostolat de ces petites communautés de base». (3)

(3) Mgr Cserhati. Ibid.

 

Et de fait... ces discussions ont abouti à des résultats non négligeables. Désormais, le clergé peut officiellement s'appuyer sur un laïcat disponible et formé pour assumer sa tâche pastorale.

 

La catéchèse en est la première bénéficiaire. Autrefois confinée obligatoirement dans les églises, elle peut aujourd'hui être dispensée dans les presbytères également. De plus, de nombreux catéchistes laïcs sont en charge d'équipes de catéchèse. Ces adultes ont un rôle social, à travers leurs professions variées. Hommes et femmes, ils se compromettent ouvertement au service de l'enseignement religieux de la jeunesse. Ils sont bénévoles, sont astreints à des réglementations strictes que leur impose l'accord entre l'Eglise et l'Etat. Ils doivent se garder notamment de laisser ces cours d'enseignement religieux «dégénérer» en regroupements culturels ou de loisirs.

 

Mais comment les laïcs adultes eux-mêmes ont-ils la possibilité de parfaire leur formation?

 

Depuis 1978, la Faculté de théologie de Budapest a organisé un cours par correspondance. Ces cours «élémentaires» de théologie se poursuivent pendant trois ans, les étudiants (et depuis 1981, les étudiantes ...) sont conviés à trois week-end de formation par semestre. Ces cours sont fréquentés par un public très diversifié, depuis les intellectuels jusqu'à des ouvriers, de petits employés. Il leur est possible de poursuivre leur formation par une quatrième année de formation. En fin du cycle élémentaire, 80 % des inscrits réussissent à obtenir le diplôme de fin d'études. Cent cinquante étudiants s'inscrivent chaque année pour entamer cette formation. On comprend que les responsables religieux aient été soucieux d'obtenir pour ce laïcat une reconnaissance officielle de l'Etat.

 

Les pourparlers sur cette question aboutirent le 20 septembre 1985 à la conclusion d'un accord Eglise-Etat qui règle «la participation de laïcs à l'activité pastorale» jusqu'alors strictement réservée aux prêtres. Deux conditions assortissent cet accord: ces laïcs exerceront leur activité sous le contrôle de la hiérarchie et dans le cadre de l'activité actuelle de l'Eglise.

 

Cet accord a eu le mérite de susciter une foule de collaborations, non seulement au plan de la catéchèse, mais encore au niveau des assemblées liturgiques, de services paroissiaux... C'est un sang neuf insufflé à la pastorale. Ce sera aussi une expérience nouvelle et délicate. Les prêtres (souvent relativement âgés) auront à découvrir un laïcat responsable et engagé. Les laïcs, pour leur part, handicapés par la situation particulière de leur Eglise en monde marxiste, devraient pouvoir rester attentifs aussi à ce que le Concile Vatican Il précisait comme la vocation propre du laïc, la consécration du monde à travers une insertion fructifiante dans celui-ci. Vocation propre qui lui laisse une autonomie responsable, dont l'Evangile est la règle. Ce laïcat, heureux de s'engager au service de l'évangélisation, devra se garder de se cléricaliser, du fait que son activité n'est officiellement reconnue que «sous le contrôle» de l'évêque. Il faut se rappeler que, comme chrétien, toute action politique et sociale leur est refusée.

 

A ce niveau, un autre petit progrès a été pourtant réalisé. Placé devant des problèmes de société graves (tels le soin des personnes âgées, des handicapés mentaux et physiques, les séquelles de la déstructuration de la famille), le gouvernement se trouve incapable d'y faire face. C'est ce qui a amené le ministre des Cultes, M. Miklos à accepter la création d'une nouvelle Congrégation religieuse, dépendante directement des évêques hongrois, qui aurait la vocation de prendre en main le sort de ces déshérités. Congrégation religieuse féminine ou Institut séculier? Peu importe pour l'instant de définir exactement. L'important, c'est que ces jeunes filles assument actuellement la charge de ceux que la société avait dû marginaliser, faute de parvenir à leur venir en aide. Il existe même des maisons d'enfants orphelins qui sont confiés à ces nouvelles équipes.

 

Il faut reconnaître au cardinal Lekaï le mérite d'avoir inlassablement poursuivi les discussions afin d'obtenir ces résultats positifs. Mais qui dit discussions dit aussi nécessaires accommodements. En Hongrie, et notamment parmi le clergé, tout le monde n'est pas d'accord sur cette politique où, à la longue, on risque aussi de se compromettre. Au moment des élections du 8 juin 1985, le cardinal aurait voulu - dit-on - répondre positivement au désir exprimé par les autorités de le voir figurer sur la liste des 35 personnalités qui se présentaient au suffrage des électeurs. Le Vatican se serait - dit-on - interposé. Par ailleurs, les relations entre la hiérarchie et le Ministère des Cultes sont parfois ambigües, au point de laisser ultimement les mains libres au pouvoir pour exercer son contrôle ou imposer des sanctions ... ecclésiastiques. (On sait, par exemple, que les prêtres les plus actifs et influents sont éloignés des cités, au bénéfice de ceux qui sont considérés comme plus souples ou moins zélés).

 

Un phénomène complexe révèlerait assez bien les risques de sujétion de l'autorité ecclésiastique au pouvoir civil. Il s'agit de l'efflorescence des communautés de base. Eclosion spontanée (dès 1945), cette efflorescence a pris de court à la fois le pouvoir civil et l'Eglise hiérarchique. Après les avoir persécutées, le gouvernement en vint à les tolérer, par tactique, pour autant qu'elles ne constituent pas des foyers de «subversion» incontrôlables. Mais il en remettait la responsabilité entre les mains des évêques, attendant de ceux-ci de veiller à la discipline ainsi définie. Mais les évêques étaient eux-mêmes inquiets, au départ, de cette effervescence qui se déployait le plus souvent hors du cadre paroissial. Lors de la session de printemps 1977 de la Conférence épiscopale un deuxième avertissement, plus ferme qu'un premier, est adressé à ces communautés: «... seules peuvent exercer une activité bienfaisante les communautés qui -conformément aux intentions du dernier Synode romain- en collaboration avec la hiérarchie, reconnaissent le magistère de l'Eglise et veulent travailler dans le cadre des paroisses et de la pratique pastorale diocésaine, lesquels ont fait leurs preuves». Ainsi le souci de la Conférence épiscopale se trouvait-il rejoindre la préoccupation de l'Etat: exiger la transparence pour un contrôle efficace permanent.

 

Les communautés continuaient à se multiplier. Elles étaient diverses, mais deux formes étaient particulièrement représentées. Toutes deux, elles avaient souffert de la persécution des années 50. Il s'agissait, d'une part, des communautés intitulées «Regnum marianum» et regroupées par des prêtres affiliés à une sorte d'Institut séculier; d'autre part, des groupes qualifiés du nom de leur responsable, les «Bulanyistes». Dans les années 80, l'Etat comme l'Eglise aussi nuancèrent leurs positions à l'égard des communautés. Les premières furent acceptées officiellement, du moins tacitement, et considérées comme les «bonnes communautés», les secondes, radicales, furent l'objet de suspicion et de mise en garde.

 

Le problème reste effervescent en Hongrie. Le cardinal Lekaï prit ouvertement une position très critique. Le 6 septembre 1981, il s'exprimait ainsi: «En tant que Primat du pays, je suis rempli d'inquiétude en constatant que certains prêtres et certains croyants, qui ont tendance à exagérer, encouragent notre jeunesse astreinte au service militaire à faire objection de conscience. Ils se permettent même de les y encourager en faisant appel à l'Ecriture sainte et à la doctrine de l'Eglise, ce qui veut dire qu'ils exhortent la jeunesse à se baser sur leur foi catholique pour refuser résolument le service militaire. Et, avec consternation, nous apprenons qu'il y a des jeunes qui se conforment à de tels discours». (De fait, il y aurait environ 150 objecteurs de conscience dans les prisons hongroises actuellement, dont beaucoup se réclament des communautés du Père Bulanyi).

 

Le Père Bulanyi (membre de la Congrégation des Piaristes, l'une des quatre survivantes), dont les écrits ont été plusieurs fois l'objet de l'attention des Congrégations du Vatican, est lui-même très dur à l'égard de la «politique des petits pas». Il estime que l'Eglise en Hongrie est soumise à un pacte «constantinien» et qu'une motivation politique incite la hiérarchie à contrer les communautés. Recevant un émissaire du journal Le Monde, récemment, il s'exprimait sans nuances: «Depuis les accords d'Helsinki, l'Etat est limité dans ses pressions contre moi. C'est le cardinal Lekaï qui s'est chargé de faire les commissions ... Le cardinal Lekaï a menti. Il a inventé un désaccord dogmatique pour me punir de mon action en faveur de l'objection de conscience».

 

Quoi qu'il en soit, on peut comprendre que le gouvernement soit soucieux de la prise de position catégorique du Père Bulanyi sur cette question de l'objection de conscience... Il craint que l'indiscipline ne fasse tache d'huile. Au début de cette année, déjà, vingt-quatre prêtres avaient écrit au Ministère de la Défense, affirmant se solidariser avec les objecteurs de conscience, convaincus qu'ils étaient que la non-violence constituait «l'unique chemin possible pour parvenir à la paix». Le Ministère de la Défense ne reconnait l'objection de conscience que pour les membres d'une confession religieuse qui interdit à ses adeptes de porter les armes (tels les Témoins de Jehova, par exemple).

 

On voit combien la situation est délicate sur place. C'est au nom de l'idéal évangélique de non-violence que le Père Bulanyi propose aux jeunes l'objection de conscience. C'est au nom de la discipline politique que l'Etat s'oppose formellement à cette «désobéissance civique». Et le cardinal Lekaï se trouvait pris entre son souci d'orthodoxie, de discipline ecclésiale et la pression du pouvoir. Une telle situation suscite, de part et d'autre, des réflexes d'auto-défense, qui tendent à accentuer les rigorismes.

 

(A noter qu'il existe environ 4.000 à 6.000 groupes de base, de type divers, en Hongrie, regroupant en majorité des jeunes et des jeunes adultes. On peut y voir un espoir certain pour l'Eglise, car la concordance de la vie avec l'Evangile est à la base de cette formation et de cette vie communautaire).

 

Et voici que vient de mourir le cardinal Lekaï. Succession bien difficile. A l'heure ou nous écrivons ces lignes, les Hongrois se demandent encore qui sera désigné pour le remplacer. Deux noms sont avancés: soit l'évêque coadjuteur de Kalocsa, Mgr Laszlo Paskai, qui a été élu président de la Conférence épiscopale. Il est Franciscain et a été recteur du Séminaire central de Budapest entre 1973 et 1978; soit le Père Szennay, Abbé de l'Abbaye bénédictine de Pannonhalma. Mais, comme le disent les amis hongrois: «le Pape pourrait aussi bien, comme il l'a fait à Vienne, nommer un tout autre prêtre, pour autant que l'Etat y consente».

 

Amis, les quelques détails que nous venons d'esquisser de la vie religieuse actuelle en Hongrie nous permettent de mesurer la tâche délicate et lourde qui attend le nouveau Primat. Quel qu'il soit, si nous l'entourions une prière sincère, pour que l'éclaire l'Esprit de conseil, de force et de vérité?

 

 

UNE DELEGATION DU ST SIEGE S'EXPRIME A BUDAPEST. (1)

(1) Cfr. Osservatore Romano, 21 novembre 1985.

 

Entre le 15 et le 26 novembre 1985, se tenait à Budapest un «Forum culturel», antérieurement prévu par la réunion de Madrid sur la sécurité et la paix en Europe. Cette rencontre rassemblait des participants des pays de l'Europe de l'Est comme de l'Ouest. C'était l'occasion pour le Saint Siège de s'exprimer une fois de plus sur les exigences que postule l'Acte d'Helsinki en ce qui concerne la liberté religieuse. Mgr Jean-Louis Tauran, chef-adjoint de la délégation du St Siège revint sur ces impératifs en précisant plus particulièrement six aspects:

 

1. Les membres des dénominations religieuses doivent pouvoir communiquer publiquement entre eux, soit à l'intérieur de la nation dont ils sont les citoyens, soit avec leurs coreligionnaires des autres pays. Et cela, tant au niveau des membres qu'à celui des responsables de ces communautés.

 

2. Comme toute personne humaine, le croyant a besoin de se cultiver en matière religieuse et donc d'avoir la possibilité de se procurer et de connaître des ouvrages de contenu théologique et de réflexion religieuse. En outre, les institutions et organisations religieuses devraient pouvoir effectivement publier tous les ouvrages nécessaires à leurs besoins, en particulier ceux des séminaires et maisons de formation.

 

3. Il faut que soit garanti également le droit des familles à pouvoir transmettre à leurs enfants, selon les impératifs de leur conscience, l'héritage religieux et les valeurs culturelles qui inspirent leur communauté ethnique. Cela ne peut être ignoré par les législations touchant l'éducation.

 

4. Les croyants doivent aussi avoir la faculté d'user des moyens de communication sociale à rayonnement national et international pour recevoir ou diffuser librement les nouvelles et des programmes religieux de teneur religieuse. Ils devraient de même pouvoir recevoir sans entrave des journaux, revues et livres d'inspiration religieuse et bénéficier de possibilités réelles pour éditer leurs propres publications.

 

5. Les libres rencontres entre spécialistes de sciences religieuses et théologiques sont exigées par le besoin d'échanger entre communautés de croyants; ce qui suppose qu'elles puissent inviter et accueillir des experts dans leur propre pays ainsi que participer à de telles réunions à l'étranger. La possibilité de déplacement devrait donc être garantie, afin de permettre une présence à ces rencontres.

 

6. Enfin, dans la restauration des édifices religieux qui servent actuellement au culte, tout le possible doit être fait pour maintenir leur finalité spécifique: une église, au-delà de sa valeur artistique doit demeurer le lieu où une communauté de croyants se retrouve pour célébrer le culte et vivre sa foi. Ce même principe doit s'appliquer à la restauration des monastères qui abritent des personnes ayant choisi de vivre ensemble, selon des règles légitimement établies par l'autorité religieuse ou par des statuts propres.

Il convient de souligner que dans tous ces cas, comme dans d'autres qui pourraient se présenter, les problèmes devraient pouvoir être résolus par le dialogue et la concertation entre les autorités civiles et les responsables religieux... Ces sont ces exigences, parmi d'autres, que le Saint-Siège désirerait voir être prises en considération dans le document final qui pourrait émaner de ce forum... Il y va ou respect de la conscience de l'homme.

 

Mais... l'assemblée s'est séparée sans avoir pu trouver un accord sur un document final...

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