Bulletin juin 1986

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LORSQU'ILS S'EXPRIMENT

 

Les 12 et 13 mars derniers se réunissait la Conférence épiscopale polonaise. Le 14 mars, les évêques publiaient un communiqué qui s'élevait contre l'intensification de la «propagande athée» dans les écoles, sous prétexte de« lai cité». Mais les évêques évoquaient aussi la situation critique dans laquelle se trouvent les enseignants chrétiens, victimes de «pressions» exercées sur eux, selon un processus de «vérification» qui «dans de nombreux cas, brise leur conscience et viole les droits élémentaires de l'homme».

 

Si le pouvoir marxiste entend toujours susciter un «homme nouveau», imprégné d'une idéologie dite «scientifique» (à l'abri des illusions religieuses), on peut comprendre combien la situation des enseignants croyants est délicate. C'est vrai dans tous les pays de l'Est. En 1968-69, nous avons entendu de très nombreux échos venus de la Tchécoslovaquie à cet égard.

 

Voulons-nous écouter ce que nous disait un enseignant polonais, qui s'était trouvé confronté à ces problèmes. Chrétien convaincu, il avait cherché une voie de dialogue. Il ne l'avait pas trouvée. Il n'avait pas renoncé pourtant à sa vocation de laïc. Il s'était interrogé sur le mode de «proclamation de la Bonne Nouvelle» qui lui était imparti. Il l'avait mise en œuvre dans le témoignage, jusqu'au jour où il avait été expulsé. Son expérience, qui date maintenant d'une bonne dizaine d'années, est exemplative de celle que connaissent aujourd'hui encore ses collègues. Il nous disait:

 

«Après mes études supérieures, j'ai enseigné pendant six ans dans un lycée d'Etat, dans une grande ville. J'ai donc été chrétien en même temps que fonctionnaire d'un Etat marxiste.

 

J'adorais mon métier. Je ne veux pas dire que j'étais un très bon professeur, ce jugement ne m'appartient pas. J'ai eu du succès au plan pédagogique, j'ai connu aussi des échecs. Mais, chose curieuse, autant mes liens avec mes élèves se consolidaient, autant mes relations avec la direction du lycée et le Parti devenaient difficiles.

 

Il n'est pas dans mes intentions de généraliser la triste affirmation:

«il est impossible d'être à la fois chrétien et fonctionnaire d'un Etat marxiste». Mon expérience n'est valable que pour moi, bien que mon cas ne paraisse pas isolé. Je préfère dire: «ce ne fut pas possible dans la situation concrète qui était la mienne». Mais j'ai d'autres collègues, très nombreux, qui cherchent encore le dialogue, qui croient malgré tout à la coexistence pacifique, qui voient leur place dans l'école polonaise. Je leur souhaite de tout cœur de réussir dans cette voie et je me réjouis de chaque victoire, la plus modeste soit-elle.

 

La première condition sine qua non du dialogue est la liberté. Dans un pays totalitaire, à Parti unique, peut-on parler de dialogue? Dans un pays où l'idéologue marxiste dispose non seulement de la force de persuasion (parole, radio, télévision, éditions, écoles), mais aussi et surtout de la force de la pression efficace, peut-on parler de dialogue à armes égales?

Quand les Occidentaux parlent de la coexistence de l'Eglise et de l'Etat marxiste, ils pensent trop généralement au modus vivendi de deux Institutions, de deux doctrines. Or, en fait, ce sont les hommes qui doivent coexister. Les hommes sont plus importants que les doctrines. Ces doctrines, par définition, s'excluent l'une l’autre; les hommes sont faits pour s'aimer, pour s'unir, pour coopérer en paix.

 

Or, le drame de conscience se noue le plus souvent au cœur de ces chrétiens laïcs, sans grade. Il leur est demandé en premier lieu de coexister. J'oserais dire que l'Eglise-Institution, même dans notre réalité socialiste, parait une mer de tranquillité par rapport aux tempêtes qui sévissent dans la vie des fidèles laïcs. Eux, ils vivent dans le monde. Ils ne choisissent ni leurs voisins, ni leurs collègues, ni leurs interlocuteurs. Le monde les interpelle à chaque instant. Ils ne peuvent se plonger, ne serait-ce que pour un bref moment, dans le refuge des certitudes. Quand après une période de calme précaire, la lutte entre l'Eglise et l'Etat bat son plein, ce sont eux, les laïcs tout simples, qui subissent les premiers les conséquences de cette lutte. Ceci étant vrai pour l'ensemble du pays, concerne particulièrement les enseignants à cause de la nature même de leur activité professionnelle.

 

On peut affirmer que notre école n'est pas «laïque», mais qu'elle est «confessionnelle» au sens propre du terme. Elle a pour mission de convertir à la religion marxiste. Les enseignants sont «ex officio» les apôtres de cette nouvelle religion. Or, la conception marxiste du monde, de l'homme, les buts et les motivations marxistes diffèrent fondamentalement de la conception chrétienne. Sur le plan philosophique, aucun marchandage n'est possible. Je ne vois pas comment le chrétien pourrait accepter dans sa conscience le rôle d'apôtre du marxisme.

 

Etre apôtre, c'est non seulement exposer objectivement, froidement, sans parti pris la doctrine, mais c'est surtout la présenter comme sienne. Le professeur doit vivre la vérité enseignée et faire en sorte d'inviter ses élèves à la vivre également. Le rôle de l'éducateur est non seulement d'enseigner, mais d'abord de former l'homme selon le modèle élu.

 

Aucune matière d'enseignement n'échappe à cette exigence idéologique. Chaque professeur doit trouver les occasions pour actualiser son enseignement, c'est-à-dire: placer le phénomène scientifique dans la réalité socialiste et fournir aux élèves des motivations liées au système marxiste. Quand le phénomène enseigné ne correspond pas à la réalité socialiste, tant pis pour le phénomène, c'est la réalité socialiste qui doit l'emporter!

 

En outre, en-dehors de ses cours, chaque professeur est organisateur et «animateur bénévole» de la vie culturelle à l'école, dans sa ville ou dans son village. Des meetings, des séances d'études, des spectacles, des excursions, des galas sportifs, des travaux bénévoles d'utilité publique ..., tout cela coïncide étrangement avec les grandes fêtes religieuses. En fait, le professeur doit tout mettre en œuvre pour empêcher ses élèves de participer à ces fêtes. Comment pourrait-il exercer toutes ces fonctions sans faire de concessions essentielles?

 

Certes, la liberté de conscience et de pratique religieuses est garantie par la loi, à condition de ne pas exercer d'influence «néfaste» et «rétrograde» sur les jeunes. Autrement dit, tout citoyen polonais a le droit de participer au culte à condition de ne pas se trouver dans l'église face à face avec ses élèves (s'il est enseignant), ou avec ses propres enfants (s'il est père de famille). Ainsi, poussant à l'extrême, la liberté ne concernerait qu'une infime marge de la population: les célibataires - non enseignants, les foyers sans enfants, les vieillards, les isolés, etc.

 

Et pourtant! Bien que manquent les statistiques, on peut avancer qu'il y a environ 70 % d'enseignants chrétiens dans les écoles d'Etat. Comment est-ce possible?

 

C'est en effet possible, non grâce à la loi, mais parce que la loi n'est appliquée nulle part jusqu'au bout.

 

La Pologne est un pays de paradoxes. L'esprit cartésien ne joue plus dans nos pays d'Europe centrale où 2 + 2 font rarement 4! (fort heureusement !). Je n'en finirais pas d'évoquer ces paradoxes de la vie quotidienne, politique, économique et sociale. L'enseignement dit « laïc» en est le premier. Si le gouvernement polonais voulait éliminer tous les enseignants chrétiens, il serait obligé de fermer la majorité des établissements scolaires. Le «miracle» de l'instruction publique, gratuite, accessible à tout le monde, ce miracle des« 1.000 écoles pour le Millénaire de la Pologne» mourrait d'une mort naturelle.

 

Le métier d'enseignement a peu de prestige dans notre société actuelle. Le Ministère de l'Education Nationale est obligé d'accepter les candidatures qui se présentent. Ainsi, sauf de rares exemples, il y a peu de professeurs licenciés pour des raisons officiellement idéologiques. Par contre, la pression exercée sur les membres du personnel enseignant, les menaces de toutes sortes, à titre prophylactique, sont monnaie courante. Il suffit de si peu pour devenir persona non grata. Il n'y a pas de logique: celui-ci sera traité d'«ennemi du peuple», de révisionniste, parce qu'il aime discuter avec ses élèves; celui-là, au contraire, parce qu'en-dehors de ses cours et du programme, il se tait. L'expérience montre que ceux qui ne parlent pas sont généralement ceux qui ont le plus à dire.

 

Ainsi, dans le domaine scolaire (comme dans tous les autres !), les gens se «débrouillent» selon la règle d'or «fac quod vis», fais ce que tu veux, à condition de ne pas te laisser prendre. Ils nagent à qui mieux mieux, jusqu'au jour néfaste où tel ou tel tombe dans un piège. On peut ajouter que la situation est pareille aussi bien dans la direction que dans le Parti. Trop de gens s'habituent à se servir de demi-vérité, de demi-mensonges, trop souvent perdent le sens des limites au-delà desquelles ils ne sont plus eux-mêmes. Car il y a des limites dans les concessions. Des petites concessions de tous les jours ne font de mal à personne. dit-on; mais il y en a d'autres qui sont essentielles. Comment trouver cette mesure? Si le sens moral reste très aigu en théorie, dans les débats philosophiques, il tend hélas à disparaître dans la vie quotidienne, cédant la place à la trop fameuse «débrouillardise»! C'est grave, car enfin arrive le moment où l'homme doit examiner sa conscience et découvrir qu'il n'est plus lui-même, mais un masque ajusté au gré des circonstances.

 

J'avoue que durant ces dix dernières années, j'ai cherché la voie du dialogue honnête, j'ai essayé de saisir le sens de ma présence chrétienne dans ce monde marxiste et je ne l'ai pas trouvé! J'ai fini par ne plus croire à cette forme-là de dialogue. Mais sans renoncer à trouver une autre voie, qui justifie malgré tout ma présence au cœur de ce monde. C'est au dialogue officiel que j'ai fini par ne plus croire, mais je crois à la communication des êtres, à travers des moyens pauvres. Celle-ci demeure à notre portée.

 

Je crois que cette communication profonde n'a pas besoin de paroles. Elle s'accomplit aussi bien dans le silence. Le silence peut être quelque chose de positif dans la mesure où il nous facilite la reprise de contact avec nous-mêmes d'abord, et avec le monde extérieur ensuite. Ce silence ne peut sûrement pas être une tentative d'évasion. Mais chaque œuvre de création nécessite un certain temps de recueillement et de contemplation. Etablir des relations entre le silence et la parole, c'est en fait faire la balance entre la vie intérieure et l'action.

 

Le silence, c'est non seulement l'absence de paroles, mais surtout le regard posé sur autrui, la considération attentive, l'écoute. Celui qui ne parle pas doit faire taire en soi sa propre pensée pour accueillir celle d'autrui, se vider, en quelque sorte, de soi-même pour se mettre à la place de l'autre. L'opération n'est pas facile, mais elle est la première condition du dialogue. Dans l'amour, il y a plus de silence que de paroles.

 

Du silence à la parole-vérité, de la parole au dialogue, du dialogue à l'action individuelle, de l'action individuelle à l'action commune, -la route est longue. Si un seul élément manque, toute notre démarche est vouée à l'échec.

 

Il me semble nécessaire, à nous autres, gens de l'Est, d'oublier tout ce que l'on fait ailleurs sous le signe du dialogue. Il nous faut faire le bilan de nos propres ressources. Peut-être qu'au cœur de notre impossibilité actuelle «sommeillent» quelques richesses inconnues inexplorées. Peut-être que pauvres en «avoir », nous sommes appelés à plus «être». Il nous faut aussi nous défaire de quelques idoles: celui de la facilité, de l'efficacité, du confort spirituel. Qui sait, c'est peut-être notre lot à nous, les gens de l'Est, de percevoir que le silence est aussi une forme de dialogue, que la présence silencieuse est aussi une forme d'action.

 

Peut-être que cette impossibilité de dialoguer avec d'autres nous ramènera au seul vrai dialogue, celui de l'homme avec Dieu. Ce dernier dialogue est toujours possible et aucune force extérieure ne peut nous en priver. Dans ce dialogue-là, nous sommes à jamais libres.

 

Plus le mal nous écrase, plus notre foi demande à être vécue. La présence chrétienne à l'Est n'a de chance que dans la mesure où elle accepte de construire pour demain. Il nous faut semer à tous vents pour que d'autres récoltent les fruits. Ce sera une double victoire: sur nous-mêmes et sur le mal qui nous ronge.

 

Dialogue de silence, dialogue de paroles sont les deux formes d'amour des autres. Le dialogue silencieux, porté par les actes, n'en est pas le moindre. Notre monde aujourd'hui a plus besoin d'actes que de paroles. Par«actes», j'entends chaque geste accompli fidèlement par Amour».

 

«II nous faut semer à tous vents pour que d'autres recueillent les fruits» ... Solidarnosc, son grand élan de vérité, d'authenticité, de solidarité ne fut-il pas un fruit de ce dialogue silencieux, «porté par les actes»? Et, aujourd'hui, la parole vécue de Solidarnosc, son engagement, son apriori de non-violence, son courage ne sont-ils pas une forme nouvelle de «dialogue», qui ne pourra manquer de porter du fruit que, d'autres peut-être, récolteront?

 

D'UN UNIVERS A L'AUTRE

 

Ce que l'on dénomme «le rideau de fer» est moins étanche que l'on ne le pense parfois. Certes, nombre de citoyens de l'Est et d'Europe centrale, qui rêvent d'un voyage en Occident, ne pourront jamais réaliser leur souhait. Pour certains d'entre eux, c'est un abus de pouvoir qui les maintient à l'intérieur de leurs propres frontières, au mépris des droits de l'homme. Mais, au long des années, il y a un va et vient entre ces pays trop séparés. Il arrive que des étudiants, des prêtres mêmes obtiennent l'autorisation de poursuivre des études ou des recherches dans les pays occidentaux. Pour un certain temps, qui peut couvrir plusieurs années. Des scientifiques, des hommes de culture ont la faculté de fréquenter des colloques ou congrès internationaux. Certains se voient offrir une chaire universitaire un laps de temps déterminé. La situation de ces échanges est donc très fluctuante: elle dépend tout d'abord de la situation politique intérieure du pays concerné. Aujourd'hui, il en est qui sont pratiquement fermés. Seuls quelques voyages touristiques organisés et soigneusement encadrés, ou quelques envolées de supporters sportifs favorisent l'ouverture de la frontière et l'envoi inespéré vers l'Ouest. Il est devenu courant que l'avion, au retour, embarque moins de passagers qu'à l'aller ...

 

Il y a deux ans, nous avions rencontré un jeune prêtre, venu de l'Est. Envoyé pour des études, il avait eu la possibilité de séjourner en divers pays où le menaient ses recherches: France, Allemagne, Angleterre, Belgique aussi... Et nous l'avions interrogé sur ses impressions. Lui-même avait suggéré cette expression: «d'un univers à l’autre». Nous lui demandions comment il avait vécu cette expérience et ce qu'il en retirait. Il nous disait ceci:

«En avion, la distance n'est pas si grande entre mon pays natal et l'Occident, quelques heures à peine. Mais débarquant ici, je découvrais un autre monde, un autre univers. Au moment où je reprends l'avion, en sens inverse, je suis content de pouvoir partager ces impressions de mon séjour.

 

J'étais très heureux de pouvoir venir à l'Ouest pour approfondir mes études. J'étais en même temps assez inquiet parce que j'allais vers l'inconnu. Je ne parlais pas les langues occidentales, je ne connaissais personne. J'avais tout de même deux ou trois adresses d'amis de mes amis.

 

Chez nous, on peut trouver en général deux opinions relatives aux pays occidentaux. On souligne leur efficacité économique, l'abondance des biens de consommation, mais en même temps l’individualisme des citoyens, le chacun pour soi. Ces deux choses sont pénibles pour un Slave: l'abondance des biens de consommation parce que nous avons des difficultés économiques terribles, et l'individualisme, parce que la famille a, chez nous, un sens plus large qu'en Occident et que nous sommes marqués par la vie communautaire.

 

Je suis donc arrivé à l'Ouest avec ces deux idées dans ma tête mais aussi avec la résolution de bien regarder autour de moi et avec le désir d'apprendre. Après quelques mois, je devais déjà réajuster mes idées préconçues. C'est vrai qu'à l'Ouest les magasins sont remplis de biens, mais cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de problèmes économiques et qu'il n'y a pas de gens qui manquent de ressources pour boucler leur mois. Les rudes hivers derniers le montrent à suffisance. C'est vrai que la société est plus individualiste que chez nous, mais j'ai été plus d'une fois émerveillé par des élans de générosité qui surgissaient, en faveur des pays de la sécheresse, de la Pologne, du Tiers-Monde et pour le soutien de tous ceux qui luttent pour les droits de l'homme partout dans le monde.

 

Au début de mon séjour, j'étais un peu jaloux, non pas pour les biens de consommation, mais pour la possibilité donnée d'exprimer des opinions diverses. Le pluralisme d'opinions, c'était quelque chose de tout nouveau pour moi. La multitude des publications, les débats à la radio, à la télévision et dans la presse. Tout cela exigeait beaucoup d'efforts pour se retrouver et se situer dans ce monde qui était tout nouveau pour moi, me retrouver comme prêtre et comme chrétien. Je n'étais pas seul dans cette situation. Je rencontrais d'autres prêtres, venus d'autres coins du monde, qui devaient apprendre à vivre et à connaître une nouvelle société. Nous avons partagé nos impressions, nos appréciations, nous avons discuté la manière de vivre notre foi en Jésus-Christ, chacun dans sa culture et ensemble là où nous étions. C'est une très riche expérience qui consiste à regarder l'autre, à l'écouter, à essayer de le comprendre et, en même temps, d'être soi-même et de relativiser ses certitudes qui, très souvent, ne sont que celles de sa culture particulière.

 

Comme prêtre, à part mes études je voulais avoir un contact plus profond avec la vie de l'Eglise là où j'étais, avec les groupes de prière et de partage évangélique qui existent dans les universités. Ce qui saute aux yeux d'un prêtre polonais, lorsqu'il vient en Occident, c'est le petit nombre de participants à la messe dominicale. On a toujours en tête la comparaison entre les églises remplies de fidèles en Pologne et les petits groupes qui se rassemblent pour célébrer l'Eucharistie chez vous, jusqu'au moment où l'engagement des participants efface la comparaison. Chez nous, il faut s'efforcer que le grand nombre de fidèles ne soit pas un regroupement anonyme, qu'il y ait plus d'échanges personnels. Chez vous, les petites communautés doivent être plus ouvertes par leur engagement à tout ce qui touche la vie des hommes. Nous pouvons apprendre beaucoup les uns des autres.

 

Très souvent, je m'entendais dire que l'Eglise en Pologne est très conservatrice, très cléricale. Par contre, quand je me retrouvais en Pologne pendant les vacances, mes collègues prêtres étaient convaincus que c'est la faute des évêques et des prêtres en Occident, si le niveau de pratique religieuse est si bas: «S'ils travaillaient plus, il y aurait des résultats». Moi, je me situais maintenant entre ces deux mondes. Et grâce à cela, je pense que ni les uns ni les autres n'ont tout à fait raison. L'Eglise pousse, là où elle est plantée. On peut partager son expérience, révéler l'incarnation de l'évangile dans une société donnée. Dans le travail quotidien, on ne peut pas imposer son point de vue à l'autre. J'ai été frappé du fait que nous nous connaissons si peu et de manière extérieure, même superficielle. Il faut plus d'échanges pour mieux se connaître. L'Evangile n'est pas suspendu en l'air, il est annoncé et vit dans une société concrète qui a ses problèmes et sa propre situation politique.

 

Je repars plus humble que je n'étais venu. J'ai appris beaucoup de choses dans tous ces contacts que j'ai eus et je repars très optimiste à propos de l'avenir de l'Eglise en vos pays. Vous avez beaucoup de ressources humaines et chrétiennes. Il suffit d'un peu de sel pour donner goût à un aliment, d'un peu de levure pour faire fermenter la pâte. Il suffit aussi d'un noyau de chrétiens engagés, profondément croyants, pour faire voir aux autres les valeurs évangéliques. Cela peut paraître paradoxal, mais c'est ma conviction profonde: le travail du prêtre est plus facile pour lui en Pologne que dans vos pays, malgré tous les handicaps que l'on peut semer sur son chemin. La foi demande des efforts pour s'affirmer, autant chez vous que chez nous. Nous pouvons nous soutenir les uns les autres, parce que nous sommes des frères, des enfants d'un Dieu qui est Père».

 

ET SI LA SITUATION EST PLUS PRECAIRE

 

Il est des pays, à l'Est, où la situation du clergé devient catastrophique. La moyenne d'âge ne cesse de s'élever, les prêtres âgés succombent à la tâche sans être remplacés par une jeune génération. Les séminaires ne sont pas autorisés à accepter tous les candidats qui se présentent et le choix de ceux-ci est effectivement entre les mains du pouvoir. Que disent alors les prêtres qui sont attachés à la pastorale?

 

Un visiteur de Tchécoslovaquie évoquait la situation qu'il connaît dans son coin de pays. Il parlait de la récente semaine sainte:

 

«II y a une dizaine d'années, nous avions là trois paroisses avec trois prêtres résidants. Maintenant, il n'yen a qu'un seul, seul pour tout faire. Il ne sait comment suffire à la tâche. La semaine sainte, il commençait son ministère à 6 h 30 et le terminait à 18 h. et malgré son dévouement, l'une des paroisses est restée sans Eucharistie toute la semaine.

 

Récemment, j'assistais à deux offices de funérailles tout différents. L'un se situait dans une petite ville éloignée... Les gens sont très déchristianisés. Et je voyais partir ce vieillard que j'avais bien connu et aimé, tout seul sans une prière autour de lui pour l'accompagner. Par contre, j'ai assisté aux funérailles d'un jeune homme de mes amis, tué dans un accident. Il était vraiment croyant. Jamais de ma vie, je n'oublierai cette cérémonie empreinte d'une extraordinaire lumière de foi.

 

Nous sommes bien conscients du manque de prêtres et nous essayons de les aider autant que possible. Vous voyez, la situation est bien différente de celle que vous connaissez ...».

 

Les données de la problématique sont bien différentes des pays de l'Est aux nôtres. On ne peut comparer ce qui est incomparable. Mais, comme aux temps des premières Eglises, il nous est donné de nous entendre de loin, de mettre en commun et aussi de nous instruire mutuellement. De ces trois témoignages, nous pouvons retenir quelque chose qui nous interpelle dans notre vie.

C'est cela aussi l'Entraide d'Eglise.

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