Bulletin octobre 1985

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POLOGNE

 

Octobre: nouveau seuil, reprise! L'été et sa période de relaxe sont derrière nous. Voici que redescendent les brumes d'automne. Il n'est pas tellement facile de reprendre le harnais. Ce n'est facile pour personne. Et tout est relatif. Pour d'aucuns, la route est beaucoup plus dure que pour d'autres. Chacun d'entre nous peut, à chaque instant, rendre grâce pour tout ce qui lui fut donné. Même dans l'adversité, il est toujours possible de compatir avec un frère plus éprouvé encore. Certes, l'épreuve d'un semblable n'est jamais une compensation à nos propres déboires. Mais elle relativise nos propres difficultés, elle nous interpelle aussi. Les vacances sont données pour refaire des forces, pour renouveler le cœur, purifier le regard que nous portons sur les êtres et les choses, pour se reposer si possible. Nous voici donc, espérons-le, un peu plus forts pour être ouverts, disponibles, accueillant à l'autre, à l'Autre.

 

C'est dans ce climat de «rentrée» que vous parvient cette Lettre, Amis. Nous vous avions annoncé une Lettre sur la Pologne, la voici. Il y a longtemps que nous n'avions parlé de ce pays qui, pourtant, fait souvent la une de l'actualité. Notre réserve n'est pas désintérêt, au contraire! Réserve pourtant, car nous sommes trop frappés par ce que nous vivons avec la Pologne pour nous satisfaire de lieux communs, d'aperçus si parcellaires qu'ils en deviennent caricaturaux. Comme toujours, nous abordons en effet une situation complexe et difficile à saisir pour celui qui ne la vit pas de l'intérieur. Nous souhaiterions rendre compte à la fois de ces nuances et de la vie créatrice que nous voyons bourgeonner et fleurir.

 

Il est possible d'orienter dangereusement une information, au gré de ses propres vues et convictions. Avouons que parfois nous nous sentons mal à l'aise devant certaines représentations de la Pologne. Mettre en relief seulement certains accents, n'est-ce pas aussi risquer de désinformer, si l’on n'y prend garde? Le risque nous effleure aussi à chaque pas, nous en sommes conscients. Loyalement, nous dirons ici que nous avons le goût de palper la vie du peuple et de l'Eglise en Pologne. Il y a là une vie sous-jacente qui, parfois, nous éblouit. Nous craignons aussi toujours une certaine commisération, qui peut être suspecte. «Se pencher sur la souffrance d'autrui» est bien facile et n'engage pas nécessairement tout en suscitant des liens de dépendance. Par ailleurs, les affrontements avec le pouvoir, les dénis de justice flagrants, l'oppression sont aujourd'hui relativement bien connus. Mais nous pensons que la VIE est mal saisie dans son effort et son efflorescence. C'est là, pourtant, que nous aimons retrouver nos frères polonais, parce que là, il nous semble les rejoindre vraiment, dans leur être profond, dans leur aspiration, leur épuisement, leur courage. C'est à ce niveau aussi que nous nous sentons interpellés. Le mal, le mal délibéré, conscient, construit est œuvre du pervers. Il ne nous apprend rien. Il ne nous provoque pas, au contraire, il pourrait à la longue nous désespérer, nous déstructurer. Le mal existe, le Mal existe. Il est indéniablement à l'œuvre. Son odeur de souffre, c'est la trace du mensonge et de la haine qu'il laisse après lui. Nous heurter à lui nous désempare, risque de nous replier sur nous-mêmes, fut-ce dans une attitude d'auto-défense, un réflexe sain.

 

Mais chercher et découvrir comment des frères transcendent ce mal qui les oppresse, comment ils s'efforcent d'ériger des barrages contre lui, de le contourner, de le réduire, ceci nous intéresse, parce que nous voici convoqués par cette démarche courageuse. Nous tenir à l'écart nous semblerait déserter la lutte fraternelle. Plus encore: c'est au cœur de nos propres vies que l'interpellation nous rejoint. Nous voici donc plus attentifs, éveillés en quelque sorte par ces frères et, par là même, engagés plus profondément!

 

Alors survient quelque chose d'important: l'absurde prend un sens, le mal trouve réponse, de la malignité nait un fruit. Et c'est cela la grâce de la communion des saints. Si nous acceptons de nous laisser mettre en question par les plus dévoués de nos frères, si nous entrons à leur suite dans un peu plus d'accueil, de sens communautaire, de partage, d'énergie, si nous rénovons notre foi jusqu'à en faire une vie personnelle et très engageante, si nous acceptons d'abandonner certains de nos repères factices, certaines de nos mesures trop étroites pour réentendre les exigences évangéliques, si quelque chose change dans nos vies après cette découverte de la vie, de la foi vivante de nos frères, alors nous aussi, avec eux, nous donnons un sens au mal apparemment absurde qui les frappe. Ainsi, selon l'Ecriture: «le mal est vaincu par le bien». Le Christ ressuscité accomplit son œuvre de vie, au cœur même de la souffrance et de la mort apparente.

 

C'est pourquoi, après avoir esquissé le contexte polonais, avec des nuances qui révèlent aussi l'ambiguité des faits et leur complexité, nous avons le désir de vous mettre en relation avec ce bien qui nait au cœur du mal, cette trace évidente de la résurrection.

 

Nous le ferons à travers des documents originaux, de source polonaise. Nous croyons ainsi être plus fidèles, plus véridiques. Avec vous, Amis, nous écoutons ainsi la voix de ces croyants, de ces hommes, de ces femmes qui se sont engagés pour le salut spirituel et humain de leurs communautés, de leurs frères, de leur peuple. Ces voix nous renvoient aussi à nos communautés, à nos proches, à nos milieux de vie. Il n'y a d'amour que dans l'incarnation. A nous de faire fructifier l'appel que devient pour nous l'engagement de ces hommes, de ces femmes, de ces jeunes, de ces laïcs, de ces prêtres, qui transparaît à travers leurs témoignages ou la révélation de leurs activités altruistes ou charitables.

 

D'ailleurs (mais n'est-ce pas normal?) ce que nous apprenons ne nous semble plus ni étranger, ni insolite, ni inaccessible. Tant il est vrai que «l'Esprit souffle où il veut», et il apparaît qu'il souffle bien dans le même sens. Finalement, n'est ce pas l'Evangile qui est l'inspiration et cet Evangile ne nous est-il pas commun? Seul le contexte est différent, les valeurs à promouvoir sont les mêmes. Seules les voies sont diversifiées, les finalités convergent. Dès lors, nos frères lointains, polonais ou autres, ne nous apparaissent plus comme des épiphénomènes de notre Eglise ou de notre société, nous ne tournons plus vers eux des regards apitoyés ou étrangers, ils redeviennent nôtres, nous les reconnaissons pour tels. Ainsi s'éboulent tous les rideaux de fer, car ils n'existent pas pour un croyant. Qui pourrait nous séparer si le Christ nous rassemble?

 

Ce thème de l'unité essentielle entre nous, dans le Christ, sera le thème de La Journée diocésaine qui sera proposée aux paroisses les 9-10 novembre prochain. En prendre conscience, c'est en même temps en mesurer les exigences. Oui ou non, vivons-nous en communion dans le Christ? Si nos communautés sont d'Eglise, il est nécessaire à leur respiration vitale d'exprimer en un temps fort cette unité des frères, dans un effort d'information, de prières, de communion et de partage. Déjà, nous appelons nos paroisses à vivre généreusement cette «Journée de communion», encartée dans nos pastorales diocésaines. S'abstraire serait en quelque sorte s'abstraire de la vie ecclésiale elle-même, se priver aussi, s'appauvrir de la surabondance de grâce qui éclot au cœur des communautés persécutées, refuser le don qui nous est fait à travers la communion des saints. Il faut savoir que tout le fruit de notre partage matériel alimente directement l'engagement de ces frères, dont les Polonais nous révèlent ici le sérieux et le dévouement.

 

Ne trouvez-vous pas qu'il est moins difficile déjà de reprendre le harnais? D'autres nous précèdent, marchons ensemble! Merci à vous, Amis!

L'ENTR'AIDE D'EGLISE.

 

LE CONTEXTE ECONOMIQUE

 

Jamais encore, la situation économique de la Pologne n'a été si catastrophique. Les accords de Gdansk, en 1980, avaient prévu une «Réforme économique» qu'entendait promouvoir Solidarnosc. On sait que ces Accords n'ont pas été suivis d'effets. Le 25 février de cette année, le Président du Syndicat dissout, Lech Walesa, présentait une analyse de l'économie polonaise.

 

Il rappelait que Solidarnosc, présentant son programme économique basé sur l'autogestion et la coopération avec les autorités pour la lutte contre la crise, avait pris position à propos des prix et de la Sécurité sociale. A ce sujet. Lech Walesa estime que «dans le programme de réformes économiques, qui peut purifier notre économie de la superbureaucratie et du gaspillage, les prix peuvent devenir un vrai indicateur économique, qui influence les décisions des producteurs selon les préférences des consommateurs».

 

Mais, en fait, la Réforme économique, dirigée par le pouvoir, se limite finalement à de constantes hausses des prix. En mars 1985, le gouvernement explicite son programme d'augmentation des prix en trois phases:

1. en mars, augmentation du prix d'aliments comme farine, fromage, riz..., de 30 à 40 %.

2. Début avril, augmentation du prix du fuel et des sources d'énergie: 22-30%.

3. Le 1 er juillet, augmentation d'aliments tels que le beurre. viande, etc. (En juillet 1985, voici un index de quelques prix de détail, compte tenu du fait que la moyenne des salaires tourne autour de 15.000 Zlotys. Etant entendu que les ouvriers gagnent plus que les travailleurs intellectuels): 250 gr. de beurre: 126 ZI.; 1 kg de côtelettes de porc: 560 ZI; 1 kg de sucre: 72 ZI.; 1 kg de farine: 30 ZI.; 1 kg de jambon: 960 ZI.; un pain: 48 ZI.; un petit pain: 7,50 ZI. ... «à donner la migraine», nous dit cette mère de 5 enfants ! «Personne ne peut comprendre comment peuvent subsister les familles», nous dit un célibataire. Et d'un ami qui attend la visite de sa sœur: «Deux mois durant, elle n'a quasiment rien mangé, pour pouvoir se payer le prix du voyage»).

 

La critique de Lech Walesa, au nom de Solidarité est justifiée par des arguments: «On dit qu'il est nécessaire d'augmenter les prix de consommation à cause de l’augmentation des prix à la production. C'est faux. Ces derniers trois années, les récoltes de pommes de terre, de céréales et de betteraves sucrières étaient record et auraient dû réduire ou au moins stabiliser le prix de la nourriture dans n'importe quelle économie normale». Il s'agit d'une «mauvaise gérance». - Le profit, ostensiblement l'un des objectifs des augmentations de prix, est une catégorie... dépourvue d'une quelconque signification économique dans notre système. Ce qui est profitable aujourd'hui peut devenir improfitable demain, du fait des manipulations de prix par le gouvernement... Les prix et les coûts ne sont pas les sujets de régulation du marché. - La société ne peut entretenir d'illusion sur le fait que les augmentations de prix garantiraient une meilleure qualité des produits... Les consommateurs sont confrontés quotidiennement avec le déclin de la qualité des produits. - La politique aberrante d'investissement concourt au déséquilibre de l'économie. «En 1984, les subsides d'Etat pour les mines de charbon ont augmenté de plus de 50 % tandis que les subsides pour l'alimentation augmentaient de 6 % seulement ... ». Dès lors, on sait que la diminution de ces derniers subsides ne profitera pas à d'autres secteurs en difficulté, «dans le domaine de la santé, de J'éducation et culture, du logement, de la sécurité sociale, mais plutôt aux besoins officiels comme la production d'armes, l'expansion de la police et des organes de sécurité»…, «29,3 % d'augmentation de la bureaucratie d'Etat qui a eu lieu entre 1982 et 1984 pourrait être éliminée». - Même l'augmentation du prix des aliments ne peut plus en réduire la demande. Ce qui arrive, c'est que «les groupes plus riches peuvent satisfaire leurs besoins, pour les secteurs les plus pauvres, les dépenses fondamentales comme les loyers, la nourriture, le chauffage, les transports, les soins de santé représentent 100% du budget familial; - L'abîme inflationniste est créé par la rareté de l'offre des biens manufacturés et en même temps par un surplus d'argent destiné à ces biens...» Les gens qui ont de l'argent... doivent attendre des mois pour acheter frigos, machines à laver ou voitures» - Il est inexact de proclamer comme le font les autorités que la levée du rationnement exige l'augmentation des prix dans une telle dimension... «Au lieu d'une augmentation des prix, nous suggérons de liquider le rationnement de certains biens... avec exception pour la viande et le chocolat».

 

(Ce qui se produit actuellement, c'est que l'on peut à nouveau retrouver des produits dans les magasins, des produits de nécessité journalière ... mais parce que la masse des gens n'ont pas d'argent pour les acquérir, vu le coût extraordinairement élevé de ces produits par rapport aux revenus!).

 

Lech Walesa en vient à une dénonciation fondamentale: «nous concluons que les autorités s'accrochent à de vieilles méthodes de distribution par le commandement plutôt qu'aux régulations spontanées du marché, dans le but de maintenir son pouvoir.» Soudoyer certains groupes par des indemnités devient ainsi une méthode de gouvernement, aliénant la société, au profit des seuls privilégiés du système, ceux-là même qui «dans la misère ambiante, vivent comme des princes».

 

«Pauvreté et pénurie de l'offre sont manipulées avec habileté et de propos délibéré par les autorités, à fin de maintenir une subordination sur la société polonaise». (1)

(1) L'intégralité du document de L Walesa était publié le 12 avril 1985 par -The Wall Street Journal-. Nous en avons repris et traduit des extraits.

 

«Les gens sont fatigués, écrasés. Vous ne pouvez pas savoir l'énergie qu'ils dépensent pour rien. Telle démarche, ils doivent la renouveler vingt fois. Une seule fois eût suffi... C'est encore une manière de gouverner, d'user la résistance des gens».

 

« Ce qui nous colle à la peau, c'est l'odeur du mensonge. Beaucoup de personnes disent qu'il leur est devenu impossible d'ouvrir la radio ou la TV, tout est mensonge. Souvent brutal, parfois très sophistiqué. Par exemple: les nouveaux Syndicats, mis en place par le régime après 1980, pour remplacer Solidarnosc…, on ne cesse de les présenter avec tous les qualificatifs que l'on octroyait à l'époque à Solidarnosc même: ils sont dans les mains du peuple, de la classe ouvrière, ils sont indépendants ... Le seul mot que l'on ne prononce pas est celui de Solidarnosc, mais à les écouter, on pourrait être abusé».

 

«L'homme abîmé, voilà le résumé d'un système comme celui-là. Si l'on n'y prend garde, tout le monde s'abîme. Non seulement le Zomo (1), totalement déboussolé, le milicien et surtout le pauvre type qui vous suit à chaque pas, pour rapporter faits et gestes et dires à la Police, ces pauvres types, de plus en plus nombreux, hélas, perdus par l'argent qui les détruit (ils vivent bientôt comme des princes, au milieu de la misère des autres)… pas seulement ces gens-là, mais tout un chacun! Travailler, pour rien, pour une économie sans cesse plus endettée et qui tourne à vide, travailler sans aucune motivation… le goût au travail disparaît... Et c'est grave de perdre la notion du travail, qui est une valeur sociale. La vodka! C'est le refuge... Que faire pour oublier l'insupportable, sinon boire? Cette vodka qui rapporte officiellement un milliard de Zlotys par jour au gouvernement, on ne fait rien pour en empêcher les ravages, au contraire. Cela devient une entreprise éminemment rentable pour les autorités: source de revenus et mode de manipulation détournée de la population... Parfois, souvent, on est atteint par la nausée. C'est trop, trop... Sans compter les difficultés matérielles, la chasse au nécessaire qui use aussi ...».

(1) Forces policières «anti-émeutes

 

"Dans ce contexte, pourtant, on peut discerner des rayons... Le pouvoir se sent faible et il a besoin de la tolérance de l'Eglise. C'est un risque aussi, évidemment; mais il nous est possible, comme chrétien, de travailler. C'est vrai que le cléricalisme existe, il est encore très répandu, mais c'est, plus complexe qu'il n'y paraît. Le cléricalisme perdure aussi du fait que les prêtres seuls peuvent faire ou obtenir ce que les gens ne peuvent ni faire ni obtenir. C'est un paradoxe, mais c'est vrai. Même la police, aujourd'hui, traite les prêtres différemment. Il est évident que le pouvoir a peur de la force de cohésion que représente l'Eglise. Il lui concède des choses qu'il refusait autrefois (la construction d'églises, par exemple). C'est une arme à double tranchant pour l'Eglise. Le clergé doit absolument se rendre compte que l’avenir de l'Eglise repose dans le laïcat formé, adulte dans sa foi, engagé d'une manière responsable. Tous ne comprennent pas encore, mais, c'est là le rayon, il en est qui l'ont compris et qui travaillent inlassablement dans ce sens ... Cà et là, des noyaux se forment, pas tellement réduits d'ailleurs: formation persévérante et patiente… De nouveaux laïcs sont nés, partenaires des prêtres qui les comprennent et les forment. C'est un grand espoir. Cet engagement des laïcs présuppose et de la part du clergé et de leur part à eux un effort immense, car il faut transcender sans cesse les difficultés, contourner les écueils, vaincre les obstacles. La persévérance de ceux qui s'engagent est admirable, digne vraiment d'admiration. Mais, pour ce faire, nous avons absolument besoin de vous. Absolument!»

 

«Quand nous sommes écrasés, quand nous sommes par terre, morts... Savoir que vous pensez à nous, que vous travaillez pour nous et avec nous, cela seul nous met debout».

 

QUELQUES CARACTERISTIQUES

DE LA RELIGIOSITE POLONAISE

 

Nous ne serons pas les seuls à nous sentir parfois désarçonnés. Les catholiques polonais qui viennent en Occident sont très décontenancés par l'Eglise qu'ils découvrent ici. Il faut admettre que ces deux visages de l'Eglise sont, effectivement, très différents. A quoi cela tient-il ?

 

A tant de facteurs: des éléments psychologiques, des éléments historiques, des éléments culturels... Essayons d'en décrypter quelques uns.

 

Les peuples latins du Nord, dont nous sommes en francophonie, sont rationnels. Toute connaissance passe par le concept, par l'esprit. On pourrait presque dire, à la limite, que la sensibilité a mauvaise presse, au moins en certains milieux, intellectuels notamment. L'approche des expériences par la sensibilité est évidemment subjective, est-elle, pour autant, à déprécier? Est-elle suspecte? Les Polonais, en bons Slaves, sont essentiellement mûs par la richesse de la sensibilité, par l'affectivité. Ce qui suscite un environnement émotionnel et chaleureux. Et plus on va vers l'Est de la Pologne, plus ceci se vérifie. Les régions de l'Ouest, longtemps marquées par l'empreinte germanique, ont gagné en efficacité au détriment de cette hypersensibilité. Comment s'étonner, dès lors, que la religiosité soit, elle aussi, fortement teintée d'éléments émotionnels? Ce fait peut mettre parfois mal à l'aise des Occidentaux, faudrait-il pour autant le renier systématiquement, refuser d'y entrevoir aussi une richesse? Qui peut être ambiguë, certes, et qui l'est parfois, mais le cognitif n'est-il pas aussi bien menacé par l'idéologie? La relativité nous introduit aussi dans l'humilité.

 

L'histoire de la Pologne est profondément marquée par la lutte permanente pour l'existence, pour la survie. Le plus souvent par la violence, les peuples environnants ont essayé de lui arracher ses terres, sa langue, son identité, sa foi. Tout au long de cette histoire, l'Eglise s'est révélée au cœur du peuple comme l'arche de salut. Partie prenante de toutes les entreprises de survie, de toutes les peines d'un peuple opprimé, elle a profondément marqué la religiosité polonaise d'un indéfectible attachement à cette composante de l'identité polonaise. Ceci demeure vrai, aujourd'hui, pour les plus larges couches de populations. Il est vrai que certains cercles d'opposition, non catholiques, incroyants même, dénient cette identification de la religion avec l'identité nationale; il n'empêche que cette conviction reste de nos jours largement partagée et ressentie.

 

L'Eglise, du fait de son identification, de son crédit moral dans le peuple, a toujours occupé une place importante dans la vie publique. Ce fait n'est pas oblitéré, même encore de nos jours, en situation marxiste. La présence de l'Eglise demeure très profondément inscrite dans la vie publique. Autour de ceci, s'est maintenu tout un symbolisme, un ritualisme bien spécifique. Certes, il est important de mesurer les risques d'ambiguïté des symboles, peu à peu, vidés de leur sens ou d'un ritualisme qui peut devenir formalisme pur, il est urgent aussi de vouloir transcender le rite et le symbole dans le témoignage. Nous ne sommes pas les seuls à le penser. Aujourd'hui nombre d'animateurs religieux polonais (clercs et laïcs) en sont aussi convaincus.

 

La différenciation des sensibilités, des contextes rend souvent difficile et délicate l'exploration que l'on prétendrait faire de la religiosité de son prochain. A fortiori s'il s'agit de peuples entiers qui nous sont si étrangers qu'un seul regard ou un voyage superficiel ne saurait suffire à les comprendre. Il s’agit ici également, comme on dit en termes de missiologie, d'une forme d'inculturation. Souvenons-nous aussi que l'Occident n'a certainement pas le monopole de la foi «pure», ni du témoignage, ni de la foi «engagée». C'est pourquoi il est bon de se référer à des sources originelles et, pour ce qui concerne la religiosité, peut-être pourrions-nous esquisser en très larges traits l'analyse qu'en faisait récemment un spécialiste polonais, directeur de la chaire de sociologie de la religion de l'Université catholique de Lublin (1).

(1) Cfr. KIERUNKI, nos 19 et 20; 6-13.V.1984. En fait il s'agissait d'une interview de ce prêtre, le Pfr. Piwowarski.

 

Ses vues sont elles-mêmes marquées du sceau de la sensibilité polonaise, mais elles présentent des aspects, très rationnels aussi, d'analyse critique au nom de la sociologie de la religion. Elles sont parfois peu optimistes, nous les livrerons telles quelles, comme un élément d'appréciation ou de connaissance, parmi les autres approches que nous relevons dans cette Lettre.

 

L'auteur discerne deux plans de la religiosité: celui de l'Eglise polonaise au plan national et celui de la vie quotidienne d'un chacun.

 

Au plan national, la religion est vécue comme «un bien commun de la nation», «un élément de l'identité nationale». Elle continue à s'imposer dans la vie publique (non au plan politique) et elle est soutenue par la large générosité du peuple des croyants.

 

Au plan de la vie quotidienne, il discerne les milieux ruraux, moins ouverts et les milieux plus ouverts, surtout dans les villes.

 

Le premier n'offre guère de distance entre le plan de la profession de foi globale et l'imprégnation religieuse de la vie quotidienne. Par contre, les milieux plus ouverts, dont la religiosité est pourtant moins superficielle, moins ritualiste et donc plus exigeante, ces milieux sont marqués actuellement par des «attitudes sélectives»: «on n'accepte plus comme autrefois toute la doctrine religieuse à partir de l'autorité de la tradition et celle de l'Eglise, on accepte uniquement certains principes moraux et certains dogmes de foi, on rejette les autres». D'où, une certaine distanciation dans le lien avec l'Eglise. «A l'autorité de l'Eglise se substitue la légitimation personnelle de la foi». C'est ainsi qu'il définit dans ces milieux une tendance à une «privatisation très poussée de la religion», «l'autorité de l'Eglise» n'est plus le critère. Au plan de la morale, la distanciation est encore plus nette qu'au plan du contenu de la foi, et notamment en tout ce qui concerne la morale familiale.

 

Mais les éléments positifs indéniables sont repérables dit-il: l'accent mis sur les valeurs humanistes, de souche chrétienne même si elles sont aujourd'hui perçues comme valeurs culturelles (droit et dignité de la personne humaine, justice, solidarité, paix, dialogue). Mais y a-t-il là vraiment un signe de revitalisation religieuse, interroge l'auteur. Ne s'agirait-il pas plutôt d'une accentuation des valeurs, courante en période de crise? Quant aux manifestations religieuses globales, elles devraient être évaluées qualitativement et non quantitativement...

 

Autres valeurs encore aux yeux de l'auteur: l'émotion religieuse et l'accent marial de la religiosité, la tendance à l'approfondissement dans le cadre de l'Eglise populaire et, enfin, la permanence de «la haute autorité de l'Eglise dans notre société», mais «haute autorité toujours encore attachée aux ecclésiastiques».

 

Les événements des dernières années (élection de Jean-Paul Il, ses deux pèlerinages en Pologne, les événements d'août 1980) peuvent avoir déterminé des modifications, mais difficilement discernables, dit-il, mal précisées à ce jour, en tous cas. On pourrait discerner cependant une croissance de la religiosité, mais liée à la religion en tant que bien commun et patriotique, un certain accroissement de la religiosité au plan de la vie quotidienne mais, dans une situation périlleuse, cet élément pourrait se révéler instable, lié au contexte. Par contre, il semble que l'on puisse cependant observer un certain approfondissement de la religiosité individuelle, des conversions de personnes impliquées dans des expériences spécifiques désireuses d'intérioriser leur foi et d'en marquer leur vie quotidienne, un recul des valeurs matérielles au profit de valeurs morales, sociales, humaines, universelles et humanistes.

 

Parmi les jeunes, outre ceux qui attendraient de l'Eglise un rôle politique, on doit remarquer le nombre croissant de ceux qui «éprouvent authentiquement la religion et la vivent très profondément». Ils sont souvent alors regroupés dans divers mouvements ou formes communautaires de vie.

 

Ce phénomène communautaire s'amplifie, «tendant à transformer notre catholicisme massif, orienté verticalement (2), en catholicisme communautaire, orienté horizontalement». Cette évolution semble très très importante, voire déterminante pour l'avenir de l'Eglise en Pologne. De telles petites communautés doivent exister et existent déjà à l'intérieur même des paroisses, souvent démesurées. Elles sont le garant de la transmission de la foi car la socialisation de masse «subit de tels changements dans l'Eglise et ... ne la sauvera pas à l'avenir, s'il n'y a pas de nouveaux sujets religieux de socialisation».

(2) Il ne s'agit pas ici de vues théologiques «verticales» ou «horizontales», mais bien de la manière de vivre l'Eglise, en privilégiant absolument toute structure hiérarchique ecclésiastique ou en recherchant la dimension «horizontale» de vie communautaire du Peuple de Dieu.

 

C'est aussi un avenir ouvert pour l'Eglise, car cette socialisation de la foi au niveau des petites communautés suscite la créativité du laïcat. Car, il faut le reconnaître, «le grand obstacle à cette activité des laïcs dans l'Eglise c'est le cléricalisme qui règne chez nous». Comment définir ce «cléricalisme» polonais? L'auteur de ces propos le dessine ainsi: c'est le manque de reconnaissance d'une autonomie et d'une indépendance suffisante aux laïcs dans l'Eglise ... Toujours en effet prédomine dans notre Eglise le modèle clérical... domination des prêtres, leur rôle de tout premier plan dans l'Eglise... Si les laïcs exercent quelques activités dans l'Eglise, ce sont principalement des tâches confiées par les prêtres... dans la réalisation de ces tâches (le laïc) est souvent dirigé par des ecclésiastiques, il agit parce qu'il est mandaté par eux». Cette autonomie laissée au laïcat devrait aller jusqu'au respect des différences politiques, à condition que le laïc chrétien se souvienne qu'il se doit de «donner un témoignage chrétien dans la politique».

 

A quel pourcentage pourrait-on évaluer le nombre de croyants actuellement touchés par cette revitalisation religieuse? L'auteur, relativement peu optimiste, le situe aux alentours de 15 % des croyants. Et encore faut-il remarquer que ce groupe est différencié: soit qu'il soit orienté davantage vers le ressourcement évangélique et la mission primitive de l'Eglise (engagement souvent marqué d'une dimension personnelle, parfois extra-institutionnelle) ou qu'il soit totalement identifié à l'Eglise institution.

 

Mais, en Pologne, comme partout ailleurs cette fois, il faut convenir du fait que «l'Eglise de l'avenir - c'est l'Eglise du choix». D'un choix personnel, qui engage et modèle la vie.

*

* *

Ces diverses tonalités de la religiosité polonaise, ses lumières et ses nuances, nous les verrons affleurer dans les documents suivants. Nous pouvons témoigner du fait que nous connaissons des Polonais, clercs ou laïcs, qui participent de ce renouveau de l'Eglise, qui tendent à transformer le mal en bien, selon le mot de l'apôtre Paul, souvent repris par Jean-Paul Il, qui concèdent ou accèdent à une autonomie de comportement, à l'âge adulte de la conscience responsable et libre, qui s'engagent dans le rayonnement de ces valeurs humanistes à tel point qu'elles transforment leur vie quotidienne, qui déjà construisent l'Eglise de l'avenir. Nous y croyons. Mais tout est à créer, à chaque instant. A créer ensemble.

 

SPIRITUALITE DE LA PAIX, EN POLOGNE

 

Au début de l'été, se tenait à Bruges une réunion internationale de Pax Christi. Des délégués des pays de l'Est y avaient été invités. La participation de tels délégués pose souvent problème. Inféodés à des Mouvements de Paix téléguidés par la politique du Parti, ils ne sont pas libres de s'exprimer autrement que selon les directives de celui-ci et, trop souvent, leur langage recouvre très exactement celui de la propagande du moment. Le mot lui-même de «Paix» devient alors suspect. Il est d'ailleurs aliéné, se vidant alors de sa propre substance, pour ne recouvrir que des visées politiques. La participation de délégués de cette qualité doit être comprise pour ce qu'elle est: une démarche qui s'inscrit dans la ligne politique des dirigeants, visant parfois à appuyer celle-ci à l'étranger, parfois à camoufler celle-ci sous un masque d'ouverture pacifique. A des tribunes semblables et similaires, l'on a entendu souvent des propos viciés soit par l'usage très répandu de la «demi-vérité», soit par l'élision de faits directement contradictoires avec la parole avancée. On peut imaginer, dans un tel contexte, la déstructuration de personnalité que représente le fait de se plier à de telles exigences du pouvoir, soit par complicité, soit par compromission, par lâcheté peut-être. C'est le fait lui-même que nous qualifions ainsi, n'ayant aucun droit de juger les personnes.

 

La présence de tels délégués, qui feraient rapport pourrait aussi poser des problèmes de sécurité pour les autres délégués venus de pays de l'Est. Ainsi, comme nous l'avons dit déjà, nous découvrons que l'aliénation gagne même nos propres réunions, du moment que nous y introduisons ce genre de suspicion et ce risque qu'il représente.

 

C'est bien pourquoi nous avons été particulièrement frappés par une intervention d'un Polonais, invité à s'exprimer sur «la spiritualité de la paix dans les pays de l'Est». (II circonscrivait aussitôt son propos à la Pologne, se déclarant non averti ni habilité pour parler des autres pays de l'Est).

 

Nous rapporterons ci-après des extraits de cette intervention, telle que l'on a pu les saisir à la volée. Ils forcent notre admiration, car il ne s'agit pas de paroles en l'air. Nous vivons assez proches de ce pays pour savoir que derrière ces assertions se profilent des réalités, vécues quotidiennement, dans un engagement permanent et désintéressé. Ecoutons donc ces paroles avec attention, elles deviennent pour nous un programme de vie.

 

Le rapporteur précisait tout d'abord la spécificité de la relation de la société polonaise avec l'Eglise:

 

«En Pologne, nous avons expérimenté, à travers notre histoire, que l'Eglise était porteuse et soucieuse de promouvoir les valeurs les plus fondamentales. Sur ce plan, tout au long d'une histoire tourmentée, -et nous l'avons vérifié aux périodes les plus sombres de notre histoire, au XIXe siècle, par exemple (1) - c'est nous-mêmes que nous accusons de n'avoir pas été alors assez chrétiens. D'expérience historique, nous savons donc que l'Eglise nous a rendu un service inexprimable en sauvegardant notre indépendance spirituelle, notre intégrité culturelle et nationale. Et c'est pourquoi il nous apparaît indispensable pour nous de proclamer et de soutenir l'Eglise, en tant que l'une des forces salvatrices du monde. Nous le ressentons comme notre devoir et notre responsabilité d'amour à l'égard du monde, parce que nous sommes persuadés que ce sont ces dons divins de l'Evangile et de l'Eglise qui sont salvifiques, non seulement au plan éternel, mais également au plan temporel».

(1) C'était le temps des partages de la Pologne.

 

Cette spécificité tient encore à autre chose: l'histoire de la nation polonaise est faite de résistance aux tentatives d'asservissement.

 

"Le peuple a essayé de se défendre. Il entendait ainsi manifester qu'il entendait demeurer le sujet de son histoire et non se soumettre au rôle d'objet entre les mains de ceux qui cherchaient, à travers lui, à réaliser leurs propres vues. Cette volonté de demeurer maître de son destin a profondément marqué la mentalité de notre peuple».

 

Dans cette lutte, le peuple a toujours trouvé l'Eglise à son côté:

 

«Toujours, dans de telles circonstances, c'est auprès de l'Eglise que le peuple a trouvé appui, soutien, et un «lieu» pour exprimer son espérance, son identité, pour sauvegarder, par exemple, son propre langage. Rappelons-nous l'époque du Kulturkampf». (2)

(2) Offensive contre la culture religieuse et profane autochtone, poursuivie par Bismarck, au XIXe s. au profit de l'hégémonie prussienne.

 

C'est ainsi que la spiritualité de ce peuple, qui s'est expérimenté comme victime et résistant est très différente de celle de peuples d'Occident: «conscients du fait que l'Histoire et leur destin leur permettent de s'installer dans l'aisance matérielle et la liberté, mais aux dépens de leurs semblables... Parmi de tels chrétiens, se lèvent ceux qui estiment qu'une liberté ainsi acquise est inauthentique, parce qu'ils ne voient pas comment modifier cette situation de privilégiés, ils l'apprécient comme moralement injustifiable... se développe ainsi une conscience de culpabilité collective... de tels chrétiens ressentent d'une manière aiguë le péché de leur société. Et ils en viennent à rendre l'Eglise elle-même responsable ou coresponsable de l'exploitation du monde ouvrier, des phénomènes de colonialisme, de racisme, d'antisémitisme et même de guerre, particulièrement là où s'affrontent le monde riche et les peuples pauvres ... Pour les chrétiens marqués de cette spiritualité... le primat de l'autocritique du Christianisme s'impose alors, par rapport à la proclamation du contenu libérateur de celui-ci».

 

Il n'en est pas d'abord ainsi en Pologne, imprégnée de son expérience historique.

 

«La pédagogie qui dérive de notre spiritualité... s'appuie sur l'idée de la vocation au Bien et à la fidélité envers ce Dieu... C'est une pédagogie qui invite à faire confiance, à s'abandonner à Dieu il s'agit d'une pédagogie de l'Espérance, malgré les défaites... C'est une force intérieure qui s'oppose à ces défaites, suscitant une victoire morale intérieure, elle-même condition nécessaire pour que puisse survenir alors la victoire historique. Cette pédagogie n'exclut pas toute attitude d'autocritique à l'égard de l'Eglise institutionnelle, mais celle-ci ne nous apparaît pas d'abord comme «l'Eglise institutionnelle», mais comme nous-mêmes et c'est donc en soi-même que l'on est conduit à évaluer le manque de générosité et de fidélité ...»

 

De là découlera la conception polonaise d'une spiritualité de la Paix, de ce «Bien qui a nom la Paix»:

 

«Notre conscience historique, pétrie par le sentiment de l'injustice subie, nous a donné une conviction très vive que la paix ne peut être que l'œuvre de la justice. Si l'on peut dire que nous aspirons à la paix, cela signifie que nous voulons avoir la possibilité de fonder la paix, nous voulons donc la justice. Notre activité ne s'oriente donc pas tellement directement vers la paix que vers la justice. Nous nous engageons dans la lutte pour la justice... de telle manière que la paix puisse être possible comme une efflorescence de la vie et non comme le fruit de la résignation. Le Cardinal Wyszynski s'exprimait ainsi dans une homélie: «Le respect des droits les plus fondamentaux de la personne humaine est le fondement de tout ordre social et la condition de la paix dans le monde, de la paix dans les consciences, les familles et parmi les nations». C'est pourquoi, nous ne pouvons vouloir la paix à n'importe quel prix, car une telle paix serait le fruit de la renonciation à la justice, à l'identité humaine, religieuse et nationale».

 

Mais quels seront les accents de cette lutte pour la paix par la justice?

 

«Nous désirons que cette lutte pour la paix se déroule sans arme. On peut dire qu'un large pourcentage de Polonais désire que cette lutte pour la justice soit toujours non-violente. La réalité d'aujourd'hui le démontre encore.»

 

Mais plus profondément encore, cette lutte non-violente devra être aussi une lutte sans haine:

 

«Beaucoup de chrétiens engagés et conscients ont à affronter le problème de la lutte contre la tentation de la haine. Car celle-ci peut constituer malgré tout un élément à l'arrière plan d'une lutte non violente, celle-ci n'étant alors envisagée et adoptée que comme une tactique, une stratégie adéquate. ... La haine est une réaction spontanée, mais nous observons que ce sentiment est contrôlé par la conscience formée par l'Eglise dans un esprit de charité et de réconciliation. On parle souvent dans les églises de l'obligation de la réconciliation, de l'amour des ennemis. Cette insistance joue un rôle auprès des chrétiens avertis pour les engager à la lutte contre la haine. Souvent on cite les paroles bibliques: «Tu ne dois pas vaincre par le mal, mais vaincre le mal par le Bien ». Si l'on admet la haine en soi, alors on est vaincu par le mal. «Prions afin que nous soyons libres de la peur et de ce qui nous effraie, mais d'abord libres de la passion de la revanche et de la violence», disait le Père Popieluszko.

 

On peut penser que les nombreuses sollicitations des prêtres à cet égard, les paroles du Primat de Pologne sur la réconciliation, le message d'amour du Pape délivré à l'occasion de son pèlerinage en Pologne ont joué un rôle important dans la formation de cette conscience. Mais un autre élément joue encore:

 

«Face à de nombreuses difficultés et peines, le peuple chrétien en Pologne est amené à vivre «en Eglise» une solidarité, une Charité en acte effective. Toute injustice provoquée suscite un mouvement d'entraide. Ainsi, la pression sociale converge vers une action positive d'amour et, se manifestant ainsi, y trouve en même temps un exutoire. La force d'amour converge vers ceux qui sont en difficulté et ce mouvement convergeant libère les réactions qui auraient pu se muer en haine et représailles. Or, l'Eglise est le lieu, le moteur et la compagne de toute une action d'entraide, prêtres et laïcs confondus. Il est frappant d'observer comment la foule chrétienne, notamment, a appris à vivre des épreuves dans un sentiment de paix, sans esprit agressif. Dans un tel contexte, il peut advenir que les uns et les autres deviennent interpellation et témoignage réciproques...»

 

Et nous pensons que œuvrant ainsi pour la justice, nous œuvrons ipso-facto pour la paix, car «cette attitude est un service de la vérité, de la justice, des Droits de l'homme dans la vie sociale, non seulement dans notre pays ».

 

Ce service de la vérité, de la justice, des Droits de l'homme, ce service vécu dans l'activité quotidienne, vécu comme une œuvre de paix, ce service ne nous provoque-t-il pas, Amis? Merci aux Polonais de nous y précéder.

 

UNE ACTION ORIGINALE:

LES SEMAINES DE LA CULTURE CHRETIENNE

 

Les semaines de la culture chrétienne ont lieu dans tous les diocèses de la Pologne. Chaque année, elles concernent de plus en plus de créateurs et de receveurs de la culture.(1)

(1) Les extraits sont repris du journal diocésain de WARSZAWA (Varsovie) «PRZEGLAD KATOLICKI- N° 4 (32), du 25 janvier 1985. Tirés d'un article d'un laïc, Piotr KWIATKOWSKI, intitulé: «Les paroles pures et solennelles».

 

 

«... la vague de reviviscence religieuse n'est pas un mouvement à caractère négatif et son essence n'est pas uniquement la protestation contre quelqu'un ou quelque chose. C'est aussi un mouvement, un essai de s'affirmer et de mettre en place des valeurs chrétiennes dans le monde actuel».

 

En Pologne, le besoin universel de transcender l'inquiétude par un retour à des valeurs, à l'encontre du relativisme ambiant, «se manifeste par une réorientation vers l'Eglise. Ceci découle de l'autorité traditionnelle de l'Eglise, mais aussi de tout ce que cette Eglise a fait dans ce dernier demi-siècle». Comme partout ailleurs, les crises engendrent des questions fondamentales. En Pologne, «la catastrophe économique a placé des millions de gens devant une question difficile: le bien-être matériel est-il l'unique but de l'homme, la vie dans la disette a-t-elle un sens ?. En 1970, Gierek répétait le slogan de l'époque: «Nous construisons la deuxième Pologne». Depuis lors, toutes les illusions se sont effondrées, et les Polonais observent ou pressentent «que la société qui ne se fonde pas sur les valeurs fondamentales irréductibles, telles le bien, la vérité, l'homme ne peut garantir aux hommes une vie satisfaisante. Bonne est alors non seulement une vie d'abondance mais aussi une vie digne, imprégnée d'ordre moral qui donne à l'individu la chance d'un véritable développement. Cette situation a engendré aussi un besoin de culture, qui reprend les expériences de ces dernières années et répond aux questions posées par la réalité difficile. De ce besoin a grandi un nouveau courant de la culture chrétienne... Les «Semaines de la Culture Chrétienne» sont nées de ce besoin.

 

Ce nouveau courant de la Culture chrétienne fait une place de choix aux artistes et a trouvé hébergement dans les églises. Ce fait n'est pas seulement fortuit, mais il manifeste un sens profond «l'Eglise (comprise comme l'ensemble des fidèles) est entrée dans un nouveau langage -le langage des paroles, des signes plastiques, des œuvres cinématographiques, des symboles qui sont la production et la propriété de l'homme du XXe siècle. Ce langage fait référence aux valeurs présentes dans le Christianisme depuis 2000 ans et grâce à lui, les expériences des hommes contemporains prennent un nouveau code de référence qui est universel ».

 

Si l'on parle de la présence de l'art et des artistes dans l'Eglise, ne pense-t-on pas ipso facto à un art typiquement religieux? Mais «pour un Polonais de 1984, les choses se présentent d'une manière différente, il va simplement pour rencontrer un écrivain connu, pour entendre un concert avec la participation d'excellents musiciens, à une conférence d'un professeur renommé. Et il sait qu'il va rencontrer un travail créateur contemporain dans le sens formel qui utilise les moyens d'expression qui appartiennent à notre siècle. Le travail créateur ne se borne pas à une problématique religieuse restreinte ou bien au cercle des problèmes soulevés par les écrivains et les artistes considérés comme «catholiques». Le problème central de ce travail, c'est la relation entre l'homme et le monde et entre l'homme et Dieu. Cet homme est contemporain, avec toute son expérience amère qui l'incline vers le scepticisme et les doutes. Il n'évite pas les questions qui, il y a un demi-siècle étaient considérées comme inadmissibles et athées, il se rappelle les affirmations des grands philosophes «Dieu est mort» ou bien «la religion est l'opium du peuple». Il est conscient que dans l'histoire de l'Eglise il y a de grands moments et des crises. Que ce ne sont pas seulement les catholiques qui tendent vers Dieu».

 

Bien que très contemporaine, cette réflexion «ne signifie pas le rejet de l'héritage du passé. Les créateurs qui se retrouvent dans le courant de la culture chrétienne sont en dialogue avec le passé et, de ce fait, ils renouvellent la tradition. Ce dialogue consiste en une relation entre la sensibilité, les réflexions d'hommes contemporains avec les sens présentés par les générations précédentes. La lecture des œuvres du passé est aussi contemporaine - La Bible, les mystères religieux du Moyen-âge ou bien les poètes métaphysiques anglais. En un mot, le travail créateur présenté entr'autre pendant les semaines de la Culture chrétienne reprend le défi jeté aux hommes par le monde contemporain. Ce travail cherche l'ordre dans la réalité qui semblerait être un chaos. Et cet ordre provient des valeurs qui se trouvent dans le Christianisme.

 

La liaison entre le travail créateur et les valeurs non contradictoires à l'Evangile et le genre de problèmes traités sont les traits caractéristiques du courant de la Culture Chrétienne dont nous parlons. Les artistes l'ont créée à partir de motifs différents. Dans la plupart des cas, c'est la conclusion de leur réflexion et le reflet de leur sensibilité. Mais on ne peut non plus exclure des motifs plus restreints- le désir de répondre aux aspirations de ceux qui cherchent la culture, la volonté d'acquérir une popularité dans de nouveaux milieux».

 

Quels milieux rencontre cet effort de diffusion de la Culture chrétienne? S'agirait-il de rencontres «de patronage» dans des églises à mi-remplies? Non, vraiment pas. Cette œuvre de la nouvelle culture chrétienne est présente «dans divers milieux, qui parfois n'ont aucun contact direct avec l'Eglise. Dans le cadre du théâtre ou celui de poètes, on présente le Livre de Job ou bien on récite des Psaumes; dans les programmes de concert, plus souvent qu'auparavant on peut trouver des œuvres contemporaines qui émergent d'une inspiration chrétienne. Mais la plupart des œuvres s'élaborent dans des milieux qui appartiennent aux cercles liés avec l'Eglise et sont présentés dans les églises ou dans d'autres bâtiments appartenant à l'Eglise». Ainsi les artistes, créateurs d'œuvres parlantes pour l'homme moderne, retrouvent peu à peu leur place dans l'Eglise. Le fait n'est pas si récent. «Excusez-nous», disait le pape Paul VI en 1964, en s'adressant aux artistes en parlant des canons que l'Eglise imposait à l'art.

 

Actuellement tout ce travail d'organisation et le déroulement de ces Semaines diocésaines de la Culture chrétienne demeure non-institutionnel. «II n'y a pas de postes professionnels, de bureaux, d'entreprises. Beaucoup de travail bénévole, l'effort des artistes, l'aide de prêtres et de religieuses de différentes paroisses, des moyens modestes et des églises qui servent de salles de concert, de pavillons d'exposition, de salles de projection et de lieux de soirées poétiques». Il est possible que tout cet effort en vienne à s'institutionnaliser, mais ce n'est pas sans poser problème, L'Eglise doit demeurer ce qu'elle est, elle ne saurait non plus devenir «une grande agence concerto-artistique».

 .

Un caractère encore de ces Semaines, c'est la manière de communiquer. Le travail créateur s'appuie plutôt sur la parole écrite et dite, sur le contact direct entre le locuteur et l'auditeur et ceci a une très grande signification pour la manière de recevoir, pour l'atmosphère dans laquelle se passe la rencontre entre l'artiste et son public. «Les participants avec lesquels j'ai parlé soulignaient l'extraordinaire atmosphère de ces rencontres - le grand vécu culturel. Mais aussi une expérience aiguë de la communauté».

 

«II y a beaucoup de facteurs qui conditionnent cette atmosphère: en général le public est jeune, la présence de créateurs appréciés, le désir d'avoir contact avec eux. La possibilité d'une discussion ouverte. Les paroles qui ont manifesté leur grande force créatrice.

Les paroles portant consolation et qui inclinent à réfléchir. Les paroles et les symboles dans lesquels les auditeurs se retrouvent -qui reflètent leur identité, tendances et inquiétudes. La solitude est brisée: les paroles qui ont été dites construisent le fil de la concordance, la vue des gens qui pensent et réagissent de la même manière éloigne le sentiment d'isolement et de vide. Enfin le lieu même -l'église. Il y avait un temps où la vue d'un poète lisant ses poèmes dans une église dérangeait et était quelque chose d'extravagant et de non approprié. Pendant ces dernières dix années, l'église - ce lieu où l'homme reste face à Dieu - est devenue aussi l'espace où «les paroles pures et solennelles» sont le fondement de la communauté des hommes».

 

*

*  *

Au mois de mai de cette année, se tient à Katowice (Silésie) la deuxième Semaine de la Culture Chrétienne.

Voyons en bref, (2) ce que représentait cette «Semaine» dans ce diocèse de l'Ouest de la Pologne.

(2) D'après le journal diocésain de Katowice: «Gosc Niedzielny», n° 23 de juin 1985.

 

Le thème central de la Semaine était le suivant: «Vous serez mes témoins», et il était introduit au cours d'une messe d'inauguration dans la cathédrale du Christ-Roi, célébrée par l'évêque du lieu à l'intention de la Patrie. La Chorale et l'orchestre de la cathédrale présentaient la Messe du Couronnement de Mozart.

 

L'occasion de la Semaine était le 60ème anniversaire du diocèse, mais «les raisons exactes sont plus profondes. D'un côté, il y a un grand besoin d'authentique culture et de l'autre, le besoin de présenter les possibilités du milieu créateur de Silésie, de donner un témoignage de la présence de la culture chrétienne dans la vie contemporaine de la Silésie». Plus de 20 concerts étaient prévus dans le programme, quelques spectacles de théâtre, des soirées d'auteurs, à peu près 20 conférences, des rencontres de discussion, des témoignages, des expositions et des projections de films religieux.

 

En effet, le théâtre et la littérature, l'histoire, l'architecture et l'art, la musique sacré, la vidéo trouvaient tour à tour ample moyen de s'exprimer. Et, par exemple: quatre pièces théâtrales ou montages scéniques traitaient de l'histoire de l'Icône de Notre-Dame de Czestochowa (avec participation active de la foule), de la dévotion à Ste Barbe, patronne des mineurs,... sorte de ballade qui rapportait autant l'histoire de ce culte que sa fonction sociale de la 2ème guerre mondiale à ce jour, de St Thomas Moore, méditation sur la tyrannie («Les despotes deviennent tels rarement tout seuls. Ils sont modelés par l'entourage servile d'esclaves et la peur des hommes») et, finalement, de la Nativité, réflexion aussi sur la pression psychologique exercée souvent sur les femmes pour les mener à l'avortement. Dialogues de la vie quotidienne alternaient avec des fragments d'Evangile et des poèmes. Par ailleurs, le théâtre du séminaire (dirigé par un professionnel) présentait une pièce intitulée «Pilate» (les «raisons» pour condamner un innocent frappaient la foule !).

 

Des poètes contemporains venaient partager leurs œuvres, une exposition sur «Le livre ancien en Silésie» exposait notamment des ouvrages qui avaient entretenu l'esprit patriotique, notamment au XIXe s. Des conférences sur le rôle du Sacré dans la culture, sur la Bible dans la poésie de Milosz (3), etc. rassemblèrent aussi un large public.

(3) Le grand poète polonais, Prix Nobel de littérature, aujourd'hui aux E.U.

 

La dimension historique s'exprimait en de nombreuses conférences et témoignages, par exemple, celui d'anciens membres d'organisations de jeunesse en Silésie entre les deux guerres, le témoignage d'un évêque sur le travail pastoral des prêtres après la 2ème guerre mondiale (la période stalinienne) on encore, telle discussion-dialogue sur le thème: «Pourquoi l'ouvrier silésien est-il resté dans l'Eglise?».

 

Une exposition, dans une maison paroissiale, présentait une exposition d'art religieux contemporain en Silésie, dans une église une exposition de peintures, graphiques et dessins de 14 professeurs de l'Académie des Beaux-arts de Krakow, qui est située en Silésie. D'autres expositions encore, et notamment, à la Curie, furent exposés 49 projets d'églises construites dans le diocèse pendant ces dix dernières années («L'architecture sacrale vit une période difficile aujourd'hui, bien que l'on construise beaucoup d'églises. C'est le temps de la recherche. Pendant longtemps on n'apprenait pas la construction d'églises dans les écoles supérieures polonaises. Les architectes s'exprimaient d'ailleurs sur l'architecture sacrées au cours de quatre conférences.»)

 

La musique sacrée était bien présente avec des concerts consacrés à Bach, à Haendel, à Mozart (la Messe du Couronnement) et à un compositeur baroque: la Messe «Completorium» de Gorczycki. La musique contemporaine était elle aussi mise en valeur au cours d'autres concerts.

 

Deux films attiraient les visiteurs: Le fameux «Jésus de Nazareth» de Zefirelli et un autre film: «Credo» projeté pour la première fois à Katowice. Sept films de cassette (notamment: "Jésus Superstar» et «Quo Vadis») furent proposés, qui attiraient les foules. («On s'est rendu compte que l'on a un grand besoin de films à thème biblique et religieux en général. Ces films ne sont pas présentés, hélas, dans les cinémas polonais»).

 

Un dernier thème sous le leitmotiv de «citoyenneté de deux mondes» proposait des conférences (sur le procès de Torun, par exemple, des assassins du Père Popieluszko ou sur un sujet écologique: les conséquences de la catastrophe écologique (il faut savoir que, officiellement, 4 secteurs sont déclarés en état de catastrophe écologique par le gouvernement lui-même: la Silésie, la région de Gdansk, la région de Legnica (le cuivre) et celle de Krakow (Cracovie) où les usines sidérurgiques de Nowa Huta n'utilisent pas de filtres tout comme celles de Skawina (Catastrophe écologique, certes, mais aussi grave atteinte à la santé des résidants autochtones!). Deux conférences encore sur les thèmes suivants: «La famille comme Eglise domestique» et «Le sens de la vie, de la souffrance et de la mort», celle-ci présentée par une doctoresse, membre du mouvement «Hospicjum», mouvement d'aide aux incurables.

 

 «... on peut dire que la «Semaine» a donné aux organisateurs confiance dans leurs propres forces. Cette conviction concernait non seulement ceux qui étaient directement impliqués dans l'organisation de ces sept jours de mai, mais on peut dire aussi qu'il y avait un élément qui rassemblait toute une ville. Il y avait beaucoup de monde et les gens allaient d'une église à l'autre, d'une salle paroissiale à une autre. On se dépêchait car on voulait tout voir en une seule journée (4). La Semaine, non seulement intéressait les gens, mais d'une certaine façon, les rassemblait».

(4) Les gens venaient en car de toute la région, pour passer une journée à Katowice.

 

«La deuxième Semaine de la Culture Chrétienne à Katowice était en somme un certain témoignage. Le témoignage de l'engagement et du besoin d'engagement dans la culture chrétienne».

 

«VOUS serez mes témoins»... Qui parle d'Eglise du Silence?

«Mais pour tenir debout, nous avons besoin de vous»...

Amis, nous avons bien entendu?

 

Mais comment réagit le pouvoir à cet effort de l'Eglise? Il semblerait que les autorités prennent peur, mesurant l'impact d'une telle pastorale sur la mentalité, la psychologie et la religiosité des foules polonaises conviées à ces activités. Le fait n'est pas étonnant, puisque les dictatures se fondent d'abord sur le monopole de toute initiative entre les mains du pouvoir afin de déjouer toute tentative de pensée ou d'action indépendante. Des syndicats indépendants et qui entendaient l'être devaient être dissous. Une telle forme de pastorale est aussi, fatalement, risquée et vulnérable.

 

La réaction des autorités, nous pouvons la mesurer à travers des documents confidentiels, qui ont «coulé» dans la clandestinité. Le premier de ceux-ci, que nous vous livrons ci-après, émane du Ministère de la Culture et des Arts. Voyons ceci:

Le Ministre de la Culture et de l'Art

au Citoyen Préfet ou au Président de la ville de...........

Confidentiel.

 

J'ai l'honneur de m'adresser au citoyen Préfet pour lui demander d'établir rapidement une information concernant l'activité de l'Eglise catholique dans la sphère de l'activité culturelle. Il y a quatre sphères d'activité de l'Eglise qui nous intéressent particulièrement:

1er point: l'activité socioculturelle organisée et menée sur le terrain de la paroisse

- centres de distribution de livres et de la presse catholique

- les bibliothèques paroissiales, salles de lecture et lieux de rencontres

- les panneaux d'affichage

- les centres de projection de films et aussi des techniques nouvelles (vidéo).

 

2ème point: la pastorale des milieux créateurs (à partir de 1984 érigée comme pastorale nationale, englobant tout le pays). La ligne directrice étant de montrer les liens entre la tradition de la culture polonaise et les perspectives chrétiennes. Les formes les plus souvent mises en œuvre sont:

- les rencontres, expositions, conférences

- les messes pour les créateurs avec leur participation active

- les programmes parole-musique

- l'aide juridique et matérielle.

 

3ème point: il y a des centres de travail culturel auprès d'églises qui débordent le niveau paroissial. Les formes les plus fréquentes:

- mises en scène théâtrales dans les églises (par exemple, troisième partie de «Dzjady» (5)

- des rencontres musicales et projections de films avec la participation d'artistes polonais les plus renommés.

(5) Pièce du célèbre poète MICKIEWICZ, intitulée. «Les Aïeux».

 

4ème point: les rencontres polyformes organisées habituellement aux sièges diocésains, ce que l'on dénomme les Semaines de la Culture Chrétienne, pour lesquelles sont invités des représentants renommés du milieu scientifique et artistique. Rencontres destinées principalement à l'intelligentsia et à la jeunesse étudiante.

 

Se basant sur la connaissance et la reconnaissance de la situation dans la Vojvodine (6), je demande alors de répondre aux questions suivantes:

(6) Vojvodine - entité administrative en Pologne.

 

A propos du point 1 :

- quelle aire recouvre ce type d'activité?

- quelle est la participation des agents de la propagande de la culture dans ces activités?

 

A propos du point 2:

- cette forme existe-t-elle ou non dans la Vojvodine? Si oui, jusqu'où touche-t-elle les milieux créateurs?

- quelle est la participation des représentants du monde artistique de l'extérieur (à la Vojvodine, n.d.I.t.).

 

A propos du point 3:

 - existe-t-il de tels centres dans la Vojvodine, si oui quels représentants de la culture et de la science de la Vojvodine y participent?

- quelle est l'appréciation de l'intelligentsia du lieu à propos de ce travail.

 

A propos du point 4:

- ces rencontres avaient-elles lieu dans la Vojvodine, quelle était la participation des activistes culturels dans ces rencontres?

- quels représentants renommés du monde de la culture et des sciences du pays ont participé?

- existe-t-il d'autres formes d'activités qui ne sont pas mentionnées dans cette lettre mais développées chez vous par l'Eglise?, quelle participation y trouvent les travailleurs et les activistes de la culture?

 

Je serais très reconnaissant de recevoir la réponse d'ici le 25 février 1985.

Signature (illisible).

 

A cette requête, des Préfets ont répondu, dont la lettre, elle aussi, a coulé dans le public. Analyser ces réponses est très éclairant, car elles parlent d'elles mêmes! (A noter que les plus grands noms de la culture et de la science sont répertoriés. On dirait presque que c'est  vraiment le monde culturel et scientifique lui-même qui s'est massivement engagé ...).

 

Quelques extraits parmi deux réponses: tout d'abord, de Varsovie:

 

«Depuis quelques années nous constatons une nette expansion de l'Eglise catholique vers le développement de nouvelles formes pastorales dans les diverses couches de population et de métiers, qui englobent aussi les créateurs». Et le document aligne alors des noms connus de ce milieu, et dénonce le responsable national de cette pastorale, quelques paroisses particulièrement actives et le Musée diocésain de Varsovie. Il relève le fait que les expositions de peintures et dessins sont dangereuses, relevant d'une manière satirique la situation polonaise. Mais «le plus dangereux sont les messes pour la patrie, transformées en manifestations politiques, avec récitation de poèmes ou chants religieux patriotiques et les textes sont choisis et parlent de la lutte contre le tsarisme et aussi des dates telles que 1956,1968,1976,1980.».

 

La réponse de Cracovie est également intéressante:

 

«La moitié des paroisses de Cracovie ont leur bibliothèque (au moins cent). Ce sont les étudiants qui empruntent des livres... du fait qu'il n'y a pas de place dans les paroisses pour des salles de lecture, on utilise donc les salles de catéchèse ou parfois la salle d'un monastère (on donne du thé et même un sandwich)... Dans toutes les églises (228) et les chapelles on a des panneaux d'information: leur caractère est diversifié... mais parfois on les utilise à des buts politiques... Dans 5 paroisses, on diffuse des films et les paroisses ont des appareils audio-visuels modernes... Il y a à Cracovie 32 centres de pastorale de jeunes et d'étudiants» ... «II y a une forme de mensuel "parlé ", mensuel littéraire, organisé par... des travailleurs de l'Université Jagellione. C'est un nouvel élément de l'activité des créateurs du KIK» (Club des Intellectuels Catholiques), «on a créé - et c'est l'initiative des acteurs membres du KIK - un théâtre religieux... les acteurs du théâtre de Cracovie coopèrent avec ce théâtre». «II y a une aide matérielle, surtout pour les artistes plastiques, qui reçoivent un soutien de 50 dollars USA et aussi du matériel (ces derniers temps, on a acheté pour 36.000 D.M.).» A propos du Club des Intellectuels Catholiques de Cracovie: «II compte actuellement près de 800 membres qui représentent beaucoup de groupes sociaux: médecins, enseignants, scientifiques, artistes, écrivains, étudiants».

*

*   *

Amis, c'est ainsi que transcendant le mal par le bien, les chrétiens s'engagent en Pologne pour sauvegarder leur identité et celle de leur peuple.

 

Qui parle d'une «Eglise du Silence»?

 

Sommes-nous aussi féconds d'imagination, d'initiative et d'engagement?

Créons ensemble ...

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