Bulletin septembre 1984

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POLOGNE

 

Fin août, le peuple polonais se souviendra: quatre ans sont passés. Le 31 août 1980 étaient signés les accords de Gdansk, qui consacraient officiellement l'existence légale de «Solidarnosc», le Syndicat né de la volonté populaire et indépendant de la sujétion de l'appareil d'Etat.

 

On en connaît l'histoire. L'état de guerre a été la seule ressource qu'ont trouvée les autorités politiques en place pour juguler cette formidable espérance qui ruisselait sur tout un peuple. Compte tenu de la situation géopolitique de la Pologne et des rétroactes de l'histoire, tout le monde sait que le vrai centre de décision est ailleurs encore qu'à Varsovie.

 

Les anciens responsables de «Solidarnosc» en sont bien conscients, et c'est un étonnant réalisme politique nourri d'une éthique morale et d'une foi vivante qui marque depuis lors leur attitude, éminemment responsable.

 

Il n'empêche! Il ne s'agit pas non plus de capitulation! Tout prouve le contraire. Il s'agit de poursuivre, courageusement, la lutte pour les droits de l’homme, en cherchant une efficacité maximum, sans verser dans la violence ou le romantisme trop facile. Il y a là une ascèse profondément évangélique, car elle implique don de soi, solidarité, engagement, espérance, ouverture, confiance en Celui qui éclaire la route de ceux qui le cherchent.

 

Il y a longtemps que nous n'avions parlé de la Pologne. Toutes les formes de médias en parlent, nous voulions éviter de répéter. Nous pensons aussi qu'il est important de garder en mémoire que d'autres peuples sont assujettis, plus tragiquement peut-être encore, dès lors qu'ils sont plus fragiles, plus oubliés, plus vulnérables.

 

En ces jours anniversaires (nous écrivons ceci le 28 août no), nous voulons communier avec la Pologne qui se souvient, qui ne se résigne pas, qui fait mieux que survivre. Nous le ferons en acceptant de nous mettre à l'école de témoins polonais. Nous reprendrons ici des extraits du discours transmis par Lech Walesa, lors de la remise du Prix Nobel. Par ailleurs, alors que nous reprenons le travail, après ces mois d'été, nous écouterons ce que dit du travail un laïc polonais engagé. N'est-ce pas la meilleure manière de communier, que celle de se laisser évangéliser par ses frères?

 

C'est pour ceux-là aussi, Amis, que nous travaillons sans relâche, ... si vous voulez bien les soutenir avec nous.

 

 

Quand s'exprime un ouvrier polonais chrétien

 

Rappelons quelques souvenirs.

 

1970: Lech Walesa est ouvrier aux Chantiers navals de Gdansk.

 

Déjà, il est soucieux du respect des travailleurs, ce qui le mène à participer à un Comité d'entreprise de grève. Des arrestations sont opérées, En juin 1976, il est licencié de son travail, avec nombre d'autres camarades, accusés d'avoir participé à des mouvements de grève. Ce n'est que quelques mois plus tard, qu'il trouve à s'embaucher à nouveau dans une entreprise, comme électricien.

 

En mai 1978 est créé le Comité de Fondation des Syndicats libres (WKZ) de la Côte Baltique. Walesa y joue un rôle prépondérant, assumant notamment une participation à la rédaction du journal du Comité: «L'Ouvrier de la Côte». Ce qui lui vaut arrestations et, finalement, licenciement. En mai 1979, il retrouve du travail à «Elektromontaz», où il reprend ses activités de syndicaliste engagé, coopérant notamment à la Commission ouvrière qui se préoccupe des licenciements injustifiés et arbitraires. Et ceci lui vaudra un nouveau licenciement dès février 1980. C'est dans cette situation que le trouvent les premières manifestations ouvrières d'août 1980.

 

Le 14 août, en effet, les ouvriers des Chantiers navals de Gdansk exigent la révocation du licenciement de Lech Walesa et d'une militante très appréciée parmi eux: Anna Walentynowicz. Immédiatement, Lech Walesa rejoint ses camarades et organise avec eux le Comité des grèves qui évolue, quatre jours après, en un Comité Interentreprises de Grèves (MKS), dont il est élu président.

 

Le 31 août 1980, après un suspens très éprouvant, soutenu par le peuple qui les rejoint aux grilles des Chantiers navals, les ouvriers en grève obtiennent sur les lieux même du conflit la signature d'un Accord avec les autorités civiles: Solidarnosc reçoit droit de cité! Syndicat indépendant et autogéré.

 

Il lui faut conquérir son propre visage: début septembre, le Comité devient «Comité de Fondation de Solidarnosc», et Lech Walesa en assume la présidence, élu par ses pairs. Le 17 septembre, les délégués de toute la Pologne l'élisent Président de la Commission Nationale de Coordination de Solidarnosc, regroupant dix millions de travailleurs polonais, reconnue par les autorités polonaises comme une centrale syndicale nationale le 10 novembre 1980. Confiance renouvelée lors du Congrès de Solidarnosc, à Gdansk, en septembre-

octobre 1981.

 

Survient l'état de guerre! Avec cinq mille camarades syndicalistes, Lech Walesa est arrêté la nuit du 12-13 décembre 1981. Transféré à l'écart, de peur de la réaction populaire, il est libéré le 10 octobre 1982.

 

Le temps de retrouver contact avec la réalité, il reprend doucement son activité, publiquement, tout en maintenant contact avec la Commission Nationale de Solidarnosc, organisme provisoire opérant dans la clandestinité.

 

Le 10 décembre 1983, le passeport pour se rendre à Oslo lui ayant été refusé par les autorités, Lech Walesa dépêche là-bas sa femme (mère de leurs sept enfants) et l'ainé de ses fils. C'est elle qui lit le message de son mari dans la grande salle de l'Université d'Oslo:

 

«Par ces paroles, nous pouvons exprimer la joie et l'indicible espérance de millions de mes frères, millions d'hommes du travail manuel et intellectuel, attachés au syndicat, dont le nom même exprime l'une des idées les plus nobles de l'humanité. (…) Je pense avec peine à ceux qui ont payé de leur vie leur fidélité à Solidarnosc; à ceux qui se trouvent entre les murs de la prison; à ceux qui subissent des répressions, à tous ceux avec lesquels nous avons parcouru ce chemin et partagé le dur chemin de l'épreuve.

 

Pour la première fois, un Polonais reçoit le Prix Nobel pour l'activité en faveur du rapprochement entre les peuples.

 

La fervente espérance de mes compatriotes a servi et servira à ce rapprochement malgré la violence, les atrocités et les brutalités que suscitent les conflits qui divisent le monde contemporain.

 

Nous voulons la paix; et c'est pourquoi nous n'avons pas recouru et nous ne recourrons pas à la force physique. Nous voulons la justice: et c'est pourquoi nous poursuivrons la lutte pour nos droits. Nous revendiquons la liberté d'opinion: et c'est pourquoi nous n'avons pas violenté et ne violenterons pas la conscience de quiconque.

 

Nous luttons pour le droit des hommes du travail à s'associer et pour la dignité du travail. Nous respectons la dignité et les droits de chaque homme et de chaque nation. La voie qui mène à un avenir plus lumineux passe par l'honnête conciliation des intérêts opposés et non à travers la haine et le sang. Poursuivre cette voie signifie renforcer la force de l'idéal universel de la solidarité».

 

Le lendemain, au cours d'une réception traditionnelle, un ami de Lech Walesa, Bohdan Cywinski, autrefois vice-directeur du périodique de Solidarité («Tygodnik Solidarnosc») , lut à sa place le discours que Lech Walesa lui avait confié en son nom; la même éthique de la justice, de la lutte pour le respect des droits de l'homme à travers la voie de la non-violence s'y révèle:

 

«Quand je considère le chemin de ma vie, je dois parler de violence, de haine, de mensonge. La leçon que j'ai tirée de cette expérience est pourtant que nous ne pouvons nous opposer à la violence que si nous y renonçons.

 

Dans l'histoire de ces années, les Accords de Gdansk représentent la grande Charte de monde du travail, que personne ne pourra supprimer. A l'origine des accords sociaux de 1980 il y a le bon sens, le courage et la solidarité des hommes du travail. Alors, entre les parties, il fut reconnu qu'il fallait trouver une entente pour que ne coulait plus du nouveau sang. Ces accords furent et demeurent un modèle et une méthode de comportement, l'unique qui offre une perspective entre la violence et la lutte désespérée sans issue. La conscience de nous être entremis pour une juste cause et de devoir pour elle trouver une solution pacifique, nous donnèrent alors la force et la capacité de pressentir les frontières que nous pouvions atteindre. (…)

 

Pour obtenir et nos droits et la possibilité d'action, nous dûmes combattre dans une lutte interminable, nous imposant à nous-mêmes les autolimitations élémentaires. Sa force -l'unique- est la solidarité entre les ouvriers, les intellectuels et les paysans; la solidarité de la nation, la solidarité des hommes qui veulent vivre dans la dignité, dans la vérité, dans la liberté, selon les impératifs de la conscience. (...)

 

Nous n'acceptons pas la violence. Nous ne nous résignons pas à la perte de la liberté syndicale. Nous ne nous résignons pas à l'incarcération pour délits d'opinions. Les portes des prisons doivent être largement ouvertes: il faut libérer les hommes qui ont été condamnés pour avoir défendu les droits syndicaux et civils. Les procès intentés contre onze activistes de notre mouvement ne peuvent être réalisés. Tous les détenus -condamnés ou en état d'arrestation pour activité syndicale ou pour leur propre opinion- doivent faire retour à leurs familles et avoir la possibilité de vivre et de travailler dans leur propre pays.

 

Défendre nos droits et notre dignité et encore nous défendre de la menace de la haine: voilà la voie que nous avons choisie".

 

Il a parfois été dit, -et pas toujours sans raison- que la foi conduisait les croyants à la résignation, au fatalisme, au désengagement, au nom d'une transcendance démobilisatrice. Ecoutons attentivement cette voix d'un chrétien engagé: lucide, clairvoyante, ferme, digne, ... elle revendique des droits humains, elle s'appuie sur des valeurs. Et, contre tout espoir, elle est payante. Dans le cadre de l'impossible, elle a fait reculer le pouvoir omnipotent: l'amnistie (1), la liquidation d'un procès mal engagé, la libération en cours des prisonniers d'opinion sont arrachées au pouvoir totalitaire. Walesa refuse de renoncer à Solidarnosc, tout le peuple avec lui. Prudence et fermeté, dialogue et non-violence, solidarité et engagement demeurent les maitre-mots. Cette prise de position n'est pas naïve. Cet espoir porte un nom: l'Espérance.

(1) Amnistie arrachée au pouvoir, certes, mais qui reste ambiguë: d'une part, deux exclus majeurs du bénéfice de l'amnistie en question : Bogdan lis et son collaborateur Piotr Mierzejewski, tous deux accusés sur base de l'article 122 du Code Pénal, de haute trahison. Dirigeants de Solidarnosc, ils étaient entrés dans la clandestinité. Exclus encore, des mineurs qui, après fusillade et des morts dans leurs rangs, ont provoqué des explosions devant le siège de la police. Karol Modzelewski, ancien porte-parole de Solidarnosc, affirmait récemment dans une déclaration transmise à la presse occidentale : « Si le gouvernement reprend de la main gauche ce qu'il a accordé de la main droite, l'amnistie ne contribuerait pas à l'amélioration durable de la situation en Pologne; une détérioration importante ne serait pas, même, à exclure- (Le Monde, 29.8.84)

 

«Sur le monument érigé face aux chantiers de Gdansk en honneur aux victimes de décembre 1970, nous avons gravé les paroles du Psaume: «Seigneur donne la force à ton peuple; Seigneur donne à ton peuple la bénédiction de la paix».

 

La paix qui se construit.

 

Une forme de communion? Solidarité, engagement, dialogue ... cheminons-nous sur les mêmes voies?

 

Quand un intellectuel polonais parle du travail

 

Stefan Wilkanowicz est le Rédacteur en Chef du mensuel catholique de Cracovie: «Znak» (Le Signe) (2).Il fut un temps où le vocable «Znak» recouvrait une série d'activités, jusque et y compris une représentation catholique, non inféodée au pouvoir, à la Diète polonaise (Parlement). Spolié de cette dernière prérogative, par un coup de force malhonnête, «Znak» conserve aujourd'hui encore beaucoup de rayonnement. Et notamment, à travers l'hebdomadaire catholique de Cracovie «Tygodnik Powszechny», la revue mensuelle et les cercles d'intellectuels présents en diverses villes de Pologne.

(2) Il reprit cette fonction en 1978, des mains de Bohdan Cywinski justement, lequel entendait se consacrer tout à fait au travail de Solidarnosc.

 

 

En décembre dernier, dans l’hebdomadaire «Tygodnik Powszechny» (l'hebdomadaire universel), Stefan Wilkanowicz proposait les «Dix règles pour un bon travail». A travers les extraits de cet article, nous sentirons combien la réflexion éthique se fonde à la fois sur le réalisme, laissant transparaître en filigrane la société réelle où se vit un tel travail, et à la fois sur un sens chrétien averti des valeurs morales. Ici encore, l'homme créé et créateur est au centre de la problématique. Ce fait rapproche ces deux personnalités engagées: Lech Walesa, le travailleur manuel et Stefan Wilkanowicz, le travailleur intellectuel. «Le travail est fait pour l'homme et non pour le travail», pourrions-nous dire, tout comme«Le Sabbat est fait pour l'homme et non l'homme pour le Sabbat» (Mc 2,27). L'Evangile n'est jamais loin.

 

Après avoir remarqué que deux risques existent: soit parler du travail de manière purement empirique ou de manière purement normative, et que le premier risque menace les laïcs et le second, le clergé, l'auteur évoque une rencontre qu'il eut avec des séminaristes de Silésie, lesquels poursuivent un stage de travail de dix mois, durant leurs études théologiques (entre la 3 e et la 4 e année).

 

«Ils me firent participer à leurs observations et expériences, cherchant à répondre à la question: comment parler du travail, spécialement aux jeunes? La discussion divaguait en diverses directions, jusqu'à ce que quelqu'un dise: «Je pense que quand on parle du travail, il serait nécessaire d'avoir dans une main l'Evangile et dans l’autre le Code du Travail». Pourquoi? Je leur expliquai que l'Evangile représente un certain idéal, une exigence, tandis que le Code du Travail est un instrument de défense des droits des travailleurs (un instrument de défense qui n'est pas trop bon mais qui existe néanmoins). On peut donc seulement être écouté quand on parle en même temps des droits et des devoirs de l'homme. (...) Cette simple argumentation surprenante par son évidence, m'est restée gravée en mémoire. Je la considère aujourd'hui comme plus importante encore qu'hier

 

«Sur un autre plan, le travail doit être considéré... du point de vue de l'homme qui travaille et du point de vue de la technique, de l'organisation et des conditions de travail. Du point de vue de l'action que celle-ci exerce sur l'homme qui travaille et du point de vue de ses conséquences économiques et sociales».

 

C'est en se basant sur ces deux approches que l'auteur définira un «bon travail», c'est-à-dire un travail qui se révèle positif à tous les points de vue. Il élabore alors les dix conditions indispensables:

 

1. «Le bon travail doit être utile... Cette banale affirmation n'est pas évidente en effet dans la pratique... Durant les stages d'été, il advint une fois à un groupe d'étudiants d'avoir à coller des étiquettes nouvelles sur des conserves déjà périmées. Nouvelles, c'est-à-dire avec une date d'échéance nouvelle… Et le dur travail des producteurs de mise en circulation de la drogue? ... En dérive la conclusion que le choix du type de production n'est pas indifférent du point de vue de la morale...

 

A ce moment se pose le problème: dans quelle mesure le travailleur est-il responsable du produit de son travail? A-t-il réellement le droit de codécider de son utilisation? Il est indispensable indubitablement de rejeter la thèse selon laquelle le travailleur a droit à une équitable rétribution tandis que le reste ne le concerne pas». Et l'auteur cite alors un extrait de la Constitution Gaudium et Spes d'où ressort l'indubitable droit des travailleurs à intervenir «directement ou par des représentants librement élus» dans les décisions concernant soit le type de production, soit la destination ultérieure des produits fabriqués.

 

2. «Le bon travail doit être soigné. Conforme, c'est-à-dire à un bon modèle ou à un bon projet, et également bien exécuté. Evidemment, pour nous il n'est pas bon d'acheter des objets qui ne sont pas ceux que nous devrions, nous les payons trop cher et puis ils nous posent problèmes. Toutefois, nos pertes ne consistent pas seulement en cela. Il est un mal plus subtil encore et peut-être plus périlleux. Un produit qui n'a pas la qualité qu'il devrait avoir est, en un certain sens, falsifié… Il y a là un mensonge intrinsèque. Quels sont les résultats d'un tel mensonge? Le manque de confiance. Si le phénomène de la mauvaise qualité du travail est fort répandu, nous nous habituons à une situation dans laquelle le monde escroque (qu'il le veuille ou non) et personne ne peut avoir confiance en personne. En même temps que le mensonge contenu dans les objets (ou les services) un sens de tromperie réciproque se développe parmi les hommes. Et ceci est un mal qui infecte graduellement et détruit la société, parce qu'il détruit les liens entre les hommes, la confiance, le sens de la solidarité.

Mais ce n'est pas tout. L'homme victime d'une escroquerie ne se révolte pas seulement contre le fait que de l'argent lui a été soustrait, il ressent encore tout cela comme une violation de sa dignité, comme une privation de ses droits. En définitive chacun sent qu'il a droit à la vérité et à la justice. Et justement, l'impuissance face à ce mal fait croître la frustration qui se déverse ensuite en agressivité ou dans cette «hostilité désintéressée» qui empoisonne notre vie.

 

3. «Le travail doit être efficient. Il faut mettre à profit le temps, les ressources, les instruments, les machines. C'est possible quand les travailleurs ont une culture adéquate du travail, c'est-à-dire la compétence et l'aptitude au travail, et quand l'organisation du travail dans l'entreprise est bonne. Et non seulement dans l'entreprise: ceci concerne tout le complexe de l’organisation de la vie économique. Nulle entreprise ne peut bien travailler, si elle n'a par exemple, une permanence d'approvisionnement. Avec les incessantes insuffisances, qu'il n'est pas possible de prévoir, n'importe quelle organisation du travail s'écroule et le planification devient une fiction. Ceci est important autant au plan de l'entreprise qu'à l'échelle nationale...

 

Une mauvaise organisation du travail détruit en premier lieu la culture du travail et son efficience. Les maux les plus graves ne sont pas tant les pertes économiques immédiates que la déformation de l'ouvrier qui, après un certain temps, devient incapable d'un travail efficient, inhabile à organiser son propre travail. Et vice-versa: ceux qui sont incapables d'organiser le travail deviennent incapable de travailler ensemble et d'assurer des fonctions directives. Ce feedback négatif a de profondes conséquences économiques et morales: il détruit l'efficience de la vie de l'homme et sa contribution plus profonde au patrimoine matériel et spirituel.

 

4. «Le travail doit être économique. Normalement, on entend par là l'économie de matières premières, d'énergie et de temps dans le processus même de la production. Nous nous préoccupons moins, pourtant, du fait que le produit soit économique à l'usage, ce qui est justement beaucoup plus important. Finalement, une chose que nous ne prenons effectivement pas en compte, ce produit ne doit pas polluer l'ambiance aussi bien en cours d'utilisation que par après, lorsqu'il est rejeté. ... Il convient donc de saisir l'économie dans son sens plénier, non seulement comme l'économie des moyens de production, mais encore comme l'économie de la santé humaine et de toute l'ambiance naturelle tant en ce qui concerne la réserve des matières premières que l'espace dans lequel l'homme peut vivre en des conditions acceptables...

 

5. «Le travail doit en outre être adéquatement rétribué. Celle-ci est une question complexe, divers sont en effet les facteurs qui contribuent à une rétribution équitable. Il est naturellement tenu compte de la quantité de travail nécessaire à l'exécution d'un tel produit ou d'un tel service. Il est tenu compte aussi de la quantité de travail nécessaire pour apprendre une profession et acquérir l'expérience adaptée. Est prise en considération, en outre, la valeur sociale, et non seulement économique d'un travail en question, par exemple la valeur du travail de l'enseignement. La rémunération doit tenir compte des nécessités de la personne et de celles de la famille. La rémunération doit donc permettre d'élever une famille. Les allocations familiales doivent donc avoir une consistance réelle et non seulement symbolique, doivent réellement réduire les différences de niveau de vie entre les familles qui n'ont pas d'enfants ou seulement un seul et les familles qui en ont plusieurs. Une question vraiment importante celle-là, tellement que, par exemple, dans une délibération du dernier synode de Cracovie, il a été proposé d'obvier à de telles péréquations en utilisant des fonds sociaux, par exemple paroissiaux.

 

Une rétribution équitable doit tenir compte de l'état de l'économie nationale: un niveau de rétribution trop élevé excite la spirale inflationniste et freine les investissements nécessaires, un niveau de rétribution trop bas, provoque des conséquences socio-morales catastrophiques comme le phénomène de la délinquance, la création d'une économie illégale et du marché noir...

 

6. «Le travail doit être aussi respecté d'une manière appropriée. Respecter le travail signifie avant tout ne pas le gaspiller. Le travail n'est pas une marchandise qui se vend et qui s'achète, mais bien une expression de l'activité de l’homme qui est à l'image de Dieu. L'escroquerie des fruits du travail de l'homme est donc une forme de mépris de sa fatigue et de négation de la signification de ses efforts. C'est encore un refus de son amour, s'il avait travaillé pensant aux besoins du prochain et au bien de la société. Tout gaspillage est donc en substance un outrage, non seulement antiéconomique, mais antihumain.

 

Le droit moral du travailleur sur le produit de son travail ne cesse pas avec l'acte de recevoir la rétribution, il a le droit d'exiger que ce produit soit utilisé conformément aux buts fondamentaux du travail: c'est-à-dire qu'il ne soit pas seulement un moyen de se procurer le nécessaire pour vivre, mais encore qu'il serve réellement aux autres et contribue à ennoblir la société et la nature. La destruction du produit du travail ou son usage au dam de la société est donc une violation du sens du travail et des droits des travailleurs...

 

7. «En outre, le travail doit se déployer dans des conditions dignes de l'homme. Ceci concerne aussi bien les conditions physiques que les conditions sociales. Pour autant que ce soit possible, le travail doit être sûr, non dommageable pour la santé et non excessivement lourd. Mais peut-être plus importantes encore sont les conditions sociales dans le domaine du travail. Le travailleur a droit à ce que sa dignité soit reconnue aussi bien par ses collègues que par ses subordonnés et supérieurs. Il ne doit pas être traité comme engrenage de la machine ni comme l'un de ses appendices. Une atmosphère de camaraderie et de cordialité est nécessaire ici. Ceci s'obtient grâce au comportement des personnes, mais sont pourtant également nécessaires des garanties juridiques qui soutiennent la formation de tels comportements. C'est pourquoi sont donc nécessaires des institutions réellement indépendantes - qui habituellement prendront la forme de représentations des travailleurs - qui, en vertu de la loi, pourront protéger le travailleur des injustices ou mauvais traitements, exiger des conditions adéquates de travail et y contribuer.

 

8. cc Le travail doit développer et valoriser le travailleur. «L'homme, en effet, quand il travaille, non seulement modifie des objets et la société, mais aussi se perfectionne lui-même" (Gaudium et Spes, 35). A travers le travail, l'homme apprend, développe ses capacités, acquiert une aptitude. «En un certain sens, "il devient plus homme"». (Laborem Exerces, 9). Mais est-ce toujours vrai? Il ya des travaux divers, intéressants et moins intéressants, variés et monotones, qui stimulent ou abrutissent. Selon la vieille théorie de Taylor, il faut diviser le travail en ses éléments les plus simples et confier à chaque travailleur seulement une activité, alors la productivité du travail sera maximale. Dans un tel système, l'homme est réduit à un pur et simple robot qui ne doit pas penser. Heureusement, le développement de la technique et de l'organisation du travail ont démontré que ce n'est pas la meilleure voie pour obtenir un accroissement constant de la productivité du travail; il est préférable de confier les systèmes automatiques aux «robots vivants» et permettre aux hommes de s'organiser le travail selon leurs possibilités et nécessités personnelles. L'automatisation et l'aide d'ordinateurs offrent de grandes possibilités. (...) (Mais) certains types de travaux, monotones et fatigants, ne peuvent être modifiés si vite, par contre le développement du travailleur peut être réalisé grâce à son rôle social. D'où "importance de chaque type d'autogestion (à commencer par la plus petite association de travailleurs), et des syndicats, de chaque type de travail social concernant le domaine du travail.

 

9. «Le travail doit ennoblir la nature et la société. L'univers, en tant qu'œuvre de Dieu, est digne d'admiration et de respect. L'homme doit dominer la nature, la transformer à fin de mieux j'adapter à ses besoins humains. Ceci signifie que l'homme doit la transformer avec prudence, sans en détruire l'équilibre interne et la beauté, mais au contraire la protéger de l'appauvrissement en lui conférant une nouvelle beauté. Il ne s'agit ici seulement d'économiser les matières premières ou de ne pas empoisonner l'eau, la terre et "air, mais encore, par exemple, de sauvegarder la beauté du paysage transformé ou créé par l'homme. Et ceci est un devoir qui touche tous les hommes, chacun a donc le droit et le devoir de s'intéresser activement aux conséquences de son travail dans ce domaine, d'avoir souci que le travail contribue à une transformation rationnelle de la nature.

 

La même chose vaut pour la société. Le travail doit influencer sur l'évolution de la société, sur l’amélioration des rapports interpersonnels, surie développement de la culture en un sens large. Il doit contribuer à une meilleure justice et fraternité. (...)

 

10. «Le travail doit unir l'homme au Christ. En réalisant le devoir de transformer par le travail lui-même, la société et la nature, l'homme s'unit à Dieu dans son travail de création. Il doit s'unir également dans l'œuvre de rédemption du Christ. Dans l'Encyclique Laborem Exercens, nous lisons: «La sueur et la fatigue que comporte nécessairement le travail dans les conditions présentes de l'humanité, offrent au chrétien et à chaque homme, qui est invité à suivre le Christ, la possibilité de participer à l'œuvre que le Christ est venue accomplir. Cette œuvre de salut est advenue par la souffrance et par le mort sur la croix. En supportant la fatigue en union avec le Christ pour nous, l'homme collabore en quelque sorte avec le Ris de Dieu à la rédemption de l'humanité..»(..)

 

L'homme qui travaille est l'image du Dieu-Créateur et, assumant la fatigue et la souffrance liées au travail, il devient collaborateur du Christ et de cette manière il donne une signification plus profonde à son travail. Une signification que rien ni personne ne peut lui arracher. Dans les conditions les plus amères, dans les situations les plus dures, c'est un tel sens qui peut être donné à son propre travail, l'ennoblissant ainsi d'une manière extraordinaire. Quel que soit le travail, il devient ainsi création, et ceci dans le domaine le plus important pour l'homme: il transforme en effet l'esprit de celui qui travaille et contribue au salut des autres..»

*

*      *

 

Derrière cet article s'esquisse la société polonaise, dans sa réalité politico-économico-sociale d'aujourd'hui. Les cadences insupportables exigées dans les industries les plus vitales (le secteur minier, par exemple), les salaires de famine livrant les familles à la détérioration de la santé, les enfants aux carences graves susceptibles de marquer leur avenir, la pauvreté qualitative de la production réservée aux travailleurs qui ont manufacturé le produit (les meilleurs produits étant exportés... ou captés par les «frères»!), la désintégration des rapports interpersonnels et sociaux dans l'ambiance de sur-fatigue, d'épuisement nerveux et de tension (l'Etat retire actuellement plus de la consommation d'alcool que du produit de toute l'industrie lourde. Et certains, qui entreprennent de lutter contre ce fléau - Solidarnosc, notamment - sont accusés de saboter la société !!). S'esquissent encore les interminables files d'attente devant des vitrines dépeuplées de biens d'usage courant, l'errance d'une jeunesse (celle que ne touche pas l'Eglise seule source d'Espérance, en ce monde, seul lieu de vérité et de communication) livrée au pessimisme, au dégoût, à la délinquance. Mais aussi la revendication des droits des travailleurs, au nom de leur dignité d'homme. La revendication du droit à s'associer, à se faire représenter, à intervenir dans le processus production-distribution. Le droit pour tous les syndicats d'exister, hors de l'assujettissement du monopole capitaliste de l'Etat. Solidarnosc s'écrit en filigrane, lettre rouges - lettres de sang - sur fond blanc.

 

Et l'Homme se profile, tel qu'il est en effet: souffle d'amour du Père, coopérateur du Christ. Sa vraie dimension.

 

Ainsi se rejoignent l'ouvrier Lech Walesa et l'intellectuel engagé. Tous deux imbibés d'esprit chrétien et décidés à le promouvoir, à n'importe quel prix.

 

L'Espérance de la Pologne est là.

 

Voulons-nous communier? Que ferons-nous de notre propre travail, de celui de nos collègues, de nos subordonnés?

 

Laissons-nous évangéliser.

 

Voici leur pain noir et blanc dans la corbeille, sur notre table. Qu'apporterons-nous à notre tour?

 

Une menace sur l'enseignement religieux?

 

Le raidissement idéologique se poursuit à travers toutes les Démocraties populaires. Le froid vient de l'Est: Moscou inspire cette «reprise en main idéologique». C'est dans la déficience de la formation idéologique qu'il convient de voir le désintérêt social et le pessimisme ou le goût d'évasion de la jeunesse. Tout juste comme des parents irresponsables rejetteraient sur leurs enfants la responsabilité de leurs frasques! C'est, évidemment, la jeunesse qui est au centre de cette campagne de redressement idéologique. L'analyse poursuivie çà et là décrit une situation probablement assez réaliste, mais elle refuse l'autocritique qui, seule, permettrait de redresser la barre.

 

C'est ainsi qu'en Pologne, après un sondage réalisé en 1982 par l'Institut d'études de la jeunesse, l'évaluation de la situation révèle le désarroi des jeunes face à l'état de guerre, la montée de l'agressivité à l'égard du pouvoir, la méfiance vis-à-vis des institutions, excepté l'Eglise, la tendance au pessimisme. Quant au socialisme, les jeunes, dans leur majorité, le considère comme un système inhumain, déstructurant la personne et la liberté individuelle.  Finalement, l'enquête devait conclure en ces termes: «La jeunesse vit une période d'hésitation et de désarroi, dérivant du manque d'offres personnelles suffisamment attractives aussi bien programmatiques qu'institutionnelles. Dans un tel état d'esprit, on cède à la manifestation de ses émotions aussi facilement qu'aux incitations à court terme, qui aboutiront progressivement à modeler les opinions et donner naissance à des attitudes antistatales et antisocialistes». (3)

(3) Cfr.:.SWIADOMOSC SPOLESCZNO-POLlTYCZNA MLODZlEZY W WARUNTKACH STANU WOJENNEGO W POLSCE- (La conscience sociologique de la jeunesse dans les conditions de l’état de guerre en Pologne).

 

Sur ce terrain miné, seule l'Eglise apparaît comme« une diversion», aux yeux des autorités. Elle seule, apparemment, il faut bien en convenir, parvient à mouvoir des centaines de milliers de jeunes, et non seulement en des manifestations plus ou moins spectaculaires, mais encore en une action concertée et permanente se développant sur un plan d'entraide sociale. Innombrables les groupes de jeunes, animés par des prêtres, qui non seulement prient ensemble, cherchent à approfondir leurs connaissances religieuses, mais encore s'organisent en des activités en faveur des enfants de familles les plus défavorisés, de jeunes délinquants, des foyers en difficulté matérielle suite à l'emprisonnement du chef de famille ou de la perte d'emploi, du soutien aux vieillards, les laissés pour compte que les conditions de vie matérielle (ravitaillement, notamment) exténuent. Le pouvoir doit bien reconnaitre cet élan. Sans oser le contrer de front, il cherche à réinvestir le domaine religieux par le biais.

 

Le Ministère de l'Education Nationale développe aujourd'hui la mise en place d'un nouveau projet. En Pologne, l'enseignement religieux est donné par la paroisse, en des locaux agréés par l'Administration. Si ceci impose au clergé, aux catéchètes et aux jeunes des prestations supplémentaires, tout le bénéfice vient de ce carrefour où se rencontrent la liberté d'expression, l'écoute, la parole vraie vécue et célébrée.

 

Le projet du Ministère vise à introduire dans l'enseignement secondaire une nouvelle matière: «la Science des religions». Il est évident que dans un système pluraliste, un tel cours aurait son intérêt certain. La découverte des valeurs que recèlent les religions, la formation d'un cœur ouvert à l'œcuménisme et au respect de toute recherche authentique en ce domaine est un élément vivifiant pour toute foi et pour la personnalité humaine.

 

Mais il est bien évident que la tentative de l'Etat vise à investir le domaine de l'éducation religieuse, en y semant l'ivraie de la suspicion, du doute, du relativisme, voire même de l'inauthenticité scientifique. (On connaît bien de semblables programmes en d'autres pays). En outre, dans un pays comme la Pologne, il est évident que non seulement la jeunesse est visée, mais aussi bien le personnel enseignant. Malgré le régime, il est de fait, en effet, que nombre d'enseignants sont croyants. Ils cherchent en conscience à évoluer entre les embûches du système scolaire sans compromissions. Mais qu'en sera-t-il, le jour où des programmes de ce type seront introduits de force et où ils seraient chargés de les mettre en œuvre? L'accusation de sabotage de l'éducation est très facile à soulever, et le respect des droits de l'enseignant comme ceux du travail seraient directement en cause. Leur faudra-t-il choisir entre la compromission grave et le pain quotidien? C'est en effet une tactique habituelle.

 

Et si, peu à peu, l'on cherchait à grignoter à l'Eglise son droit d'enseigner la jeunesse dans la foi?

 

Une chose est très certaine: elle ne se laissera pas faire.

 

Nous l'y aiderons aussi??

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