Bulletin juin 1984

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Au nom de tous les …

DES TEMOINS DE LA FOI,

DES DROITS DE L'HOMME ET DE LA PAIX

 

Suivons quelques mois durant ces femmes et ces hommes. Accompagnons-les en divers pays. Voyons de plus près leur lutte, leur forme de témoignage et aussi, hélas, la répression qui s'acharne sur eux. Observons, écoutons, méditons... Ils deviendront en nous «l'autre visage».

 

EN URSS: LES PACIFISTES

 

L'article 69 de la nouvelle Constitution soviétique enjoint à tous les citoyens de s'engager activement dans la lutte pour la sauvegarde de la paix.

 

Fondés sur cette incitation, des personnes se rassemblèrent, à Moscou, et créèrent le 4 juin 1982 un «Groupe moscovite pour l'établissement de la confiance entre les Etats-Unis et l'URSS». Depuis lors, d'autres groupes similaires furent organisés en d'autres villes de la République.

 

Une «Déclaration de principe» servait de base et d'inspiratrice au Groupe. Elle définissait les perspectives fondamentales et esquissait les modalités d'action. Il s'agissait d'une initiative de citoyens (non point d'une émanation de la politique «officielle», en faveur de la paix). Ils entendaient promouvoir «la détente par la base» en vue de favoriser un jour la détente au sommet. Pour réaliser ce projet, l'on envisageait la multiplication de relations interpersonnelles entre citoyens du monde, le dépassement des clivages nés de la guerre froide, des actions communes menées indépendamment des initiatives gouvernementales en faveur de la paix.

 

«Nous n'oublions pas que ce ne sont pas les armes, mais les hommes qui tuent. La méfiance, la suspicion et l'incompréhension peuvent transformer le monde en un désert radioactif... La confiance entre les peuples, telle est la voie riche de promesses menant à la paix et au désarmement».

 

De plus, le Groupe entendait soutenir la politique de détente officielle du gouvernement soviétique, en sensibilisant les citoyens par une information sur les réalités de la course aux armements et les dangers qu'elle représente pour l'humanité. Il propose donc un dialogue avec le mouvement pour la paix officiel, en URSS, tout en proposant aux citoyens une réflexion indépendante sur le sujet.

 

Fin février 1984, un millier de personnes avaient signé la Déclaration de principe. Diverses initiatives avaient été menées à bien, notamment une exposition de photos sur des manifestations pour la paix aux USA et, plus récemment, en août 1983, une exposition de dessins d'enfants et d'affiches sur la paix, en provenance de divers pays. Par ailleurs, des séminaires de réflexion avaient eu lieu, des contacts avaient été pris et des échanges poursuivis avec des mouvements indépendants de paix dans les pays occidentaux.

 

Le Groupe s'était donc bien engagé, selon l'article 69, dans une action militante en faveur de la détente.

 

Après deux ans d'existence et de travail en ce sens, quelle consécration le Groupe a-t-il trouvé auprès des autorités gouvernementales?

- Il est devenu la cible d'attaques et brimades incessantes de la part de la police d'Etat.

 

- Les initiatives sont contrôlées étroitement et même bloquées par la police secrète, le KGB.

 

- La plupart des animateurs du Groupe ont perdu leur travail. Ils se retrouvaient ainsi assimilés aux «parasites sociaux» et, à ce titre, susceptibles de condamnation pénale.

Grâce à l'entraide, du travail fut trouvé dans des emplois subalternes de gardiennat, d'ouvriers de voirie, etc. Emploi d'ailleurs très précaire et vulnérable du fait que l'employeur est toujours l'Etat, donc le pouvoir.

 

- Des menaces et des mesures systématiques d'intimidation, des pressions et des chantages furent exercés auprès des membres du Groupe et de leurs proches. Accablés, certains abandonnèrent le projet, traqués par une crainte justifiée.

 

- D'autres membres sont incarcérés et condamnés à de lourdes peines de prison et de camp de travail. La pression psychologique, dont on connaît bien les méthodes, ont amené l'un d'entre eux à se déjuger publiquement. A ce jour, huit membres du Groupe sont condamnés pour cet engagement en faveur de la paix.

Il apparaît donc évident que «la liberté de manifester en faveur de la paix» est aliénée en URSS, et que l'on paie très cher le fait d'en être les témoins.

 

- Les autorités en place n'en réitèrent pas moins leurs déclarations de bonnes intentions. En attendant de passer aux actes, elles ont relancé les opérations offensives en Afghanistan et les massacres délibérés de populations afghanes. «Nous voulons un pays neutre et indépendant», disait récemment l'un des principaux chefs de la résistance. Ne serait-ce pas la voie de la paix?

 

- Deux religieux italiens, qui avaient invité Mr Tchernenko à Assise en vue d'un «sommet» avec le Président Reagan, ont été reçus au Kremlin par le Vice-président du Soviet suprême. Ils sont rentrés «satisfaits» de Moscou.

 

- Seuls les vrais témoins savent que les bonnes intentions se vérifient au niveau des réalités et non des utopies. Eux paient le prix.

 

LES DEFENSEURS DE LA FOI ET DES DROITS DE L'HOMME

 

Que l'on se souvienne de «l'Accord d'Helsinki», célébré à l'époque comme un engagement positif sur la voie de la défense des droits de l'homme et des peuples. D'autres que nous, là-bas sur place, ont pensé que rien n'est sauvé tant que les engagements signés ne seront pas contrôlés dans la vie quotidienne et sur place.

 

Pour mieux saisir la portée de leur lutte non-violente en faveur du respect de ces engagements, il est nécessaire aussi d'en mesurer le prix.

 

Selon la législation en vigueur depuis 1969 sur le «travail correctif», on savait déjà que les détenus soumis au «régime spécial» doivent revêtir des «habits de type spécifique», «loger dans des locaux de type cellulaire», avec une superficie qui ne peut être inférieure à 2 m2, être tenus «en isolement strict», qu'ils sont employés «à des travaux ardus», recevant pour ce faire une ration alimentaire qui assure «un fonctionnement normal de l'organisme humain». Ils ont droit à deux visites par an, deux colis par an (ni café, ni thé, ni chocolat, ni viande). La correspondance jugée «délictueuse» («déclarations calomnieuses sur l'administration ou les conditions dans le camp, soupçon d'utilisation d'un code, divulgation d'informations non publiques») peut être confisquée et, depuis 1978, détruite.

 

Les pires des conditions frappent les détenus condamnés pour «propagande et agitation antisoviétique», car les règles définies par le Code de détention ne leur sont pas applicables. Finalement, un tel détenu est totalement livré à l'arbitraire de l'administration pénitentiaire locale. A noter que les grèves de la faim sont considérées comme infraction au règlement des camps et punissables.

 

En février 1984, Amnesty International a publié un document rédigé en termes très sobres, presque didactiques, par l'un des prisonniers concernés. Ce document, envoyé évidemment par des voies clandestines, émane d'un prisonnier d'opinion du camp VS. 389-36/1, situé dans la région de Perm (région de l'Oural), qui rassemble beaucoup de détenus venus des camps de Mordovie. Outre le rédacteur du document, Amnesty International connaît quatre prisonniers d'opinion incarcérés dans ce camp de travail: le premier, infirme depuis l'adolescence, est condamné pour motifs religieux, le second, un Lituanien, - après 15 ans de prison pour résistance à l'occupation soviétique parmi les partisans Lituanien - fut à nouveau condamné pour sa collaboration à la rédaction et diffusion de «la Chronique de l'Eglise catholique lituanienne» et aux documents du «Samizdat» (presse d'information, clandestine); le troisième est Ukrainien, condamné pour sa participation au Groupe ukrainien de surveillance des Accords d'Helsinki; le quatrième, russe, pour édition clandestine à l'étranger.

 

Le document publié par Amnesty International décrit donc systématiquement les conditions concrètes d'existence (de survie!!) dans ce camp, typiques des «camps de travail à régime spécial». Nous n'avons pas entendu pire de la bouche des rapatriés des camps de concentration que nous avons accueillis en 1945! (Hors les chambres à gaz... La main-d'œuvre étant trop précieuse pour être volatilisée).

 

La situation s'est encore aggravée récemment, au plan juridique, avec l'incidence évidente au niveau de la réalité.

 

Un additif a été promulgué, le 13 septembre 1983, prenant effet le 1 er octobre, additif à l'article 188 du Code Pénal, soit donc le paragraphe 188-3. Il transfère aux chefs de camp un nouveau pouvoir arbitraire, hors toute procédure judiciaire. Cet article (ou Ukase, ou Décret) est rédigé comme suit:

 

«Le refus de se conformer aux exigences légitimes de l'administration d'un établissement de redressement par le travail ou toute autre forme de résistance opposée aux agents de l'administration dans l'exercice de leurs fonctions par une personne purgeant une peine de prison - si, au cours d'une année donnée, cette personne a été punie pour violation des prescriptions réglementaires, et a été mise au régime cellulaire ou a été transférée dans une prison - ... est passible d'une peine de prison de 3 ans au maximum.»

 

«Les mêmes actes, s'ils sont commis par un récidiviste particulièrement dangereux ou par une personne reconnue coupable d'un crime grave ... sont passibles d'une peine de prison de 1 à 5 ans».

 

En fait, l'évaluation de ces peines et leur imposition reposent maintenant dans les mains de l'administration pénitentiaire elle-même. Si des simulacres de procès se sont déroulés sur place, les témoins étaient représentés par des condamnés de droit commun et des agents de l'administration.

 

C'est donc sur cette toile de fond que nous voyons maintenant se détacher quelques visages, parmi beaucoup d'autres, connus et inconnus:

 

- Youri ORLOV, physicien, spécialiste des accélérations de particules, fondateur et secrétaire du «Groupe moscovite de surveillance des Accords d'Helsinki», arrêté le 10 février 1976, condamné en mai 1978 à 7 ans de régime sévère au camp VC 389/37, près de Perm, suivi de 5 ans de relégation (ou bannissement). Après avoir effectivement purge sa peine au camp, parmi des détenus de droit commun, a été «libéré», avant d'être déporté pour 5 ans dans la région la plus froide de Sibérie. Il est âgé de 59 ans. Depuis 1979, il n'a jamais été autorisé à revoir son épouse. Sa situation de santé est aujourd'hui gravement préoccupante.

En fait, les arrestations ont complètement démantelé ce Groupe de surveillance.

 

- Anatoli CHTCHARANSKI, un dissident juif, arrêté en mars 1977, condamné à 13 ans de détention.

 

- Youri CHIKHANOVITH: mathématicien universellement apprécié, alors balayeur de rue, a été arrêté le 17 novembre 1983. (Déjà arrêté en 1972, il avait alors passé 2 ans en hôpital psychiatrique). L'accusation: sa collaboration à la revue clandestine «Chronique des événements courants», le plus ancien des Samizdat soviétiques. (II paraît depuis 1968). La «Chronique» relève systématiquement les violations des droits de l'homme en Union soviétique, compile les autres Samizdat et reproduit les déclarations et les appels concernant les personnes poursuivies et emprisonnées pour délit d'opinion. (La «Chronique» poursuit toujours son travail, à ce jour ...).

 

- Anatoli KORIAGUINE: psychiatre soviétique, arrêté une première fois en février 1981, condamné alors à 7 ans de détention et 5 ans de relégation, pour «agitation antisoviétique». Le «crime» de cet homme consistait dans le fait qu'il avait assumé le risque mortel de faire parvenir en Occident une dénonciation formelle et circonstanciée des abus de la psychiatrie à des fins politiques.

 

Début cette année, un message d'A. Koriaguine parvenait en Occident: «Ils m'ont jeté dans une cellule punitive, ils m'ont torturé, je suis épuisé... Rendez public, d'urgence, les faits suivants: ils ont aggravé la terreur, ils punissent les gens qui refusent de parler avec le KGB, qui observent des grèves de la faim ou qui formulent des plaintes».

 

- M. DJEMILEV: militant de la cause des Tatars de Crimée, âgé de 41 ans. On sait que Staline avait fait déporter en masse les Tatars de Crimée, accusés de collaboration avec l'occupant nazi. Discrètement lavés de cette accusation, en 1967, les Tatars n'ont jamais pu néanmoins, rejoindre leur terre de Crimée. Ils n'existent même plus comme peuple autonome. M. DJemilev a vécu déjà 8 ans de prison et 4 ans de relégation.

 

Le 10 février dernier, une nouvelle condamnation le frappe: 3 ans de camp de travail.

 

- Valeri MARTCHENKO, un Ukrainien. De 1973 à 1981, il a passé 6 ans en camp de travail à régime sévère, plus 2 ans de relégation.

Arrêté à nouveau en mars 1983, il est condamné en mars dernier à une peine de dix ans de camp de travail à régime spécial et 5 ans de relégation. Le chef d'accusation: «agitation et propagande antisoviétiques». En fait, il est précisément accusé d'avoir rassemblé des informations sur les familles des prisonniers politiques, de les avoir retransmises, et d'avoir participé à la mise en œuvre du fonds d'aide à ces prisonniers, créé à l'initiative de Soljenitsyne.

Une telle condamnation équivaut à une condamnation à mort, vu l'état de santé délabré du prisonnier.

 

- Mart NIKLUS: biologiste et linguiste estonien. Condamné en janvier 1981 pour «agitation et propagande antisoviétique», à 10 ans de camp à régime spécial, plus 5 années de relégation. En août 1983, se voyait en outre infliger une peine supplémentaire de 3 ans de régime pénitentiaire spécial pour «indiscipline systématique».

Le 27 mars dernier, le prisonnier a entamé une grève de la faim illimitée pour obtenir l'autorisation de s'entretenir en estonien avec sa mère.

 

- Andrei SAKHAROV: tout le monde a entendu parler du physicien soviétique, Prix Nobel de la Paix et défenseur des Droits de l'homme. Ce jour, l'on apprend à la fois l'inculpation «pour calomnies antisoviétiques» de son épouse, menacée de cécité, et la grève de la faim au finish (la troisième) qu'entreprend le relégué de Gorki.

Il serait inexact d'affirmer que les diplomates occidentaux n'avaient pas été alertés par des messages venus de l'Est lors des rencontres d'Helsinki. Des autorités responsables y engagent leur parole et leur crédibilité, et les témoins paient le prix.

 

Ces visages, et tant d'autres, dans le cœur, après une visite au Kremlin rentrerions-nous aussi «satisfaits» de notre visite?

 

EN REPUBLIQUE DEMOCRATIQUE ALLEMANDE (DDR):

LES PACIFISTES

 

L'Eglise évangélique, majoritaire en DDR, a une tradition de «conscience critique», en Allemagne de l'Est. Pendant la période nazie, «l'Eglise confessante» (évangélique = protestante) a courageusement lutté et souffert pour la défense des valeurs mises en question ou déniées par le pouvoir.

 

Elle demeure aujourd'hui à la pointe de la vigilance critique à l'égard du régime communiste, en DDR. Son initiative et son influence sont grandes au sein du Mouvement de la Paix, non officiel. Celui-ci est plus ouvert que les Mouvements occidentaux, poursuivant des réflexions portant sur des problèmes de société, tels les Droits de l'homme, la condition de la femme, l'éducation de la jeunesse, la sauvegarde de l'environnement, etc. Depuis trois ans, le Mouvement s'est élargi à travers le pays et, jusqu'à l'aube de 1984, l'Etat était réticent à heurter de front l'Eglise évangélique, qui constitue un pôle de référence pour nombre de citoyens.

 

Mais par ailleurs, le Code pénal constitue une arme souple et efficace entre les mains du pouvoir. Comme les articles 100 et 219, l'article 99 notamment, vise à réprimer la diffusion d'informations «préjudiciables aux intérêts» de la DDR. Il prohibe «la transmission de renseignements ayant un caractère de trahison». (II faut savoir que les trois articles en question sont sciemment rédigés d'une manière si vague qu'ils peuvent induire la poursuite et la condamnation de citoyens, pour toutes formes de contacts ou de communication avec des étrangers).

 

Dans ce cadre, voyons se lever quelques visages:

- octobre 1983: une trentaine de femmes, vêtues de deuil, manifestent en silence sur l'Alexanderplatz, à Berlin-Est.

 

- le 12 décembre 1983: 5 militantes pour la paix sont arrêtées à Berlin. Parmi elles deux participantes de la manifestation d'octobre, jeunes femmes militantes du Groupe de Femmes pour la Paix, mouvement actif de réflexion, discussion et action. Relâchées le 24 janvier de cette année, elles restent inculpées, sur base de l'article 99. Toutes deux sont à la pointe de la lutte pacifiste dans leur Mouvement. Ulrich Poppe et Bärbel Bohley se verront proposer de quitter légalement le territoire, offre qu'elles refuseront.

 

- le 24 janvier dernier, sont arrêtés à Weimar quatre membres du mouvement pacifiste indépendant, de l'Eglise protestante. Le fait d'avoir écrit des slogans pacifistes sur les murs (SS-20 - non merci!) et la participation à une manifestation non autorisée à Berlin-Est, justifient ces arrestations. Le 24 février, ces jeunes pacifistes âgés de 18 ans, sont condamnés à des peines de 5 à 8 mois de prison.

 

- le 25 janvier, arrivait au camp d'accueil de Giessen (en RFA), un groupe de 15 anciens détenus, RACHETES par le gouvernement de Bonn. Parmi eux, deux pacifistes, originaires de Iéna, Kerstin Hergot et Olivier Schwartz, condamnés à20 mois de prison pour «entraves à l'activité de l'Etat».

 

- le 31 janvier 1984: arrestation d'une jeune pacifiste de 29 ans, Sylvia Goethe. Sur base de l'article 99, elle est condamnée, mi-avril, à 20 mois de prison. Militante du Mouvement non officiel de paix, elle a déjà passé 18 mois en prison, en 1976. Son état de santé justifie toutes les inquiétudes.

 

Et pourtant ... en mars dernier, alors que les autorités de DDR avaient subitement toléré l'émigration vers l'Ouest d'un flux de migrants (20.000 départs, entre janvier et avril, avant la reprise en main dès le début mai), l'Eglise évangélique, par la voix de l'un de ses pasteurs, a élevé un avertissement au cours du Synode régional de Görlitz, appelant l'Eglise et les paroisses à «tout faire» pour éviter ce délaissement du pays par ses forces vives. Mais en insistant auprès des autorités pour qu'elles soient soucieuses de «créer des conditions d'existence dans lesquelles tous les hommes peuvent se sentir à l'aise et veulent accepter de vivre».

 

Nous «partirons» en vacances? D'autres sont invités à «rester» ... Les chemins ne peuvent-ils converger, par-delà toutes frontières?

 

EN TCHECOSLOVAQUIE:

DEFENSEURS DES DROITS DE L'HOMME ET PACIFISTES

 

Entre 1980 et 1982 se développe la troisième grande vague de répression depuis 1948. Cette dernière frappe de plein fouet d'abord des jeunes ouvriers et des catholiques militants, laïcs souvent, engagés dans des formes variées de pastorale (catéchèse, notamment) ou d'évangélisation. Mais aussi des responsables d'action concertée, particulièrement pour la défense des droits constitutionnels et le respect des engagements signés. Détachons quelques faits et quelques visages:

 

- le 21 janvier 1983: ouverture à Prague, au Palais de la Culture, de «l'Assemblée mondiale pour la vie et la paix et contre la guerre nucléaire», organisée par le très officiel Conseil Mondial pour la Paix. L'Assemblée regroupe 3.000 participants environ, pacifistes de 132 pays. Il s'agit, en fait, d'obtenir de l'Assemblée la condamnation de l'installation des missiles de l'OTAN et de sensibiliser l'opinion. Seuls sont autorisés à participer au Congrès les Mouvements pacifistes officiellement reconnus (à l'Est: subornés aux fins politiques du pouvoir). Sont exclus, ipso-facto, les représentants de la «Charte 77» (défense des droits de l’homme en CSSR, milieu très actif) et les membres du Mouvement de Paix de Iéna, très engagé, lui, en République démocratique allemande (DDR).

 

A l'issue des assises, l'Assemblée condamne explicitement les projets d'installation des missiles à l'Ouest, sans même évoquer les SS-20 soviétiques. Les délégations occidentales, déçues, ne signent pas cet «appel». Plusieurs d'entre elles d'ailleurs, ont quitté les travaux avant la fin, suite aux incidents du 23 janvier qui les ont confrontées aux réalités.

 

- le 23 janvier, en effet, la police intervient brutalement et disperse une rencontre d'une vingtaine de signataires tchécoslovaques de la «Charte 77 », des pacifistes et des journalistes occidentaux, qui se sont rencontrés en marge de «l'Assemblée mondiale pour la Paix», à Prague.

 

- le 21 juillet 1983: condamnation à 14 mois de prison et 3 mois d'assignation à résidence de Ladislas Lis, pour «incitation à rébellion». Communiste militant, L. Lis est un ancien secrétaire du Comité du Parti de la ville de Prague, mais rallié en 1968 aux idéaux du «Printemps de Prague». Plus tard, il signe la «Charte 77», et depuis 1982 en devient l'un des porte-paroles. Il est encore membre du VONS (section tchécoslovaque de la Fédération Internationale des Droits de l'Homme). Le seul «crime» du condamné est en fait d'avoir cherché à susciter un Mouvement de Paix indépendant de l'ingérence politique du pouvoir. Considérant aussi les menaces et les voies de fait perpétrées contre les dissidents et leurs proches, L. Lis avait également invité les dissidents à «réfléchir en commun aux moyens d'affronter ce terrorisme grandissant pour assurer notre auto-défense civique».

 

Libéré à l’expiration de sa peine, il est actuellement assigné à résidence, à chaque instant à portée de main des contrôles arbitraires de la police.

 

- le 15août 1983: signé par les 3 porte-parole de la«Charte 77» (Jan Kozlik, Mmes Maria-Ruth Krizkova et Anna Marvanova), un appel est adressé à l'Assemblée fédérale tchécoslovaque en faveur du retrait des troupes soviétiques, censées séjourner «temporairement» dans le pays, depuis l'invasion d'août 68, (cette présence de troupes soviétiques est évidente non visible dans tous les pays satellisés), invoquant notamment l'amélioration des relations entre les deux Allemagnes et «la signification d'une telle mesure pour l'assainissement de la vie en Tchécoslovaquie et pour le renforcement de la paix en Europe». L'appel évoque «les défenseurs des droits civiques réunis sous la bannière de la Charte 77 ou du VONS (Comité pour la défense des personnes injustement poursuivies) (qui) mènent un combat courageux mais difficile». Quelques mots situent bien le climat du moment: «La censure règne toujours sur les moyens d'information et la vie culturelle. L'expression pluraliste des opinions demeure totalement exclue. Les prisonniers politiques, privés du statut qui leur revient, sont soumis à de multiples brimades, les nouvelles arrestations sont fréquentes et, ces dernières semaines, la répression a frappé violemment les catholiques».

 

- Début septembre 1983: protestation du Père Josef Zvezina, religieux inlassablement sur la brèche, adressée au haut fonctionnaire responsable du Ministère des Cultes du gouvernement tchécoslovaque. La missive dénonce l'injustice qui frappe les chrétiens catholiques: «nous avons été rejetés arbitrairement de la protection de la loi», en rappelant que les injustices, brimades et vexations sont également anticonstitutionnelles. L'auteur adresse copie du document au Cardinal et archevêque de Prague. Mgr Tomasek et au Président de l'Assemblée fédérale.

 

- 27 octobre 1983: aux dires de la presse officielle, des centaines de milliers de citoyens manifestent pour appuyer l'implantation prochaine des SS-20 soviétiques dans le pays.

La semaine précédente, des rassemblements «spontanés» avaient eu lieu, à grand renfort de campagnes de presse, pour protester contre l'implantation prévue des missiles américains en République fédérale allemande. L'un des leaders de Pacem in Terris, autrefois président de l'Association, l'évêque Josef Vrana, Administrateur apostolique de Olomouc (Bohême) a aussitôt apporté son soutien à ce projet de «complexes de missiles tactiques opérationnels» soviétiques. Par contre, de nombreuses réunions programmées à la base pour obtenir une approbation massive du soutien logistique de l'URSS avortent, du fait de la très courageuse prise de position d'opposants au projet. Attitude très périlleuse pour eux, car elle les désigne publiquement à la répression. Mais l'ambiance et même la psychose de la crainte entretenue d'une part, et l'opposition générale à l'implantation des missiles sur le territoire sont telles, que l'autorité n'osera pas intervenir immédiatement pour réprimer ces «rébellions».

 

Alors que l'évêque, Mgr Vrana s'était ainsi nettement compromis, le journal «catholique» de Pacem in Terris, l'association de prêtres inféodée au pouvoir, publiait un document de l'Administrateur apostolique de Trnava, Slovaquie, Mgr Gabris, soutenant également les thèses du pouvoir. Le document se révélera un faux, contre lequel protesta l'intéressé lui-même. Par ailleurs, des catholiques ont adressé une lettre ouverte de protestation aux responsables de l'Association Pacem in Terris, les accusant de couvrir le pouvoir en délaissant la défense des droits des fidèles. L'association regroupe actuellement plus de la moitié des 3.200 prêtres. Nombreux furent contraints à ce simulacre d'engagement, espérant ainsi préserver l'autorisation du gouvernement, indispensable pour l'exercice du ministère. Certains se sont laissé surprendre, à la suite de conférences décanales ou vicariales sur la paix, sans mesurer l'implication d'une signature. D'autres enfin, les responsables entre autres, cèdent au carriérisme, car le pouvoir dispose de toutes les fonctions dans l'Eglise et des privilèges matériels et autres.

 

- Depuis novembre 1983, une pétition hostile à l'implantation des missiles en Europe, ceux de l'Otan, comme ceux de l'URSS, circule à Brno, en Bohême. Un mouvement pacifiste indépendant existerait, qui assumerait cette sensibilisation de la population. Il est difficile d'imaginer un mouvement clandestin organisé, vu le contrôle étroit de la police, mais le pouvoir s'en inquiète manifestement.

 

- En décembre 1983, le Synode de l'Eglise Evangélique des Frères de Bohême (protestante) adopte une résolution hostile à tout déploiement d'armes nucléaires. Jan Keller, pasteur de cette Eglise fait l'objet d'une enquête pour «obstruction au contrôle sur les activités religieuses». Il pourrait s'agir de mesures de rétorsion.

 

Par ailleurs, regroupés au sein d'un «Comité préparatoire des syndicats libres», des citoyens tchécoslovaques s'adressent dans une lettre aux syndicats officiels, demandant qu'un référendum, sous contrôle international, soit organisé dans tous les pays d'Europe où sont prévues des implantations de missiles; ils reprochent aux Syndicats officiels d'avoir condamné les implantations de l'OTAN mais approuvé celles de l'URSS, sur leur propre territoire.

 

- le 10 décembre 1983, Petr Pospichal, 23 ans, militant pacifiste est arrêté à Prague. Déjà, en 1978 et 1982, il avait été condamné respectivement à 11 et 18 mois de prison pour «incitation à la rébellion».

 

- le 11 décembre 1983: arrestation de trois jeunes catholiques slovaques, Tomas Konc, Bronislaw Borovsky et Alois Gabaj, sous l'inculpation d'avoir franchi illégalement la frontière polonaise (en fait, ils en rapportaient de la littérature religieuse).

 

- le 6 janvier 1984, les porte-paroles de la «Charte 77» sont remplacés, selon le principe de rotation. Deux sur cinq de ces délégués sont actuellement emprisonnés (Rudolf Batek, depuis le 4 juin 1980 et L. Lis. depuis le 5 janvier 1983). Les nouveaux porte-parole, sont tous trois des témoins qui ont déjà souffert pour la défense des droits de leurs concitoyens: Jana Stanova, femme de chambre, exclue du Parti communiste en 1969, Jiri Ruml, journaliste de profession, ouvrier aujourd'hui exclu du P.C. en 1969 également, et emprisonné 13 mois sans jugement (1979-80) et Vaclav Benda, mathématicien, arrêté en 1979 et emprisonné jusqu'en mai 1983.

 

- le 4 mars 1984: expulsion de Tchécoslovaquie de deux dirigeants de mouvements pacifistes (le «Comité pour le désarmement nucléaire», français, et le «Comité Inter-Eglises pour la Paix, néerlandais), arrivés à Prague deux jours auparavant, où ils ont rencontré des représentants de la« Charte 77».

A l'issue de l'entretien, les interlocuteurs avaient estimé qu'«il ne saurait y avoir de paix durable et humaine, sans le respect des droits de l'homme»; ils «dénoncent le surarmement et entendent poursuivre leur engagement contre le déploiement des missiles nucléaires, où que ce soit», mais en insistant sur le fait que la paix n'est pas seulement question d'armes et de bases militaires, mais postule «l'implication personnelle, courageuse et réfléchie, des citoyens, des groupes et des associations de tous les pays».

 

-le 9 mars 1984: arrestation en Slovaquie de 3 catholiques, «coupables» d'avoir fait circuler une pétition en faveur d'un voyage du Pape en Tchécoslovaquie. Le Cardinal Tomasek a adressé une invitation officielle au St Père, soutenant ainsi les 30.000 signataires de pétitions en ce sens.

 

- 28 mars 1984: en réponse, Tribuna, l'hebdomadaire du Comité central du P.C. publie une longue diatribe contre le pape qui, dans tous ses discours, «conclut toujours que le Communisme et l'Union soviétique doivent être détruits».

 

- Fin mars: dans une lettre, dont une copie parvient à Vienne, le Cardinal relève l'attaque de l'organe officiel du PC, écrivant notamment qu'«une telle attitude ne contribue pas efficacement à une amélioration des relations interpersonnelles et internationales et à la diminution de la tension... Par votre manque démagogique d'objectivité, vous avez rendu un mauvais service à l'entente et à la paix mondiale, que vous souhaitez si véhémentement par ailleurs ... La paix ne peut naître que de la justice pour tous et donc aussi pour les citoyens croyants».

 

- Début mai 1984: on apprend la nouvelle arrestation de Ladislav Lis, promoteur de la «Charte 77», accusé de contrevenir à la règlementation qui restreint ses déplacements.

 

Nous pourrions poursuivre... D'autres pays encore, d'autres visages, innombrables! Remarquons que les «témoins» de toutes opinions et foi confondues, soucieux des droits de l'homme et de la paix universelle, se retrouvent, à l'Est, parlant d'un même langage «courageux et réfléchi». Le nôtre est-il soucieux du leur?

 

Amis, nous avons envie de conclure à la manière de l'apôtre Jean: Bien d'autres témoignages et faits pourraient être rapportés, concernant aussi d'autres régions. Nous vous apportons ceux-ci, parmi les autres, afin que vous croyiez…, que vous emportiez ces visages dans votre solidarité d'hommes et de chrétiens.

 

Alléluia! Le Seigneur trouve des témoins authentiques en tous milieux: la Résurrection est déjà à l'œuvre!

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