Bulletin mars 1984

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MIEUX SAVOIR POUR MIEUX COMMUNIER

 

QU'EST-CE QUE LA LETTONIE?

 

- LATVIJA (LETTONIE): c'est aujourd'hui l'une des Républiques Socialistes Soviétiques, agglomérées dans l'URSS. Mais c'est, en fait, l'un des trois Pays Baltes que l'URSS a annexés et qui se trouvent aujourd'hui menacés jusque dans leur identité culturelle et ethnique.

 

- La Lettonie comporte quatre régions distinctes, dont l'histoire ne fut pas toujours identique: la Courlande, la Letgalie, la Livonie et la Zemgalie. Si, en letton, un autochtone s'appelle un «Lativietis», on pourrait aussi distinguer les populations originaires de ces quatre régions. Les Letgaliens sont les plus caractérisés.

 

- Ce pays, miroir du ciel, tant il est de lacs, de ruisseaux et de rivières, couvre une superficie à peu près double de celle de la Belgique. Il marque, par son climat et sa culture, une transition entre l'Occident et l'Orient. Riga en est l'actuelle capitale. Comme notre pays encore, le climat est influencé par le Gulf Stream, ce qui réduit notablement les écarts de température. Pays de plaines, mais bosselé de collines qui se mirent dans quelques uns de ces 3000 lacs de plus d'un Ha qui enchantent le paysage, entre les sombres forêts.

 

- La population lettone est d'origine finno-ougrienne, mais mélangée au cours des temps avec des populations germaniques ou slaves. La langue, très ancienne, est une langue indoeuropéenne, non assimilable aux groupes des langues slaves ou germaniques. Elle est apparentée à celle de la Lituanie, plus archaïque.

 

- En 1935, un recensement relevait une proportion de 56 % de protestants, 24,5 % de catholiques, 9 % d'orthodoxes, 5,5 % de «Vieux croyants» (dissidence orthodoxe). Les populations protestantes se situent surtout en Livonie, Courlande et Zemgalie. Les catholiques se trouvent en majorité parmi les Letgaliens, mais aussi pour une part en Courlande et parmi les minorités polonaise et ruthène. Malgré le manque de données, on peut penser que les catholiques sont proportionnellement aujourd'hui plus nombreux qu'en 1935, du fait d'un indice de natalité nettement plus élevé parmi les Letgaliens par rapport au taux des autres populations. Mais l'Immigration intentionnelle de population russe a vraisemblablement élevé également la proportion d'orthodoxes. L'Eglise catholique, comme les autres communautés d'ailleurs, a subi une tragique persécution, depuis l'instauration du régime soviétique.

 

- L'histoire du pays est perturbée. A l'origine, on trouve des tribus lettones, sur les rives de la Baltique. Population sédentaire, adonnée à la chasse, la pêche, l'élevage et l'agriculture. Au 12è siècle déjà pointent les invasions germaniques: Ordre des Porte-Glaive, puis des Teutoniques s'imposent au pays, sous couvert de croisades. Ce sont eux et leurs descendants et assimilés (les «barons baltes») qui tiendront la bride et le pouvoir, dominant le pays même et encore sous la Russie tsariste. Ils imposent la Réforme au 16è s. Mais à cette époque, les moscovites à leur tour envahissent le pays. C'est la partition: la Courlande devient un Duché sous souveraineté polonaise; la Livlande est suédoise, la Letgalie reste polonaise. Mais à partir du 18è s. tout le pays passe sous l'autorité et domination du Tsar Pierre 1er, et dès ce moment les Tsars ne cesseront de s'appuyer sur les «barons baltes», de formation germanique, les vrais maîtres du pays jusqu'à la moitié du 19è s. Entre-temps le servage, la vente des serfs, les châtiments corporels sont des faits acquis. Après les révoltes paysannes, durement réprimées, c'est au 19è s. seulement que commencera la libération des serfs. Alors s'éveille le sentiment national, entretenu pendant les sombres périodes par l'unanimité des lettons contre l'assimilation germanique, d'une part, et russe, d'autre part.

 

Début du 20è s.:1904 et 1905 voient éclater les poussées révolutionnaires, terriblement réprimées à la fois par les barons Baltes et le pouvoir tsariste. La révolution a un caractère à la fois social et national. Nombre de Lettons y laissent la vie, nombre d'entre eux sont déportés (déjà !), et déjà aussi les germanisants (les barons baltes) imposent l'immigration d'Allemands de la Volga pour appuyer leur influence (à ce moment, on compte 10 % de russes et 7 % d'Allemands, en Lettonie).

 

La première guerre touche la Lettonie de plein fouet, mais dès l'armistice de 1915, un Conseil National letton (d'inspiration bolchevique) proclame l'indépendance du pays, qui se dote d'une armée. L'armée rouge envahit à son tour le pays restauré et cherche à s'en emparer. Mais, finalement, avec l'aide de la Pologne, l'indépendance du pays est restaurée et reconnue, en 1920.

 

Période de ferveur et d'affermissement du sentiment national, de développement culturel. (Depuis toujours, mais surtout depuis la fin du 19è s. s'épanouit le chant populaire, qui constitue l'une des plus grandes richesses du folklore national, encore de nos jours). Mais, en 1934, le régime parlementaire et démocratique a été remplacé par un régime autoritaire. Le 15 juin 1940 enfin, suite à l'accord Ribbentrop-Molotov, l'armée rouge s'empare de la Lettonie, une nouvelle fois spoliée de son indépendance. Cette fois, elle est insérée dans le bloc soviétique, sous la forme de République Socialiste Soviétique.

 

- Depuis lors, la situation du pays est devenue tragique. Systématiquement, se poursuit une Intense russification et soviétisation. Comme dans les autres pays baltes, des populations soviétiques sont installées dans le pays, pour en modifier la structure ethnique et culturelle. Des études de mouvements de populations confirment aussi cette attirance des forces dynamiques soviétiques vers ces régions occidentales. «De la population estimée à environ deux millions d'âmes en 1939 il faut déduire: 50.000 Allemands qui ont rejoint l'Allemagne à la suite d'un appel du «Führer»; environ 36.000 Lettons déportés ou tués pendant le régime soviétique de la période 1940-1941; environ 80.000 juifs tués ou déportés par les nazis; environ 50.000 lettons tués ou déportés par les Allemands; 127.000 Lettons qui ont fui le pays à la fin de la guerre.

 

En 1964, la proportion des Lettons dans le total de la population était encore de 62 %; en 1975 il est probable qu'elle ne dépasse guère les 50 %. A Riga ils ne sont que 41 %. Le nombre global des Lettons en URSS se monte à un million et demi.» (1) (Entre 1914-191S, la Lettonie a perdu 700.000 personnes = 27 % de sa population).

(1) Cfr. «L'Europe et ses populations». Œuvre collective, sur Initiative et sous direction d'Abel et Yvonne Delpee Mirogllo, 1978, Martinus Nljhoff / La Haye, p. 423. De cet ouvrage nous avons puisé les éléments de cette documentation.

 

Les ruraux d'autrefois sont devenus Kolkhoziens, ouvriers de Sovkhozes ou bien ouvriers dans les villes, industrialisées. (En 1970: 74 % des travailleurs le sont dans l'Industrie, 22 % dans l'économie kolkhozienne).

 

Coupé de relations avec l'Occident, où il reconnaissait ses racines, ce peuple letton est menacé de désintégration. Inconnu chez nous, hors circuit des relations économiques ou touristiques, ... oublié pour parler franchement, par l'Occident, la Lettonie métissée de soviétisme est en grand danger.

 

Priver un peuple de son identité, n'est-ce pas effectivement accomplir un génocide?

 

QU'EST-CE QUE LA BIELORUSSIE?

 

- C'est aujourd'hui l'une des Républiques Socialistes Soviétiques, située dans les régions les plus occidentales du pays, confinant avec la Pologne, la Lituanie et la Lettonie. La capitale de la Russie Blanche (telle est la signification du nom) est Minsk.

 

- La langue parlée par le peuple (appartenant au groupe des Slaves orientaux) n'est pas le russe, à proprement parler, mais elle est marquée par la langue polonaise et l'ukrainien. Qui comprend le russe peut néanmoins comprendre la langue en Biélorussie. Evidemment, ici encore, l'effort de russification contribue à une dégénérescence de l'idiome national.

 

- La religion est majoritairement orthodoxe. Elle y est restée plus visiblement présente que dans les autres Républiques de l'URSS, la pratique religieuse y est plus élevée. Le fait tient sans doute à ce que l'annexion des confins occidentaux du pays par l'Union soviétique date de 1939 seulement et que durant l'occupation nazie (1941-1944) de l'ensemble du territoire, la Foi orthodoxe a connu un renouveau.

 

- L'histoire du pays est aussi mouvementée, balloté qu'il fut entre les souverainetés lituanienne et polonaise, avant de tomber, en 1793 (2ème partage de la Pologne) sous l'emprise de Moscou. Nicolas 1er et Alexandre III poursuivirent une politique de russification intensive, ce qui contribua à réveiller un sursaut national, au niveau de l'intelligentsia, fort marquée, elle, par l'influence polonaise.

 

Occupée de 1915 à 1918 par les allemands, au lendemain de la guerre, la Biélorussie se manifesta comme indépendante; le 1er janvier 1919, les bolcheviks du pays proclamèrent l'instauration de la République Socialiste de Biélorussie. C'était l'époque de la «guerre des frontières», et la Pologne obtint, en 1921, la portion occidentale de la Biélorussie (2.000.000 d'habitants, dont 55 % de Biélorusses). Après l'occupation de la deuxième guerre mondiale, et sous le couvert du Pacte Ribbentrop-Molotov, l'Union soviétique récupéra ces territoires.

 

La population est presque aussi nombreuse que celle de la Belgique, environ 9.500.000 habitants, regroupant des groupes assez composites de Biélorussiens, de russes (près de 9 % probablement), de Polonais, d'Ukrainiens. Les Juifs qui étaient fort nombreux avant la guerre, et notamment aux alentours de Vitebsk (souvenons-nous de Chagall …) connurent un véritable holocauste sous l'occupation nazie.

 

Les catholiques appartiennent très vraisemblablement aux groupes de souche polonaise ou ukrainienne.

 

- La deuxième guerre, Ici également, causa des pertes humaines en nombre considérable et des destructions massives. La Biélorussie obtint de l'URSS, en 1945, un siège distinct de celui de la Fédération, à l'ONU. Mais Il n'en reste pas moins que l'assimilation des biélorussiens se poursuit méthodiquement, malgré le vif sentiment national. Mais la population ouvrière (le pays rural par vocation, s'est peu à peu Industrialisé au bénéfice de l'URSS) n'est guère cultivée, et l'Intelligentsia n'a d'autres informations et échanges que ceux que lui réserve l'Est.

 

La partition entre les deux blocs a favorisé l'assimilation de ces innombrables cultures spécifiques au sein de la fédération de l'URSS.

 

LETTONIE

 

LES CATHOLIQUES DE RIGA VIENNENT DE PERDRE LEUR PASTEUR

 

Peut-on imaginer ce que représente, pour une communauté de croyants persécutés, la présence et le rayonnement d'un prêtre «sûr», garant de la fidélité à la foi et témoin de l'Evangile? Pouvons-nous essayer de comprendre la peine et le désarroi de tels chrétiens qui voient disparaître ce confident, ce pasteur et ce père?

 

Telle est la peine des catholiques de Riga et de Lettonie: le 23 septembre 1983, s'éteignait parmi eux le Père Joseph Borodziula. C'est en communiant à cette peine, que nous voudrions évoquer ici la vie de l’un de ces« témoins», de ces martyrs de l'Eglise de notre époque. A travers les épisodes dramatiques de cette existence, nous comprendrons mieux, peut-être, ce que fut et ce que demeure la vie de ces communautés, trop peu connues et trop inaccessibles, des pays Baltes.

 

Ce prêtre n'est pas d'origine lettone, mais il naquit en Biélorussie, le 4 septembre 1893, à Koziki, un petit village de la région de Vitebsk. (Dans cette dernière ville, le peintre Chagall fut professeur de Beaux-arts et ses tableaux ont souvent évoqué ce coin de pays). (Voyez les encarts: Lettonie et Biélorussie).

 

Les parents de cet enfant étaient de pauvres paysans, comme la majorité de la population à l'époque, propriétaires seulement d'un lopin de terre, d'une vache et d'un cheval. Analphabètes, ils se réjouirent pourtant de l'intérêt que portait leur fils aux études. Si bien que, l'école primaire achevée, en 1904, le jeune adolescent fut engagé par l'instituteur pour assumer des leçons dans la première classe. En même temps, pendant ces deux années, il poursuivit ses études avec l'instituteur bienveillant, qui financièrement aussi l'aida à accéder à l'enseignement secondaire. Il acheva celui-ci en 1910. Deux années durant, il travailla alors comme secrétaire auprès du Président du Tribunal de Vitebsk et d'autres avocats.

 

Mais le jeune homme souhaitait réaliser une vocation sacerdotale et, ayant heureusement poursuivi ses études théologiques au séminaire de son diocèse de Moghilov, à St Petersbourg, il avait la grande joie de célébrer sa première messe, à Ulla, son village paroissial, le 21 mai 1917, le jour de Pentecôte. Cette localité comptait alors 6.000 catholiques. Elle devait rester dans son souvenir comme le symbole de la plénitude de l'homme. L'image souvenir de son ordination portait, en lettres latines et non cyrilliques, la prière suivante adressée au Seigneur: «Que ta grâce divine soit toujours avec lui et que par sa prière, ses paroles et son saint ministère, il puisse servir au salut de tous les hommes». Ce ministère serait bien différent de celui qu'il envisageait en ce radieux matin de prémices. La Révolution d'Octobre, en effet, avait levé son étendard.

 

Malgré ce fait, l'Académie théologique de Saint Petersbourg put continuer à fonctionner pendant deux ans. Et l'archevêque, Monseigneur E. Ropp, y envoya le jeune prêtre. En 1919, l'Académie était définitivement liquidée. La pastorale le requit alors, dans des conditions qui, déjà, s'avéraient difficiles et périlleuses. Bien des prêtres, à cette époque, tombèrent victimes de la terreur dans l'archidiocèse de Moghilov. Malgré cela, l'archevêque E. Ropp et son successeur ensuite s'efforcèrent de maintenir le service pastoral dans toutes les communautés paroissiales.

 

Le Père Joseph Borodziula se retrouva ainsi à Polotsk, ancienne paroisse dont la tradition remonte aux origines du catholicisme dans cette région Nord de Biélorussie. La communauté comptait 7000 fidèles et disposait d'une belle église, ancienne propriété des Pères Dominicains.

 

Mais huit mois plus tard, le Père Borodziula doit quitter cette paroisse. Le 4 décembre 1919, il est nommé curé de trois localités: Kamienno-Ghubin, comptant 1800 catholiques, Bechenkovitchi, mille trois cent fidèles, et Ouchatchi, mille trois cent nonante.

 

Désormais, il est aux prises avec la véritable situation postrévolutionnaire. Sept ans durant, ce prêtre exerce un ministère devenu de plus en plus périlleux. En effet, à cette époque la terreur fait rage; l'archevêque du diocèse, Mgr E. Ropp est expulsé, l'évêque Jean Cieplak de la Curie diocésaine est traduit devant les tribunaux, le Père Constantin Budkiewicz, curé de la principale paroisse catholique de Saint-Pétersbourg est exécuté et de sévères verdicts frappent bien d'autres inculpés du même procès.

 

Ce ministère, le Père Borodziula l'exerce donc à travers pièges et risques, dans cette région perdue privée de routes et de voie ferrée, poursuivi par l'inquisition policière et alors que règne dans le pays une misère noire et la famine. Cette famine qui, à l'époque, ferait périr plus de six millions d'habitants du pays. Au milieu de tant de malheurs, le prêtre gagnait la confiance et la sympathie des populations par le témoignage de son dévouement.

 

Mais le temps venait, où lui-même serait appelé à donner un témoignage plus crucifiant. Juste après Noël, le 29 décembre 1926, un certain Opanski, Chef de la Sécurité d'Etat à Minsk, ordonne l'arrestation du Père Joseph Borodziula. Comme il était d'usage à l'époque, son procès fut instruit sans que la défense puisse exercer ses droits et la condamnation fut prononcée par défaut: le prêtre était condamné à la déportation au bagne, dans les îles Solovetskie de la mer Blanche, territoire réputé pour ses conditions particulièrement tragiques. L'humidité, le froid et la famine accentuaient encore l'extrême arrogance du chef de goulag. Celui-ci déclarait cyniquement, à l'arrivée des condamnés, qu'ils devaient s'attendre à une nette différence entre la rigueur imposée ici et le pouvoir des Soviets ailleurs.

 

Le Père accomplit donc là sa peine de trois ans. Mais à l'issue de ce terme, il subit le sort de tous les «libérés» de cette époque, liée à la brutale collectivisation des campagnes: il n'était pas autorisé à rejoindre son pays. C'est ainsi que le 13 janvier 1930, le Chef de camp des îles Solovetskie, Martynelli, envoya le prêtre à Arkhangelsk, dans l'extrême Nord, d'où il fut ensuite déplacé vers Donski, un lieu perdu de la République autonome de Komis. Sur ce territoire désolé, à mi-chemin entre Moscou et l'Oural du Nord il fut l'un de ces milliers de prisonniers, employés à défricher le sol pour la création d'un réseau routier et de voie d'accès ferroviaire vers Vorkouta (célèbre, lui aussi, par son camp d'internement de la période stalinienne). Ils travaillèrent également à la construction du centre d'extraction houiller de Vorkouta. (Nous ne pouvons nous empêcher de songer, ici, et malgré tous les démentis officiels, à cet immense gazoduc construit de nos jours, pour l'acheminement du gaz sibérien vers l'Europe occidentale... Nous pensons aussi à ces billes de voie ferrée sur lesquelles des ouvriers occidentaux trouvèrent des inscriptions taillées, qui ne laissaient aucun doute sur la détresse des travailleurs... l'Histoire rive ses chaînons à la chaîne...).

 

Le 10 janvier 1933 enfin, il fut autorisé à quitter le goulag et reprit le chemin de son pays natal. Il aurait pu y chercher refuge et paix. Non point. Il se présenta au Père P. Awglo, vieillard de 72 ans, que les autorités bolcheviks avaient imposé à l'archidiocèse de Moghilov au titre d'Administrateur Apostolique (le siège étant vacant, du fait de la persécution). Ultérieurement, le St Siège avait validé cette nomination. Soucieux de sauvegarder son archidiocèse, le vieillard qui sentait rôder la menace et pressentait sa fin proche, nomma le Père Borodziula comme successeur, en cas d'emprisonnement ou de décès. En même temps, il lui confia la fonction et le travail de Doyen et curé de deux paroisses de Vitebsk: Saint Antoine et Sainte Barbara, qui regroupaient ensemble environ 9000 croyants catholiques.

 

Dix jours, il exerça son nouveau ministère! Le 14 octobre 1933, il reçut interdiction d'exercer le service pastoral et, sans procès cette fois, fut à nouveau déporté à Arkhangelsk, où il demeura jusqu'au 29 mai 1935. A ce moment, se situe l'assassinat de Kirov, à Leningrad, qui devait déchaîner une nouvelle vague de terreur. C'est ainsi que ce 29 mai 1935, un certain Austrin, Chef de la Police secrète (NKVD) à Arkhangelsk, ordonna l'emprisonnement du Père Joseph. Suite à un procès, dont évidemment l'inculpé fut absent, il fut condamné une nouvelle fois au bagne, mais en Sibérie, dans les environs de Mariinsk, à 4.000 kms à l'Est de Moscou. Il y passa dans divers camps, avant d'être définitivement dirigé vers le centre concentrationnaire de Norilsk, de sinistre réputation, situé au Nord de la mer Kara, zone portuaire dans la région autonome de Taumir.

 

Il devait être libéré le 29 mai 1938. Mais à cette date, on entreprit une «révision» du procès précédent, qui aboutit à une nouvelle condamnation: une peine de cinq années supplémentaires de camp. Le Père Borodziula fit appel de la sentence, demandant une nouvelle révision. Devenu invalide, suite à tant de tourments, il revendiquait la libération ou l'atténuation de la sanction. Une Commission d'appel, venue de Moscou, prit en considération en effet la mauvaise santé du prisonnier et le fit transférer, le 6 août 1941, au centre concentrationnaire de Norilsk, dans le hameau de Tugatch, à l'Est de Krasnoïarsk. Il devait y demeurer et y travailler jusqu'au 29 mai 1945.

 

On pouvait espérer qu'ayant accompli une double peine, le Père pourrait enfin rejoindre sa terre natale, la Biélorussie, ravagée par la guerre. Pourtant, arguant du Décret de guerre en date du 29 avril 1942 (n° 189), selon lequel les anciens prisonniers n'étaient pas autorisés à quitter le lieu du bagne, Terski, le Chef de la section du camp de Tugatch, interdit donc au Père Borodziula de quitter les lieux. C'est ainsi que« libéré», il demeura sous la contrainte, obligé de travailler dans les camps. Enfin, le Décret 189 fut abrogé en 1946, et le 16 août 1946 le prisonnier pouvait revenir à Vitebsk, vers ses paroissiens laissés à l'abandon depuis 13 ans. Ayant appris le décès du Père Awglo, il s'apprêta à assumer la direction de l'archidiocèse de Moghilov.

 

Il découvrit alors avec stupéfaction la situation que lui avait voilée son exil forcé: la vie religieuse était contrainte à la clandestinité; presque toute l'organisation ecclésiale a été détruite sur l'ensemble du territoire de l'archidiocèse. Une seule église demeure, à Moscou; les autres ont été transformées en dépôts, écoles, salle de bal ou de concert. La grande église de la capitale de la Biélorussie, Minsk, est devenue un restaurant et une salle de cinéma. A Borisov, l'église sert de salle de sports. Dans sa paroisse natale, à Ulla, les fidèles avaient pris la décision d'incendier leur église de leurs propres mains, pour lui épargner la profanation. Une autre difficulté guettait encore le Père: comme ancien détenu, le paragraphe 39 de la loi sur les passeports, lui interdisait résidence dans les villes, chefs-lieux des régions. Or, Vitebsk en était une. Jamais le Père Joseph ne cessa de requérir la suspension de cette mesure qui le frappait. Mais en vain!

 

Epuisé, à bout de forces physiques, il accepta, le 6 octobre 1946, la fonction de vicaire dans la paroisse Notre-Dame, à Daugavpils, en Lettonie.

 

Monseigneur Springovitch, à l'époque archevêque de Riga, voulait espérer encore que la mesure contraignante frappant le Père serait un jour rapportée. Dès lors, il envisagea d'envoyer le prêtre comme pasteur catholique à Leningrad. Mais le Chef départemental régional pour les affaires du Culte, un certain Vasilev, s'y opposa résolument. Suite à ce refus persistant, le Père Borodziula devint, fin 1947, curé à Posin, toujours en Lettonie.

 

Mais la vindicte le poursuivit jusqu'ici.

 

Le 8 novembre 1949, sur ordre de Novak, Chef du KGB à Riga, il fut arrêté et exilé ensuite à nouveau, dans cette région de Krasnoïarsk qu'il avait connue déjà, mais cette fois dans l'arrondissement de Aban. Il devait y rester jusqu'au 26 septembre 1954.

 

Il reprit, une fois encore, la route vers l'Occident, la partie européenne de son pays. Le 22 octobre 1954, il acceptait la charge de curé à Przydruïsk, dans l'arrondissement de Kraslav, en Lettonie. Peut-être enfin, usé par le bagne comme il était, le laisserait-on finir ses jours en paix, dans cet humble service! C'était trop espérer. En juin 1958, le Responsable de l'Office des Cultes de la République soviétique de Lettonie, J. Restberg, lui retirait l'autorisation d'exercer tout ministère pastoral.

 

Au cours des années 1958-1962, la situation politique entraîna la révision du procès. C'est ainsi que le Père Borodziula fut réhabilité, tous les verdicts qui l'avaient frappé furent annulés et il obtint légitimement un passeport (dit Bessrotchnii Passport : série HUP-UJK-N 734178). Il pouvait, dès lors, en principe retrouver ses droits constitutionnels. (La liberté des Cultes est inscrite dans la Constitution soviétique, et ce fait est souvent cité à titre de témoignage de libéralisme, encore de nos jours). Néanmoins, le Père Joseph se vit interdire à nouveau d'exercer quelque ministère pastoral que ce fut.

 

Lui-même ne voulait pourtant pas renoncer. Mais devenu invalide, il ne put assumer la vie errante des prêtres clandestins. Toutes ses démarches pour obtenir la réintégration dans le service pastoral demeurèrent vaines. Finalement, il se résolut à s'installer alors à Riga, 4 rue Raudas. Au bout de quelques temps, il arracha enfin l'autorisation de confesser à l'église St Albert. C'est ainsi qu'il devint et demeura, jusqu'à sa mort, le confident et le conseiller de nombreux catholiques de Riga.

 

Il était parmi eux, ce magnifique vieillard à la longue barbe blanche. Dans les foyers, on chuchotait son histoire. Le silence qui imprégnait sa vie et les séquelles physiques de ses longs séjours dans le goulag, parlaient au cœur de ses fidèles, eux-mêmes tracassés. Ils savaient que cet homme avait vécu une tragédie humaine et pastorale. Ils savaient qu'il avait été arrêté la première fois à l'âge de 33 ans, et qu'il quitta sa dernière prison lorsqu'il en avait 61. Etait-il né pour ce long martyr? Tel était donc le «ministère» du témoignage que le Seigneur lui avait réservé? Le Père Borodziula, dernier étudiant du séminaire de Saint-Pétersbourg, témoin de la vie religieuse clandestine en URSS, missionnaire discret de l'Archipel du Goulag, finissait ses jours entouré de vénération et d'amour. Il parlait, tout en restant silencieux.

 

Il mourut parmi ceux-là, qui étaient devenus les siens.

 

Ses funérailles rassemblèrent nombre d'anciens prisonniers des camps, de catholiques lettons et biélorussiens, quatre évêques, plus de cent prêtres venus de diverses Républiques et près de cent séminaristes se préparant à reprendre le flambeau.

 

Les yeux fixés sur la terre grise de la tombe, ils entendaient les paroles du Maître: «Si le grain ne meurt ...». L'un de ces grains repose enfin dans la terre, mais ceux qui demeurent maintiendront son patrimoine.

 

Dans cette tombe ouverte reposait aussi toute l'histoire de l'Eglise, de la Révolution d'Octobre à nos jours, en ces régions. Comment douter un instant que germe cette semence, quand on entend la Parole de ceux qui reprennent le flambeau. Nous entendons leurs pas, si nous nous agenouillons sur cette tombe, dans le silence de la prière.

 

Croyants de Lettonie, vous n'êtes point orphelins. Le Seigneur est ressuscité. Vous n'êtes point seuls. Nous sommes vos frères! Vraiment?

 

LETTONIE ENCORE

UN REFLET DE LA REALITE D'AUJOURD'HUI

 

On pense aujourd'hui que la population de la Lettonie, estimée à 2.500.000 habitants, compte une proportion de 10 % de catholiques. Au début de l'an dernier, on dénombrait 45 séminaristes, destinés à prendre un jour la relève des 116 prêtres qui assument le soin pastoral des 145 paroisses catholiques.

 

Des trois Républiques Baltes, c'est celle qui enregistre la proportion la plus élevée d'étrangers, soit actuellement 55 % de Lettons, 33 % de Russes, 5 % de Biélorussiens, 3 % d'Ukrainiens et 3 % de Polonais. (Les années cinquante ont été des années d'immigration intensive de populations des divers peuples soviétiques). RIGA, la capitale, ouverte sur la mer Baltique par le Golfe de Riga, est l'une des anciennes villes hanséatiques, mais elle en perd toujours plus le caractère spécifique, du fait de sa russification. Elle concentre aujourd'hui le 1/3 de la population et 3/4 des citadins. Or, le pourcentage de population russe s'élève à 60 % et la ville est fortement industrialisée.

 

Il existe deux diocèses: celui de Riga et celui de Liepaja.

 

Né en 1895, près de Riga, Mgr Julijans Vaivods fut ordonné prêtre le 7 avril 1918, juste à la fin de la première guerre mondiale, qui avait littéralement ravagé le pays, en frappant à mort la jeune génération et semant la ruine. En 1946, Mgr Vaivods est consacré évêque de Riga et nommé Administrateur Apostolique «ad nutum santae sedis» (selon le gré du St Siège, expression motivée par la prudence, du fait de la situation) de Riga et Liepaja. Il est en principe assisté de deux auxiliaires, Mgr Zondaks et Mgr Dulbinskis, mais celui-ci n'est pas autorisé par les autorités civiles à assumer les devoirs de sa charge.

 

Dans les années cinquante, Mgr Vaivods - comme tant et tant d'autres - est condamné et déporté dans un camp de travail, en Moravie. Son crime avait été d'avoir rédigé et diffusé des écrits théologiques. Mais depuis son retour en Lettonie, et dans l'exercice de sa tâche, il a évité les affrontements directs avec le pouvoir. (II faut se souvenir que l'Eglise, en Lettonie, est soumise à la loi soviétique, concernant la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Ainsi, pour préserver la «liberté de conscience» de la jeunesse, il est interdit aux ministres des cultes d'enseigner la jeunesse. Seuls les parents ont le droit de le faire. Le malheur veut qu'ils n'y aient pas été préparés! L'Eglise peut seulement contrôler les connaissances religieuses d'un enfant, avant de l'admettre aux sacrements. Elle est réduite, finalement, à un service cultuel..., à moins qu'elle ne se résigne aux risques de l'illégalité).

 

Aujourd'hui, Mgr Vaivods est un vieillard. Quelle ne fut pas sa propre surprise, en apprenant début 1983 que le Pape Jean-Paul Il venait de le nommer Cardinal. Depuis la révolution d'Octobre, il est le premier citoyen «soviétique» auquel ce titre est accordé. Il est évident que les autorités soviétiques ont dû marquer leur accord. Si le geste est spectaculaire, reconnaissons honnêtement qu'il ne modifie guère la vie des croyants dans ce pays.

 

Venu à Rome, en février 1983, pour recevoir les insignes du cardinalat, ce vieillard s'aventura à raconter comment il avait appris sa nomination et comment il avait réagi:

 

«J'étais dans une maison à la campagne, pour me reposer un peu, quand un appel téléphonique m'apprit que la radio de Riga venait d'annoncer ma nomination. J'étais sûr que l'on avait mal compris. Quand je fus convaincu du contraire, je fus saisi de peur, m'agenouillai et pleurai. Je ne pouvais pas imaginer que ce vieil homme, qui n'aspire plus qu'à un petit feu dans une petite chambre, pût devenir Cardinal... Je ne sais pas s'il y a eu des consultations diplomatiques entre le Vatican et Moscou... Je me sens comme un pont entre le Vatican et Moscou et peut-être ma nomination peut-elle renforcer la foi et l'espoir des catholiques lettons».

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