Bulletin octobre 1983

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20-21 Août 1968! - 15 ans de l'invasion soviétique en Tchécoslovaquie:

LETTRE OUVERTE DE CATHOLIQUES SLOVAQUES

AU PRESIDENT HUSAK

Très honoré Monsieur le Président!

Nous nous adressons à vous comme habitants de ce pays, comme citoyens de cet Etat. Nous nous adressons à vous comme au garant de la légalité constitutionnelle dans la République. Cette fonction concentre en vous la plus haute responsabilité légale et politique à l'égard de la situation dans l'Etat.

 

Ce sont de nombreuses circonstances de ces derniers temps qui sont l'occasion de cette lettre, lesquelles éveillent en nous une inquiétude sur les possibilités d'exercice des convictions religieuses en Tchécoslovaquie. L’occasion immédiate de cette lettre est cependant la dernière intervention de la police secrète d'Etat contre des croyants, le 27 mars de cette année.

 

Le Dimanche des Rameaux - vers 7 h. environ - des groupes de policiers de la police secrète investirent des maisons et des habitations dans l'ensemble de la Slovaquie (suivent des noms de localités...). Ils se livrèrent à des perquisitions et arrêtèrent tous les habitants présents. D'autres perquisitions et arrestations eurent lieu en même temps également dans certaines localités de Bohême et Moravie (= pays tchèques).

 

Les perquisitions et arrestations étaient dirigées contre des personnes qui, du fait de leurs convictions, avaient décidé de consacrer leur vie.  Leur décision ne signifiait en aucune manière une distanciation de la société et de la participation au travail social. Inspirés de l'exemple de St François d'Assise, ils venaient en aide aux groupes sociaux les plus-défavorisés et les soutenaient. A côté de cela, ils accomplissaient correctement leur travail professionnel et ils étaient appréciés comme de bons travailleurs au lieu de leur travail. C'est leur temps libre qu'ils consacraient au perfectionnement de leur foi. Et c'est justement ce temps de leur vie qui intéressait principalement la police secrète. Lors des perquisitions dans ces diverses maisons et habitations, elle confisqua des centaines de livres religieux, de livres de prières, des croix, d'objets de piété. La police secrète interrogea des dizaines de personnes, et les questions qui leur étaient posées revenaient toujours à la source de la littérature religieuse, à la participation à la messe et au cercle de personnes engagées ensemble dans cette activité. Au moins huit personnes, en Slovaquie, demeurèrent arrêtées pour enquête et on les a accusées d'une soi-disant contravention au contrôle sur les Eglises, par le fait qu'elles auraient cherché par le regroupement à perpétuer l'ordre franciscain prétendument illégal.

 

L’intervention de la police secrète est une grave violation du droit légitime. La Constitution de la CSSR (= Tchécoslovaquie) garantit à tous les citoyens la liberté religieuse. Le Pacte international sur les Droits sociaux et politiques, ratifié par la CSSR et publié dans le Code légal sous le n° 120/1976 concerne toute l'activité des personnes accusées, qui leur donne une importance légale. Le Pacte sur la tolérance religieuse, approuvé par la décision de l'Assemblée générale de l'ONU en 1981, qui engage au moins moralement notre République explicite et garantit encore d'une manière plus circonstanciée ces droits religieux. Et enfin, le droit à l'échange des informations - qui inclut également la littérature religieuse - est contenu dans l'Acte final du Pacte d'Helsinki, que vous-même, justement, Monsieur le Président, avez signé.

L’intervention du 27 mars est encore contraire à la loi en ce qui concerne quelques détails. A Bratislava, les membres de la police secrète entreprirent la perquisition sans témoignage d'approbation du Procureur, ils ne donnèrent aux personnes concernées aucune possibilité d'être présentes à la perquisition, ils ne leur envoyèrent aucune copie du procès-verbal des objets confisqués (…)

 

Très honoré Monsieur le Président! Votre drame personnel dans les années cinquante (1) est un avertissement dans quelle tragique situation l’appareil de l'Etat peut abattre chaque citoyen, lorsqu'il est dominé par une idéologie intolérante. Dans la conscience de ce fait et aussi de votre responsabilité devant les lois et l'histoire de cette République, nous nous adressons à vous avec cette demande: mettez un terme à la nouvelle vague de répression contre les citoyens croyants. Ordonnez la libération des internés du 27 mars de cette année et la suspension de la procédure pénale.

(1) Dans ces années de persécutions staliniennes, Gustav HUSAK lui-même a connu les geôles communistes de l'époque.

 

En avril 1950 la police secrète investit de la même manière tous les couvents de la République et retinrent leurs habitants illégalement des années durant dans des camps d'internement. Ils promettaient ainsi - et pas seulement eux - la liquidation des Ordres au plus tard avec la mort des religieux de l'époque. Aujourd'hui, après trente trois ans, les organes de la sécurité emprisonnent à nouveau des jeunes gens, nés après 1950 et les persécutent à cause de leur appartenance à des Ordres religieux. Cette persécution ne liquidera pas les Ordres religieux, mais l'Etat qui les persécute en sera lui-même entaché.

 

L’histoire de la Slovaquie est depuis 1100 ans liée avec le christianisme, et l'histoire culturelle de notre nation est inconcevable sans l'action des Ordres religieux (2) Pour cela aussi, nous ressentons notre droit et notre devoir d'élever la voix contre l'intervention de la police secrète, plus encore que du fait de la violation des lois (3)

(suivent 87 signatures, noms et adresses)

 

(2) Il est exact qu’en Slovaquie. l'Eglise a joué - à l’instar de l'Eglise en Pologne - un rôle déterminant dans la survie de la conscience et de la culture nationales, aux époques où la Slovaquie était mise Il l'épreuve, notamment par l'Empire Austro-hongrois.

 

(3) Récemment, les quatre femmes et douze hommes arrêtés lors de cette action et accusés d’activités religieuses «clandestines et illégales» ont été libérés. Les femmes, en mai déjà, à la requête d'autorités locales qui avaient besoin de leurs services consciencieux à l'hôpital où elles travaillent, les hommes, en mai et juin, sauf deux d'entre eux, relâchés plus tard, après cependant une condamnation. Mais d'autres exactions se poursuivent…

 

 

SOUCIEUX DES DROITS

DE L'HOMME ET DE LA FOI

 

Qui ne sait que les 14 et 15 août derniers, Jean-Paul Il était à Lourdes!

 

Il désirait y aller en pèlerinage, c'est-à-dire en croyant et en pasteur responsable, priant. Les intentions du St Père revinrent bien souvent sur ses lèvres au cours de ce voyage. Juste avant de quitter Rome, il avait encore envoyé un message à l'archevêque de Santiago-du-Chili, l'assurant de sa prière, à Lourdes, pour toutes les innocentes victimes de la violence des derniers jours. Il s'agissait bien des droits de l'homme. Mais, Vicaire du Christ sur terre, comment le Pape n'aurait-il emporté avec lui tous les visages des éprouvés, des humiliés, des opprimés de la terre. Il évoquera ces visages, en tous lieux du monde, sous tous les régimes, sans les nommer précisément. Et il évoquera aussi la détresse spirituelle de tous les persécutés pour leur foi. Les croyants des pays du centre et de l'Est de l'Europe devaient être proches du St Père en cet instant.  Mais l'on peut aussi penser que ces prières rejoignent d'autres communautés, immergées dans des intolérances violentes. Evoquons ces visages en reprenant les mots de Jean-Paul II, pour nous aussi, en pénétrer notre prière:

 

« Ces hommes et ces femmes qui, en quelque lieu de l'univers, souffrent de la famine ou d'autres fléaux, des ravages de la guerre, de déplacements de population; ceux qui sont victimes du terrorisme, politique ou non, frappant sans scrupule les innocents, de la haine, d'oppressions diverses, d'injustices de toute sorte, enlevés, séquestrés, torturés, condamnés sans garantie de justice; tous ceux qui subissent des atteintes intolérables à leur dignité humaine et à leurs droits fondamentaux, qui sont entravés dans leur juste liberté de penser et d'agir, humiliés dans leurs légitimes aspirations nationales...»

 

Il évoque encore « ceux qui connaissent de graves difficultés par suite de leur situation d'immigrés, du chômage, de la maladie, de l'infirmité; de la solitude. C'est le Christ, le Fils de l'homme, qui souffre en eux...»

 

Le pape en vient alors à la « détresse spirituelle... de ceux qui souffrent pour leur foi. »... « Je voudrais embrasser par la pensée et avec le cœur de l'Eglise tous ceux qui subissent des persécutions à notre époque... Elles prennent diverses formes de discrimination des croyants et de toute la communauté de l'Eglise. Ces formes de discriminations sont parfois appliquées en même temps qu'est reconnu le droit à la liberté religieuse, à la liberté de conscience» (C'est exactement la situation, dans les pays de l'Est!)... « Aujourd'hui, à la prison, aux camps d'internement ou de travail forcé, à l'expulsion de sa propre patrie, se sont ajoutées d'autres peines moins remarquées, mais plus subtiles: non pas la mort sanglante mais une sorte de mort civile, non seulement la ségrégation dans une prison ou dans un camp, mais la restriction permanente de la liberté personnelle ou la discrimination sociale.»

 

« Il y a aujourd'hui, des centaines et des centaines de, milliers de témoins de la foi très souvent ignorés ou oubliés de l'opinion publique...»

 

« Il s'agit de croyants contraints à se réunir clandestinement parce que leur communauté religieuse n'est pas autorisée. Il s'agit d'évêques, de prêtres, de religieux auxquels il est interdit d'exercer le saint ministère dans les églises ou dans des réunions publiques. Il s'agit de religieuses dispersées, qui ne peuvent mener leur vie consacrée. Il s'agit de jeunes gens généreux, empêchés d'entrer dans un séminaire ou dans un lieu de formation religieuse pour y réaliser leur propre vocation. Il s'agit de jeunes filles auxquelles on ne donne pas la possibilité de se consacrer dans une vie commune vouée à la prière et à la charité envers les frères. Il s'agit de parents qui se voient refuser la possibilité d'assurer à leurs enfants une éducation inspirée par leur foi. Il s'agit d'hommes et de femmes, travailleurs manuels, intellectuels ou exerçant d'autres professions, qui pour le simple fait de professer leur foi affrontent le risque de se voir privés d'un avenir intéressant pour leurs carrières ou leurs études ».

 

Paix-dialogue et droits de l'homme

CEUX QUI PAIENT ONT DROIT A LA PAROLE

 

Du 21 au 26 juin 1983, se tenait à Prague une « Assemblée universelle pour la Paix et la Vie, contre la bombe atomique ».

 

C'est du fond de la prison tchèque de Plzen, où ils sont détenus, que huit prisonniers politiques ont adressé une lettre aux participants de cette assemblée. Nous pensons toujours que la lutte pour la paix passe d'abord par la lutte pour la vérité. Nulle idéologie n'est garante de la Paix. Et si celle-ci est un bien gravement menacé de toutes parts, aucune illusion, aucun mensonge, aucun rêve fallacieux ne saurait la préserver. Nous connaissons de trop près ce que l'on dénomme « la langue de bois », c'est-à-dire l'insignifiance du langage utilisé par les pouvoirs en place, dans les dictatures, et notamment à l'Est, pour nous faire la moindre illusion sur la valeur des mots. Nous vivons de trop près le décalage entre les promesses et signatures et la réalité des faits, pour croire un instant à la « bonne volonté» non étroitement contrôlée, hic et nunc. Nous avons souffert du détournement des Accords d'Helsinki, (avec les dissidents des pays de l'Est) qui, s'étant engagés à respecter les Droits de l'homme, se sont ultérieurement appuyés sur le droit à la «non ingérence dans les affaires intérieures» des peuples, pour écraser tous ceux qui se fondaient sur ces Accords pour justifier leur lutte en faveur de ces mêmes droits, méconnus et bafoués. Nous l'avons dit depuis des années, et nous le répéterons sans cesse: la vérité se vérifie au niveau des faits et non des idéologies ou des utopies. Et il en est ainsi dans tous les domaines qui touchent à cette défense des droits de l'homme, au dialogue, à la sauvegarde de la paix.

 

Il nous est trop facile, à nous Occidentaux, d'avancer nos propositions. D'autres sont concernés dans leur chair, dans leur vie, dans leur intégrité. Parce qu'ils vivent la vérité des faits, la seule réalité non contestable, ils ont droit à la parole. Ils ont droit à être entendus, à être crus. Mieux que nous, ils savent. Parce qu'ils vivent. C'est pourquoi, nous rapportons ici les termes de cette lettre, comme un témoignage signifiant. Prenons acte de cette vérité!

« Nous, les prisonniers politiques à Plzen-Bovy, nous faisons appel à vous, les participants au Congrès universel de la Paix, à cause de notre souci profond et personnel de la paix, qui est l'un des problèmes les plus brûlants des temps actuels. Ceci concerne immédiatement également aussi bien l'ensemble de l'humanité que chaque individu, du fait que chacun est menacé.

 

Les gouvernements qui refusent la paix à leurs citoyens, ne peuvent se considérer comme compétents pour agir sincèrement dans leurs efforts en faveur de la paix internationale. Dans notre pays, les autorités se prononcent d'une manière détaillée sur la nécessité de la préservation de la paix dans le monde entier. En même temps, elles n'hésitent cependant pas à interner nombre de leurs propres citoyens pour rien d'autre que leurs convictions religieuses ou politiques ou du fait de la requête en faveur de la défense de nos traditions ou des droits de l'homme.

 

Ici, en prison, nous avons fait nous-mêmes l'expérience pratique de la violation des droits de l'homme. Comment les autorités peuvent-elles parler de paix - mais refuser la liberté à des gens innocents?

 

Nous ne sommes pas les seuls à souffrir, nos familles sont touchées dans la même mesure. Nous sommes emprisonnés seulement du fait de notre souci du respect des droits de l'homme les plus élémentaires: c'est pourquoi, nous considérons la question de la paix universelle comme inséparable ment liée à la garantie des droits de l'homme.

Au nom de tous les prisonniers de conscience, où qu'ils puissent être, nous nous adressons à vous: ne séparez pas l'oppression de la liberté des problèmes de la paix. Il ne peut y avoir de véritable paix sans paix à l'intérieur du peuple même ».

 

La lettre est signée de huit prisonniers politiques.

 

Un autre témoignage mérite un grand respect.

 

L'on a reparlé récemment, à l'occasion du Congrès mondial de la psychiatrie, qui s'est tenu à Vienne en juillet et auquel participaient des membres venus de 70 pays, d'un certain docteur Anatoli Koriaguine. Bien revenus de leurs précautions oratoires des précédentes assises, les participants au Congrès ont décidé de nommer «membre honoraire à titre individuel» « pour sa conscience professionnelle, son dévouement et son courage exceptionnel dans son combat contre tout détournement de la psychiatrie», ce médecin soviétique, incarcéré lui-même en asile psychiatrique le 13 février 1981. Pourquoi ce «traitement»? Parce que cet homme au courage exemplaire avait publiquement dénoncé et averti l'Occident des pratiques relatives à l'utilisation de la psychiatrie à des fins politiques, dans son pays. Pratique courante et systématiquement employée, en des instituts spécifiques et par du personnel directement orienté par le KGB, à l'égard de tous les «opposants» au pouvoir. Il s'agit souvent de dissidents qui prennent la défense des droits de l'homme violés en telle ou telle occasion, ou même des citoyens dont les convictions religieuses déplaisent au Parti.

 

Aurons-nous assez d'humilité pour lire ces extraits de la lettre ouverte que le Dr Koriaguine adresse à ses collègues en Congrès, depuis le camp pour détenus politiques n° 37, situé dans la région de l'Oural, où il est interné actuellement sans vouloir l'assortir de commentaires? Ici encore, nous touchons à la vérité et celle-ci est proclamée à ses risques et périls, par un détenu qui subit l'internement pour 7 ans, en camp de travail, après été lui-même l'objet des sévices qu'il dénonce. La vérité des faits: celle qui fonde la vérité des intentions de paix.

Ce médecin écrit donc: « Il ne saurait y avoir de doute sur le fait que les autorités de l'URSS ont transformé notre spécialité (...) en un moyen de parvenir à leur fin essentielle en matière de politique intérieure: la répression de la pensée dissidente dans le pays... Dans les hôpitaux psychiatriques..., plusieurs milliers de dissidents se sont succédé et beaucoup d'entre eux, mal connus de l'opinion publique y demeurent encore». Il décrit la situation qui est la sienne aujourd'hui et la pression qui s'exerce sur lui, pour l'amener à le briser: «Dans le but d'essayer de me contraindre à renoncer à mes opinions, les collaborateurs du KGB m'ont soumis à de nombreuses heures épuisantes d'interrogatoire. Ils m'ont mis dans une cellule d'isolement, m'ont menacé de ne jamais me libérer, de me mener jusqu'à la dégradation, de me rendre à jamais impossible d'exercer mon métier de médecin...».

 

Et cet homme-témoin en vient alors à l'interpellation: «Je vous appelle instamment à ne pas perdre de vue un seul instant ceux qui ont lutté pour les droits et les libertés nécessaires à tout homme, ceux qui vivent durant des années dans ce qui apparaîtrait à un homme bien portant comme un cauchemar, le monde de la psychiatrie carcérale, et ceux qui s'épuisent en luttant pour que survive leur personnalité face aux hommes armés que le pouvoir a désignés pour être leurs tortionnaires ».

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En Allemagne de l'Est, le 2 juillet dernier un « Mouvement pour la Paix» indépendant organisait une assemblée. L'Eglise Evangélique de la DDR était l'une des organisatrices de cette rencontre. Celle-ci devait se terminer par une pétition, qui constitue, elle aussi, une constatation réaliste même si elle n'est guère optimiste. Les signataires s'exprimaient ainsi notamment: «Nous n'avons plus confiance dans la capacité de la plupart des politiciens au pouvoir et de leurs stratèges militaires, de sauvegarder la paix pour les peuples, d'empêcher la confrontation nucléaire et de reconnaître et solutionner l'un des problèmes actuels les plus importants de l'humanité, à savoir une vie digne pour tous les hommes». L'assemblée, qui avait débuté par la célébration de la Messe, rassemblait environ 2.000 personnes. En connexion avec cette initiative de «pacifistes», mal vus à l'Est, des leaders étaient arrêtés ensuite dans la ville de Halle.

 

Il est bien évident que la sauvegarde de la paix, que la construction de la paix, est l'un des devoirs majeurs de notre époque. Et que l'on ne saurait trop investir de forces pour assurer la survie humainement digne des générations qui devraient nous succéder. Il n'en est pas moins vrai que ce combat exige clairvoyance et humilité. Sans vouloir prétendre que les mouvements pacifistes de l'Occident sont «payés par Moscou» comme on a cherché à le faire croire, il est non moins évident qu'il faut admettre l'hypothèse de manœuvres souterraines, de désinformation. Il est, par ailleurs, opportun de prendre la mesure de la liberté des uns et des autres: si nos mouvements de paix ont la faculté de s'exprimer et le font haut et clair (grâce à Dieu!), il en va tout autrement de ceux qui, à l'Est, militent dans le même sens. Combien sont aujourd'hui emprisonnés, pour ce délit même, d'avoir revendiqué un désarmement bilatéral et contrôlé, la seule solution effectivement efficace et porteuse d'espoir. On a parlé haut de l'initiative de femmes finlandaises, militantes pacifistes, autorisées à proclamer leur idéal en URSS. Qui a su que ces personnes étaient étroitement contrôlées, que les slogans admis étaient contrôlés, que les lieux de rencontre et les interviews étaient téléguidés. Qui sait en Occident, que la Finlande ne saurait être citée comme un exemple convaincant? Qui sait, par exemple, qu'il existe un accord (secret?) entre ce pays et l'URSS, qui contraint la Finlande à renvoyer en URSS tout fugitif « illégal» ?

 

C'est pourquoi, nous pensons qu'il est de notre devoir d'apporter dans ce dialogue indispensable, la voix des frères de l'Est, sauve de toute utopie, de toute idéologie fallacieuse, de vaines espérances trompeuses. Il est de notre devoir de rappeler que si nous portons haut nos revendications, d'autres - pour le même combat - connaissent les affres de l'incarcération. Ces voix ne peuvent être étouffées, même par notre engagement en faveur de la paix. Nous avons à en tenir compte. Et ces voix, toujours, nous répètent en fait la même chose: « Seule la réalité des faits rend compte de la vérité. Seuls les contrôles bilatéraux sont porteurs de quelqu’espoir, parce qu'il ne nous est plus possible de croire à l'engagement de promesses dérisoires, sitôt démenties».

 

Voulons-nous, avec les militants pour la paix qui souffrent pour ce combat à l'Est, construire efficacement? Il faut nous rendre à leur appel. Nos évêques rejoignent cette sagesse dans leur récente «déclaration»: « Désarmer pour construire ». Parlant des nations disposant de l'armement nucléaire, nos évêques écrivent: « ..toutes devraient s'engager résolument dans la voie du désarmement. Pour être réellement possible, cette longue marche, de l'avis unanime, doit être simultanée, progressive, acceptant et organisant de véritables contrôles internationaux». (nous soulignons...) Et par ailleurs, nos évêques écrivent encore: «Les démarches pourtant ne seront prometteuses qu'à la mesure de la confiance réciproque. Et cette confiance ne s'obtiendra que devant des signes et des gestes évidents; de part et d'autre, d'abandon de tout impérialisme, soit économique, soit idéologique» (nous soulignons).

 

Il est sage de rappeler ces impératifs. Faute de s'y tenir, nous ne construirions qu'un jeu de dupes. Il est certain, également, que ces affirmations visent tous les partenaires mis en présence. Nous tenions seulement à souligner la voix de ceux que nous avons, nous l'Occident, trop souvent sacrifiés déjà à notre tranquillité et notre paix.

 

Et pour que ce combat ne demeure pas dans les sphères utopiques, il est bon, comme le font nos évêques, d'en venir à la lutte quotidienne, dans chacune de nos vies, pour y édifier la paix. Car «elle suppose une disposition d'esprit et de cœur, animant toute notre conduite dans toutes les dimensions de la vie. Les sources de conflits y sont partout présentes: au sein de la famille, entre époux, parents et enfants, à l'école, dans la vie professionnelle, sociale, politique et nationale, dans les relations entre générations. C'est à toutes ces étapes que doit commencer l'effort de compréhension de l'autre et d'entente dans la poursuite d'un «bien» commun à tous. Comment arriver aux compositions nécessaires entre Est et Ouest, entre Nord et Sud, si on ne les recherche pas déjà dans les litiges plus limités de la vie quotidienne ». Si nous le voulions vraiment, alors « la guerre n'est pas fatale et la paix est possible ».

 

Sans doute. Nous voyons, dès lors, la tâche à construire, jour après jour. Faisons-le, là où nous sommes, en communion étroite avec tous ceux, à l'Est et de par le monde, qui tombent dans cette lutte, parce qu'ils en sont les témoins et les prophètes.

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