Bulletin juin 1981

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16 mai... A l'heure où nous vous écrivons ceci, la stupeur, l'indignation et la douleur, qui ont frappé le monde entier à la nouvelle de l'attentat perpétré contre le Pape de la paix et de la dignité de l'homme, Jean-Paul Il, commencent à faire place à l'espoir. Nous espérons que les jours qui viennent affermiront cette espérance et que le St Père retrouvera, très bientôt, sa santé, sa vigueur et son désir de pérégriner à travers le monde, pour appeler à la fraternité.

 

Mais au-delà du fait lui-même, il est bon de réfléchir quelque peu et d'approfondir cette réflexion. Pourquoi le Pape? Pourquoi justement lui? Est-il l'objet d'un acte de terrorisme international bien étudié et programmé?

 

Il nous semble qu'il y a, au-delà des contingences humaines, une réponse évangélique. Le Christ, qui a assumé l'incarnation dans sa plénitude, nous a donné une clef .pour comprendre bien des choses et notamment tout ce qui concerne la logique interne de l'Amour: l'Amour mène à l'identification. Lui aussi, pour être au niveau des hommes, accepta de souffrir et de mourir douloureusement, frappé par la violence et victime d'un complot organisé par ceux qui avaient quelque chose à défendre pour eux-mêmes: les Pharisiens, privilégiés de la société de l'époque! Jésus, qui tout au long de sa vie pérégrinante, au long des chemins de Palestine, s'est attardé auprès de tous les malheureux, de tous les petits qui l'invoquaient, de toutes les victimes innocentes frappés par le mal ou la violence gratuite, Jésus en est arrivé à s'identifier à eux dans l'homme de douleur. Ne pourrait-on penser que l'évènement qui nous a révulsés, a lui aussi une signification profonde: désormais, Jean-Paul Il, qui continuera à réclamer «les droits de l'homme», tant pour les peuples de l'Est que pour ceux d'Amérique Latine et d'Asie ou ceux, déstructurés aussi, de notre société de consommation, parlera de la violence et prendra la défense des victimes, portant en sa propre chair cette brûlure de la violence inique et gratuite. Dans cette identification, il y a une dimension proprement évangélique qui met en relief les exigences de l'Amour que nous a révélées le Seigneur.

 

Dès lors, il faut peut-être nous remettre nous aussi en question: souvent nous sommes prêts à devenir «les bienfaiteurs» de malheureux; nous risquons ainsi, en même temps, de nous donner bonne conscience. Il est plus aisé de porter aide que d'être obligé de la recevoir. Il est plus facile d'agir, même avec engagement, que de transformer sa vie, pour rejoindre dans une vie parallèle ceux que l'on prétend aimer. Jean-Paul Il a été frappé, et l'on s'interroge à juste titre sur le point de savoir quelle est la racine, finalement, qui alimentait le geste meurtrier. Une question, pour nous aussi. Quelles sont les provocations de violence qui nous touchent? Si nous sommes douloureusement émus par la Pologne et tous les peuples de l'Est qui souffrent sous l'implacable loi d'un pouvoir écrasant la dignité humaine, sommes-nous aussi inquiets, aussi malheureux et soucieux d'intervenir lorsqu'il s'agit de la famine du Sahel, des écrasés sociaux de l'Ulster, de pays du Tiers-Monde pillés par leurs propres chefs ou par la politique économique de nos pays développés, de nos chômeurs, étrangers ou compatriotes? Sommes nous désireux de restreindre notre propre train de vie, de réduire notre envie, seulement pour essayer d'être moins éloignés de ceux qui passent leur vie à craindre la faim, la soif, la violence, la persécution? Hors un tel désir, l'Amour peut-il vraiment exister?

 

Nous aimerions aussi (avec un sourire d'amitié, à nos frères polonais!) soulever un détail, qui nous apparaît symbolique. L'archevêque de Cracovie fut littéralement arraché à son archidiocèse, où il était profondément aimé, arraché à sa patrie, pour accepter de devenir le Père universel. Et voilà que, frappé gravement le Pape s'effondre... Le sang coule à flots, le sang polonais de sa famille et de sa race. L'opération nécessitera la transfusion de trois litres de sang. Sang que l'on eût, paraît-il, difficulté à trouver. Sang inconnu, d'italiens généreux, vraisemblablement, qui partageaient ainsi un peu de leur propre vie, pour en faire rejaillir... Et le Pape polonais jusqu'en son corps aussi, et non seulement dans son cœur, devient effectivement universel. C'est un symbole, mais les symboles sont très souvent chargés de sens. Forme actuelle d'incarnation dans son peuple, ce peuple de toutes races, couleurs, histoire et traditions qui est bien le «troupeau» dont il est le Pasteur. La méditation du mystère de l'Incarnation peut, elle aussi, nous mener bien loin dans les exigences qu'elle propose.

Espérons Amis que, lorsque vous lirez ces lignes, Jean-Paul Il aura retrouvé la santé. Que de prières et d'offrandes le Seigneur n'a-t-il entendu, ces derniers jours en sa faveur! En même temps, s'éteint doucement, en Pologne même, le Cardinal Wyszynski. Lui qui, au moment crucial a sauvé l'Eglise en Pologne. En refusant toute ingérence du pouvoir civil à l'intérieur même de l'Eglise, C'est le plus grand mérite de son pastorat, très certainement. Grâce à ce fait, l'Eglise de Pologne est demeurée entre les mains de ses véritables responsables, elle n'a pas connu la désintégration que l'on connaît en d'autres Eglises, telle celle de Tchécoslovaquie, par exemple... et tant d'autres! Succession très délicate à trouver et à assumer. Pour cela aussi, il convient de prier...

 

Amis, nous voudrions ici vous redire un très grand merci pour la manière extrêmement généreuse dont vous avez répondu à notre appel en faveur de la faim spirituelle en Pologne. Nous espérons que vous avez aussi bien répondu à l'appel, que nous transmettions du Secours International de Caritas Catholica, chargé par l'Episcopat polonais de venir en aide, au plan alimentaire, à ce peuple livré aujourd'hui à une véritable famine. Il est bon de concentrer les efforts, de donner à ceux qui sont chargés de la tâche et qui ont la garantie d'une redistribution adéquate et efficace, les moyens de venir en aide. Ainsi, l'on aide, gratuitement, avec désintéressement, en sachant que les plus en difficultés seront aidés en priorité.

 

Nous reviendrons un jour sur l'espérance qui s'est levée dans ce peuple polonais: peut-être serait-il, dans le plan divin, choisi pour révéler au monde en recherche, la solution d'une société juste, fraternelle et responsable, dans une forme toute neuve de socialisme chrétien, c'est-à-dire, tenant compte de la dimension éternelle de l'homme et de la blessure à sa liberté, qui toujours, l'entraîne irrésistiblement vers l'envie de posséder, de dominer et d'asservir. Soyons attentifs à cette expérience, et prions aussi pour qu'elle puisse survivre, dans la situation géopolitique contraignante où se trouve ce pays.

 

Nous revenons alors à ce qui nous hante souvent: tant de besoins dans le monde, tant de souffrances; tant de violences, tant de désespoir... Il faudrait prier sans cesse. Et cela aussi, Amis de l'Entraide, nous devrions peu à peu nous y habituer!

 

LEUR VOIX

Dans notre Lettre précédente, nous avions parlé de ce dramaturge Tchèque Vaclav HAVEL, aujourd'hui incarcéré, pour avoir pris la défense des droits de l'homme. De sa prison, il écrit et réfléchit sur son attitude vis-à-vis de Dieu:

 

«Ici - qu'il le veuille ou non - l'homme doit souvent se poser la question de savoir si tout ceci a un sens et lequel. Plus j'y pense et plus je me rends compte que la réponse ultime et décisive, je ne la trouve pas dans les choses extérieures, dans les soi-disant informations. Aucune information ne peut me donner la réponse. La réponse - la réponse positive - je la trouve seulement en moi-même, dans ma foi, dans le sens des choses, dans mon espérance. A l'égard de quelles choses, l'homme est-il vraiment responsable? A quelle chose se rapporte‑t‑il? Quel est l'horizon ultime de son cheminement, le point de perspective absolu de tout ce qu'il fait; la sincère «mémoire d'être», la conscience du monde, la requête la plus haute de «justice»? ...

 

«Depuis l'enfance, je sens que je ne serais pas moi-même - un être humain - si je ne vivais pas dans une tension continuelle et multiforme avec cet «horizon», avec cette source de signification et d'espérance - mais depuis ma jeunesse, je suis dans l'incertitude sur le point de savoir s'il s'agit de «l'expérience de Dieu», ou non.

8 août 1980

-extrait d'une lettre à sa femme.

 

HELSINKI ET MADRID,

A L'EPREUVE DE LA VERITE DES FAITS

 

Helsinki! C'est déjà loin... L'acte final, signé par tous les participants, soit 35 pays, dont l'URSS; la Tchécoslovaquie et tous les pays «de l'Est», date du 1er août 1975. Dès ce moment, des signataires, et notamment les pays socialistes, souhaitaient assurer à de telles assises une forme de continuité, afin de permettre le contrôle des résolutions souscrites et de maintenir ouvert un élargissement des aspects positifs qui s'étaient dégagés.

 

On se souvient des discussions qui mirent aux prises les participants, en ce qui concerne ce que l'on appelait «la troisième corbeille», c'est-à-dire tout le vaste problème de la libre circulation des hommes et des idées. L'Acte final garantissait cette liberté fondamentale, comme aussi le fait que «les cultes, institutions et organisations religieux, agissant dans le cadre constitutionnel des Etats participants, et de leurs représentants puissent, dans le domaine de leur activité, avoir entre eux des contacts et des rencontres et échanger des informations». Ceci étant fondé, essentiellement, «sur la liberté de conscience des citoyens, sur le respect des droits de l'homme et des libertés fondamentales, y compris la liberté de pensée, de conscience, de religion ou de conviction». Comme aussi: «l'égalité souveraine, le respect des droits inhérents à la souveraineté... le non-recours à la menace ou à l'emploi de la force, l'inviolabilité des frontières; l'intégrité territoriale des Etats et le règlement pacifique des différends». Ainsi, croyait-on, avait-on sauvegardé les droits fondamentaux des peuples et des hommes soumis à l'hégémonie soviétique. Naïveté, car un autre paragraphe de l'Acte final traitait de la «non-intervention dans les affaires intérieures». Et c'est ainsi que se justifiaient toutes les exactions sans aucun recours possible à un quelconque contrôle, sous peine de «s'immiscer dans les affaires intérieures» d'un Etat en cause. L'Afghanistan d'aujourd’hui est livré à cette «non intervention dans les affaires intérieures» de l'URSS! Ainsi, ce qui était donné d'une main, était tout aussi vite repris de l'autre. Et les victimes étaient irrémédiablement sacrifiées.

 

Pourtant, ce document fondamental allait susciter, dans les pays satellisés par l'URSS, un grand mouvement. Maintenant, ils possédaient au moins une Charte fondamentale, signée par l'URSS, sur laquelle ils pourraient fonder leurs revendications de liberté, d'autonomie, de respect des droits civiques et personnels des citoyens. Et c'est ainsi que naquirent, dans ces pays des organismes, dirigés par des citoyens courageux, qui se vouèrent à la défense des droits proclamés et acquis et des personnes victimes de l'oppression. Des relations s'établirent même, de pays à pays, entre ces groupes, portant des noms différents. Certaines actions se développèrent autour du respect des droits des croyants (et notamment en Lituanie, dont nous parlerons plus loin).

 

Le risque de contagion, de polarisation d'une opposition à l'asservissement, ont déterminé l'URSS à détruire systématiquement ces pôles de référence aux droits de l'homme. A chaque fois, de nouvelles volontés se dressaient, pour remplacer les victimes tombées, emprisonnées, assignées dans des asiles psychiatriques ou condamnés aux camps de travail forcé et à la déportation. Un jour, tout comme au pied du monument aux morts de Gdansk, tout récemment, l'histoire citera les noms de ces victimes, «présentes parmi nous».

 

La Conférence de Belgrade pris le relais de celle d'Helsinki, dans la même ambigüité. Aujourd'hui se déroule, depuis 6 mois, celle de Madrid. Submergée par les événements qui secouent le monde, la crise, les risques de conflits au Moyen-Orient, les guerres par pays interposés (la plaie du Liban), les crimes du Salvador, l'envahissement de l'Afghanistan, le renouveau stupéfiant de la Pologne..., submergée par tous ces événements, la Conférence de Madrid est oubliée...

 

Le véritable dialogue implique la bonne foi. Et dans notre monde, vidée de sa substance spirituelle, toutes modalités sont bonnes qui visent à parvenir a leurs fins. Et il est toujours un argument, qui permet de se blanchir et d'accabler sa victime ou son rival.

 

C'est pourquoi, au lieu de nous pencher encore sur ces discussions, préférons-nous livrer ici un document. C'est un fait, irrécusable. La vérité se découvre seulement au niveau de la réalité quotidienne. Seuls, de tels témoignages nous permettent de prendre la mesure de l'asservissement de peuples entiers et de la persécution de frères croyants.

 

EN LITUANIE

 

Ce document nous vient de Lituanie. Il s'adresse «A tous les Gouvernements signataires de l'Acte final d'Helsinki». Il est daté du 13 novembre 1980 et signé de 7 noms de prêtres, membres du «Comité pour la défense des Croyants».

 

Nous disons bien: de Lituanie, car nous refusons de considérer ce pays (l'un des trois «pays baltes»), presque deux fois grand comme la Belgique et peuplé de près de 3.400.000 habitants, comme l'une des «Républiques sœurs» de l'URSS. Elle est - tout comme la Lettonie et l'Estonie - un pays annexé par l'Union Soviétique, depuis le début de la deuxième guerre mondiale. La Lituanie a beaucoup souffert: déportation massive de la population masculine vers l'URSS, intégration forcée de populations soviétiques dans le pays, persécution violente et permanente contre les croyants, et notamment contre la population catholique majoritaire.

Nous n'ajouterons rien de plus. Il est bon de se taire et d'écouter seulement la voix de ceux qui parlent, au péril de leur liberté et de leur vie!

*

*            *

Le 13 novembre 1980

«A tous les Gouvernements signataires de l'Acte Final d'Helsinki»

 

Voici cinq ans, 35 pays, y compris l'Union soviétique, signèrent l'Acte Final d'Helsinki dans lequel il est dit:

 

«Les Etats participants respecteront le Droit de l'homme aux libertés fondamentales y compris la liberté de pensée, de conscience, de religion et de conviction»...

 

Dans ce sens, les Etats participants reconnaitront et respecteront la liberté de la personne humaine de pratiquer personnellement ou en commun la religion, selon sa propre conscience. (Art. 7).

 

Depuis la signature de l'Acte Final d'Helsinki, la situation des croyants - comme on pouvait s'y attendre - ne s'est pas améliorée en Union Soviétique, elle a même empiré. C'est pourquoi nous voulons attirer l'attention des gouvernements, signataires de l'Acte Final d'Helsinki, sur les faits de la vie religieuse des croyants en Lituanie, particulièrement révélateurs d'une discrimination à leur égard.

 

Les Enfants et les Jeunes Croyants:

 

Dans toutes les écoles de la RSSL, les écoliers croyants sont contraints et persécutés moralement: on les oblige à devenir membres des organisations athées, à parler, à écrire, à peindre et à simuler un comportement contraire à leurs convictions. Ils sont punis et pénalisés pour leurs activités religieuses. Chaque écolier de Lituanie peut confirmer l'authenticité de ces faits.

 

Nous avons souligné la discrimination des enfants croyants à l'occasion de l'Année Internationale de l'Enfance dans le Document n° 12 du Comité Catholique pour la Défense des Croyants.

 

La Littérature Religieuse:

 

Les croyants de Lituanie ne disposent d'aucune littérature religieuse, tandis que les bibliothèques et les librairies abondent en ouvrages antireligieux. Pendant ces trente-cinq années d'après-guerre il fut édité le APEIGYNAS (Le Rituel de la Messe) III tomes (un exemplaire au prêtre et à l'Eglise), les ACTES DE VATICAN Il (un exemplaire au prêtre), NAUJASIS TESTAMENTAS (Le Nouveau Testament) et PSALMYNAS (Les Psaumes) - 11.500 exemplaires - dont une grande partie fut envoyée à l'étranger pour des raisons de propagande. Le livre indispensable aux catholiques, LE CATECHISME n'a été édité qu'une seule fois (en 1979), tiré en 65.000 exemplaires. Les petites paroisses n'ont reçu que 20 à 30 exemplaires, et les plus grandes 150 à 200, alors que le Délégué du Conseil pour les Affaires Religieuses a réquisitionné 1.500 exemplaires pour les autorités civiles.

 

Pendant toute cette période ont paru quatre éditions, très simples et en petit tirage, des livres de prières. C'est pourquoi les croyants sont obligés d'éditer clandestinement des livres de prières au risque de leur liberté.

 

Les autorités soviétiques ont accordé le droit d'imprimer les éditions citées dans un but de propagande: on voulait montrer qu'en Lituanie existait la «liberté» totale de conscience.

 

Pendant les perquisitions, les fonctionnaires du KGB et de la milice confisquent toujours la presse clandestine. Par exemple, le 12 août 1980, pendant la perquisition opérée chez Aldona Reisyte, les livres religieux suivants furent saisis: PASAULEZIUROS KLAUSIMAI (Les Questions de la Conception du Monde), VIENUOLE VISA SIELA (Religieuse de tout cœur) etc. Les ouvrages religieux sont même saisis chez les prêtres. Le 17 avril 1980 au cours d'une perquisition des livres religieux furent confisqués de la bibliothèque du Rév. Virgilijus Jaugelis.

 

Le Séminaire:

 

Le Séminaire de Kaunas (le seul qui reste dans le pays, trois autres furent fermés après la IIème guerre mondiale) subit des pressions des autorités soviétiques. Malgré les déclarations selon lesquelles en Union Soviétique l'Eglise est séparée de l'Etat, on fait tout en réalité pour la façonner selon les besoins de l'Etat. Le Délégué du Conseil pour les Affaires Religieuses a non seulement limité le nombre des candidats pour le Séminaire, mais aussi usurpé le droit des Ordinaires à choisir les candidats. En 1980 sur 36 candidats choisis par la Direction du Séminaire, 14 ne furent pas autorisés par le Délégué du Conseil pour les Affaires Religieuses à faire leurs études.

 

Il arrive aussi que les autorités contraignent la Direction du Séminaire à exclure des séminaristes exemplaires. C'est ainsi qu'en automne 1980, sur la demande des autorités civiles, le séminariste de quatrième année, Aloyzas Volskis, fut exclu.

 

L'Eglise Catholique a beaucoup souffert de la limitation par l'Etat du nombre des étudiants du Séminaire. Avant la IIIème guerre mondiale, il y avait en Lituanie 1.500 prêtres, à présent il n'en reste plus que 735. La moitié des prêtres ont plus de soixante ans et 122 paroisses n'ont pas de curés et sont desservies par des prêtres de paroisses voisines.

 

Les autorités ecclésiastiques ne peuvent même pas, sur leur seule initiative, nommer la Direction du Séminaire et ses professeurs. Il est particulièrement pénible de voir les autorités athées exercer une ingérence aussi poussée et les organes de la Sûreté exercer un chantage sur les séminaristes pour les obliger à collaborer. A une certaine époque, ils contraignirent les prêtres Vaclovas Stakenas, Mykolas Petravicius, Jonas Alesius et d'autres à travailler pour eux.

 

La Hiérarchie de l'Eglise:

 

Tout de suite après la IIème guerre mondiale, les autorités soviétiques s'attaquèrent à quatre évêques Lituaniens. Mgr Vincentas Borisevicius fut fusillé en 1947. L'Archevêque Mecislovas Reinys mourut dans la prison de Vladimir, l'Archevêque Teofilius Matulionis et Mgr Pranciskus Ramanauskas, de retour des camps, ne purent exercer leur ministère et moururent en relégation.

 

A présent, Mgr Julijonas Steponavicius - administrateur apostolique de l'Archevêché de Vilnius et Mgr Vincentas Sladkevicius - évêque de Kaišiadorys, sont, malgré l'absence de décision juridique, également retenus en résidence surveillée.

 

Les deux évêques en exercice - administrateurs apostoliques et Ordinaires des évêchés - sont tellement limités dans leur ministère qu'ils ne peuvent sans l'autorisation des autorités civiles, nommer un prêtre dans une paroisse ni transférer un nouveau prêtre dans une autre. Ils ne peuvent décider du moment et du lieu où ils administreront la Confirmation ni écrire sans autorisation des lettres aux fidèles etc.

 

 Les Eglises:

 

Après la IIème Guerre Mondiale, beaucoup d'églises Lituaniennes furent fermées et souvent profanées. L'église de Saint-Casimir de Vilnius a été transformée en musée antireligieux, la cathédrale de Vilnius en galerie de tableaux, l'église de Résurrection de Kaunas en usine de radio, l'église des Jésuites de Kaunas en lycée, l'église des Etudiants de Kaunas en cinéma, les églises de la Sainte-Trinité et de Saint-Georges ainsi que beaucoup d'autres églises ont été transformées en entrepôts.

 

Le Président de l'Union Soviétique, N. Chriuchlov, avait autorisé les fidèles de Klaïpeda à construire une grande église, mais celle-ci fut confisquée avant même l'ouverture et transformée en salle de concert. Une déclaration portant 148.000 signatures fut adressée par les habitants de Klaïpeda aux autorités soviétiques, mais celles-ci n'y prêtèrent aucune attention.

 

Les paroisses de Kuciunai, de Truskava, Gaure, Batakiai, Juodupe, Sangruda et d'autres paroisses encore ont demandé l'autorisation de construire des églises, mais ils ne l'ont pas obtenue. Dans les meilleurs des cas, si l'église est brûlée, on obtient l'autorisation de transformer une habitation privée en maison de prières provisoire. Les nouvelles villes - Elektrenai et Naujoji Akmene n'ont pas d'églises.

 

La Destruction des Croix:

 

D'après les instructions du gouvernement, il est interdit aux fidèles d'ériger des croix, non seulement près des chemins, à côté des fermes - comme cela était de tradition dans le pays pendant des siècles - mais aussi dans les cimetières. Les croix érigées sont détruites et disparaissent. La légendaire Montagne des Croix fut trois fois dévastée- on y a détruit trois mille croix dont un grand nombre avait été érigé avant la guerre. Les artisans et les artistes qui fabriquent les croix sont persécutés.

 

Les Intellectuels:

 

Les intellectuels doivent dissimuler leurs convictions religieuses et ne peuvent que clandestinement accomplir leurs devoirs religieux, car ils risquent de perdre leur travail ou de rencontrer diverses embûches dans leur profession - poursuites, annulation des primes, etc. Ont été par exemple licenciées: Stase Jasiunaite, Ona Briliene, Aldona Kezyte et d'autres encore.

 

L'intellectuel croyant est considéré par les autorités comme un citoyen suspect et il ne peut prétendre à un poste important.

 

La Discrimination légalisée des Croyants:

 

Les croyants ne sont pas seulement persécutés par des fanatiques, mais par les autorités elles-mêmes. Celles-ci peuvent se prévaloir de plusieurs décrets du Soviet Suprême de la RSSL:

 

a) Le décret du 12 mai 1966, par lequel peut être puni quiconque recueille des dons pour la réparation d'une église, quiconque conduit une procession - par exemple de l'église au cimetière (pour de telles processions on n'accorde presque jamais d'autorisation), quiconque enseigne le catéchisme aux enfants ou leur apprend des cantiques etc. En vertu de ce décret ont été condamnés en correctionnelle les Révérends Antanas Seskevicius, Juozas Zdebskis, Prosperas Bubnys pour avoir préparé les enfants à la Première Communion. Pour avoir enseigné le catéchisme, organisé des processions, nombreux sont les prêtres condamnés à des amendes.

 

En ce moment, pour avoir organisé une procession des jeunes de Tytuvenai à Siluva, Jadvyga Stanelyte attend d'être jugée.

 

b) Le décret du Soviet Suprême de la RSSL du 28 juillet 1976 réglemente sévèrement les activités des paroisses et des prêtres. On confisque aux paroisses tous leurs biens (même les calices, les missels et les ornements sacerdotaux) et elle sont obligées de conclure avec les Comités exécutifs gouvernementaux des «contrats» qui sont encore plus contraignants que ceux que les paroisses, ont été obligées d'accepter, au temps de Staline, en 1948. Par ces nouveaux «contrats» on veut contraindre les représentants des paroisses à la fermeture des églises par décision des délégués gouvernementaux.

 

Répression contre la Presse Clandestine:

 

Les Lituaniens ne disposent d'aucune presse religieuse officielle autorisée par le gouvernement, et ceux qui essaient par leurs propres moyens de publier et de propager des publications de tendance religieuse ou patriotique sont sévèrement punis. Pendant les sept dernières années ont été condamnés, entre autres pour détention de presse clandestine: Petras Plumpa, Virgilijus Jaugelis, Povilas Petronis, Juozas Grazys, Nijole Sadunaite, ana Pranckunaite, Antanas Terleckas, Julius Sasnauskas. Pour les mêmes raisons attendent d'être jugés: Vytautas Skuodis, Povilas Peceliunas, Povilas Buzas, Anastazas Janulis, ana Vitkauskaite et Genovaite Navickaite.

 

Le Comité catholique pour la Défense des Croyants s'est déjà adressé en maintes occasions à diverses instances du Soviet Suprême, en demandant que cesse la discrimination permanente des croyants en Lituanie. Mais les autorités n'ont répondu à aucune déclaration. Les croyants de Lituanie - quand ils se plaignent de la violation de leurs droits - ne reçoivent eux non plus aucune réponse.

 

Nous nous adressons par cette lettre officielle aux Gouvernements des Etats signataires de l'Acte Final d'Helsinki, en leur demandant d'exposer à la Conférence de Madrid et dans d'autres occasions la difficile situation de l'Eglise en Lituanie.

 

LES MEMBRES DU COMITE POUR LA DEFENSE DES CROYANTS

Les Révérends:

Leonas Kalinauskas

Jonas Kauneckas

Algimantas Keina

Vaclovas Stakenas

Alfonsas Svarinskas

Sigitas Tamkevicius

Vincas Velavicius

 

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*     *

 

Amis de l'Entraide! Que pensez-vous qui se passe dans une communauté croyante lorsque les enfants sont exclus de l'éducation religieuse, lorsqu'il est quasiment impossible, légalement, de se procurer de la littérature religieuse, lorsque les séminaires sont étroitement surveillés et asservis par le pouvoir civil, lorsque la hiérarchie risque de disparaître, lorsque les lieux de culte sont saccagés, fermés, lorsque disparaissent publiquement tous les signes de la foi populaire, lorsque les intellectuels croyants sont suspects, lorsque le seul fait de croire vous relègue dans une catégorie inférieure de citoyens de seconde zone? Que se passe-t-il, lorsque s'abat la répression, que s'alignent les comparutions devant les tribunaux, que se multiplient les exactions, voire les assassinats?

 

Croyez-vous vraiment à «l'Eglise du Silence»??!! Ces termes nous brûlent lorsqu'ils sont employés devant nous. Car, Amis, il se passe que les croyants s'organisent clandestinement, il se passe que revivent les catacombes comme aux premiers temps de l'Eglise, il se passe que les croyants privés de tout secours religieux demeurent fidèles, des décades entières, devant la seule croix provisoire qu'ils érigent au milieu de leur cercle de prière. Il se passe que cette prière monte vers le Père. Et le Père reconnaît son Fils, crucifie. «S'il n'y avait pas de souffrance du Père, faudrait-il penser que le Fils témoigne d'un plus grand amour? Mais, selon St Jean, le Père et le Fils sont un (10,30) ; le Père et le Fils agissent ensemble (5, 7); ce qui est au Fils est au Père (16,15; 17, 10); le Fils est dans le Père et le Père est dans le Fils (14, 11). Si personne «n'a un plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'il aime» (15, 13), c'est du Père dont il est l'Image que le Fils reçoit cet amour qui inclut le don de la vie.

«Dieu n'a pas refusé son propre Fils, mais il l'a livré pour nous tous», dit St Paul (Rom 8, 32). Et St Jean, une cinquantaine d'années plus tard: «Le Père a tellement aimé le monde qu'il a donné son Fils unique» (3, 16). Nulle ambigüité dans les mots: livrer, donner. (Aux deux apôtres), la vérité de Dieu s'offre... comme le paroxysme d'un déchirement. Ils entendent comme un cri fulgurant au cœur de la Trinité» (1).

 

Le cri de supplication de l'Eglise persécuté se répercute jusqu'au cœur de la Trinité. Qui parle de «silence»?

 

Amis de l'Entraide, voilà bien pourquoi nous hante ce cri et cet appel à la prière permanente.

 

Nos frères nous remercient de ce point d'appui, mais se rendent-ils compte à quel point ils sont d'abord, pour nous, des provocations évangéliques?

 

(1) François Varillon : -la Souffrance de Dieu. - le Centurion; pp. 38-39.

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