Bulletin mars 1984

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LE CHEMIN DE CROIX DU CORPS DU CHRIST: DE LA MORT A LA

. Jésus est condamné à mort.

«Pilate dit aux juifs: «Voici votre roi». Eux disaient: «A mort! A mort! Crucifie-le!» - Crucifierais-je votre roi?» leur dit Pilate. Les grands prêtres répondirent; «Nous n'avons d'autre roi que César !» Alors il le leur livra pour être crucifié. (Je.18, 14-16)

ALBANIE: Il est notoirement connu que l'Albanie recelle des camps de concentration ou camps de travail. De tels camps, tout comme les camps soviétiques, livrent le condamné politique à des travaux harassants (tel l'extraction de minerai de cuivre, par exemple). Le fait d'exercer une activité évangélisatrice dans cette terre fière d'être le premier pays athée, représente un délit passible de cette peine.

En avril 1979, un évêque catholique albanais a été battu à mort dans l'un de ces camps, pour avoir célébré clandestinement la Ste Messe pour des croyants incarcérés avec lui. Mgr E. COBA battait en brèche, ce faisant, non seulement l'interdiction d'activité apostolique au camp, mais la loi proclamée en 1967, abolissant toute religion dans le pays. Le César moderne est le Parti.

. Jésus est chargé de sa croix.

«Les soldats l'emmenèrent à l'intérieur du palais, qui est le Prétoire, et ils appellent toute la cohorte. Ils le revêtent

de pourpre, puis, ayant tressé une couronne d'épines, ils la lui mettent. Et ils se mirent à le saluer: «Salut, roi des Juifs !» Et ils lui frappaient la tête avec un roseau et ils lui crachaient dessus, et ils ployaient le genou devant lui pour lui rendre hommage. Puis, quand ils se furent moqués de lui, ils lui ôtèrent le manteau de pourpre et lui rendirent ses vêtements. Ils le conduisirent dehors pour le crucifier» (Mc, 15, 16-20).

ROUMANIE: En août 1919, était arrêté un religieux, le père jésuite Michael GODO. Il subit à ce moment des sévices et mauvais traitements. Son «crime» relevait que de ce que la loi appelle un «délit économique». En effet, lé Père GODO, résidant dans une localité à 300 kms de Bucarest, avait organisé une quête parmi ses croyants pour la construction d'une église. Il vient d'être déféré à la «justice» et condamné à une peine d'emprisonnement de 6 ans, malgré la protestation de plusieurs dizaines de croyants acceptant de se compromettre pour assurer que cet argent rassemblé n'était pas le produit d'un vol, mais bien de la charité des croyants.

. Les trois chutes du Christ sur la route du calvaire

La faiblesse du Christ est grande, et le poids de la croix le fait chavirer. C'est l'expérience de la fragilité humaine, de l'épuisement qui saisit le corps d'un homme et l'empêche parfois, aux yeux humains, d'accomplir la mission qui lui est confiée. Mais, qui peut empêcher cet homme de transcender son fléchissement en lui donnant une mesure infinie?

LITUANIE: le 17 octobre 1979, le KGB subtilisait chez un homme d'âge, nommé LAPIENIS, des images de piété. Il aggravait ainsi encore l'accusation qui l'avait frappé pour« délit d'opinion» et qui lui avait valu son internement. Il fut alors transféré en d'autres camps de transit en Mordovie pour être amené finalement, après 50 jours de cet exode épuisant, à Slevero-Ienisseïsk, lieu perdu entouré de la Taïga et inaccessible autrement que par avion. Dans ces lieux perdus, la température tombe parfois en hiver jusqu'à 50 à 60° sous zéro. Epuisé, le condamné ne put être mis au travail et il supporte, malgré son grand âge, les rigueurs de son incarcération. Mais, écrit-il à sa femme, «Si comme prisonniers ou déportés, nous réalisons attentivement le Testament du Christ, alors notre vie même ici aussi trouve sa signification».

. Jésus rencontre sa mère sur le chemin du Golgotha.

Il est plus dur encore de voir souffrir ceux que l'on aime, que de souffrir soi-même. Et voici Jésus face à la douleur de sa Mère et la Vierge, face au visage immolé de son fils. Souffrance supplémentaire pour l'un et pour l'autre. Ils savent tous deux que rien ne leur sera épargné. Mais leurs regards se rencontrent: ils savent - au moins cela -qu'ils partagent, qu'ils assument l'un pour l'autre, qu'ils assument ensemble pour le salut, non seulement de leurs amis proches, mais de leurs bourreaux eux-mêmes!

Le 16 novembre 1979, des perquisitions brutales ont lieu en SLOV AQUIE.II s'agit de confondre cinq prêtres d'activités «contraires à la loi et de distribution de textes hostiles» au pouvoir en place.
L'un de ces prêtres notamment est un religieux de 65 ans. Comme bien d'autres confrères, il a pris le risque de célébrer la Sainte Messe dans des maisons particulières, pour ceux qui étaient proches, non par les liens du sang peut-être, mais par la même faim et soif de la Parole et du Corps du Christ. Douze interrogatoires ont eu raison de sa force. Nul n'est témoin, sur le bord de la route, pour le voir défiguré, frappé, torturé. Ses proches n'ont pas même le droit de l'approcher. Finalement, il se retrouvera en hôpital mais son état de santé reste si précaire que les juges hésitent même à le citer à comparaître, et son procès, qui devait s'ouvrir finalement le 12 janvier 1980, à Presov (le diocèse catholique de rite oriental, en Slovaquie), a toujours été reporté.

Son regard cherche en vain ceux de ses proches, compatissants!

. Simon de Cyrène aide Jésus à porter sa croix.

Les soldats «le conduisirent dehors pour le crucifier. Et ils requièrent, pour porter sa croix, Simon de Cyrène, père de Rufus et d'Alexandre» (Mc. 15,21).

L'Entraide d'Eglise est souvent témoin de ces gestes de cœur, qui constituent une véritable prise en charge des témoins et disciples de Jésus, aujourd'hui persécutés. Que nous pardonne, cette «Amie de l'Entraide», si nous révélons ici l'un de ces gestes qui nous touchent si profondément. On sait, la crise, l'inflation, la hausse des prix et la diminution du niveau de vie des plus vulnérables. Or, cette Amie, une dame âgée nous envoyait chaque mois 20 frs: sa participation. Mais un jour, un mot plus long accompagnait son billet, qui disait à peu près:« La vie devient difficile pour tout le monde, tout est plus cher...», ...et déjà nous comprenions, cette «Amie» aurait désormais besoin de son billet de 20 frs... Mais, à notre vive surprise, la lettre continuait: «alors, j'ai décidé de vous envoyer deux fois 20 frs, chaque mois». Et là, sous nos yeux, le billet arrivé hier, accompagné de son mot de compassion: «je vous fais parvenir ma 1 ère quote-part pour le mois de Mars. Se n'est pas grand chose, mais c'est de bon cœur». Et voilà que se renouvelle l'aumône de la veuve, qui réjouissait le cœur du Christ. Qui sait, dans tel asile psychiatrique, dans telle prison, devant tel tribunal, la grâce qui rejaillit de cette «rencontre» de deux générosités?

. Véronique essuie le visage du Jésus

En LITUANIE circule, comme dans toutes les démocraties populaires soumises à l'empire soviétique, une revue clandestine, dénommée« La Chronique de l'Eglise catholique en Lituanie». A l'instar du Samizdat soviétique, cette Chronique s'efforce de référer, de mettre en lumière et de constituer une opposition à l'égard de toutes les persécutions dont sont victimes les croyants, et qui sont elles-mêmes en contradiction formelle avec la Constitution du pays. Il est évident que toutes ces formes de protestations et d'entraide sont fermement traquées par le pouvoir, qui régulièrement, parvient à arrêter des collaborateurs, voire à mettre la main sur des imprimeries clandestines. C'est dans ce contexte que fut arrêtée et jugée à Vilnius une jeune femme. Sur la base de l'article 68 du code pénal, elle fut inculpée d'«agitation ou de propagande visant à miner ou affaiblir la puissance soviétique et le système socialiste »... ainsi que de «la diffusion, la production ou la possession de littérature sur ces mêmes sujets».

Alors qu'elle venait d'être déclarée coupable et condamnée à une peine impliquant le camp de travail forcé et la déportation, cette jeune femme, face au Tribunal, fit entendre sa voix pour la dernière fois: «Je suis jugée à cause de la Chronique. Cela signifie que l'on me juge pour la vérité et pour mon amour de mes semblables. L'amour pour ses semblables est le plus grand amour, et la lutte pour les droits de l'homme est le plus beau chant d'amour. Puisse-t-il résonner au cœur de chacun». (1)

(1) Cfr. ELTA: n° 17,28 décembre 1975: «Chronique de l'Eglise catholique en Lituanie»

 

Telle était Véronique, en cette année 1975, qui s'était avancée sur le chemin du Christ au visage défiguré et sanglant, marqué des avanies dont il avait été accablé. Voici ces mains de femme, tendues vers ce visage, malgré le risque, qui doucement essuient ces traces, rafraichissent ces yeux brûlants, prennent sur elles-mêmes ce sang et ces crachats. Voici ces mains porteuses d'amour, qui disent ce que le cœur n'a plus de mots pour exprimer.

. Jésus rencontre les femmes de Jérusalem         

Un groupe de femmes, au détour de la voie. Ramassé sur lui-même, grelottant de pitié. Des femmes qui ont servi Jésus le voient venir vers elles, méconnaissable! Une plainte s’élève,des pleurs, des Sanglots attirent l'attention du Christ. Et lui, qui sait bien le prix du Salut des hommes, sait aussi combien tomberont avec lui sous la haine, avant que ne triomphe l'amour: «Femmes de Jérusalem, ne pleurez pas surmoi, mais plutôt sur vos enfants»...

Vingt siècles ont passé. Le Corps du Christ souffre passion...«Femmes, pleurez sur vos enfants...». L'année de la Femme a reconnu plus de dignité à celle-ci. C'est alors que 1.453 femmes de LITUANIE signent de leur propre nom une adresse à Brejnev, en écrivant notamment: «L'article 19 de votre décret sur le mariage et la famille vous autorise à arracher les enfants à leurs parents à cause de leurs convictions religieuses. Nous toutes, mères chrétiennes.., nous ne pouvons nous taire et nous n'allons pas nous taire. Ce sont nos enfants, nous les avons mis au monde et nous les défendrons de toutes nos forces» (2)

(2) A. MARTIN, «Lituanie, terre de foi, terre de croix », 1956

. Jésus est dépouillé de ses vêtements

Le vêtement, outre qu'il colle aux blessures qui se rouvrent, fait partie de l'intégrité de la personne du Christ. Lui arracher, tout ce qu'il est possible de lui arracher, l'avilir aux yeux de la populace qui vocifère, le réduire en même temps par la souffrance, la brutalité et la honte! Tel est le projet du pouvoir, parce que celui-ci s'est senti menacé justement par cette intégrité, cette interpellation, ce témoignage.

Janvier 1980! en TCHECOSLOVAQUIE, les membres du VONS (Comité pour la défense des personnes injustement poursuivies) sont maintenant incarcérées, depuis le procès d'octobre 1979. La femme de l'un de ces condamnés en appelle au Procureur général de la République, au nom de son mari Petr Uhl interné à la forteresse de Mirov. Lui-même avait déjà rédigé une plainte sur les conditions insoutenables de l'internement, et n'en est que plus maltraité pour ce fait même. Sa femme, Anna SABATOVA écrit: «les conditions de détention à Mirov sont tout à fait inadéquates. Ainsi, par exemple, trente deux personnes sont incarcérées dans une cellule de 55 mètre carrés et ne disposent que d'un cabinet. La plupart sont des arriérés mentaux, des psychopathes, des homosexuels; il en résulte fatalement des conflits et des névroses. De surcroît, les prisonniers politiques font l'objet de discriminations particulières». (3)

(3) Cfr «Le Monde », 1-2 mars 1981 : «les conditions de vie des détenus à la forteresse de Mirov».

. Jésus est attaché à la Croix.

«Arrivé au lieu du Crâne, ils l'y crucifièrent ainsi que les malfaiteurs, l'un à droite, l'autre à gauche. Jésus, lui, disait: «Mon Père, pardonnez-leur, ils ne savent ce qu'ils font». Puis, se partageant ses vêtements, ils les tirèrent au sort. Le peuple restait là et regardait. Les chefs, eux, se moquaient...» (Je, 23, 33-35)     ,

En TCHECOSLOVAQUIE vit un dramaturge très connu, même en Occident: Vaclav HAVEL. Il s'engagea dans le mouvement pour les droits de l'homme, sitôt que la «normalisation» en vint à réduire l'homme en esclavage. Il savait le risque qu'il assumait ainsi. Il fut arrêté en mai 1979 avec dix autres compagnons de lutte et inculpé de «subversion contre la République». En octobre 1979, il était condamné à 4 mois de prison, mais comme il était connu à l'étranger, il était un interné gênant et l'on aurait préféré qu'il parte vers l'ouest. Officiellement, l'offre lui en fut faite: Vaclav HAVEL refusa: il n’abandonnerait pas ses compagnons! Il est donc interné encore à la prison d'Ostrava, dans son pays. A Paris, l'une de ses pièces est actuellement jouée: «Pétition». C'est un drame du plus sombre pessimisme. Le chroniqueur du quotidien «Le Monde» (4) la décrit ainsi:« la pièce est d'un pessimisme entier. Vaclav Havel nous fait comprendre que la prison est un moyen de briser les forces physiques et mentales des dissidents: il ne leur reste que leur courage, leur pureté, leur clarté d'esprit et, une fois libérés, ils reprennent la lutte, mais, détériorés par l'incarcération, par les traitements pharmaceutiques de longue durée, ils forment un« ghetto de la dissidence», comme dit Havel (...) Le pays se scinde progressivement entre des gens libres et propres, actifs, mais diminués, et des gens esclaves, passifs, lâches, mais qui vont très bien parce que la honte ne les mine pas.
Les morts vivants et les vivants morts!

(4) « le Monde», Il mars 1981 : «Pétition» de Vaclav Havel, article signé Michel Cournot

. Jésus meurt sur la croix.

«Et Jésus dit en un grand cri: "Père, je remets mon esprit entre tes mains". Et, ce disant, il expira» (Je. 23,46)

Le 25 juillet 1977, Ona PRANSKUNAITE, de Lituanie, fut condamnée à deux ans de camp, en Sibérie. C'est de l'un de ces Goulags qu'elle écrivait à sa famille, le 23 avril 1978: «...Aujourd'hui, le croyant doit, pour protéger ses convictions, passer par des épreuves: il est lentement mis à mort dans les caves meurtrières du KGB, dans les terrifiants postes de transit, on le laisse suffoquer dans les cellules des wagons de chemins de fer, et pour finir, lui et son amour du Christ doivent grelotter dans les neiges de Sibérie. Et certains finissent par s'effrayer devant ce chemin de la souffrance, devant cette mort lente... Les envahisseurs étrangers nous ont soumis à leur règle et ils nous mèneront où ils veulent. Pour nous, qui avons l'espoir d'une vie éternelle, peu importe les conditions dans lesquelles s'achèvera notre vie, et où sera jetée la terre qui recouvrira notre tombe. Ce qui nous importe, c'est que nos compatriotes se sentent plus grands, plus forts et plus courageux devant les tombes de leurs persécuteurs, et qu'ils détiennent l'enseignement et la lumière du Christ...» (5)

(5) cfr - Chronique de l'Eglise catholique en Lituanie", n° 35, dans ELTA, bulletin lituanien, avril 1979.

 

. Jésus est enlevé de la croix et remis à sa Mère.

«Tous ses amis se tenaient à distance, ainsi que les femmes qui l'avaient accompagné depuis la Galilée, et qui regardaient cela» (Je, 23,49)

Ossip Mandelstam fut l'un des plus grands poètes russes, peut-être l'un des plus grands du monde contemporain. Poète, il ne pouvait trouver sa place dans la société fermée qu'était la société stalinienne. Nadejda, sa femme, le suivit dans tous ses déboires, toutes ses persécutions, tous ses exodes, ses déportations. Elle ne put cependant le suivre, comme il en avait un jour formulé le désir, dans la mort. Celle-ci l'attendait dans un camp perdu. Le grand poète était devenu un éternel anxieux, comme un oiseau blessé harcelé, tourne autour de sa cage. Un certain matin, Ossip Mandelstam se retournait une dernière fois vers sa compagne de vie, et lui sourit. Il était encadré des agents du KGB. Depuis sa mort, en 1938, Nadejda n'a cessé de remplir sa vie du souvenir et du talent de son mari, pour le transmettre au monde. Elle rassembla, reconstitua d'innombrables poèmes qui, sans elle, auraient été perdus pour l'humanité. Elle est bien le symbole de l'amour, cette vieille personne de 81 ans, qui mourait le 29 décembre dernier, alors qu'elle esquissait un nouveau livre. De famille, elle n'en avait plus, et quels bras maternels auraient pu la recueillir? Mais elle avait gardé de nombreux amis, qui (à la mode russe) s'étaient rassemblés autour d'elle pour la veiller dans la nuit. Nul ne savait encore où elle serait inhumée, plusieurs cimetières ayant refusé de recueillir ses restes. Mais, dès le mardi, les autorités se présentaient au domicile de la défunte, firent enlever le corps, et apposer les scellés sur la porte de son logement.

«N'ayant pas osé l'arrêter vivante, ils l'ont emmenée morte», murmuraient les deux à trois cent personnes venues participer à ses obsèques. Malgré tout, ce fut son Eglise qui lui fut accueillante, et la cérémonie eut lieu dans une petite église de Moscou, où officiait un prêtre orthodoxe, chef de file de la contestation orthodoxe. Ce sont donc, malgré tout, des bras maternels qui recueillirent Nadejda Mandelstam, achevant son long, interminable calvaire.

. Jésus est mis au tombeau.

«Déjà le soir était venu... Joseph d'Arimathie, membre notable du Conseil, qui attendait aussi le Royaume de Dieu, s'en vint hardiment trouver Pilate et demanda le corps de Jésus. Informé par le centurion, Pilate octroya le corps à Joseph. Celui-ci, ayant acheté un linceul, descendit Jésus de la Croix, l'enveloppa dans le linceul et le déposa dans une tombe qui avait été taillée dans le roc; puis il roula une pierre à l'entrée du tombeau. Or, Marie de Magdala et Marie, mère de Joset regardaient où on l'avait mis» (Mc 15, 42-47).

Et tout peut ici se terminer. La voix du prophète s'est tue. Et qui, demain, va se préoccuper de transmettre son message? Scellée d'une pierre, la tombe est inviolable. «Le mutisme et la mort. La parole inachevée», écrit Nadejda Mandelstam à propos de l'amour qui les unissait, son mari et elle-même et de leur brusque et apparemment définitive séparation.

C'est pour rompre ce mutisme obligé que Jean-Paul Il, écrivait à Pâques 1980 à l'épiscopat hongrois, au clergé et à tous les croyants, leur demandant instamment d'accentuer leurs efforts en vue de l'évangélisation de la jeune génération. Le problème apparaît crucial, en effet. On estime que dans les années 1949,80 % des écoliers suivaient encore un enseignement religieux. Mais ce pourcentage ne cesse de décroître: 40% en 1955, % en 1960, 10% en 1965. Actuellement, on pense que 6-7 % des écoliers, spécialement dans les campagnes, fréquentent encore l'enseignement religieux. A Budapest et dans les plus grandes villes de province, la catéchèse est pratiquement absente des écoles, à l'exception des 8 écoles secondaires (6 pour jeunes gens et 2 pour jeunes filles) qui demeurent tolérées. Ainsi, semblerait-il le pouvoir a «roulé une pierre à l'entrée du tombeau». Et c'est bien pourquoi l'initiative des croyants doit suppléer à cette carence mortelle. Elle apparaît d'ailleurs, cette imagination créatrice, et notamment à la faveur de petits groupes, activement circonscrits par le pouvoir et regardé avec un peu de crainte par la hiérarchie en place.

Le Corps du Christ repose-t-il donc, défiguré et sanglant, dans ce tombeau que serait l'Eglise persécutée? La Parole s'est-elle tue?

LA RESURRECTION DU CHRIST

«Cependant Marie se tenait près du tombeau, et sanglotait. Tout en sanglotant, elle se penche vers le tombeau et voit deux anges vêtus de blanc, assis là où reposait le corps de Jésus, l'un à la tête, l'autre aux pieds. Ils lui disent: «Femme, pourquoi pleures-tu?» - «On a enlevé mon Seigneur, leur répond-elle, et je ne sais pas où on l'a mis». En disant cela, elle se retourne et voit Jésus qui se tenait là, mais sans savoir que c'était lui. Jésus lui dit: «Femme, pourquoi pleures-tu? Qui cherches-tu?» Le prenant pour le jardinier, elle lui dit, «Seigneur, si c'est toi qui l'a emporté, dis-moi où tu l'as mis et j'irais le prendre». Jésus lui dit: «Marie». Elle le reconnut et lui dit en hébreu: «Rabonni!» - c'est-à-dire: «Maître». Jésus lui dit (...) va trouver les frères et dis-leur: «je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu»... Le soir de ce même jour... Jésus vint et se tint au milieu d'eux; il leur dit: «Paix soit avec vous!»... «Comme le Père m'a envoyé, moi je vous envoie». (Je.20, 11-17; 19,21).

Ainsi, le Christ, la Parole, le Verbe de Dieu, par l'amour du Père et la force de l'Esprit vient de vaincre à la fois la mort et le péché. Car, se dressant hors du tombeau, Jésus redresse avec lui tous les hommes passés et à venir: désormais la mort a perdu son emprise, désormais c'est un homme nouveau, un homme régénéré, un homme rendu à son innocence première qui vient de naître, dans les flots de son sang.

Désormais, tout croyant baptisé naît à la même innocence, - qui est plénitude d'amour - à la même promesse d'éternel bonheur - qui est partage avec la vie trinitaire.

A L'EST...

Déjà, au cœur de ce chemin de croix que vivent tant de populations, nous voyons que s'esquissent ces hommes nouveaux, fidèles à «l'envoi» du Christ, fidèles à ce témoignage de «donner sa vie pour ceux qu'on aime». Ils se lèvent, sur notre époque éprouvée par le matérialisme, la peur, la haine, la guerre et la torture. Ils sont souvent en position risquée et la plupart d'entre eux paient de leur liberté ou de leur vie ce témoignage qu'ils ont à porter. Porte-paroles du Christ, ils interpellent alors l'humanité toute entière. Déjà arrachés au péché de la puissance, de l'orgueil, de l'égoïsme, ils nous profilent l'homme nouveau qu'il nous faut devenir. Et peut-être serait-ce là le sens profond de cette immense foule de prophètes, qui dérangent nos propres indifférences et tranquillité.

Lech WALESA, aujourd'hui universellement connu était un simple ouvrier technicien d'un chantier de la Baltique. Où donc a-t-il trouvé cette force qui l'anime? Dans sa foi, dit-il, dans l'Eucharistie du Christ, livré et ressuscité. Et que nous dit Lech Walesa, alors que le harcèlent de pauvres questions un groupe de journalistes occidentaux: «En Occident, vous êtes trop riches; vous avez la vie trop belle, facile, vous êtes tellement habitués à la richesse que vous vous êtes amollis, vous êtes incapables du plus petit sacrifice; vous êtes tellement corrompus par la facilité que vous ne pourriez pas renoncer à un de vos privilèges, même si cela devait vous conduire à quelque chose de GRAND; vous n'aidez pas le Tiers-Monde, c'est tout juste si vous faites semblant...»

Serions-nous comme les disciples de Jésus qui quittaient le Maître?: «cette parole est trop dure à entendre». Ou bien, comme les païens qui se laissaient gagner par le témoignage et la conviction de l'apôtre Paul?

Temps de Carême, temps de prières, temps de conversion. Merci à vous, les persécutés de notre époque, qui nous livrez à la fois le visage du Christ torturé et du Christ ressuscité. Que ferons-nous pour payer notre dette à votre égard?

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