Bulletin décembre 1980

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Mi-novembre.. : nous traversons l'un de ces grands magasins, où s'étalent les gadgets de la consommation. Affairée, la foule va aiguisant son appétit, où éveillant sa rancœur (car les chômeurs aussi, les tire-la-fin-de-mois en ont les yeux pleins). Monde artificiel qui, déjà, s'illumine de couronnes lumineuses, de rubans, de bougies immolées aux faux dieux étalés. Quelque chose monte en notre gorge et la noue, une onde de désolation déferle au cœur de ce Babel moderne. Ainsi, cette année encore, même cette année - de crise, de guerre, de persécution et génocide, - cette année encore, Noël sera commercialisée, réduite à la dimension d'une fausse joie profane, d'autant plus criante qu'elle est moins sûre et plus précaire? Où es-tu, Seigneur, dans ce carnaval de pacotille, dans cette insulte aux pauvres de monde entier? Où es-tu retranché, coincé entre les armées qui s'affrontent, le pétrole tout-puissant, la nostalgie de l'émigré, la persécution de nos frères et la torture qui sévit?

«Cherchez le Seigneur, car il se laisse trouver, invoquez-le car il est proche». Face à cette mascarade, tout à coup, nous voici transplanté bien loin: en ces pays où Noël n'est pas chômé, car le nom de Dieu a été rayé du vocabulaire. Et nous vient aux lèvres, pour ces frères et comme s'ils pouvaient nous entendre, le tendre message paternel que nous transmet le grand Prophète Isaïe: «Ne crains pas, Je t'ai racheté, Je t'ai donné ton nom, tu m'appartiens. Quand tu passeras par les eaux, Je serai avec toi, elles ne te couvriront pas. Quand tu seras dans le feu, la flamme ne t'échauffera pas, ne te brûlera pas. Car moi, le Seigneur, Je suis ton Dieu; tu as du prix à mes yeux, tu es digne d'amour et Je t'aime» (Isaïe 43,1-4) (1).

Peu à peu se dénoue la crampe qui nous tenaillait: ainsi Tu n'es pas absent; une fois encore, c'est au milieu de la nuit des hommes que Tu vas venir. Tu viens pour sauver et Tu réussis. Comme un enfant perdu au milieu d'une grande foire, l'appel du Père nous ramène à ses côtés, nous ramène au désert. S'estompent alors les fulgurances, les néons, les guirlandes, et prennent du prix les yeux, le regard des hommes et des femmes que nous croisons: tous, à l'affût de quelque chose, à la recherche de quelque chose. Et si c'était de Quelqu'un? Sans le savoir? Seigneur, sais-tu comme est grande la soif de ton peuple? Ici, et là-bas ...

Là-bas ... C'est en Lettonie, par exemple. Petit pays si peu connu parmi nous. On dit parfois: «Les pays baltes», et nul ne sait leur originalité, leur spécificité. On dit encore l'URSS, tout simplement, comme si la mainmise d'un pouvoir tout puissant sur un petit pays indépendant, justifiait son annexion. Non, cette année, nous communierons spécialement, cette nuit et ce jour de Noël, avec les croyants de ce petit peuple, qui a tant souffert de la guerre. La conquête, l'abandon et la reconquête du pays par les armées soviétiques s'accompagnaient de drames indescriptibles: déportations de populations, transferts des hommes vers les régions sibériennes notamment, et implantation d'une colonie soviétique importante.

Incorporée aujourd'hui dans l'URSS, la Lettonie a perdu toute indépendance, et les lois qui la régissent sont les mêmes lois qui règnent sur la population soviétique. Du point de vue religieux, les familles lettones sont donc soumises à la règle implacable: tout contact est interdit entre les Eglises et les jeunes de moins de 18 ans.

Christ de Noël, nous regardons cette crèche misérable où tu choisis de naître. Avant d'être le Christ adulte que nous connaissons mieux, tu fus aussi un enfant. Dans la synagogue de ta lignée, tu accompagnas tes parents. Tu appris la Loi (Toi, l'enfant qui révélerait la perfection de celle-ci, dans l'accomplissement de l'amour). Tu participas aux fêtes rituelles, et entre Marie et Joseph tu vécus les soirées émouvantes du Sabbat: la prière, la bénédiction ... Tu mêlas ta voix de jeune adolescents aux chants des Psaumes... Tu en savais tant, que tu ravis un jour les docteurs de Jérusalem.

Tu comprendras bien, Seigneur, que nous menions, auprès de ta crèche, ces familles, ces jeunes, ces enfants de Lettonie, privés de cet épanouissement d'une vie dans la foi. Invisiblement, mais réellement, nous, les Amis de l'Entraide, nous cheminerons cette nuit et ce jour avec l'une des ces familles. Et faute de pouvoir le leur faire savoir, faute de pouvoir «voir» ce lien qui nous unit, nous rassemblerons toute notre foi, pour répéter avec toi: « Moi, le Seigneur, Je suis ton Dieu, tu as du prix à mes yeux, tu es digne d'amour et Je t'aime»!

Et nous nous retrouverons aussi tous ensemble, Amis de l'Entraide, dans cette convergence, car cet Enfant est le pôle qui nous aimante, comme il est aussi la rade qui accueillera un jour notre frêle esquif! C'est dans cette Espérance que nous nous disons les uns aux autres: «Sainte fête de Noël, à tous: fête d'amour et de partage».

UNE ESQUISSE DE LA LETTONIE

Avant l'annexion, la Lettonie indépendante comptait 2 millions d'habitants, dont 500.000 catholiques, soit 25 % de la population. 50 % était de religion luthérienne, 8 % orthodoxes russes et diverses religions.

Actuellement, 300.000 catholiques sont enregistrés officiellement. Ils appartiennent aux classes les plus humbles. Les personnes des classes plus aisées accomplissent en secret les actes religieux. Si bien qu'il doit y avoir aujourd'hui environ 400.000 catholiques sur une population de 2,5 millions d'habitants, soit près de 20 %. Il faut savoir que 40 % de la population est russe, importée après la guerre, pour russifier la Lettonie. La communauté luthérienne demeure vivante. L'Eglise catholique se trouve aujourd'hui en diaspora, entre les athées et les autorités soviétiques qui persécutent et contrôlent. Mais l'esprit œcuménique est vivant entre les communautés chrétiennes.

Il existe deux diocèses catholiques: Riga et Liepaja, regroupant 178 paroisses. Les croyants sont grevés d'impôts très élevés pour maintenir ouvertes leurs églises. Actuellement, 3 évêques vivent en Lettonie; l'un d'entre eux est exclu de son ministère (Mgr Kazimirs DULBINSKIS). L'évêque Julians VAIVODS (qui fut deux ans en camps de travaux forcés en Oural) est administrateur apostolique de RIGA et de LIEPAJA. L'auxiliaire de RIGA, Mgr Valerians ZONDAKS, est revenu au pays après 7 ans de camps.

En 1978, il y avait 161 prêtres dont 139 travaillent en Lettonie. Mais grâce à l'insistance de l'évêque J.Vaivods, 33 prêtres ont obtenu l'autorisation de travailler en URSS, où ils desservent plus de 50 paroisses, regroupant 200.000 croyants, éparpillés à travers toute l'Union soviétique.

A l'époque stalinienne, le grand séminaire de RIGA pouvait accueillir tous les candidats. Khrouchtchev a imposé un «numerus clausus»: seuls 3 candidats pouvaient être acceptés par année. Ce numerus clausus demeure encore, pour les candidats lettons; mais depuis 3 ans, il est possible d'accepter un candidat d'Ukraine et un de Biélorussie. Actuellement, Riga compte 30 séminaristes, dont la moitié sont lettons. Les cours durent 5 ans, mais interrompus par un service militaire de 3 à 5 ans! Le «séminaire» est une petite maison paroissiale de Riga; les professeurs sont d'anciens séminaristes sauf 3 anciens théologiens de la Faculté de Riga, d'avant guerre.

Un petit village d'une centaine de personnes: AGLONA, constitue la «Lourdes» du Nord. Le 15 août s'y retrouvent près de 40.000 croyants, qui passeront la nuit dehors.

La persécution est permanente: interdiction faite aux prêtres d'enseigner la jeunesse, avant l'âge de 18 ans, enseignement systématique de l'athéisme à l'école, moqueries à l'égard de tout ce qui touche la foi ou le clergé. La seule chose restée possible est la célébration eucharistique à l'intérieur des églises. Heureusement, les sacrifices financiers que s'imposent les Lettons croyants ont sauvé leurs églises de la fermeture. Beaucoup d'édifices religieux protestants sont aujourd'hui destinés à d'autres activités.

En 1979, on a pu imprimer 25.000 livres de prière. Les nouveaux textes liturgiques sont en préparation. Déjà en usage: le nouveau rituel du baptême, du mariage, du sacrement des malades.

COMMENT SE FETAIT NOEL EN LETTONIE.

Le pays fut évangélisé depuis le 13ème siècle et garde à travers une histoire tourmentée une profonde empreinte de l'Eglise catholique. Au 16ème siècle s'introduit la Réforme de Luther. Le pays, livré à l'Ordre teutonique laïcisé, devient l'objet de convoitises de ses voisins: Suédois, Polonais et Russes. Les 16è et 17èsiècles ravagent le pays, qui porte alors le nom de Livonie à L'Est et de Courlande, à l'Ouest. Au 17 è siècle, la Livonie échoit à la Pologne, et c'est grâce à ce fait que l'actuelle Letgalie (de la Lettonie) est encore aujourd'hui catholique. Nous y retrouvons, dès lors aussi, certains rites de Noël, qui s'apparentent aux rites polonais. Encouragés par les rois de Pologne, de nombreux religieux recréent les communautés catholiques dévastées par les guerres et contribuent aussi à rendre au peuple son identité propre, notamment en lui réapprenant sa propre langue.

Dans cette partie catholique du pays (la Letgalie, la moitié environ de l'ancienne Livonie), au temps de l'indépendance, avant la première guerre, la contrée était essentiellement agricole. La population se répartissait en petits hameaux assez dispersés. Ces paysans, tout comme les habitants des très petites villes vivaient selon le rythme liturgique de l'Eglise. Et l'Avent, temps de préparation vécu intensément, s'harmonise en son jeûne, avec l'automne nordique: les oiseaux sont partis vers le Sud, les âpres vents du Nord chassent les nuages lugubres. Dès octobre, déjà, le gel du matin s'intensifie ... Et telle personne lituanienne évoque cette époque où sa nombreuse famille, tôt levée, récitait à genoux la prière du matin, accompagnée de chants liturgiques adaptés à l'époque, ou la prière du soir.

L'Avent s'implante dans un pays enneigé, aux rivières figées par la glace. La venue de Noël, que catholiques comme protestants appellent «la fête de l'Hiver» est attendue dans une profonde ferveur, grave et sereine. «Ma mère travaillait durement tout au long d'une journée où la lumière du matin rejoignait rapidement celle de la nuit qui est parfois l'aurore boréale. Ma mère travaillait toujours, et toujours elle chantait, des chants adaptés à la liturgie, elle chantait juste, traînant la voix ... ».

«On jeûnait trois fois par semaine: le mercredi, le vendredi, le samedi. On observait strictement ce jeûne. Le vendredi, on ne prenait même aucun produit laitier. La ferveur s'intensifiait la semaine précédant Noël. A l'école, la maîtresse préparait activement «la fête de l'Hiver», notamment en faisant répéter les chants de Noël par la chorale et préparant des déclamations de poèmes. Le chant préféré était la traduction lettonne du «Stille Nacht, heilige Nacht», ou bien cet autre chant, d'origine polonaise: «A minuit, les belles voix des anges disent aux bergers». La tradition du chant est profondément ancrée dans ce peuple.

«Le jour de Noël venu, 4 heures du matin, mon père entonnait tout seul: «Regarde le Christ est né». Ma mère le suivait d'une voix juste et claire, puis mon frère aîné, puis un autre, un autre encore, jusqu'à ce que nous retrouvions à quatorze chantant ce cantique et d'autres encore. Les chevaux étaient alors attelés aux traîneaux et l'on se dirigeait vers l'église où, toutes lumières allumées, se pressait une immense foule, toujours chantant, en attentant le début de la messe».

Dans cette partie catholique du pays, le curé avait visité tous ses paroissiens pendant l'Avent. Ce jour-là, les enfants n'allaient pas à l'école, attendant sa visite en famille. A l'occasion de cette visite, le prêtre remettait une «Oblata», sorte de grande hostie de forme rectangulaire, symbole précieux de la veillée de Noël (2) En effet, le plus souvent, la veillée était rituelle. Sous la nappe blanche était déposée une poignée de paille et, en cet endroit, sur la nappe, était déposée l'oblata: elle symbolisait la présence du Christ dans sa crèche. Comme en Pologne, c'était le père de famille qui partageait l'oblata, en donnant un premier morceau à la mère de famille, puis aux enfants, en commençant par les aînés. Les enfants, à leur tour, tendaient une part à leurs parents et frères et sœurs: c'était le signe du partage, du pardon, .. on peut même dire, une sorte de paraliturgie. C'est après ce rite et un repas quasi rituel que l'on attelait les chevaux pour rejoindre l'église, distante parfois d'une dizaine de kms ou plus encore ...
(2) Ce que l'on nomme «Oplatek» en Pologne, où se Vit ce même rite.

Dans les demeures, il n'y avait pas d'autres crèche que celle-là, que l'on avait figurée durant la veillée, et l'on n'allumait le sapin que le soir du jour même de Noël. Il était décoré de petites pommes rouges, de guirlandes, de bonbons enrobés de papiers multicolores, de bougies. La fête de Noël se prolongeait trois jours ...

Béni sois-tu mon père qui, après une vie de labeur intense, après avoir perdu tous tes biens terrestres, as fini tes jours dans quelque fosse commune d'un camp de Sibérie ...

Bénie sois-tu, ma mère, qui as fait tous ce que tu jugeais bon pour Dieu et pour tes enfants, et qui disais souvent:

«Tout sera ainsi que Dieu le voudra».

Amis de l'Entraide: que notre prière rejoigne cette nuit cette contrée trop lointaine, devenue proche a notre cœur et faisons nôtre l'espérance de cette lettone qui nous dit: «Je crois, profondément, qu'après la période noire de déchristianisation dans nos contrées, la lumière du Christ se frayera à nouveau un large et libre chemin dans l'âme des générations futures».

Car, n'oublie pas, Seigneur, que tu as dit: «tu as du prix à mes yeux, tu es digne d'amour et Je t'aime»!

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