Bulletin octobre 1980

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Nous souhaitons vivement évoquer avec vous la situation de la Pologne: situation ambiguë, pleine d'espoir peut-être, lourde de menace aussi. La Conférence de Madrid, suite logique des Conférences d'Helsinki et de Belgrade doit rassembler prochainement à nouveau l'Est et l'Ouest. Déjà, nous entendions ce midi que des Occidentaux, pour éviter de voir froncer les sourcils des soviétiques, chercheraient à réduire au minimum les interventions sur l'application des accords d'Helsinki concernant les Droits de l'Homme. On a trop l'impression d'égoïsme monstrueux, pour ne pas avoir envie de détourner les yeux et de chercher d'autres visages, le visage d'hommes qui vivent de vérité, de justice et d'Amour.

Et c'est bien pourquoi, malgré les inquiétudes que nous portons à l'égard de la Pologne, nous aimerions mettre en lumière cette situation d'affrontement, où l'on a vu un homme (Lech Walesa), tel petit David et sa fronde, marcher vers le colosse du Pouvoir, le Goliath, bardé de son armure et renforcé sur ses arrières.

Et parce que le visage fatigué de cet homme, qui ne cessait de se passer la main sur le front («sinon sa tête éclaterait !») reflète cette justice, cette soif de vérité, de dignité, de foi, nous nous sentons un peu régénérés nous-mêmes, au titre d'homme.

A l'autre bout de la planète, tout autant menacé, tout autant désarmé, engagé dans les mêmes périls, se lève un autre visage: Adolfo Perez Esquivel, architecte-sculpteur argentin, qui vient de recevoir le prix Nobel de la Paix. Marié lui aussi, père de trois enfants, il avance à mains nues: depuis des années, il coordonne les mouvements non violents qui requièrent le respect des droits de l'homme en son pays.

Amis, ces deux visages, celui d'un ouvrier, celui d'un artiste, nous guérissent de notre détresse d'être homme! Ils sont, comme l'écrivait l'apôtre «à peine moindre qu'un dieu», car l'Amour engagé les transforme.

Avec notre ancêtre David, nous redisons: «Que me vienne ton amour, Yahvé, ton salut selon ta promesse!» (Ps 119,41).

LA POLOGNE:
 SEULE ET SOLIDAIRE

On le savait, mais personne ne l'avait encore dit si crûment: «les démocraties ont encore moins envie aujourd'hui qu'il y a quarante ans de mourir pour Dantzig» (Gdansk). Ainsi s'exprimait le chroniqueur du journal Le Monde (1).
(1) Le Monde, le 16 octobre 1980.

Seul, comme le furent les révoltés d'Allemagne de l'Est, ceux d Estonie et de Lituanie, ceux de Budapest, et finalement ceux de Prague. Peut-être y aurait-il alors une certaine dignité à éviter de tirer des événements la «Une» des journaux, qui rapportent profit aux rédactions. Evidemment, personne ne peut souhaiter que s'envenime une situation qui conduit jusqu'à se poser la question d'une solidarité; personne ne peut souhaiter que s'enflamme un conflit qui risquerait de précipiter une catastrophe insoutenable. Mais il faut reconnaitre que, d'une part, dans cette hypothèse, les démocraties occidentales portent une lourde responsabilité car c'est la construction des deux «blocs» à Yalta qui, sans référence aucune aux peuples en question, les a livres à l'impérialisme soviétique . Et, d'autre part, que ces catastrophes, elles existent bel et bien pour ceux qui les vivent: les «rebelles» afghans ne le démentiraient pas, et les peuples réduits en esclavage comme la Tchécoslovaquie, les pays baltes et tant d'autres le savent pertinemment et le vivent dans leur chair et dans leur esprit. Il est facile après, aux mêmes Occidentaux, de faire de hautes réclamations pour la dignité des peuples, pour les droits de l’homme en ces pays, ces droits qu'une incommensurable naïveté garantissait, croyaient-ils, en appliquant leur signature sur l'accord d'Helsinki. (Certes, existe depuis lors une Charte de référence pour les dissidents ...).

Seuls, et donc plus menacés, les Polonais le savent bien et c'est pourquoi leur lutte pour leur dignité de l'homme est à la fois si impérative et si délicate.

Ce jour, une réflexion de Moscou par satellite interposé (à n'en pas douter, car les peuples réduits sont aussi des courroies de transmission) nous inquiète vivement. Il s'agit, justement, du traître BILAK, de Tchécoslovaquie, qui appela, à l’époque l’armée du Pacte de Varsovie, pour réduire le «Printemps de Prague»: «Nous ne cachons pas que tout ce qui se passe en Pologne touche profondément la Tchécoslovaquie sur le plan politique et économique». Et cette phrase du numéro deux du Parti de Tchécoslovaquie ne rappelle-t-elle pas singulièrement cette autre assertion émanant cette fois-là de l'Agence Tass, alors que s'ébranlaient les tanks, cachés depuis des mois dans les bois des pays satellites: «II ne sera jamais permis à qui que ce soit d'arracher un chaînon à la communauté socialiste». (C'était le 21 août 1968). En effet: «cette résurrection du parti tchécoslovaque devenue association volontaire et démocratique, en brisant la hiérarchie oppressive et dogmatique, en nouant de véritables rapports d'alliance avec d'autres formations politiques, en rétablissant les libertés publiques c'est-à-dire en rendant la parole au peuple, a fait éclater l’illégitimité du socialisme du silence. Aussi celui-ci l'a-t-il écrasé, n'ayant cesse de détruire jusque dans ses fondements le parti communiste rénové du printemps de Prague» (2).
(2) Pierre DAIX: «Le socialisme du silence» (Seuil), p. 282.

LA SPECIFICITE DU MOUVEMENT POLONAIS.

Mais il ne faut pas confondre. Il faut essayer de saisir la très profonde différence qui distingue les deux mouvements: celui du «Printemps de Prague» et ce que nous appellerions «l'Automne de Gdansk». Comprendre, pour s'efforcer d'approcher la vérité, de la saisir dans ses nuances et, par là-même, d'en mesurer, au niveau des réalités, les conséquences ou les alternatives diverses.

Le «Printemps de Prague» est né dans les sphères des intellectuels, tout d'abord, et plus spécifiquement encore, dans les milieux littéraires et le milieu des philosophes et de la presse. C'est peu à peu que ces intellectuels, communistes et membres du Parti pour la plus grande majorité, ont rogné les quelques failles de libertés qui leur étaient laissées, pour en faire des ouvertures: le journal littéraire, destiné à ce public, mais bientôt très largement répandu, en est un des exemples significatifs.

Mais surtout, ce qu'il importe de souligner c'est le fait que le mouvement se situait à l'intérieur même du Parti. C'est dans certaines sphères de ce milieu que des gens plus pragmatiques (effrayés du gouffre vers lequel glissait l'économie), ou plus désintéressés, voire 'plus humanistes prirent conscience de l'intolérable situation consentie au citoyen, de la dégradation de ce qu'ils avaient gardé en eux comme idéal socialiste, de la dépravation de la société, de la perversion du Parti.

L'Eglise, elle, était pratiquement absente de ce mouvement, à quelques exceptions près: en Slovaquie, elle avait été livrée aux mains des serviteurs ,du régime, et les prêtres et laïcs demeurés intègres étaient éloignés de la vie civile ou travaillaient dans la clandestinité; en pays tchèques (Bohême et Moravie), l'Eglise catholique ne s'était pratiquement jamais relevée des guerres de religion, de l'extinction des Hussites de la reconquête habsbourgeoise d'un catholicisme intolérant et lié aux grands du pouvoir. De plus, l'intelligentsia était libérale depuis bien des décennies. Dans de petits cercles - et notamment parmi les protestants de Prague - se trouvaient des chrétiens ouverts, qui avaient gagné une certaine estime de ces milieux déchristianisés ou même marxistes. L'un ou l'autre Professeur de l'Unité Charles, de Prague, étaient vraiment ouverts, bien que marxistes, à un dialogue honnête et constructif avec ces petits cercles de croyants. Mais on ne peut pas dire que l'Eglise, en 1967,68 fut à la base du mouvement de libération en Tchécoslovaquie.

La classe ouvrière, quant à elle, restait sur la défensive. Elle vivait des conditions de travail, souvent insupportables, et grignotait les bas salaires qui lui étaient alloués. L'usine était le lieu même où s'explicitait le hiatus aigu entre les louanges fallacieuses du Parti sur la production, sur l'élévation du niveau de vie, et la vétusté de l'outillage, la sous-production, l'intolérable gaspillage, l'accumulation du matériel fabriqué, invendable du fait de sa qualité lamentable et du manque de pièces détachées pour les réparations indispensables. Si bien, que les ouvriers voyaient s'entasser dans leurs usines le produit, invendu et invendable (et surtout à l'Ouest, seule source de devises) de leur travail aux cadences épuisantes.

L'économie, au bord de la faillite, exigeait impérativement une remise en ordre. Or, cette remise en ordre allait exiger de nouveaux sacrifices, indispensables. La réforme économique, proposée par O.SIK, l'un des promoteurs du mouvement de libération de l'économie de l'idéologie, rencontrait, de ce fait, une crainte, une réticence certaine chez les ouvriers, exploités depuis trop longtemps. Ce n'est que plus tard, lorsque le mouvement sera lancé, lorsque que se constitueront les Conseils ouvriers dans les usines, que les travailleurs commenceront à reprendre espoir et à suivre, puis à presser le mouvement.

Cette brève description de la situation de la Tchécoslovaquie à l'aurore du «Printemps de Prague» suffit pour bien marquer la différence essentielle du mouvement de Gdansk.

«L'Automne de Gdansk», comme aussi bien les autres révoltes précédentes, celles de Poznań, celles d'Ursus et Radom, et la révolte de la baltique, sanglante, celle-là, sont le fait des ouvriers.

Et c'est là que surgit, plus évidemment encore, cette démonstration cinglante de l'échec du régime, cette sorte de schizophrénie du système que décrit Jules Roy, dans son livre «Somme toute» (3): «Le Marx de ces partis-pris là, celui du lobe-gauche de Karl, est évidemment en querelle dialectique permanente avec son lobe-droit: c'est le marxisme qui hait la dictature personnelle et le despotisme, mais dont le lobe droit autoritaire a cependant engendré les Pères des Peuples. C'est le marxisme qui mettait en pièces toutes les orthodoxies, mais qui est devenu le label du dogme le plus figé. C'est le Marx qui pourfendait la notion de parti et voulait lui substituer une libre association des travailleurs, «où il n'y aurait plus de pouvoir proprement dit», mais le Marx aussi dont les légataires ont établi la tyrannie du parti unique, la dictature d'une classe bureaucratique et le capitalisme d'Etat grimé en «socialisme».
(3) Cfr. NRF, Gallimard, p. 450.

Ce «socialisme» qui aurait été le pouvoir aux mains des travailleurs, n'était plus que l'exploiteur de l'ouvrier, au profit de quelques uns, ceux de la «classe dirigeante», du Parti.

Les intellectuels n'avaient pas été insensibles à cette situation, et des groupes rassemblés autour des revues, des cercles de «Wiez» de «Znak> les Clubs des Intellectuels catholiques, qui avaient des relais dans les, grands centres, avaient mis en question des sujets délicats, s exposant à la malveillance, voire aux coups bas du pouvoir en place. C’est au départ des sanglantes journées de la baltique, au départ des injustices insignes dont étaient victimes les grévistes de Ursus et Radom et d'ailleurs, que cette prise de conscience s'approfondit dans la classe intellectuelle, et il n'apparût pas étonnant que des leaders de ces milieux rejoignissent les ouvriers qui, en 1977, faisaient la grève de la faim dans l'une des églises de Varsovie, pour obtenir plus de justice pour leurs compagnons frappés par le pouvoir. Ainsi allaient s'approfondir des liens de confiance, de connaissance et de respect réciproque. Et ce fait est mis en valeur par le rôle, à la fois délicat, effacé mais précieux que jouèrent certaines de ces personnalités, appelées par les grévistes de Gdansk comme experts. Il s'agissait alors déjà de discuter, d'exiger, d'établir des protocoles d'accord, et il était important que nul piège cache ne se glisse dans les textes juridiques, au langage spécifique. Les intellectuels étaient là au service des leaders de la révolte, à ceux qui étaient devenu des interlocuteurs intraitables, résolus à ne plus être dupés, décidés à arracher leur dignité de travailleurs et d'hommes à ceux qui l'avaient confisqué et à en demander des comptes.

Quant à l'Eglise, sa situation est tout à fait différente de celle de la Tchécoslovaquie. Jamais le pouvoir n’était parvenu à entamer gravement la structure et la vie interne de l'Eglise. Certes, quelques «mouvements», tels Pax et d'autres avaient été chargés de tâches par le pouvoir... mais ils avaient échoué. Mais surtout: si l'Eglise; en tant que telle, avait à laisser aux ouvriers engagés la responsabilité de laïcs qu'ils avaient assumée, à leurs risques et périls, il n'en était pas moins vrai que la majorité, à 95% de ces ouvriers, étaient des croyants pratiquants. Toutes illusions perdues, il restait à leur horizon une seule confiance: celle qu'ils portaient à l'Eglise. Et certes, depuis des années, on avait vu celle-ci, et notamment l'épiscopat, s'engager toujours plus ouvertement et plus haut en faveur des ouvriers harassés par des cadences insupportables (les mineurs de la Silésie, par ex., travaillant trois semaines sans un jour de congé). L'Eglise, seule, non ligotée et non autocensurée, avait pris leur défense avec autorité. Et la présence des prêtres, sur les lieux mêmes de la grève des chantiers de Gdansk n'avait, dès lors, rien d'extraordinaire. L'Eglise apportait son service pastoral (la Ste Messe, les sacrements) à ces croyants engagés. Mais, le problème politique était entre les mains des laïcs, ces hommes dressés, qui n'entendaient, à juste titre, le céder à personne.

ET UN HOMME SE LEVA

Cet homme a 37 ans, père de famille. Ouvrier, technicien en électronique. Depuis des années, il regarde autour de lui et souffre de la situation toujours plus dégradée de la vie des travailleurs: cadences de travail harassantes, qui poussent à l'absentéisme frauduleux, inhumanité radicale des relations interpersonnelles, négation généralisée du respect de toute propriété, fut-elle collective... C'est l'homme qui s'abîme, qui noie son désespoir dans l'alcool ou se replie sur soi, outré des privilèges réservés aux hommes en place, face à la misère, à l'exiguïté des logements, à l'alimentation insuffisante, à la médecine au rabais réservées à la population entière. Cet homme Lech Walesa a pris sur lui cette détresse. Il est chrétien et le dit tout haut. Il pourrait, comme tant d'autres, se retirer dans sa tour d'ivoire, fréquenter l'église (c'est déjà risqué), mais se distancer de l'amour de ses frères. Non, dressé seul au-dessus de la mêlée des grévistes non-violents qu'il polarise et oriente, face au pouvoir qui tremble, mais n'en est que plus dangereux, Walesa s'expose à la vindicte; il se jette dans le risque pour forcer la situation, pour conquérir le respect des droits de l'homme: la valorisation de son travail et non sa dégradation, son droit fondamental à s'unir en véritables syndicats pour assurer ses droits et les défendre; il requiert le respect des consciences, le droit pour l'Eglise de prendre sa place dans les media réservées au peuple croyant. Au départ, il apparaît tellement vulnérable, ce Lech Walesa, inconnu, surgi de la masse, que l'on s'attend à le voir rejoindre dans la prison, et y pourrir avec eux, les autres contestataires du régime, dont il exige la libération. Mais d'où lui vient cette force indomptable? Et Lech Walesa répond: «Du cœur, de la foi. Je n'ai pas d'autre force et je crois que c'est ce que nous devons faire. Nous devons nous appuyer sur le cœur, sur la conscience et c'est là-dessus qu'il faut construire des systèmes et tout le reste: sur la justice, sur la vérité ... Tous les matins, je vais à la messe, je communie. Pourquoi? Mais parce que c'est la source de ma force. Si je n'avais pas cette foi profonde, ma tête éclaterait...».

Ainsi, dans cet homme simple («je ne suis qu'un ouvrier, moi», dira-t-il!) apparaît la force libératrice de Jésus-Christ. Lech Walesa s'est engagé, sans calcul, dans le péril, qui peut le mener à la croix (4).
(4) Et rien n'est définitivement sauvé car il s'agit d'une quadrature du cercle.

Et nous repensons ici à cette phrase de Jean Sulivan (5) que nous aimions, tué récemment accidentellement: «Aurais-je le courage de dire, je l'ai, que pour qui vit réellement la dimension de l'éternité, la douleur et la mort ne sont qu'un bref passage. C'est un langage que l'on ne veut généralement plus entendre. Et cependant Une seule chose est nécessaire. Il y a une force fantastique dans la foi, pourvu qu'elle ne reste pas cette chose mentale, étrangère à la vie».
(5) J. SULIVAN: «Matinales», Gallimard, p. 116.  

Que le Seigneur protège la Pologne! Que l'Esprit donne vigilance, sagesse et force à ceux qui se sont engagés pour la dignité de leurs frères. Que notre vie et notre prière les rejoignent!

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