Bulletin août 1980

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«DES PROFONDEURS, JE CRIE VERS TOI, SEIGNEUR» » (Ps. 130 (129)

 

«Peu avant d'expirer, il cria: «Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné»? (Mc 15,34; Mt 27,46). C'est le début du psaume 22 qui est à la fois d'angoisse et de confiance. De confiance victorieuse de l'angoisse. La souffrance de Jésus, à l'heure suprême, a cessé d'être une souffrance en communion. Il ne sait plus que le Père souffre avec lui. Il souffre seul. Donc davantage. C'est le point limite (...). Pour le Christ, c'est l'abîme sans fond de la kénose*, (*L'abaissement, l'humiliation dans le sacrifice) d'où surgit une confiance qui n'a d'autre appui qu'elle-même et qui à ce titre est vertigineuse. C'est dans la privation de communion, la plus intime communion» (1)
(1) François VARILLON: «La souffrance de Dieu», Ed. Le Centurion, pp. 39-40.

Qui est ce Père Dimitri Doudko, dont la presse vient de parler, avec plus ou moins d'attention, plus ou moins de compréhension et de compétence. Qu'est-il arrivé à cet homme, en ce pays relativement lointain de l'URSS et en quoi sommes-nous concernés?

Peut-être le Père Doudko doit-il à ses origines paysannes la sérénité naturelle qui l'habite. Il naquit en 1922, et ceci pourtant signifie pour lui une douloureuse enfance, frappée par les brutalités des collectivisations forcées et de la famine. C'est dans cet environnement certainement qu'il reçoit de sa famille la foi religieuse, qui deviendra la lumière de sa vie et, aujourd'hui, la sérénité surnaturelle dont il rayonne. Dès la fin de la guerre, il entre au Séminaire, poursuit ses études à l'Académie théologique de Zagorsk (ce lieu, situé à 70 kms au N.E. de Moscou, qui se trouve sur les itinéraires officiels de tourisme !). Mais, déjà son attitude est hardie et pour des écrits, jugés subversifs, il est arrêté, condamné à 8 ans de travaux forcés; il est réhabilité à la mort de Staline et, trois ans plus tard, en 1956, il est autorisé à résider à Moscou. Il n'a pas encore été ordonné, car il reste suspect et Khrouchtchev, qui a succédé à Staline et qui a dénoncé son autocratisme, poursuit lui-même une persécution violente contre l'Eglise orthodoxe. Et c'est ainsi qu'on le retrouvera, près du cimetière de Préobrajenskoïé, affecté à l'église de ce cimetière, en 1963. Et c'est de cet humble lieu que va rayonner son influence. Parmi ses confrères dans le sacerdoce, certains se soumettent à la loi de la répression qui provoque l'autocensure; d'autres, au fil des années de persécution, sont devenus indifférents, d'autres encore estiment que la prudence est seule garante de la survie de l'essentiel: le culte eucharistique. Mais, dès lors, où trouver la lumière? Les jeunes les plus inquiets ou généreux, les intellectuels qui pressentent le vide d'une philosophie devenue idéologie morte, les croyants qui errent, comme des brebis sans pasteur se dirigent bientôt vers ce havre de vérité, de sérénité, de foi profonde. Et la petite église devient un pôle d'attraction. «Le christianisme doit devenir la substance de toute notre vie.. », telle est la conviction que le Père Doudko entend partager avec ces foules qui viennent l'écouter.

Réfléchissant sur cet éveil, sur l'aridité du milieu athée ambiant, sur l'abandon de chacun à ses propres problèmes sans solution, ce prêtre prend un jour -c'était le 8 décembre 1973 qu'il en fait part à ses fidèles- une décision importante. A dater de ce jour, ce ne seront plus seulement ses homélies qui transmettront le contenu de la foi, mais pour permettre justement que cette foi devienne substance de vie, il se propose d'inaugurer, chaque semaine, après les offices religieux, des entretiens sur la foi (2). Tous ceux qui se posent des questions, qui s'interrogent sur leur vie de foi, sur les arguments athées dont ils sont accablés systématiquement, que tous ceux-là lui écrivent désormais anonymement, en lui posant précisément cette question. Il y répondra dans ses «entretiens» et tous bénéficieront de cette catéchèse pour en vivre. Lui-même se dira «très heureux que cette action le rende lui-même plus vivant en tant que prêtre et donne une signification plus importante à son sacerdoce».
(2) Cfr. le livre: «L'Espérance est en nous », paru aux éditions du Seuil (1974). -les citations qui suivent lui sont empruntées.

Comme le demandait l'Apôtre «II rend compte de l'Espérance qui est en lui», mais avec tant de rigueur, de tolérance, d'ouverture, d'humilité que ces entretiens sont vraiment fascinants. Parfois, il partage à ses auditeurs des témoignages de croyants ou de personnes qui sont à la recherche d'un vrai sens à leur vie. Et, à travers toute cette catéchèse, on perçoit profondément combien l'Esprit est à l'œuvre. Certains de ces entretiens sont bouleversants, notamment lorsque le Père parle de la communion et raconte certaines expériences personnelles de ministère clandestin. Parfois, au-delà de la foi, il s'inquiète aussi pour l'homme qui se dégrade dans un climat systématiquement imprégné d'athéisme et son inquiétude se manifeste en appel bienveillant: «S'il en est parmi vous, je leur demande de me permettre de formuler ce souhait: que Dieu vous aide, vous m'entendez, athées, que Dieu vous aide à faire le bien !».

Il arrive aussi qu'on l'interroge sur le «fonctionnarisme» du haut clergé de l'Eglise orthodoxe russe, c'est-à-dire des évêques. Le Père Doudko alors ne peut nier combien les plus hauts responsables dans l'Eglise orthodoxe sont malheureusement peu soucieux de leur Eglise. Mais, sans jeter la pierre, car il sait l'impact de l'oppression, il trouve des mots de cœur pour restaurer l'espérance: l'évêque «est lié au peuple par le lien d'amour», et «peu importe le petit nombre de bons évêques, l'essentiel est qu'il y en ait et qu'ils suffisent à soutenir l'Eglise ... Même si les bons sont peu nombreux, ils sont le sel de la terre».

On peut comprendre que le rayonnement du Père s'élargisse. Il baptise des adultes. Mais, grandit tout autant la vindicte du pouvoir. En 1966, le Père Doudko est arrêté et longuement interrogé. Une perquisition retourne tout son appartement, mais il est difficile de trouver matière à arrestation. C'est alors l'autorité religieuse qui est mise à contribution par le KGB: sans même pouvoir rencontrer le patriarche Pimène, il lui est désormais interdit de prêcher. Il est déplacé, éloigné de Moscou, et on lui confie une petite paroisse rurale, à Kabanovo. Dès lors, les pressions s'accentuent; perquisitions nouvelles à Moscou, où résident sa femme et ses deux enfants, accident de route assez inexplicable dont il ressort grièvement atteint. En 1975, il est déchargé de ses fonctions ecclésiastiques, mais il poursuit un ministère désormais illégal. Des pressions internationales jouent en sa faveur et il retrouve une fonction officielle dans un petit village à 40 kms de Moscou. Mais sa personne et son action font l'objet d'une vaste campagne de presse, tandis qu'il est soumis, lui ou des fidèles, à des brutalités. Finalement, le 15 janvier 1980, le Père Doudko est arrêté et emprisonné. A ceux qui l'ont suivi, il a laissé comme un testament. C'est au cours d'une conférence de presse, chez lui, en avril 1977. Il avait dit:

«Mon cœur est blessé à cause des souffrances de mon peuple. C'est pourquoi j'ai sacrifié mon bien-être et celui de ma famille. Ma décision est prise. Quoi qu'il arrive, j'apporterai, ne serait-ce qu'une petite obole - comme la pauvre veuve de l'Evangile - dans le Trésor du salut de l'humanité.

Avec cette obole, je paraîtrai devant Dieu et lui dirai: Voilà; Seigneur, tout ce que j'ai pu faire! Qu'on me mette en prison, qu'on provoque des accidents, qu'on me fusille ... je sais pourquoi je vais souffrir». (3)
(3) «Je crie ma Foi à temps et à contretemps», du Père D. DOUDKO, Ed. Rèsiac, Collection: Lumière du Monde, mai 1980.

*    *   *

Il n'avait pas encore atteint, en cet instant «l'abîme sans fond de la kénose», Mais vient le temps ...

Les préparatifs des jeux olympiques vont bon train. Depuis quelques semaines, la capitale est l'objet de soins méticuleux; toute personne plus ou moins suspecte est éloignée, les jeunes vulnérables sont «en vacances»; les décisions, depuis ces derniers mois, se sont multipliées à l’encontre des dissidents: nombre d'entre eux n'ont eu d'autre solution que d'embarquer vers Israël ou d'autres pays occidentaux. Même Sakharov est banni de la ville. Car dans cet immense amphithéâtre doit se dérouler la fête sans faille, sans heurt, sans bavure. Pour réduire au silence tous ceux qui seraient tentés de s'exprimer sur le sort réservé aux croyants, il serait avantageux de les ébranler dans leur propre conviction. Il serait surtout du plus haut intérêt de déconsidérer à leurs yeux cette figure bien connue du Père Doudko. N'a-t-il pas dit lui-même: «Annoncer le Royaume de Dieu est ce qu'il y a de plus grand. Et pour cela il faut tout sacrifier, même sa vie s'il le faut. Il faut que ceux qui annoncent le Royaume de Dieu aient une telle fermeté». Et si l'on parvenait à obtenir de lui qu'il se rétracte, publiquement?

L'heure est venue! Le vendredi 20 juin, il paraît à la télévision du soir. Il semble à son aise et la stupeur fait place à l'espoir. Le Père Doudko s'accuse «j'ai vu que j'avais subi l'influence des émissions de propagande tendant à la détérioration de notre régime. Je n'ai pas vu ce qui se faisait réellement dans notre pays pour le bien de notre peuple. Plus encore, me considérant comme un membre de l'Eglise orthodoxe russe, je ne voulais pas marcher au pas avec cette dernière, oubliant que notre Eglise fait précisément ce qu'elle doit faire. Je désavoue ce que j'ai fait, considérant ma prétendue lutte contre l'athéisme comme une lutte contre le pouvoir soviétique. Je comprends le mal que j'ai fait à mon pays et à mon Eglise. En même temps, je réalise que, malgré mon conflit avec la loi, le pouvoir soviétique s'est comporté avec patience à mon égard, il m'a épargné, m'a fait des concessions et il s'est efforcé plus d'une fois de m'orienter dans le sens de la vérité». Dénonçant alors des personnes - diplomates, journalistes, touristes - qui l'ont aidé à divulguer ses écrits à l'Ouest, il qualifie ceux-ci de «flots de mensonges». Et s'il fut arrêté, ce fut «non à cause de ma foi, mais de mon crime»: cette rédaction de documents «à partir de positions antisoviétiques et calomniatrices» (4).
(4) Cité d'après le journal «Le Monde», des 22-23 juin 1980.

Tous ceux qui ont vécu la période stalinienne, et tous ceux qui, dans la suite ont pu prendre connaissance des «aveux spontanés» des victimes reconnaissent et la tactique, et le style. A Paris, le Comité Yakounine-Doudko, pour le respect de la liberté religieuse en URSS exprime ce dont on ne saurait douter: «les aveux, rétractations, dénonciations que l'on arrache à un prisonnier après l'avoir soumis cinq mois durant aux pressions et traitements que l'on imagine, alors qu'il a déjà connu l'horreur du goulag, ne peuvent prouver qu'une seule chose: la justice soviétique ne vise pas à établir la vérité mais à briser moralement l'accusé, portant atteinte au droit le plus imprescriptible de l'homme, celui d'être lui-même. C'est donc avec douleur, mais sans étonnement que nous enregistrons ces «aveux»: ils disent éloquemment l'iniquité du régime qui parvient à les obtenir». (5)
(5) Cfr. «Le Monde», 28-6-1980.

Nul ne peut dire quels arguments ont amené le Père Doudko à cette extrémité. On peut penser à une sorte de psychanalyse inversée, qui détruit la personnalité au lieu de la reconstruire. On peut imaginer aussi le chantage auquel il fut soumis, quant au sort réservé à son Eglise. Quoi qu'il en soit, et comme le dit la Commission française de Justice et Paix: «Un tel "retournement» survenant au terme de longs internements ressemble trop à des précédents bien connus, pour qu'on lui accorde d'emblée le moindre crédit... Le régime communiste continue de briser impitoyablement, au mépris des droits les plus imprescriptibles, des personnes estimées pour leur courage et leur indépendance, dès lors qu'elles expriment leur opinion sur le manque de liberté religieuse et de respect de l'homme dans leur pays».

La forme des aveux donne aussi au procureur, qui sera chargé d'établir la nature du délit, des arguments très lourds, qui tombent sous la condamnation des articles 70 ou 190-1 du Code pénal d'URSS: «Diffusion sous forme orale ou écrite d'assertions sciemment mensongères dénigrant le régime politique et social soviétique».

Entre-temps que s'élabore le procès, le Père Doudko a été remis en liberté. Il lui fallait encore subir une dernière avanie: une lettre de repentir au Patriarche Pimène, s'accusant d'avoir fait tort à l'Eglise Orthodoxe! - Depuis, à l'occasion de son 70e anniversaire, le Patriarche a été décoré de l'Ordre de l'Amitié des peuples, pour son «action patriotique», en faveur de la paix.

Si, pour nous, Occidentaux, il est aisé de démêler la maligne entreprise, il ne faudrait pas croire que ce soit aussi facile pour les foules soviétiques, même les auditeurs du Père Doudko. «On a du mal à imaginer ce que représentent cinquante années de contrôle à peu près parfait de l'information, de retranchement quasi total du reste du monde, de police omniprésente, de pesanteur historique du passé russe et d'étendue sans fin d'un continent habité par une seule nation, cinquante peuples, et la même police» (6). Le risque de scandale ne peut même pas être évité.
(6) Claude ROY, dans «Somme toute», citant l'un de ses amis. Ed. Gallimard, 1976, p. 163

Telle est aujourd'hui la croix qui pèse sur l'épaule de ce prêtre de 59 ans, qui aurait aimé donner sa vie pour sa foi, car «peut-être est-ce la vocation du prêtre de se sacrifier pour son peuple».

N'est-il pas vrai que l'on revient au visage tuméfié du Christ: «voilà l'homme», que l'on réentend la prière éperdue du Fils qui «ne sait plus que le Père souffre avec lui». N'est-il pas vrai que l'on touche à «l'abîme sans fond de la kénose»? Mais aussi que dans cette mort, l'on distingue «la plus intime communion»?

Amis de l'Entraide, que de fois ces dernières années, nous sommes-nous dit: «il faudrait prier sans cesse». Grâce à Dieu qu'existent en notre monde des hommes et des femmes qui ne cessent d'élever les mains vers le Seigneur, pour le supplier pour leurs frères.

Mais, nous avons repensé très souvent aussi à cette initiative que nous avions prise au début de la vie de l'Entraide et dont nous n'avons plus guère reparlé: les «adoptions spirituelles». Il ne suffit pas de prier pour ..., il faut compatir avec les frères. Il faut partager le poids de la croix.

La prière d'adoption est ainsi proposée:
«Seigneur,
Dans une foi pure, accorde-moi cette grâce que je sollicite: donne-moi de quoi lier mon existence de chrétien à celle d'une sœur ou d'un frère qui souffre pour sa foi. Que sa fidélité soit la mienne et que ma fidélité soit la sienne. Que sa croix soit mienne aussi puisqu'elle seule est voie de salut. Toi seul nous sauve: que cette Espérance nous soit commune. Et que ton regard nous rassemble dans ton Amour, dès maintenant et pour toujours, devant Ton Visage. Ainsi soit-il
».

Amis, ne disons pas ces mots à la légère. Car le Seigneur prend au mot celui qui les prononce. Ce n'est que dans une «confiance vertigineuse» que nous oserons nous proposer à ce partage. Non seulement pour le Père Doudko, mais pour les millions d'hommes, en URSS et dans tous les pays qu'elle a satellisés, qui sont exposés à la même détresse.

Car seul l'Amour sauve!

« A quoi doit se référer un prêtre dans le cadre de son activité?
Mais au Christ. ..
puisque le prêtre doit se soucier du salut de tous les hommes (...) image et ressemblance de Dieu (...) plus cette image est détériorée chez un individu, plus le prêtre doit lui témoigner de l'amour»
Père Dimitri Doudko

«Ce sont surtout les chrétiens qui viennent à nos entretiens, mais il arrive aussi que des croyants appartenant à d'autres confessions, ou même des athées, y assistent. J'ai déjà dit que l'un de mes objectifs (parmi beaucoup d'autres) était de rassembler les hommes afin que la maison de Dieu soit pleine, et d'amener à l'Eglise les forces vives ... La venue à l'église de tout homme me rend heureux, et je voudrais trouver un langage commun avec chacun d'entre eux.»
Père Dimitri Doudko

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