Bulletin octobre 1978

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29 septembre 1978: ce matin, ouvrant la radio, nous entendions parler du Pape Jean-Paul 1er à l'imparfait. Il nous fallait du temps pour nous convaincre: le Pape est mort! Nous serions tentés d'écrire: ce sourire d'espérance, qui s'était allumé dans l'Eglise, vient aussi vite de s'éteindre. A plusieurs reprises, le mot «déconcertant» court sur antenne, et c'est bien, avec la peine, le mot qui nous vient aussi aux lèvres, comme homme et comme chrétien. Il y a trente jours, les cardinaux s'en retournaient heureux, aux quatre coins du monde, disant et répétant: «nous nous sommes sentis mus par l'Esprit», et l'on y avait cru justement, en voyant apparaître cette bonté, cette simplicité, ce cœur qui touchait les plus simples, dont Jean-Paul 1er lui-même était issu. L'Eglise retrouvait visage de Bonne Nouvelle et peut-être, tous ensemble, dans la fidélité à l'essentiel et dans l'amour des hommes, nous allions peut-être redevenir la veilleuse, la lueur sinon la lumière, de foyers et de cœurs d'hommes. Déconcertant: ce matin des évêques mêmes disent le mot, pendant que se désolent des humbles qui s'étaient sentis à l'aise «chez lui», pendant que nous-mêmes, nous retrouvons comme une famille frappée dans ses espérances. Mais surtout, s'insinue en nous l'inévitable question que pose tout malheur: quel sens? Si nous sommes croyants, nous sommes appelés à essayer de déchiffrer le signe au-delà de l'événement. Et si l'Esprit était présent hier, pouvons-nous refuser, aujourd’hui d'essayer de discerner ce que le Seigneur voudrait dire aujourd'hui à son Eglise?

Nous, qui sommes depuis plus de vingt ans en contact avec les Eglises en difficultés ou persécutées, nous reconnaissons bien ici la question qui s'impose souvent devant nos yeux. Pourquoi? Quel sens? Abandon ou sollicitude? Désert ou néant? Que fait le Seigneur de son Eglise? Et la question ne se pose pas seulement à l'Est, elle flambe partout où triomphe l'injustice, où règnent la puissance incontrôlée, la torture, le non-espoir des écrasés.

C'est pourquoi cette peine et cette question introduisent bien cette «Lettre» que nous vous envoyons ce jour, Amis. Elle veut en effet vous livrer, quasiment tel quel, un appel de chrétiens de l'un des pays particulièrement frappés: la Lituanie. Récemment parvenait en Occident, à travers un périodique clandestin, «La Chronique de l'Eglise catholique en Lituanie», cet appel. Il est rédigé par ceux qui vivent le drame de leur Eglise, de l’intérieur. Derrière chaque paragraphe, avec ces clefs que nous vous avons si souvent données, imaginez les situations bien concrètes, hic et nunc. Nous préférons ne pas altérer le texte par des interventions. Par respect de ceux qui s'expriment. Mais lisant ligne par ligne, que ne cesse de retentir en nous le «pourquoi»? Et si c'était pour acculer son Peuple à L'ESPERANCE?

Dernière nouvelle: le Cardinal WOJTYLA est devenu notre Pape Jean-Paul Il. La Pologne le donne à l'Eglise! ESPERANCE!

LITUANIE

UN APPEL DES CATHOLIQUES LITUANIENS

La Lituanie, par sa situation géographique et son histoire, se trouve être l'avant-poste de l'Eglise Catholique en Europe orientale. Elle peut servir l'humanité en créant une synthèse des cultures orientales et occidentales. Pour cette raison, l'ampleur de la vie religieuse en Lituanie peut avoir une signification extrêmement importante pour l'Eglise Catholique et pour l'histoire de l'Europe.

Il faut donc que l'Eglise Catholique Romaine soit consciente de ce que le catholicisme survit en Lituanie, de ce qu'il est fortifié par les épreuves qu'il traverse. Le catholicisme doit pouvoir se manifester, dans toute sa vigueur, avec le soutien nécessaire, et remplir la mission que lui ont confiée la Providence et l'Eglise.

Malgré la persécution constante, obstinée et sévère, menée par les athées, la foi catholique est toujours vivante en Lituanie. Nous pouvons fièrement annoncer au Saint Père que très peu de prêtres chez nous ont renoncé à leur sacerdoce, que nous comptons de nombreuses vocations sacerdotales ou religieuses, que la vie eucharistique est puissante et que nous connaissons l'importance du sacrement de la pénitence. Nous pouvons citer de nombreux exemples illustrant le courage avec lequel le clergé et les catholiques lituaniens défendent leur foi. Nous comptons une foule de martyrs de la foi.

Dans notre pays, l'esprit apostolique est vivant, impatient de propager la foi catholique à travers un vaste pays qui a été soumis à l'athéisme. L'Eglise Catholique est très active et son travail est souterrain: la presse clandestine est en plein essor, la catéchisation prend de l'ampleur, malgré toutes sortes de sacrifices, et il existe des communautés religieuses.

Cependant les athées en Lituanie ne cessent de perturber, par tous les moyens, la vie de l'Eglise Catholique.

1. Le premier moyen qu'emploient les athées pour affaiblir l'Eglise Catholique en Lituanie consiste en des efforts constants et énergiques visant à introduire dans la hiérarchie de l'Eglise des individus susceptibles d'appliquer leurs directives:

a) répandre à l'étranger des mensonges au sujet de la prétendue liberté de religion en Lituanie. C'est à cette conditions que les évêques bannis ont reçu la promesse qu'ils seraient autorisés à poursuivre leur mission;

b) contribuer à induire le Vatican en erreur et soutenir pour la nomination à la dignité d'évêques des candidats agréés par des athées;

c) nuire aux activités pastorales en ignorant les décrets émis par le Saint Père;

d) favoriser les mauvais prêtres, leur conférant des responsabilités; et persécuter les prêtres de valeur, les reléguant à l'arrière plan;

e) négliger l'éducation religieuse, etc ...

2. Les athées se manifestent auprès des candidats qui désirent entrer au séminaire, ils essaient de recruter dans leurs rangs ceux qui sont admis et s'efforcent de maintenir l'éducation dispensée au séminaire à un niveau très bas. Les évêques n'ont le pouvoir de nommer ni les responsables de l'administration du séminaire, ni le personnel enseignant. Ils sont impuissants à congédier les personnes qui sont manifestement incapables de remplir leurs fonctions. Les séminaristes manquent de manuels de théologie. La bibliothèque du séminaire est très pauvre et ne reçoit pas les nouveaux livres de caractère purement religieux publiés à l'étranger. Il n'est donc pas étonnant que le niveau de l’enseignement et de l'éducation spirituelle dispensés au séminaire de Kaunas soit très faible. Il est fréquent que de jeunes prêtres revivent spirituellement une fois qu'ils ont commencé leur ministère.

3. L'un des plus terribles moyens employés pour abattre le Catholicisme en Lituanie est l'éducation athée obligatoire et surveillée des enfants, sans considération de la Déclaration des Droits de l'Homme, ni de l'Acte Final de la Conférence d'Helsinki. Aujourd'hui encore des prêtres sont pénalisés pour enseigner le catéchisme à des enfants. Les enseignants en Lituanie reçoivent diverses pressions émanant du Ministère de l'Education, les contraignant à donner aux enfants un enseignement athée. (...) Selon des statistiques recueillis par les athées, 70 pour cent des enfants entrant à l'école sont croyants; 30 pour cent seulement achèvent l'école primaire avec une foi intacte. Leur foi continue à être attaquée dans les institutions d'enseignement supérieur. Tous les étudiants à l'université sont tenus de suivre un cours d'athéisme soi-disant «scientifique» (…)

«Tous Les hommes sont égaux devant la loi et ont le droit d'être également protégés par la loi, sans aucune discrimination. A cet égard toute discrimination doit être interdite par la loi, et la loi doit garantir à tous les individus une défense égale et efficace contre la discrimination ... fondée sur la race, la couleur, la langue, la religion, les convictions politiques ou autres, l'origine nationale ou sociale, les signes de richesse, la naissance ou autres particularités».
Art. 25 du Pacte International sur les Droits Civiques et Politiques.

4. Un des aspects les plus dangereux pour la foi et la morale des Lituaniens consiste dans le recrutement massif, et par tous les moyens, des personnes pouvant jouer des rôles d'informateurs pour le compte du KGB, chantage, menaces de renvoi, promesses alléchantes de brillante carrière ou possibilité d'éducation supérieure. Ceux qui refusent de devenir des informateurs sont menacés de toutes sortes de châtiments. Ceux qui acceptent bénéficient souvent du pardon de leurs crimes. Tout le monde peut être soumis à ce recrutement, des enfants de l'école élémentaire, jusqu'aux évêques. (…)

Les plus touchés par ce recrutement sont les séminaristes. Ceux qui refusent de devenir agents du KGB sont menacés de se voir refusés au séminaire ou de ne pouvoir être ordonnés prêtres. Les séminaristes sont particulièrement sollicités pendant la période des vacances. On exige parfois d'eux qu'ils renoncent publiquement à leur prêtrise quelques années après leur ordination. (…)

5. Le 28 juillet 1976, une nouvelle loi fut promulguée en Lituanie, qui prévoyait de réduire davantage encore le rôle de l'Eglise. Une partie de cette nouvelle loi n’autorise le prêtre à remplir son ministère que dans l'église pour laquelle il a été enregistré. Cette règlementation interdit aux prêtres d'aider leurs confrères voisins, par exemple d'entendre des confessions, lorsque ces derniers sont surchargés de travail, à l'occasion de fêtes religieuses ou d'obsèques.

Cette même loi interdit l'enseignement de la religion. Cet enseignement n'est autorisé qu'au séminaire. Tous ceux qui enseignent aux enfants des prières ou le catéchisme doivent s'attendre à une nouvelle persécution, maintenant basée sur la loi.
Cette loi interdit au clergé d'effectuer des visites pastorales - même dans les cas requis par l'église canonique. Cette loi établit que la question concernant la fondation de nouvelles paroisses ne sera plus tranchée par les fidèles mais par les membres du Comité Exécutif de la région.

Les activités de l'Eglise Catholique en Lituanie se placent sur deux niveaux: l'un public, l'autre secret. Les communautés religieuses sont bien obligées d'agir de façon clandestine; des jeunes gens se préparent secrètement à être ordonnés prêtres, presque tous les étudiants et quelques fonctionnaires ont peur qu'on les voit se rendre à l'église ou recevoir les sacrements et se cachent pour éviter d'en subir les conséquences.

Un nombre important de prêtres, agissant avec l'approbation officielle, sont également obligés de dissimuler certaines de leurs activités: la préparation d'enfants à la Première Communion ou à la Confirmation, les visites aux malades dans les hôpitaux où le corps médical refuse l'entrée aux prêtres, la présence aux mariages de fonctionnaires. ( ... )

Les athées peuvent difficilement maîtriser l'Eglise des Catacombes puisqu'ils ne peuvent retrouver la trace de ses activités. Cette Eglise clandestine ne s'ingère pas dans les affaires de l'Eglise locale qui agit publiquement, elle ne tente pas de troubler son ordre ou de la scinder, mais elle fait tout son possible pour compléter ses activités.

Dans la mesure du possible, elle respecte l'autorité des dirigeants des diocèses, essaie d'obtenir des conditions qui lui permettraient d'agir plus librement, prend la défense des administrateurs de diocèses devant la persécution et les pressions du gouvernement et s'oppose aux déclarations erronées qui en découlent.

En ce qui concerne les rapports entre l'Eglise des Catacombes et le gouvernement athée, ce dernier est très mécontent des activités de cette Eglise parce qu'il ne peut les contrôler. L'Eglise officielle jouit de certains privilèges, tandis que l'Eglise des Catacombes est poursuivie. Ainsi, les prêtres et les religieux qui agissent clandestinement sont qualifiés d'agents du Vatican et d'espions ennemis.

Ceux qui formulent ces accusations savent pertinemment qu'elles sont fausses. L'Eglise Catholique des Catacombes ne songe pas à préparer un soulèvement ni à combattre le système soviétique par la force. Il n'interdit pas aux Catholiques de servir dans l'armée soviétique, ni de prendre part aux activités sociales, ni de travailler dans des bureaux ou des usines d'Etat. Beaucoup de catholiques sont des travailleurs sérieux et exemplaires. Même les sœurs qui sont venues à la clandestinité, sont appréciées dans le corps médical pour leur conscience professionnelle. L'Eglise des Catacombes ne cherche pas à perturber les bonnes relations entre le Siège Apostolique et l'Union Soviétique. Elle veut simplement proclamer devant tous les dogmes du Christ.

 «Les états participants de ce Pacte prennent l'engagement d'honorer la liberté des parents ou, le cas échéant, des tuteurs légaux, de choisir pour leurs enfants non seulement les écoles fondées par l'Etat, mais aussi des écoles répondant aux normes scolaires minimum, qui peuvent être établies ou appuyées par l'Etat, et d'assurer l'éducation morale et religieuse de leurs enfants selon leurs propres convictions».
Art. 13 du Pacte International sur les Droits Economiques, Sociaux et Culturels.

« Les parents ont en priorité le droit de déterminer la façon dont ils doivent élever leurs enfants.»
Art. 26 de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme.

Il est très regrettable que les évêques, prêtres, et citoyens de Lituanie n'aient pas été préparés, sur un plan juridique ou pastoral, à remplir une mission pastorale dans des conditions clandestines. Plus la liberté de religion augmentera, moins l'Eglise des Catacombes sera nécessaire. Plus la persécution sévit, et plus l'Eglise sera obligée de s'enterrer dans les catacombes et plus ce phénomène sera justifié. ( ... )

Récemment les relations entre le Saint Siège et l'Union Soviétique se sont améliorées. Les athées s'efforcent résolument à améliorer les relations avec le Saint Siège. Cependant ils espèrent à travers cette activité diplomatique, obtenir des concessions qui leur permettraient de mieux combattre l'Eglise. (...)

D'une façon générale, les athées ne respectent ni leurs promesses ni leurs accords. La nomination des nouveaux évêques en Hongrie et en Tchécoslovaquie ne nous satisfait pas. Si leurs exigences ne sont pas satisfaites, si les Catholiques ne modèrent pas leur ardeur, les athées menacent de faire éclater une persécution sanglante, semblable à celles qui ont sévi de 1917 à 1923 .et de 1930 à 1938. Nous nous sentons moins menacés par une persécution sanglante que par l'inertie de l'Eglise devant sa propre agonie.

Devant ces faits, nous adressons à nos frères Lituaniens à l'étranger les prières suivantes:

1. Qu'ils manifestent plus de sollicitude et d'amour et apportent un soutien matériel et spirituel plus efficace surtout à l'Eglise Catholique qui vit dans des conditions clandestines.

2. Qu'ils parviennent à demander au Saint Siège:
a) de béatifier le plus rapidement possible l'Archevêque Jurgis Matulaitis-Matulevicius.

b) de s'efforcer d'examiner la béatification de nouveaux martyrs de la foi et de la morale: l'Archevêque Teofilius Matulionis, l'Évêque Vicentas Borisevicius, et l'étudiante Elena Springeviciute qui montra un héroïsme semblable à celui de Ste Maria Goretti.

c) Prier le Saint Père de ne pas nommer évêques ou conférer des titres honorifiques à des personnes qui se sont compromises moralement ou politiquement. Le prier de ne pas se fier aux recommandations de ceux qui ont déjà trompé le Saint Siège.

d) Stimuler l'intérêt pour l'évangélisation de l'Union Soviétique.
D'envoyer au clergé local des instructions pour qu'il ne s'oppose pas à ceux qui veulent accomplir une œuvre de missions. (…)

e) Le Décret n° 7, «Christus Dominus», de Vatican Il, exhorte les évêques et l'humanité entière à manifester une sollicitude particulière à l'égard des prêtres qui subissent diverses persécutions au nom du Christ. Il recommande qu'on les aide par la prière et un soutien effectif. En outre il encourage tous les croyants, particulièrement ceux placés à des postes importants, à prendre massivement la défense des Catholiques que l'on persécute. (Cf. Gaudium et Spes, Art. 75). Nous attendons que ces décrets soient diligemment appliqués. Les Accords d'Helsinki ont créé un climat favorable à la défense des croyants persécutés dont les activités sont réprimées, dans le monde entier et particulièrement en Union Soviétique.

Nous avons rédigé cet appel après avoir imploré l'aide du Saint-Esprit et après avoir écouté les déclarations de nombreux prêtres, religieux et laïcs de Lituanie. Nous voulons croire que nos frères Lituaniens à l'étranger, les croyants du monde entier et les hommes de bonne volonté nous aideront comme ils le peuvent. Nous prierons le Tout Puissant pour que notre appel soit entendu.

«L'organisation et le partage d'instruction religieuse aux mineurs sont une violation des règles établies par la loi. La violation des règles établies par la loi mentionne l'instruction religieuse des mineurs sous toutes ses formes (par exemple la formation d'organisations religieuses et toutes sortes d'écoles, cercles, groupes religieux; l'organisation régulière de réunions d'enfants touchant à l'instruction religieuse; l'instruction religieuse pratiquée par les parents non seulement à leurs propres enfants mais aussi aux enfants d'autres croyants). L'instruction religieuse dispensée par les parents eux-mêmes fait ici exception à la règle».
Art. 43 du Code Pénal de la République Socialiste Soviétique de Lituanie (Vilnius - 1974) - en contradiction avec le décret de Lénine du 23 janvier 1918: «Sur la Séparation de l’Eglise et de l'Etat et sur celle de l'Eglise et de l'Ecole», qui autorisait l'enseignement religieux privé.

« Chacun a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion; ce droit comprend la liberté de changer de religion ou de croyance et la liberté, seul ou en communauté, en public ou en privé, d'exprimer sa religion ou sa croyance à travers l'enseignement, la pratique, le culte et l'observance».
Art. 18 de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme.

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