Bulletin décembre 1977

Accès au BLOG BLOG

  Bouton retour archives

NOEL! Tout le mystère des épousailles de la plénitude de Dieu et de la limite humaine; tout le mystère du ruissellement de l'Infini au cœur même du fini, sans anéantir cette chair humaine, tant celle-ci est accueil, ouverture et offrande. Dieu investit charnellement l'histoire de l'homme: «Au commencement était le Verbe et le Verbe s'est fait chair» (Je 1,

Et naît un Homme.

« L'image du Dieu invisible, le premier-né, avant toute créature ... tête du Corps, c'est-à-dire de l'Eglise. Il est le commencement, le premier-né d'entre les morts ... Car Dieu a voulu que, dans le Christ, toute chose ait son accomplissement» (CoI. 1, 15-18).

Et naît l'Homme-Dieu.

Prologue et préfiguration; Témoin accompli et Promesse. Image de Dieu, Dieu lui-même; image de l'homme, vraiment homme. Paysage de son destin et unique Voie d'accès: «Premier-né». Présent et avenir, non point passé. Le premier d'entre nous. Le garant de nos soifs profondes, la caution de nos faims déchirantes, le révélateur de notre grandeur d'homme, la Parole de notre langue captive. Et pourtant, le tout-nôtre, le tout faible nôtre, souffrant et mortel, que nous dévisageons comme notre visage en un miroir.

Il est le Tout-Autre et il est le tout nôtre. Il est le chemin. C'est donc bien d'un cheminement qu'il est question. D'un cheminement éminemment personnel pour celui qui risque l'aventure. Impossible donc d'expliquer ou de convaincre; il faut vivre. Vivre les yeux ouverts et chercher sa trace, là où il est, sur le chemin. Comment, un jour alors, et même dans les ténèbres, ne pas s'y cogner? La discrétion de cet Homme-Dieu, né dans la nuit, est surprenante. Lui ne s'impose pas, mais invite. Lorsqu'il a frappé en vain à la porte des cœurs bien au chaud sous leur toit, à la face des étoiles, il appelle les sans-toit et ceux-ci dévalent la pente, embrouillés dans leur sommeil, leurs agneaux et leurs laitages. Il y a discrétion et discrétion, comme il y a accueil et accueil. Car la Parole ne saurait se taire, l'invitation est permanente.

Un Homme est né et sa gloire rejaillit sur tout homme. Nul ne peut naître en chair humaine, qui ne soit aussi son image et son frère. Nul être qui ne porte son stigmate de souffrance ou son reflet de gloire. Je tends la main et je rencontre celle de mon Seigneur. C'est Noël!

Mais que de mains tendues sans réponse. Que de regards sans regards. Que de faims sans pain. Que de pain sans aucun sens. Discrétion du Seigneur? Fragilité de notre écoute. Un cœur s'assied un instant et déploie ses antennes, ... et vingt cœurs aussitôt font la file. Et vingt fois l'homme et l'Homme-Dieu font la file.

Aujourd'hui, vingt siècles après, rien n'est changé: il vaque à ses propres affaires et requiert la compréhension de ses parents inquiets; il passe, il s'assied au bord du puits, il a soif; il cherche un havre amical et s'attable à Béthanie; il est triste à mourir et son regard cherche Jean; il revient vers les siens et les trouve endormis.

Noël ne nous ramène point vers une crèche d'autrefois. Noël, c'est l'invitation, lancée aux quatre horizons, d'avoir à le chercher, sur le chemin, dans la paille, dans la nuit, sur la croix.

Noël, c'est l'appel à le découvrir sur le visage d'un frère.

Amis, que cette joie vous soit donnée!

Et nous irons ensemble le redire en Roumanie: «CRACIUN VESEL! »

«CRACIUN VESEL !» ?

Aujourd'hui, en Roumanie, la fête de Noël n'est pas chômée, jour de travail ordinaire. Dans les villages, on s'efforce malgré tout de la célébrer quelque peu et, furtivement ailleurs, on essaie par quelque détail de la manifester. Les enfants et les jeunes sont découragés de s'en souvenir. Leur attention est polarisée, d'une part sur les «vacances d'hiver», d'autre part, sur les traditionnelles fêtes de fin d'année et de Nouvel-An, très riches en traditions d'une lointaine origine romaine.

Avant l'instauration du régime communiste, les coutumes des fêtes chrétiennes étaient en fait une christianisation des fêtes païennes des temps archaïques: fêtes d'hiver, de l'espoir et du renouveau. Par petits groupes de deux ou trois, dans la veillée de Noël, les enfants, porteurs d'une jolie étoile œuvre de leurs mains, se répandaient dans les villages. De seuil en seuil, ils annonçaient la bonne nouvelle de la naissance de l'Enfant-Dieu, par des chants traditionnels. Les familles les accueillaient, dans la neige d'abord, au son de la sonnette qu'agitait l'un d'entre eux, dans la chambre chaude ensuite, où ils recevaient des petites gâteries colorées. La veillée se poursuivait tard, mais la messe de minuit n'existait que dans les communautés de rite latin. Les fidèles gréco-catholiques (ou Unis) par contre, célébraient dans la matinée de Noël. Ces fêtes duraient trois jours. Entre Noël et l'Epiphanie, c'était alors des groupes d'adultes qui parcouraient les localités. Porteurs de grandes crèches de fabrication artisanale, ils annonçaient à leur tour les merveilles de la Nativité.

Tous ces chants, qui accompagnaient ces démarches, sont très anciens. Ils portent le nom spécifique de « Colinde» (chants de Noël). En pays slaves, en Tchécoslovaquie ou Pologne, par exemple, on retrouve la même appellation pour ces cantiques, très précisément réservés aux fêtes de la Nativité.

Le folklore roumain est particulièrement riche en ce qui concerne les fêtes de fin d'année: depuis les joyeuses salutations des enfants, dotés de bouquets de fleurs multicolores confectionnées («Sorcova vesela») sensées communiquer la joie, jusqu'aux représentations d'une sorte de véritable théâtre originel, ambulant dans les campagnes, sous de merveilleux déguisements de masques et costumes, vrais chefs-d'œuvre d'art populaire. Masques, accessoires et rituel qui évoquent un monde fantastique, symbolisant les forces surnaturelles qu'il serait vain de chercher à capter. C'est la période du 24 décembre au 7 janvier qui est la plus riche en coutumes du genre: jeu de l'ours, de la chèvre, des petits chevaux, etc.

Mais aujourd'hui, hélas, hors les traditions folkloriques -valeurs d'exportation-, il convient d'être mieux aligné sur un certain « réalisme socialiste », qui est devenu le nouveau rituel, auquel le peuple est convié.

Les Roumains en faveur des droits de l'homme
interpellent la conférence de Belgrade

En Roumanie, comme ailleurs, la contestation contre le totalitarisme du régime imposé à la population se fonde sur les engagements juridiques, officiellement soussignés par l'Etat. Il s'agit, en l'occurrence, ou bien de la Constitution du pays même, de sa «légalité socialiste», ou bien des engagements internationaux tels que la Déclaration des Droits de l'Homme, l'Acte Final de la Conférence sur la Sécurité et la Coopération en Europe, signé à Helsinki.

En préparation à la Conférence de Belgrade, qui se déroule actuellement, et qui devrait pouvoir veiller à la mise en œuvre effective de l'Acte Final de la Conférence d'Helsinki, les Roumains soucieux des droits de l'homme ont élaboré un long mémoire. Ce document met en relief le fait que, si «L'Acte Final (1.a VIII) prévoit le respect des Droits de l'Homme et des libertés fondamentales ... , le Gouvernement de la R.S. Roumaine ignore ces dispositions»".

Le document en porte témoignage, à divers niveaux, aussi bien au plan de la situation intérieure, qu'au plan de la situation faite à la Roumanie dans le monde «socialiste».

C'est par la mise en exergue de faits incontestables, que se révèle la précarité ou le déni des engagements souscrits. Ces faits concernent tous les domaines: la liberté politique, l'égalité devant la loi et la justice, la liberté de conviction, de parole, de réunion, la liberté religieuse, les libertés civiles et le droit au travail, les exactions commises à l'encontre des opposants, la libre circulation des hommes, le droit des peuples à l'autodétermination, l'autonomie responsable de sa propre vie politique, économique et scientifique, etc.

C'est donc dans le cadre de cette revendication fondamentale du respect des droits de l'homme, que s'inscrit ici la revendication à la liberté religieuse. Sur ce sujet précis, le «Mémoire Roumain» s'exprime en ces termes:

La liberté religieuse

- Autorisé à l'intérieur des églises, le culte orthodoxe fait l'objet d'une campagne antireligieuse qui interdit aux membres du Parti et aux personnes ayant des fonctions de responsabilité, de le pratiquer. En outre, les enfants, dès l'âge de 5 ans sont soumis depuis 1976 à un endoctrinement antireligieux obligatoire dans le cadre de l'organisation des pionniers.

- Le culte gréco-catholique (uniate), pratiqué avant 1948 par près d'un million et demi de personnes, reste interdit et les croyants incorporés d'autorité à l'Eglise orthodoxe.

- Des poursuites policières et judiciaires, suivies de persécutions et tortures ont eu lieu contre les membres d'autres cultes (Ian Gabrel, Aron Muresan, Virgi Dumitrescu et Titu Ghejan -adventistes) depuis la signature de l'Acte Final. Le pasteur protestant Cruceru serait également décédé à la suite des interrogatoires subis à la Sécurité de Iassy. En autre, 40 fidèles appartenant à différents cultes ont été arrêtés en avril 1977 et battus pendant près de dix jours par la Police Politique».

A propos des possibilités de communication, et donc d'information et de formation religieuse, le document note encore:

«Le monopole du Parti et de l'Etat sur toutes les maisons d'éditions et les imprimeries rend impossible toute publication et par conséquent toute expression d'idée non conforme aux directives du Parti». Et plus loin:

«Le domaine culturel, notamment la circulation des livres, est un des plus sévèrement censuré. L'Etat détient le monopole de l'importation des livres et refuse de commander certains ouvrages en arguant du manque de devises alors que d'autres sont bannis pour «pollution idéologique» ... «Les roumains revenant de l'étranger sont l'objet de fouilles minutieuses à la douane qui leur confisque la plus grande partie des livres et publications qu'ils peuvent avoir, à commencer par la Bible et les publications religieuses». (Les ouvrages religieux sont effectivement particulièrement suspects de «pollution idéologique» ou sont assimilés à des livres pornographiques).

Les citoyens qui entendent exercer les droits que leurs confèrent officiellement les engagements souscrits par leur gouvernement -que ce soit des droits civils, politiques ou religieux- sont paradoxalement considérés comme des «opposants politiques» ou jugés tels. Le «Mémoire Roumain» dénonce la rigueur de la répression:

- «Dans les hôpitaux psychiatriques, notamment l’hôpital N° 9 de Bucarest et les hôpitaux dé Gataia, Brassov, Balaceanca.

- Dans des entreprises soumises au régime du travail obligatoire par la loi N° 24 du 5.11.1974. (Plusieurs des 180 signataires de la lettre envoyée en février 1977, aux participants à la Conférence de Belgrade, ont été envoyés dans ces entreprises, certains après avoir été arrêtés et battus pendant plusieurs jours dans les locaux de la Police politique) ».

Une plaie:
La liquidation de l'Eglise unie (ou Grecque-Catholique)

Pour comprendre, il faut essayer de situer la question et, notamment, esquisser aussi un cadre historique.

Si les colonies grecques de la Mer Noire avaient favorisé la pénétration du Christianisme, ce furent pourtant les Romains qui contribuèrent à la christianisation de la Dacie Trajane, l'actuelle Transylvanie roumaine (ou Ardeal, en roumain). Dès le VIIIe siècle, se manifestaient déjà les conflits entre Rome et Byzance, mais c'est au Xe siècle que, liés à l'Eglise bulgare, les Chrétiens du Nord-Danube sont rattachés à la juridiction de Constantinople et entraînés, ipso-facto, dans la rupture que consomme Rome à l'égard de Photius et de Michel Cérulaire. Dès lors, la Roumanie allait devenir une province de l'Eglise gréco-slave («Orthodoxe») tandis que subsisteraient des ilots de catholiques, de rite latin.

Malgré une certaine sympathie des princes roumains pour l'Occident latin, la Roumanie vécut des siècles dans la sphère d'influence de Byzance. L'Eglise Orthodoxe roumaine - aujourd'hui autocéphale- brillait d'un vif éclat et devenait le berceau et l'inspiratrice du développement de la culture roumaine. En Ardeal, un lien profond l'unissait au peuple Valaque, lorsque l'influence de la noblesse hongroise, réfugiée en Transylvanie, tenta d'y implanter le Calvinisme. Lorsque cette pression de la Réforme s'accentua, menaçant tout le patrimoine religieux (icône, langue slavonne, cérémonies rituelles, etc.) le regard anxieux des responsables se tourna vers Rome. Pourrait-elle garantir la foi contre la Réforme? En 1697, l'évêque orthodoxe Théophile de Alba Julia convoqua un Synode général du pays soumis à sa juridiction. En un «Acte de Foi», l'assemblée reconnut que l'union avec le Siège de Rome constituait la seule garantie de survie de la foi intégrale face au Calvinisme. Le 21 mars 1697, cet «Acte de Foi» recevait consécration officielle. En octobre 1698, le Synode de la juridiction d'Alba Julia confirma l'Union avec Rome, contre l'avis de la Métropolie de Bucarest. L'Eglise catholique Unie (ou grecque-catholique, ou Uniate, selon une terminologie courante) était née.

En 1948, la province métropolitaine Unie comptait 5 diocèses, 1506 prêtres, 1.561.000 catholiques Unis, 1807 paroisses, une Académie de théologie à Bla], 3 séminaires, des écoles, etc.

Le 15 mai 1948 constitue le point de départ d'une action, orchestrée par le gouvernement roumain et développée tantôt par ruse et tantôt par violence. Il s'agit, en fait, de liquider l'Eglise Unie et de la réintégrer d'autorité dans le sein de l'Eglise Orthodoxe. L'Eglise Unie répondit négativement à l'invitation, dans ce sens de la Hiérarchie Orthodoxe. Le 29 juin 1948, les évêques de l'Eglise Unie adressaient à leurs fidèles une lettre pastorale collective: c'était l'appel à la fidélité à leur foi et à leur attachement à la chaire de Pierre. Lettre très belle et émouvante, et d'autant plus que tous ces évêques paieront de leur liberté, et presque tous de leur vie, cette fidélité à laquelle ils engagent:

«Frères et Fils bien-aimés, nous nous sommes unis à Rome pour ne pas tenir la vérité captive de l'iniquité (Rm. 1,18) et ne point l'amoindrir ... la vérité de la parole du Seigneur rapportée par Saint Jean (21, 16-18): «Pais mes agneaux, pais mes brebis» ... Nous nous sommes unis à Rome pour remettre en état, au nom de notre peuple, la robe sans couture du Seigneur Jésus épargnée par les bourreaux qui le crucifièrent, mais déchirée par les évêques grecs, lorsqu'ils se sont séparés de la vraie Eglise du Christ» ... « L'union de foi et la communion du Saint Esprit réclamant, l'une après l'autre, nos personnes et nos vies, donnons-les au Christ Jésus. Ainsi soit-il ».

Après une résistance douloureuse du peuple et de son clergé, après une parodie de célébration du «retour», il suffit d'un décret gouvernemental, le 1er décembre 1948, pour mettre fin, légalement, à l'existence de l'Eglise catholique Unie:

«Art. 1. Par suite du retour au culte roumain orthodoxe des communautés locales (paroisses) du culte gréco-catholique et, en conformité avec l'art. 13 du décret 177 de 1948, les organisations centrales et statutaires de ce culte (métropole, évêchés, chapitres, Ordres, Congrégations, doyennés, monastères, fondations, associations), ainsi que toutes les autres institutions et organisations, quel qu'en soient la nature ou le nom, cessent d'exister».

En vertu de quoi (Art. 2.) tout l'avoir de cette Eglise «revient à l'Etat roumain» qui «pourra en attribuer une partie à l'Eglise orthodoxe roumaine ou à diverses parties composantes».

Malgré l'esprit œcuménique qui, depuis le Concile, souffle sur l'Eglise cette très douloureuse plaie au Corps du Christ n'a pu trouver ni guérison, ni baume ... L'on se souviendra peut-être de la pénible impression qu'avait soulevée -en 1972- les dires du Patriarche Justinian de l'Eglise Orthodoxe roumaine, en visite en Belgique. Le nouveau Patriarche Justin, quant à lui, est moins enclin encore à la compréhension. L'Eglise orthodoxe en Roumanie connaît aussi, comme l'Eglise catholique, le phénomène d'une aliénation entre les mains du pouvoir. Si l'Eglise Orthodoxe s'est réjouie du «Retour de ses enfants séparés» autrefois, les fidèles de l'Eglise Unie, quant à eux, souffrent violence.

ET PARMI LES CATHOLIQUES DE RITE LATIN

Ils sont en majorité des populations d'origine, de culture hongroise, en Transylvanie. A la persécution, s'ajoute aussi la difficulté inhérente à la vie de toute population ethniquement différentiée. Que l'on songe, par exemple, au caractère délicat d'une liturgie célébrée en langue hongroise, sur la terre de l'actuelle Roumanie. Ceci nous rappelle que la vie de l'Eglise est aussi une vie incarnée, historiquement située. De ce fait aussi, il faut tenir compte.

Ces fidèles sont donc extrêmement démunis, comme en témoigne le fait suivant, véridique:

« Il est une coutume, en nos villages. Au décès d'une personne, la population du village visite la maison du défunt et s'incline devant la dépouille. Le corps est exposé et l'usage veut que l'on glisse entre les doigts du défunt l'un des symboles de sa vie religieuse.

Mon père reposait là. Entre les mains, son livre de prières. Un vieux, vieux livre de prières, tout écorné et fragile, venu des âges d'autrefois, mais qui ne l'avait pas quitté sa vie durant. Près de moi, se tenait ma sœur; nous regardions notre père qui, tantôt serait mis en bière. Ma sœur murmura: «c'est tellement dommage qu'il faille laisser partir ce livre» (c'est la coutume, en effet d'inhumer le corps avec ce souvenir-témoin). Je m'approchai alors de la dépouille de mon père et, intérieurement, je lui dis: «donne-le nous, Père; toi, tu n'en auras plus besoin, les autres ici, oui » ... et je repris le livre ».

Tel est le dénuement!

  Bouton retour archives