Bulletin janvier-février 1977

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« DIALOGUE  »

S'il est un mot «dans le vent», c'est bien le mot de dialogue! Et pourtant ... Dans le monde où nous vivons, monde intolérant s'il en est, la vertu du dialogue est bien l'une de celles qui sont mal servies. Il est trop souvent bien entendu que le « dialogue» se conçoit entre personnes pensant selon les mêmes schémas, nourries d'expériences similaires ou parallèles. Et l'on risque alors de s'enchanter des connivences, des convergences et des échanges profitables. Mais, le dialogue? Cette faculté de se désapproprier de soi-même, de sa propre certitude, de son propre vécu, de son héritage culturel pour écouter? Pour essayer de saisir, au-delà de l'expression de l'autre (accepté comme «autre» et non d'abord comme réductible à soi) la trame d'une expérience vitale, le reflet d'une genèse, d'une culture différente. Ce désir de l'écouter sans vouloir à tous prix préparer «sa» réponse; le souhait de le rejoindre dans sa propre existence, son «soi». Ecouter, d'abord écouter. Peut-être le dialogue ne serait-il que cela, préalablement: une écoute mutuelle, une imprégnation mutuelle?

Nous avons désappris l'écoute, quoi qu'on dise. Celui qui se trouve à la jointure de deux mondes l'expérimente, non sans en souffrir. Celui qui se situe à l'articulation du monde de l'Ouest et du monde de l'Est finit par douter qu'un dialogue puisse s'instaurer. Tant le malentendu lui semble profond. Tant nous sommes, nous, les Occidentaux, marqués, colorés, engagés, sûrs de nous. Une telle attitude constitue un risque très grave et lorsqu'elle tonalise aussi les relations entre chrétiens, elle est coupable, sans aucun doute.

Nous avons hésité à livrer le témoignage qui suit, mais nous avons vaincu notre réticence. Sincèrement, voici ce qui nous arrêtait et nous entraînait à la fois.

Situons d'abord ces documents: il s'agit d'une lettre d'un prêtre de Tchécoslovaquie, adressée à un éminent professeur d'Université en Allemagne, prêtre lui aussi, qui avait écrit un article sous le titre « Y a-t-il une alternative à l' «Ostpolitik» (la politique orientale) du Vatican?» Nous produisons ici ces deux documents.

D'où venait notre hésitation?

Nous refusons la polémique, comme arme de persuasion.

Nous pensons qu'elle est stérile et vulnérable à l'ambiguïté. Elle oblitère aussi, par son simplisme, la part de vérité que recèle chaque point de vue. Dès lors, le seul fait d'opposer ces deux documents nous posait problème. Mais, par contre, inlassablement, nous désirons construire dans la vérité. Or, la juxtaposition de ces deux textes est révélatrice d'une réalité que l'on ne saurait nier: l'incompréhension réciproque de ces deux mondes. Même si cette constatation, qui nous est coutumière, est douloureuse, peut-être faut-il avoir le courage de le dire.

Par ailleurs, tout en traduisant ces documents à votre intention, à chaque instant nous souhaitions noter une nuance, épingler une réflexion, signaler un relief... Tant il est vrai que ces deux textes devraient être analysés minutieusement et finement pour livrer plus subtilement leur propre vérité. Tous les deux sont extrêmement signifiants d'un contexte, d'une expérience existentielle et profonde, d'un vécu totalement différents. Nous aurions pu ainsi passer ces textes au tamis, c'était une hypothèse. Sciemment, nous y avons renoncé, pour éviter justement de juxtaposer encore un point de vue, pour servir cette «écoute» dont nous venons de parler. Mais que ceci nous presse donc de réfléchir en lisant ce «dialogue». Amis de l'Entraide, depuis 20 ans nous avons toujours été soucieux de vous introduire dans la problématique des pays de l'Est, de vous donner des clefs d'analyse. Ceci vous permettra aujourd'hui de mieux saisir et de communier aussi avec la lettre du prêtre de Tchécoslovaquie.

Certes, il est fait état principalement de «l'Ostpolitik» du Vatican. (Nous avons traduit par: politique orientale). En fait, cette «Ostpolitik» c'est l'ensemble des démarches, des relations que la Secrétairerie d'Etat du Vatican, -son Ministère des Affaires étrangères, en quelque sorte- s'est efforcé de nouer avec les gouvernements des pays de l'Est. Il est évident qu'une pensée est sous-jacente à cette politique. C'est un sujet TRES controversé. Il est trop simple de se lancer des anathèmes entre partisans et adversaires, trop simple aussi d'en juger hors-contexte. La question est effectivement très complexe. Bien que l'expression des jugements que pose ce prêtre de l'Est soit délicate, ce n'est pas cela qui nous portait à l'hésitation. Il reflète très ouvertement le courant d'opinion quasi générale des catholiques en Tchécoslovaquie. Il faut écouter ce qu'il en dit. Ces chrétiens vivent la réalité.

Mais ce qui nous apparaissait plus important encore à souligner, en rapprochant ces deux textes, c'est l'origine même de la divergence. De cela, nous avons beaucoup à apprendre. Prenons un papier blanc ou une toile; que l'on soit penseur, littérateur ou artiste, en un tour de main nous bâtirons la «société nouvelle» de nos rêves, un projet remarquable, une esquisse attrayante. Utopie, rêve, espoir ou fantasme, ... aucune autre résistance que la plume ou le pinceau! Le poids de la réalité est absent; la résistance, la pesanteur du réel sont oblitérées. C'est là que se trouve, entre l'Ouest et l'Est, l'origine du malentendu: nous ne parlons pas de la même chose, et sous les mots nous ne glissons pas le même contenu. Dès lors, il devient difficile de parler les uns pour les autres. Une «société nouvelle» peut constituer l'espérance d'un Occidental généreux; à l'Est, ce vocable est usé, panoplie crevée d'un totalitarisme qui s'est déguisé et n'ose dire son nom. Et plus personne n'est dupe.

Nous pensons, quant à nous, que seuls savent CEUX OUI VIVENT. Seuls les témoins ont droit à la parole, dès qu'il s'agit d'évaluer cette dialectique du projet et de la résistance qu'il rencontre. C'est pourquoi, à priori, dans ces questions de l'Est, nous écoutons d'abord ceux qui l'habitent et le vivent. Sans oublier, évidemment, qu'eux aussi, tout comme nous, nous manquons parfois de recul ou d'information. Mais les faits concrets de leur propre milieu, cette vérité crue non des mots mais du quotidien de l'existence, eux seuls les connaissent: c'est cela leur «société nouvelle».

C'est cela, nous semble-t-il, que nous enseigne d'abord la confrontation de ces deux textes: l'irréductibilité de nos utopies aux réalités que vivent - et que souffrent - d'autres que nous.
Sont évoqués, à un endroit, les drapeaux sous lesquels défilent les cohortes; il est question, par ailleurs, d'un certain «silence» qui recouvre les situations de l'Est. Nous voudrions dire deux choses, à ce sujet. Avant d'entreprendre la lecture de ces deux documents, arrêtons-nous un instant et interrogeons-nous loyalement: quels sont nos drapeaux ?, quels sont nos silences ? Quelles sont les victimes «que nous préférons» ? Quelles sont celles que nous mettons en vedette ? Quelles sont celles que nous refusons d'évoquer ou qui nous gênent ? Et pourquoi? A chacun sa réponse. Pour qu'il n'y ait pas d'équivoque, nous tenons à redire, une fois de plus: pour nous, tout être, tout peuple, toute classe sociale, toute race opprimée mérite notre attention. Quel qu'il soit et quelle que soit la motivation avouée de son oppresseur. Plus précisément encore: l’authenticité de notre dévouement à la cause de tels opprimés est aussi le souci que nous portons à ceux qu'écrasent les tenants d'une idéologie contradictoire. C'est l'homme que Dieu aime, et que nous prenons en considération, non les drapeaux. Et c'est tel homme, situé dans son contexte réaliste, non celui que nous entrevoyons dans nos représentations mythiques.

Et c'est un peu la seconde chose que nous entendons dire: les mots qui suivent sont venus sous la plume d'un homme dont la vie fut un engagement. Directeur de la revue «Esprit», J.M. Domenach la quitte, après 30 ans de service, dans un adieu empreint de sincérité. Il fut de tous les combats, pour tous les opprimés. Et pourtant, il parle de remords (1): «Finalement, de ces combats nécessaires que je laisse derrière moi, je ne conserve qu'un regret: ne les avoir pas toujours commencés assez tôt, sous prétexte que ce que nous allions écrire pouvait être utile à l'adversaire ... je n'ai pas envie de patauger dans le remords; je veux seulement faire entendre ce ferme propos: ne jamais nous laisser intimider par nos «amis». Tous les arguments qu'on énonce pour justifier la prudence et le silence sont des arguments pourris lorsqu'il s'agit de prendre position pour la vérité et la justice ... Les hommes s'enchaînent avant d'être asservis. Ce qu'ils couvrent au besoin du nom de solidarité et même de fidélité, c'est toujours la crainte de porter sa liberté, d'oser énoncer une opinion, un mot, qui ne soit pas consacrés par les journaux et les gens à la mode ...»
(1) Cft J.-M. DOMENACH: "Sans Adieu ", Esprit, décembre 1976.

Il n'est pas loin, le temps où qui s'avançait à parler des droits de l'homme à l'Est était considéré comme un allié de la guerre froide! Entre-temps, là-bas, des hommes vivaient ce que nous découvrent les contestataires d'aujourd'hui. Le vent tourne: ce sont ces contestations qui seront demain «dans le vent», sans doute. N'importe! Que tournent les vents, que se dressent les podiums, que s'éblouissent les écrans ..., il y a toujours quelque part une vérité que vivent les hommes, une vérité qui parfois les transperce. Cette vérité, c'est l'arrière fond sur lequel se dessine le témoignage du prêtre tchécoslovaque.

Mais aimons-nous la vérité ?

 

Y A-T-IL UNE ALTERNATIVE A «L'OSTPOLITIK» DU VATICAN ? (1)

(1) Il s'agit, en fait, d'un article du Professeur Vorgrimler, Professeur de dogmatique et d'histoire du dogme à l'Université de Münster, paru originellement dans « Informationsdienst -, n° 69/1974 de septembre, sous ce titre, mais repris ultérieurement dans la « Frankfurter Aligemeine Zeitung - du 11.12.1974, sous le titre: «Les catholiques à l'Est et la fascination du monde capitaliste». - Il n'est pas indifférent, on le comprend, de noter ce contexte de la République fédérale allemande, qui confère à l'auteur de l'article, une expérience spécifique.

Sous le vocable de «Ostpolitik » (politique orientale du Vatican), on désigne dans l'opinion publique occidentale le nouveau règlement de la relation de l'Eglise catholique aux gouvernements des pays socialistes. A noter que «Ost» (orientale) est faux à plusieurs points de vue: ne serait-ce que géographiquement parlant, Cuba, par exemple, n'appartient pas à l'Est. Ce nouveau règlement de la situation, entré en vigueur depuis Jean XXIII, ne peut être défini politiquement que dans un sens très limité, car comme il l'affirme d'une manière digne de foi, le Vatican ne poursuit en cela aucun but politique. Certes, du fait que tout comportement individuel et collectif porte avec lui, qu'on le veuille ou non, des options et conséquences politiques, cette attitude du Vatican signifie également une prise de position politique, que l'on peut brièvement résumer ainsi: le Vatican, et donc le responsable visible de l'Eglise catholique, le Pape, représentent du point de vue de la politique temporelle, la conception qu'un changement du statut quo signifierait un danger pour la paix; le Vatican et le Pape avec lui appartiennent aux forces des non-alignés.

Il va de soi et l'on pouvait s'y attendre de prime abord, que la prise de position politique esquissée ainsi allait se heurter à l'opposition de nombreux catholiques. Une partie non négligeable (2) des catholiques habite dans les pays socialistes; on en évalue le nombre actuellement à environ 70 millions d'hommes. Parmi eux, il en existe (3) qui ne sont pas d'accord avec le statut quo, mais qui voudraient le voir changer au profit du monde capitaliste fascinant ou de la «Démocratie occidentale». D'autres catholiques, et ils ne sont pas peu (4), habitent dans les pays de l'OTAN et préféreraient -certains, quoi qu'il arrive- si le Pape et le Vatican prenaient parti pour ce que l'on appelle le «monde libre» ou encore ce que l'on peut dénommer «la civilisation américaine». Il semble que beaucoup de catholiques, au début, n'aient pas pris au sérieux la prise de position politique du Pape ou peut-être qu'ils l'aient tenue pour une affaire périphérique de quelques personnalités vaticanes. Maintenant, semble-t-il, se forme une opposition intérieure ecclésiale et intérieure catholique contre le Pape, après que soit apparu que le Pape et le Vatican sont également partenaires à l'égard des gouvernements des pays socialistes, concluent des accords et les respectent correctement, après que fut démontré plus avant que les décisions du Vatican une fois prises en la matière ne sont plus à mettre en question, même si interviennent des milieux catholiques intéressés.
(2) Des tournures allemandes sont délicates à rendre, ici: «ein nicht geringer Teil ...».
(3) Ici: «Es gibt unter ihnen etliche ...», On pourrait traduire «… quelques uns …»
(4) Ici: «… ebenfalls nicht wenige ...».

Il est intéressant de suivre ce développement, à travers les grands journaux et les publications religieuses dans les pays occidentaux. Tandis que les grands journaux de tendance de droite et conservateurs expriment une critique moyennement sceptique, mais qui demeure objective, à l'égard de la politique orientale du Vatican, tandis que la presse religieuse de ces pays en général ne s'occupe absolument pas expressément de cette question, l'opposition dans les publications religieuses catholiques de République fédérale allemande devient toujours plus claire et émotionnelle. C'est d'autant plus intéressant, lorsque ces publications sont soumises au contrôle des évêques. La faiblesse fondamentale des critiques de la politique orientale du Vatican consiste, à mon avis, dans le fait qu'ils n'ont aucune alternative à offrir.

Dans les lignes qui suivent, je voudrais montrer, très brièvement, que pour des raisons théologiques - non politiques - il n'y a pas d'alternative à la politique orientale du Vatican.

Le seul modèle réaliste d'une alternative fut pratiqué au temps de la guerre froide, lorsque les hiérarchies locales dans les pays socialistes entrèrent en opposition au socialisme et furent renforcés dans cette attitude par le Vatican. Ce qui s'ensuivit dans les différentes Eglises locales, ne fut pas quelque martyre pour la foi, que chaque chrétien selon l'Evangile doit assumer, mais bien plus un retrait de l'Eglise et des chrétiens de la position sociale connue jusqu'alors, parfois (5) privilégiée. Du fait qu'en cette matière, les instituts de formation jouent également un rôle, une stagnation théologique et un dessèchement spirituel (6) en d'énormes proportions menaçaient ces Eglises locales. Pour plus d'un membre de la hiérarchie, ceci fut non seulement considéré comme fait acquis, mais sciemment favorisé: l'on se souvient de telle directive du Cardinal Mindszenty, que tous les théologiens aient à fuir à l'Est.
(5) «…nicht selten privilegierten Position ...»
(6) «…und geistige Verôdung ... ». «gelstige ....»  pourrait être intellectuel ou spirituel. Nous opterions tantôt pour l'un, tantôt pour l'autre. Une traduction italienne donne résolument, tout au long de ce texte et de la réponse, le sens de «spirituel», Nous sommes enclins à nuancer ...

C'est seulement dans les milieux vraiment opposés et bornés que l'on faisait remarquer en plus que l'Eglise a besoin de martyrs et de saints, mais non de théologiens. Le problème de ces Eglises locales n'était pas de savoir si elles seraient physiquement liquidées. Leur problème était de savoir si, avec le temps, elles seraient en état de rendre compte de leur foi dans un monde athéiste, ou bien si elles resteraient désespérément à l'écart de cette nouvelle société, si elles ne seraient pas capables de contradiction pour les humanistes incroyants de leur entourage, si elles resteraient sans plus de potentialités spirituelles et de dialogue - une situation finale de musée.

Au temps de la guerre froide, on vient de le dire, ce modèle fut pratiqué et les suites en sont clairement visibles dans l'état spirituel (intellectuel ?) de bien des Eglises locales concernées. Ce qui avait été empêché, au plan des institutions de formation, n'aurait pu être équilibré, au moins en partie, que par une communication vivante avec les autres Eglises et avec le Pape. Mais on s'est soi-même coupé de cette possibilité par la décision d'opposition et d'obstruction. Non seulement les milieux opposés à l'Eglise ne permettaient pratiquement pas de contacts ecclésiastiques internationaux, mais s'efforçaient, à l'intérieur de l'Eglise locale, de renforcer les cercles qui - pour quelque raison que ce soit - voulaient ériger une Eglise nationale indépendante de Rome.

Celui qui critique la politique orientale de Jean XXIII et de Paul VI, celui-là devrait honnêtement dire qu'il envisage pour ses frères chrétiens dans ces divers pays cette seule (théoriquement) alternative vraisemblable esquissée.

Bien qu'il soit beaucoup trop tôt pour dresser un bilan de cette politique orientale, le Vatican ne doit pas redouter la question: quels résultats a-t-il produit et qu'est-ce qui fut atteint?

Considérant les résultats du Vatican, on peut dire brièvement, avec les termes de l'un de ces hommes serviteurs de la paix: rien ne fut abandonné qui ne fut déjà perdu. L'argument que le Vatican aurait «valorisé» les communistes, tandis qu'il entrait en contacts réguliers avec eux, n'a plus cours que parmi les gens qui ne veulent pas accepter que le puissant mouvement communiste soit devenu une composante durable de ce monde.

A la question de savoir ce qu'a atteint le Vatican, on peut à nouveau très brièvement dire ceci:
1. dans la plupart des cas, on a réussi à mettre en place dans ces Eglises locales une hiérarchie en charge et à rester en contact régulier avec elle;
2. l'existence de l'Eglise dans ces pays, d'autant plus sûrement que passe le temps, sera considérée comme une chose absolument normale. Ces deux éléments, d'un point de vue communiste, sont toute autre chose qu'une pure évidence.

Le fait que subsistent les hiérarchies locales, que fonctionne le circuit intérieur ecclésial et que les contacts suivis avec le Vatican sont possibles, signifie dans le chef des gouvernements des pays concernés qu'un groupe social important, les catholiques, peut être influencé et même pour une, part dirigé «de l'extérieur».  De la relation unilatérale de l'Office d'Etat pour les affaires ecclésiastiques avec l'Episcopat est ressorti un triangle: Etat-Vatican-Episcopat. Il est clair que ceci -même si en partie on ne veut pas le reconnaître- signifie un important renforcement de ces épiscopats respectifs. C'est de là maintenant que doit ressortir clairement pourquoi l'on ne peut pas et l'on ne doit pas considérer la politique orientale vaticane comme une diplomatie, comme une « Realpolitik », ou même comme une manœuvre tactique, mais bien pourquoi, fondée théologiquement, elle est une nécessité ecclésiologique.

Selon la conception catholique, les relations d'une Eglise locale (une Eglise d'un pays) à l'Eglise de Rome et ses responsables ne sont pas seulement question d'organisation ou de convenance. Selon la conception catholique, il n'y a une identité dans la foi chrétienne, une réalisation de l'Eglise visible du Christ, que par le fait que les divers épiscopats des pays entrent dans le Collège épiscopal et en communication actuelle avec le successeur de l'apôtre Pierre à Rome. Les contacts du Vatican avec les gouvernements des pays socialistes signifient que le Pape peut exercer un rôle comme chef visible de l'Eglise universelle également en chaque pays, et que les évêques de chaque pays reçoivent la possibilité d'assurer leurs tâches dans le Collège de tous les évêques du monde entier.

Ce sont des faits, non seulement de nécessité pastorale ou pratique, mais de nécessité théologique. Du fait qu'à l'intérieur de ce complexe, l'institution des nonciatures a fait ses preuves et que, sans nonces, la direction effective par le Pape de l'Eglise universelle est impossible, il va de soi qu'un nonce ou qu'un organisme de contact assimilé appartient au fonctionnement normal d'une Eglise locale. C'est pourquoi, par exemple, ce n'est vraiment pas compréhensible pourquoi des cercles qui se veulent ecclésiaux s'opposent à l'institution d'une nonciature en République démocratique allemande. Sinon, une opposition contre la conception normale de l'Eglise catholique revient à la conception de certains tenants d'une critique hypertrophiée de l'Eglise, qui réduisent drastiquement les compétences du Pape, ne veulent lui laisser une direction effective que dans le seul diocèse de Rome, et le reconnaissent tout au plus comme instance de décision dans des cas d'extrême conflit. Une telle manière de voir ne peut certes se référer à la conception d'elle-même de l'Eglise catholique.

Lorsqu'il a été dit plus haut que, d'autant plus sûrement que passe le temps, l'existence de l'Eglise sera considérée comme une chose normale dans la majorité des pays socialistes, bien sûr on n'a pas voulu dire que la situation de l'Eglise y soit satisfaisante. Si, en règle générale, il n'y a plus de chrétien qui y soit persécuté du seul fait de sa foi, beaucoup d'entraves subsistent à l'activité de l'Eglise et souvent les chrétiens pratiquants n'y sont que des citoyens de seconde classe. En corrélation avec ceci, il faut aussi prendre sérieusement en compte le souci des instances étatiques. Peuvent-elles dans tous les pays se reposer sur la loyauté des citoyens chrétiens? Il faudra longtemps encore, avant que ne soit dissipée la méfiance du côté des Etats et partis. Dans cette situation, il est important que les catholiques de ces pays se montrent des gens cultivés, qualifiés et intéressés aux discussions intellectuelles.

Les épiscopats antérieurs de ces pays portent une grande part de responsabilité dans le fait que le clergé et les laïcs soient demeurés dans une impressionnante infériorité intellectuelle (spirituelle ?). Aujourd'hui, dans la ligne de la politique orientale du Vatican, les chances d'une «revalorisation» des chrétiens sont améliorées. Les accès à la littérature internationale sont devenus beaucoup meilleurs, mais là, on doit encore une fois poser en toute clarté la question de savoir si l'Eglise dans ces pays épuise toutes les possibilités d'aide ou bien si, au fond les chrétiens de ces pays n y ont pas simplement renoncé. Les possibilités de contacts personnels, par-delà les frontières, sont également devenues beaucoup plus larges (...).

Si Rome a mission de veiller à toutes les Eglises, alors elle doit aussi veiller à ce que soient aidés les catholiques dans les pays socialistes. Une telle aide n'est pas nécessaire d'abord dans un domaine matériel, mais dans le domaine de la « nourriture» de la foi. En fonction de cela, il apparaît clairement que ce souci de Rome et des autres Eglises pour leurs Eglises-sœurs est aussi une tâche fondée théologiquement. Il ne s'agit pas seulement du fait que dans ces Eglises «fonctionne» un minimum de service pastoral, en sorte que chaque chrétien veille au salut de son âme, vive avec la liturgie et puisse mourir avec les sacrements. Il s'agit du Christianisme, des valeurs qui sont venues dans le monde par le Christianisme et qui sont également importantes pour ces pays: d'un surcroît d'espérance sur les simples desseins et manières d'agir, de la sensibilisation des hommes par-là l'organisation et le plan, de l'attention à l'égard des souffrances des hommes et des souffrances dans l'humanité.

Mais comment ces valeurs seront-elles introduites dans une société, quand une Eglise se replie dans un ghetto et y est encore encouragée par ses Eglises-sœurs de l'Etranger? Une large sphère de l'Eglise catholique, à la tête de laquelle se trouve Paul VI, qui ne s'est pas doté inconsciemment du nom de l'apôtre des peuples, considère que la tâche de l'Eglise n'est pas un but en soi pour sa propre survie. Il semble assurément que maints cercles catholiques en République fédérale allemande ont une autre conception de l'Eglise. Non point sensibilité mais agressivité est écrite sur les drapeaux, sous lesquels les rangs veulent se maintenir serrés. Du fait que la politique orientale du Vatican constitue une permanente dénonciation de cette mentalité, il n'est pas étonnant que les attaques ne se soient pas arrêtées, même devant le Pape.

UN PRETRE TCHECOSLOVAQUE REPOND !

Monsieur le Professeur,

Après presque un an, il m'est loisible d'avoir entre les mains la copie incomplète de votre article «Les catholiques de l'Est et la fascination du monde capitaliste», du 11.XII.74 / N° 287, p. 11 dans FAZ (1). Ce délai a eu au moins ceci d'utile, que vos appréciations ont pu être soumises à une vérification sérieuse.
(1) Frankfurter Allgemeine Zeitung.

Si après ce délai je vous écris, Monsieur le Professeur, c'est qu'il y a des motifs de principe. Votre article fut originellement rédigé pour le « Informationsdienst des katholischen Arbeitskreises für Zeitgeschichtliche Fragen e.V.», selon ce que j'ai lu dans l'introduction. Il revendique également un caractère théologique. C'est pourquoi, il me semble qu'il faut, d'une part, vérifier la réalité des informations et, d'autre part, analyser soigneusement l'interprétation théologique. J'espère en effet que pour vous -comme pour moi- il ne s'agit pas tant de la politique du Vatican, mais bien de la vérité et, en premier lieu, de la chose de Dieu. Je ne suis en effet pas un politicien et vous non plus, comme je vois.

Je ne sais malheureusement pas ce qu'écrivent les adversaires de la politique orientale du Vatican dans les pays de l'Est. Monsieur le Professeur, vous accusez ces «quelques uns» de n'avoir point d'alternative politique, de soupirer après la fascination du monde capitaliste et de demeurer dans l'opposition de la guerre froide. Mais vous-même, vous vous servez d'arguments de la guerre froide et, cette fois, même de l'argumentation des communistes: pas de «martyre pour la foi», l'élimination de la position privilégiée de l'Eglise et des chrétiens, la hiérarchie sous influence du Vatican dans l'opposition contre le socialisme, le retrait par rapport à la construction de la nouvelle société. A côté de ce vocabulaire vieilli, vous apportez vos propres points de vue, qui ne furent pas cités par les communistes, parce qu'ils ne leur tiennent vraiment pas à cœur: «stagnation théologique, dessèchement spirituel dans une énorme proportion», «pas de potentialité de dialogue - une situation de musée», une séparation du reste du monde chrétien.

Brièvement, à propos de ces vieilles conceptions. Martyre est certainement un grand mot et nous prendrions vraiment garde de nous l'approprier si facilement. Mais il s'agit d'une généralisation inexacte: en réalité, il y avait et il y a des situations tout à fait diverses en DDR, en Pologne, en URSS, en Hongrie, en Roumanie et chez nous. Dans ces derniers pays, on en vint véritablement à l'emprisonnement et à la condamnation à de longues peines de détention d'évêques, de prêtres et de laïcs. Il ne s'agissait alors, en aucune manière, de «position privilégiée» -si ceci avait été le cas, un tout autre chemin nous eût été ouvert. Pour la majorité d'entre nous, restait alors un seul chemin: la collaboration avec la police secrète, le chemin de la trahison. A cela, nous ne pouvions pas consentir. Et pour cela, nous n'avions pas besoin -en fait, nous n'avions pas- de «soutien» ou d'avertissement du Vatican; la fidélité et notre conscience constituaient la seule «influence».

Nous ne voulions pas et nous ne voulons pas constituer un saint Reste, un ghetto. Nous sommes prêts à prendre part à la construction de la nouvelle société - mais d'une manière ouverte, honnête et véridique. Nous savons et nous voulons lorsque c'est nécessaire, prendre distance à l'égard des modes de position traditionnelle de l'Eglise officielle. Mais nous avons souvent atteint cette limite, où les droits humains les plus élémentaires et la liberté étaient si brimés, que nous ne pouvions pas faire un pas de plus -justement en vue de la société nouvelle. Il y avait et il y a beaucoup de choses qui sont en contradiction profonde avec tout ordre raisonnable. Monsieur le Professeur, n'avez-vous pas oublié trop tôt le sang de l'année 1956 en Hongrie, la révolution spirituelle du «Printemps de Prague», le sacrifice personnel de Jan Palach, l'effervescence en Pologne, les voix des écrivains et intellectuels soviétiques? Dans ce cas, il ne s'agissait pas seulement de chrétiens et il ne s'agissait absolument pas des privilèges de l'Eglise!

En ce qui concerne «le dessèchement spirituel dans une énorme proportion», nous craignions que vous y veniez en Occident avant nous -sans pour autant nier l'étonnante production théologique. L'hypothèse que le monde capitaliste nous apparaisse comme un monde fascinant est fausse. Nous ne voulons pas les violences terroristes de l'Occident, mais non plus celles des gouvernements et de la police de l'Est. Nous ne désirons pas de couvents vides comme chez vous, mais non plus leur transfert et leur suppression violentes comme chez nous. La liste de tels énoncés critiques, nous pourrions la poursuivre encore.

Monsieur le Professeur, c'est une erreur encore lorsque vous pensez que le modèle ancien de politique vaticane fut préjudiciable aux potentialités du dialogue. De votre côté, c'est un désir irréaliste, lorsque vous réclamez que «les catholiques de ces pays se présentent comme des gens cultivés, qualifiés et intéressés aux discussions intellectuelles». Nous avons de telles personnes. Mais conséquemment, celles-ci sont réduites au silence. La majorité d'entre elles sont nos meilleurs écrivains et artistes; la plupart sont incroyants. Dans nos pays, en effet, le communisme n'est pas un partenaire de dialogue: le communisme est une idéologie intolérante et une dictature absolue. Les gens dont vous rêvez sont considérés comme le plus grand danger. S'ils sont catholiques, ils sont alors indésirables comme «capables de conflit avec les humanistes incroyants». «La situation de musée»  sera conservée artificiellement et avec toutes les forces par la politique personnelle des Secrétaires d'Etat pour les affaires ecclésiastiques, comme aussi bien par la censure préalable de la misérable littérature «religieuse», et par d'autres mesures.

Et maintenant, j'aimerais exprimer ma perplexité à l'égard de ce que vous appréciez, Monsieur le Professeur, comme résultats positifs de la politique orientale du Vatican:
1. l'institution «d'une hiérarchie en charge en contact régulier» avec le Vatican;
2. la considération «d'une Eglise dans ces pays comme une chose normale».

Mais, jusqu'à ce jour, nous n'étions pas sans hiérarchie. Si et de quelle manière elle fonctionnait, ceci est encore une autre question; la réponse à cela est différente de pays à pays. En ce qui concerne la Tchécoslovaquie et la Hongrie, l'ancienne hiérarchie fonctionnait craintivement, la nouvelle docilement dans les mains du régime. L'Eglise officielle, c'est-à-dire la forme la plus absurde de l'Eglise d'Etat, est totalement dominée par la puissance de l'Etat et, comme on l'affirme sincèrement, elle sera d'une main sûre conduite à une fin heureuse.

Les voyages au Vatican sont, chez nous, particulièrement réservés à l'évêque de Prague et servent plus le camouflage de l'Etat que l'Eglise. D'une «communication vivante avec les autres Eglises et avec le Pape», qui «pour une part compense ce qui fut empêché au plan des organisations de formation», on ne peut parler sérieusement. Nous ne savons pas ce que dit l'évêque à Rome, nous ne savons pas comment ce qu'il dit est écouté et, de Rome, il nous rapporte au mieux la bénédiction du St Père. Les autres Ordinaires, même pas cela.

La survie de l'Eglise en Tchécoslovaquie -et plus tard aussi dans les autres pays socialistes- sera considérée, et d'autant plus sûrement que passe le temps, comme une chose anormale. «L'influence de l'extérieur et même jusqu'à la direction» renforcent abondamment ces considérations. Par exemple, juste après les tractations au sujet des nouveaux évêques, des religieuses de Hradec-Kralové, occupées là comme infirmières, étaient licenciées et cela, justement du fait que la direction de leur Ordre se trouve à Rome, siège du plus grand ennemi du socialisme, le Vatican.

Plus loin, vous écrivez: «Aujourd'hui - dans la ligne de la politique orientale du Vatican- les chances d'une "revalorisation" des chrétiens se sont améliorées. Les accès à la littérature internationale sont devenues beaucoup meilleures ...». Justement quelques mois après que furent écrites ces lignes, fut publié en Tchécoslovaquie un Décret, qui interdisait l'introduction de la littérature pornographique et religieuse. Au même moment, une mise en demeure était adressée aux Institutions scientifiques de ne pas trop citer la littérature occidentale.

La question n'est pas de savoir «si l'Eglise dans ces pays épuise toutes les possibilités d'aide», mais de savoir si nous aurons ici des étudiants en théologie qui pourront au moins lire le minimum de ce qui est parvenu à s'introduire en contrebande. Selon toutes vraisemblances, ce ne sera pas le cas, parce que l'accès à la seule Faculté théologique de Litomerice (2) est réglée par une Commission d'Etat -non seulement en vue de maintenir un «numerus clausus», c'est-à-dire environ 20 étudiants par an pour l'ensemble de la Bohême et de la Moravie-, mais aussi pour abaisser le niveau du corps professoral et des candidats. Vous ne savez pas, Monsieur le Professeur, que la Commission choisit de préférence les moins doués, les êtres bizarres et même les psychopathes et refuse les meilleurs.
(2) Pour la Bohême et Moravie, soit les pays tchèques. - A Bratislava, existe la seule autre Faculté théologique pour le pays de langue slovaque.

Ainsi « les épiscopats antérieurs de ces pays»  ne sont pas à blâmer parce qu'ils «portent une grande part de responsabilité dans le fait que le clergé et les laïcs soient demeurés dans une infériorité intellectuelle impressionnante». Cette part de responsabilité est très modeste, car l'épiscopat antérieur - au moins chez nous- fut interné jusqu'au dernier homme, ou bien séquestré. On peut évidemment poser la question de savoir -et j'admets votre opinion avec souffrance- si l'épiscopat n'aurait pu faire plus contre cette infériorité et s'il n'aurait pas dû s'engager plus énergiquement à l'encontre d'une telle profonde ingérence de l'Etat. De toute façon, le «nouvel épiscopat» ne le fera certainement pas!

De cette manière, Cher Monsieur le Professeur, une véritable persécution de l'Eglise sévit chez nous et cela, sous beaucoup de formes diverses. Vous reconnaissez qu'ici «les chrétiens sont seulement des citoyens de seconde classe». Mais vous n'avez pas réfléchi à fond -ou au moins ne vous êtes-vous pas bien informé- de tout ce que cela signifie. A l'encontre de votre opinion, il existe ici des chrétiens qui «sont persécutés seulement à cause de leur foi». Il existe chez nous une réelle discrimination, en partie camouflée, en partie publiquement admise. La lutte contre toute religion a repris vigueur à nouveau après la Conférence d'Helsinki; plus loin je parlerai des raisons à cela.

Certainement, Monsieur le Professeur, c'est un risque pour moi de discuter avec vous du «fondement théologique et de la nécessité ecclésiologique» de la politique vaticane. Car je suis mal informé de la théologie de la politique en général et de la théologie de la politique vaticane en particulier, si bien que je ne puis bien discerner dans votre article ce qui devrait être théologie ou ce qui devrait être politique.

De toute façon, je suis convaincu que la politique orientale -actuelle- du Vatican appartient nécessairement à la structure de l'Eglise.  Il m'apparaît au contraire que, sous cette forme, actuelle, elle demeure très moyenâgeuse. D'un autre côté, nous nous entendons reprocher par les Protestants, les Adventistes, les Témoins de Jéhovah, etc.  que nous descendons en Egypte y chercher protection et mettons notre espoir en nos chevaux mais que nous ne nous tournons pas vers le Saint d'Israël et que nous n'interrogeons pas le Seigneur - cft. Is. 31, 1. Eux n'ont pas de représentation politique, pas de pourparlers politiques avec les gouvernements et pourtant, leurs progrès missionnaires sont importants.

Ainsi, nous n'offrons pas de modèle, pas d'alternative à l'actuelle politique orientale du Vatican, parce que nous ne voyons dans son «aide» aucune «nourriture de la foi». Pour cela aussi, ne viennent de notre part aucune attaque contre le Pape; celles-ci ont été déclenchées bien avant en Occident, parce que les Occidentaux attendent bien naïvement quelque chose des tractations politiques. Même si l'on envoyait un Nonce à Prague, ici on ne protesterait ni ne jubilerait: avant tout, on le considérerait avec compassion, car il sera soigneusement surveillé, environné au mieux de quelques prêtres de la paix (3), il prendra peut-être part à quelques innocents cocktails et jouera un rôle peinant dans des parades de l'Etat. Les discours des représentants du Vatican aux conférences et congrès, comme par exemple à Helsinki, seront bien sûr repris en grande publicité, mais ils ne seront pas du tout responsables de ce peu de phrases relatives à la religion contenues dans les résolutions finales, bien sûr adoptées aussi par tous les communistes.
(3) Il s'agit des prêtres de «Pacem in Terris», inféodés à la politique gouvernementale.

Naturellement, nous ne sommes pas si indifférents et «étrangers» que nous n'ayons quelques propositions concrètes. Ainsi, par exemple, ce n'est pour nous aucune aide, aucune nourriture spirituelle, lorsque Mgr Casaroli après les tractations relatives aux quatre nouveaux évêques, répète par trois fois que cela «apportera certainement une efflorescence de la vie ecclésiale en Tchécoslovaquie». Aussi vite vinrent «questions et protestations des usines», les Secrétaires aux affaires religieuses épièrent alors directement et avec grand zèle les signes de cette efflorescence, pour l'asphyxier aussi vite. Peine perdue: il n'y a aucune efflorescence avec les nouveaux évêques et la nouvelle politique. Dans votre article encore, Monsieur le Professeur, apparaît la même expression: «II est clair que ceci -même si pour une part on ne veut pas l'admettre- signifie un important renforcement des épiscopats respectifs». Chez nous, malheureusement, c'est l'inverse qui est clair et, en plus, de telles déclarations ne font qu'aiguiser la vigilance des autorités.

Si la politique vaticane et l'opinion publique catholique ou chrétienne ou seulement humaine veulent faire pour nous quelque chose de concret et de significatif, il faut alors que ce soit une relation ouverte, véridique et bien informée sur ce qu'il advient ici de l'Eglise et des hommes. Nos communistes apprécient manifestement très peu le Vatican -ils ne respectent en quelque sorte que «l'opinion publique» du monde. A l'Ouest, lorsqu'on s'élève contre divers forfaits qui s'y commettent, on ne devrait pas oublier si facilement et si souvent les chrétiens de l'Est. A cet égard règne un grand silence du côté du Vatican comme aussi bien en grande partie dans l'Occident - chrétien. Votre article également, Monsieur le Professeur, sert le grand camouflage de notre réalité.

Maintenant, quant à votre ecclésiologie. «De la relation unilatérale de l'Office d'Etat pour les affaires ecclésiastiques à l'Episcopat, est ressorti un triangle: Etat-Vatican-Episcopat». C'est justement cela, la grande erreur! Les tractations s'effectuent dans un secret absolu entre les dirigeants du Secrétariat pour les affaires religieuses et Mgr Casaroli. Les évêques sont exclus. C'est justement contre cela que s'élève tenacement le Cardinal Wyszynski. Les diplomates du Vatican se taisent, comme à leur coutume, de telle manière que le peuple de Dieu n'apprend quelque chose que ci et là, par ses adversaires. Pas de triangle, mais seulement deux lignes totalement et extrêmement dissemblables: Etat-Vatican et Etat-Episcopat. Dans la première, les représentants de l'Etat traitent -selon les orientations de leur centre- avant tout des choses de la paix, ensuite de la «stabilisation et de la normalisation des relations entre l'Etat et l'Église», à propos desquelles toute «ingérence dans les affaires intérieures du Vatican» sera strictement évitée. Dans la seconde ligne, les fonctionnaires d'Etat sont extrêmement rogues à l'égard des évêques. Ils sont tout à fait ouverts et francs quant à leurs plans d'élimination de toute religion. Pourtant, bien des chrétiens en Occident ne veulent pas s'en rendre compte. C'est absolument incompréhensible pour nous.

Il existe un autre triangle: le triangle dialectique qui revient bien exactement et régulièrement depuis le commencement des tractations avec le Vatican: une attaque contre l'Eglise (thèse) - les tractations (antithèse) - une nouvelle recrudescence (négation de la négation), Il en fut justement ainsi après la conférence d'Helsinki. Non, -avec un Notre Père, on ne peut faire de la politique- comme le disait un connaisseur, le Général de Gaulle. Mais, fondés sur notre expérience de la foi, nous compléterions: mais par la politique non plus, on ne peut faire un Notre Père.

Vous avez dit, Monsieur le Professeur, que «le puissant mouvement communiste est devenu une composante durable de ce monde ». C'est vrai, mais vous ne savez pas combien le communisme, là où il est au pouvoir, est haï. Est haï de la même manière, celui qui accepte un compromis avec lui. Un compromis signifie pour l'Eglise sa compromission. Si ici la rébellion n'a pas de sens, reste alors seulement l'opposition significative, qui est nécessaire. Ce serait très utile pour vous, Monsieur le Professeur, d'entendre notre jeunesse juger le communisme.

Vous vous trompez, Monsieur le Professeur, quand vous pensez encore que notre gouvernement «voulait ériger une Eglise nationale libre à l'égard de Rome». Ce souhait ne fut pas ainsi exprimé. Nos politiciens sont plus rusés. Nous avons déjà une Eglise nationale (l'Eglise tchécoslovaque, aujourd'hui l'Eglise Hussite). Mais elle est sans signification. Ce que l'on souhaite, c'est une Eglise locale catholique asservie absolument au gouvernement et qui exerce son influence à l'étranger sur l'Eglise universelle. Elle peut être indépendante de Rome, ou mieux agressive à l'égard de Rome, mais elle doit rester catholique -tout comme l'ancien Ministre Plojhar (4) devait porter le col romain.
(4) Fondateur du Premier Mouvement pour la Paix du Clergé catholique, en Tchécoslovaquie, dont les leaders furent des outils entre les mains du Parti. Excommunié à l'époque, ce prêtre fut Ministre de la santé pendant toute la période stalinienne et encore sous Novotny. Le «Printemps de Prague» signa son éviction.

La religion et l'Eglise sont condamnées à mort ici; la question est seulement de savoir si l'enterrement aura lieu avec assistance ecclésiale, c'est-à-dire en collaboration avec la diplomatie vaticane à l'extérieur et les prêtres de la paix, à l'intérieur. C'est pourquoi, il nous semble parfois que vos entreprises servent plutôt à la mort qu'à la vie de la foi véritable.

Vous pensez enfin que l'Eglise à l'Est devrait tendre à «un surcroît d'espérance sur les simples desseins et manières d'agir», à la «sensibilisation des hommes», à «l'attention à l'égard des souffrances». Ce sont, certes, des valeurs positives, mais non celles qui sont en question chez nous, -tout au moins en premier lieu. Ce qui nous préoccupe, c'est l'intériorité de la vie et de la foi, la lutte contre le mensonge et la peur. Les dernières non-valeurs citées représentent chez nous le plus grand mal. Règnent chez nous un mensonge organisé et une peur organisée. Et cela, dans des proportions effrayantes et selon des formes que vous ne pouvez vous représenter. La place de l'Eglise, chez nous, est aussi aux côtés des pauvres, des opprimés, des persécutés et menacés et non, comme toujours, aux côtés des puissants, même si ceux-ci sont momentanément les communistes.

Tout cela, j'ai voulu vous l'écrire, Monsieur le Professeur.

Non point pour nous plaindre de notre situation -nous n'avons pas besoin de cela; non plus pour chercher la compréhension. Il ne nous reste en cela qu'un faible espoir. Nous ne voulons ni succomber à la haine contre les communistes, ni à une confiance naïve dans l'invraisemblable vision de l'avenir à laquelle serait dédié sans égard le présent.

Ce que nous voulons a été dit ici clairement au monde entier au «Printemps de Prague»: la vérité, la liberté, un ordre raisonnable des choses temporelles et nous, chrétiens spécialement, la vie plénière dans la foi.

Plutôt qu'une Eglise sacrifiée, nous nous sentons plutôt comme une Eglise offrante: ce que nous vivons est peut-être un exemple pour toute l'Eglise et le monde entier. Je voulais donc vous écrire, Monsieur le Professeur, seulement comme témoin de la vérité, car il s'agissait déjà pour mon peuple, il y a 500 ans, de «la vérité du Seigneur» - et il a aussi écrit son témoignage avec le sang.

La politique de notre gouvernement est bien clairement dirigée contre la foi, la politique du Vatican est malheureusement ambiguë. C'est pourquoi, sur la base de notre expérience, nous avons de grandes craintes pour l'avenir. C'est pourquoi nous nous attachons à d'autres forces et à d'autres buts, notre seule alternative est Jésus-Christ. Toutes les autres alternatives politiques nous paraissent impuissantes. L'Office de Pierre a pour nous une incontestable place ecclésiologique; mais en ce qui concerne la Secrétairerie d'Etat, nous ne sommes pas si sûrs de l’assistance de l'Esprit Saint dans son engagement politique. Mais nous croyons à l'aide de l'Esprit à notre jeunesse et à tous les délaissés qui attendent la lumière et l'amour.

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