Bulletin décembre 1976

Accès au BLOG BLOG

  Bouton retour archives

NOEL HIER ET AUJOURD'HUI
EN HONGRIE
« BOLDOG KARACSONYI UNNEPEKET »

Peut-être la Hongrie est-elle le pays d'Europe centrale le moins connu chez nous? Sans doute, cet isolement tient-il particulièrement à la spécificité de sa langue. Il est intéressant, et révélateur, d'en observer les diverses tonalités.

Elle ne fait pas partie du groupe des langues indo-européennes.
A une époque très reculée, peut-être dès le IVe siècle avant notre ère, dans les lointaines régions de l'Oural sibérien, des groupes de peuplades s'exprimaient en un idiome commun, dit langue ouralienne. Ultérieurement, entamant une migration vers l'Ouest, ces populations allaient se scinder en diverses branches : les unes - les Finnois - remontant vers la Scandinavie; les autres - les Hongrois notamment - glissant lentement vers le Sud-ouest. Au départ du tronc linguistique initial, la langue-mère va dès lors se diversifier, donnant naissance à de nouveaux sous-groupes. Mais aujourd'hui encore, les parlers hongrois, finnois et lapon, issus d'un groupe finno-ougrien, présentent des similitudes.

L'histoire, évidemment, va accentuer les spécificités. L'influence turque, dont l'oppression a laissé des traces si vivantes encore aujourd'hui en Hongrie, est restée gravée dans sa langue: nombre de mots turcs (concernant notamment l'agriculture et l'élevage) s'y sont assimilés; ultérieurement, les Hongrois intégreront aussi du vocabulaire slave (relatif à l'agriculture, à l'organisation de l'Etat, à la vie religieuse), lorsqu'ils s'assujettiront les résidants slaves installés sur les terres conquises. Plus tard encore, la rencontre avec l'Occident imprime aussi sa marque, à travers des vocables allemands, italiens, français, même anglais.

Ce syncrétisme, si l'on peut dire, de la langue hongroise n'est qu'une illustration! Il met en relief une caractéristique: large plaine ouverte et vulnérable, au cœur du bassin carpatique, la terre hongroise sera, à travers les âges, un carrefour de mondes divers, sinon un champ de bataille permanent. Y ont glissé ou s'y sont incrustées un moment bien des civilisations: agropastorale du Néolithique, Illyrienne, Thrace, Scythe, Celte et Dace, avant que ne s'implante le monde romain, en l'an 9 de notre ère. Vers l'Est, la plaine hongroise est, dès le IIe, IIIe siècle affrontée à la coulée des Barbares: Huns, Ostrogoths, Gépides, Lombards et Avars. Déjà, les populations magyares, glissant de la région ouralienne, avaient été débordées par les Huns et en avaient subi la domination (fin du IVe au milieu du Ve s. de notre ère); submergés ensuite par de nouveaux envahisseurs, les Avars, les Hongrois poursuivront leur marche occidentale dans la foulée de ceux-ci. C'est à la fin du IXe s. que, menacées à nouveau à l'arrière, par de nouveaux flux, sept tribus magyares se choisissent un chef unique, le Prince Arpad, franchissent alors la chaîne des Carpates et entament leur longue marche vers le Danube. A la mort de ce Prince Arpad (907), la terre de Hongrie est entre les mains de ces populations hongroises, à la veille d'entrer dans la communion des peuples chrétiens, par le baptême du premier Roi, St Etienne.

La Hongrie demeurera un carrefour, précaire pour celui qui l'habite. Seuil de l'Orient pour l'Occidental, avancée de l'Occident pour qui vient de l'Est. Comme tout peuple de carrefour, la Hongrie englobera longtemps des minorités diversifiées et nombreuses, avides de leur propre autonomie. Elle sera elle-même assujettie à l'absolutisme - et à la politique religieuse - des Habsbourg. L'époque contemporaine l'a vue, écartelée entre le monde germain et l'URSS, pour se retrouver finalement dans l'orbe de celle-ci.

Ce qui est intéressant, de notre point de vue, c'est de mettre en relief cette sorte de kaléidoscope, où se rencontrent et s'entremêlent d'innombrables cultures, génies et civilisations. Il est bien évident que ceci est déterminant pour le «mode d'exister» de ce peuple: coutumes, art populaire, trésor littéraire doivent en porter l'accent. Et donc certainement aussi les traditions religieuses.

Si nous essayons, en ces temps de Noël, d'évoquer en nos cœurs le peuple de Hongrie fêtant la Nativité, c'est toute cette perspective de fond qu'il faut avoir à l’esprit.

«Quand les Hongrois se fixèrent dans ce qui devait être leur patrie définitive, ils n'amenaient pas seulement avec eux des chevaux, des charrettes, des troupeaux et des femmes. Ce peuple nomade avait aussi ses bardes attitrés»... Malheureusement, « ces chansons de geste se sont perdues. En Hongrie, la culture citadine suscitant des clercs et des copistes capables d'enregistrer des chants séculiers transmis verbalement s'est formée relativement tard. Ceux qui, à l'origine, détenaient le monopole de l'écriture -les moines- laissèrent se perdre à dessein les fruits de cette tradition orale. (1). Elle était, de fait, d'origine païenne, donc suspecte aux yeux des quelques érudits de l'époque. Mais, par ailleurs, des valeurs se transmettent de générations en générations: peuple nomade nourri de chevauchées pillardes au temps du grand exode, ces populations s'étaient sédentarisées et, instruites par les résidants slaves, s'adonnaient à l'agriculture. Or, «la loi de l'hospitalité est une des grandes constantes de la vie paysanne. Qui n'a pas de toit peut s'abriter sous le mien. Dans de nombreux Noël hongrois, les commères s'invitent l'une l'autre à donner l'hospitalité à la Sainte Famille. Le paysan accueille aussi le roi sans terre, le prisonnier évadé, le bandit d'honneur recherché par les gens d'armes, le prêtre et le noble persécuté. Le peuple se range toujours du côté du plus faible» (2).
(1) Anthologie de la Poésie hongroise, du XIIe s. à nos jours. - Ed. du Seuil, 1962, pp. 10-11.
(2) Ibid.

Les traditions populaires, qui entourent les fêtes religieuses de Noël ont effectivement subi, dans ce bassin des Carpates, l'influence des différentes cultures. Les coutumes païennes que ce peuple d'origine finno-ougrienne a sauvegardées tout au long de sa longue migration vers l'Ouest furent «intégrées» par l'Eglise catholique, quand elles s'y prêtaient et enrichies alors d'un sens théologique; d'autres furent oubliées. On décèle aussi l'influence des cultures environnantes, à prédominance slave et germanique. Cet effet est d'ailleurs réciproque (des musiciens comme B. Bartók et Z. Kodaly en témoignent).

L'Avent est déjà chargé de traditions. Tout comme nous l'avons entendu déjà, à propos de la Slovaquie, la liturgie du « Rorate » est l'occasion d'une démarche familiale. En Hongrie, le mois de décembre est assez froid déjà. Pour la grande joie des enfants, il neige déjà mi-décembre. Noël doit «obligatoirement» être blanc; les champs et les villages se blottissent sous un édredon de neige. Très tôt, ce matin-là (dès avant 6 h.), les familles se pressent sur le chemin de l'église, pour la messe dite « Rorate ». Alors se chante le beau cantique « Harmatozzatok, egi magasok ... » (le texte correspond plus ou moins à celui de notre «Rorate coeli desuper...»). Autrefois, les gens âgés se munissaient de lumignons, les sentiers étaient obscurs et mauvais; mais aujourd'hui, le plus souvent, les piétons disposent de bons chemins ou de moyens de transport.

L'ancienne coutume de la « couronne d'Avent» se perpétue çà et là. Confectionnée en petites branches de sapin et pendue au plafond, elle est ornée de 4 bougies: trois violettes et une rose, cette dernière allumée le dimanche de Gaudete. Une seule bougie est allumée le premier dimanche, deux bougies le dimanche suivant, et ainsi de suite. Ce rite s'accompagne de prières et chants religieux.

Ainsi, pas à pas, l'on approche de Noël. Les ménagères préparent les mets traditionnels, particulièrement la pâtisserie au lait, aux noix et aux graines de pavots. Les catholiques se préparent aussi spirituellement, notamment par la confession. Les enfants, comme partout au monde, sont invités à exprimer l'impatience de leur petit cœur aimant. Et ceci s'exprime ici, symboliquement, par la mise à part de fétus de paille, pour préparer la crèche de l'Enfant Dieu.

Parmi les traditions vivantes de Noël, les plus authentiques ont un caractère théâtral, survivance du Moyen-âge et de ses Mystères. Par exemple, les «Jeux de Bethléem» qui, jusqu'au XIIIe s. se déroulaient dans les églises, mais qui se sont répandus ultérieurement dans tout le pays, particulièrement dans les campagnes, qui les ont imprégnés de leur propres caractéristiques et les ont sauvegardés jusqu'à l'époque récente. Aujourd'hui, du fait de l'industrialisation, de l'urbanisation et de la collectivisation agraire, de telles traditions tendent à disparaître.

Les «jeux de Bethléem» sont présentés par des jeunes garçons. Ils confectionnent une maisonnette (une église), avec une crèche, où figurent les personnages de la Sainte Famille, les bêtes, etc. Revêtus des vêtements de pasteurs, ils s'en vont, sonnant une clochette. Ils frappent aux portes des habitations, pour y annoncer la naissance du Sauveur et y jouer la scène merveilleuse. Dans les régions catholiques, ces «jeux» sont plus profondément religieux; en régions protestantes, ils s'apparentent plutôt aux anciens jeux pastoraux. Ils sont particulièrement riches dans l'Ouest du pays. Le Mystère se joue comme suit: plusieurs personnages entrent en scène: Marie, Joseph, le roi (Hérode), le serviteur ou courrier du roi, deux anges, des bergers. La crèche, ou ce que l'on appelle Bethléem (cette église façonnée en carton, à l'intérieur de laquelle se trouve la crèche) est portée par les deux anges ou le serviteur du roi. Ce serviteur frappe à l'huis de la demeure et demande permission d'entrer. Seul Joseph reste à l'extérieur, quand tous les autres participants pénètrent dans la maison. Le roi se place un peu en retrait, les anges entourent la crèche et, étendus à même le sol, les pastoureaux s'endorment. Dès lors commence la représentation: un chant religieux salue les hôtes; Joseph supplie et obtient du roi l'autorisation de pénétrer dans la demeure. En chantant, c'est lui qui annonce alors la venue du Sauveur Jésus en Bethléem. A cette nouvelle, le serviteur réveille les bergers. Ceux-ci se dressent et se mettent à danser mille cabrioles pour réjouir le Nouveau-né. Finalement, tout le monde entonne d'anciens cantiques populaires; les familiers de la maison sont loués pour leur accueil ; à leur tour, ils gratifient alors les enfants de quelques sous ou menus cadeaux (peut-être même du saucisson, ou de pain ...), et ceux-ci poursuivent leur ronde. Mais avant de quitter la maison accueillante, ils implorent encore la bénédiction du Seigneur sur elle et souhaitent un joyeux Noël à tous ses habitants.

Il existe une variante de cette petite représentation scénique, elle s'appelle «la demande d'hospitalité». Ce jeu est originaire d'Allemagne. Il est joué par des enfants, costumés en Marie et Joseph, qui vont de ci de là contant comment ils furent repoussés par les riches au cœur dur et comment ils furent accueillis par des pauvres bergers, au creux d'une étable.

Plus spécifiquement hongroise est cette autre coutume encore. Des fillettes de 8-10 ans, vêtues selon le folklore de la région, portent un Enfant Jésus, emmailloté dans son berceau. Derrière elles, s'en vient Marie, une jeune fille un peu plus âgée, et Joseph qui l'accompagne, sous les traits d'un jeune garçon. Ils chantent la naissance de l'Enfant et la joie des bergers. Finalement, Marie entonne une très belle berceuse pour endormir l'Enfant Jésus. De maisons en maisons, ils vont ainsi... Parfois accompagnés aussi de bergers, mais alors également de rois mages. Ce sont également des enfants qui, tout en chantant, élèvent une étoile vers le ciel.

Tout ceci est jeux de veillée de Noël. C'est elle qui constitue le temps fort de la fête. C'est alors aussi que se rassemble la famille. Les établissements publics sont quasiment vides, tout le monde rejoint le foyer familial. Déjà, dans l'après-midi, «les anges» (selon ce que l'on en dit aux jeunes enfants) se sont chargés de préparer l'arbre de Noël. Devant les yeux émerveillés de ces enfants crédules, ce sont ces anges qui apportent l'arbre à la maison, annoncés par une clochette. Sinon, il a déjà trouvé place dans la chambre. Devant cet arbre aux bougies préalablement allumées, la famille entonne le cantique « Mennybol az angyal...» (L'ange est venu du ciel chez vous, pasteurs...), puis «Dicsoseg mennyben az Istennek » (Gloria in excelsis Deo ...). et l'on se souhaite «Boldog karacsonyi ünnpeket l » (Joyeux Noël). Sous l'arbre orné de bonbons fondants fabriqués à la maison et enveloppés de papier de soie et d'argent, de noix dorées et de pommes rouges, sont déposés les cadeaux. Chacun s'est ingénié à faire plaisir aux autres. Et l'on échange entre soi le baiser de paix. Un repas joyeux (autrefois assez frugal à cause du jeûne, aujourd'hui, on anticipe un peu la joie de Noël) rassemble les membres de la famille. Certains d'entre eux rejoindront plus tard la messe de minuit. Mais c'est surtout le lendemain matin, à l'aube, que tous les croyants, même les non-pratiquants rejoignent l'église pour la liturgie de Noël. En Hongrie, elle rassemble encore plus de participants que les fêtes pascales. A midi, ce jour-là, le grand déjeuner de Noël rassemble la famille élargie et les hôtes prolongent souvent leur visite jusque dans la soirée.

Ces jours festifs se prolongent jusqu'à l'Epiphanie. Chaque soir, devant les bougies allumées, on reprend ensemble les cantiques traditionnels. Ces chants religieux ont profondément marqué la sensibilité religieuse du peuple: «Ces chants de Noël ont pénétré nos âmes, à tel point que, même adultes, même éloignés du pays, tous les Hongrois sont émus jusqu'aux larmes lorsqu'ils les chantent ou les entendent chanter. Ils sont vraiment une expression d'une éducation profondément religieuse indéracinable. Peut-être, nos jeunes Hongrois de 1976 sont-ils moins «romantiques», mais beaucoup d'entre eux gardent encore la foi (surtout si la famille est restée unie et croyante). Cette spiritualité de Noël a tellement pénétré le peuple hongrois que, même aujourd'hui, l'on ne tente guère de «profaner» ou de «séculariser» ces fêtes (d'un ami hongrois).

De fait, le peuple chrétien ne rencontre pas d'entraves à la célébration de Noël dans les églises ou les familles. Mais il demeure interdit de diffuser de telles coutumes populaires, soit dans les écoles, soit par les mass media. Malgré cela, ces coutumes survivent, parfois bien vivantes encore en certains villages et petites villes de province. En certains endroits, la paroisse elle-même y apporte son appui, sans être inquiétée par les autorités.

Si l'on sait que dans ces pays du centre et de l'Est de l'Europe, la jeunesse croyante que l'on interroge sur sa foi répond qu'elle la doit à sa famille avant tout, de telles coutumes peuvent avoir une importance plus profonde que l'on ne serait tenté de le croire, à première vue. Elles peuvent constituer de véritables véhicules de la foi, si l'on y est attentif. Quoi qu'il en soit, à travers la campagne hongroise, il y a aujourd'hui encore des messagers de la Bonne Nouvelle: ces jeunes enfants. Et officiellement, même si l'on ne parle pas de l'événement de Bethléem, la fête de Noël demeure celle du partage, de la Charité.

«Csorda pasztorok midön Bethlehemben csordat öriztek éjjel amezöben Dlcsöség néked, örök Atyaisten te kisded Jésus, és Szentlélek Isten !»
  Bouton retour archives