Bulletin septembre 1976

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EGLISE A L'EST

D’HELSINKI A GENEVE, VIA NAIROBI

Le 10 décembre 1948, l'Assemblée générale des Nations-Unies votait la Déclaration universelle des Droits de l'homme. Les Etats signataires (dont les démocraties populaires de l'Europe centrale et orientale, à l'exception de l'Albanie) s'engageaient à défendre et promouvoir les droits humains considérés comme essentiels à la sauvegarde de l'intégrité de la personne humaine. Droits nombreux, parmi lesquels figurent les droits à la liberté de conscience et de culte. Ces derniers étant d'ailleurs tout aussi légitimes que tous les autres, mais non point privilégiés. La personne humaine en n'importe quelle région du monde, dans n'importe quel régime politique est digne de requérir de ceux qui aménagent la société et détiennent le pouvoir TOUS les droits qui sont inaliénables: ceci implique donc aussi bien le droit à la culture, au travail, à la sécurité, au bien-être, etc. qu'à la liberté religieuse. Et c'est ce droit inaliénable de la personne humaine qui fonde la responsabilité des individus et des sociétés à son égard. Pour un chrétien, s'y ajoute aussi une motivation supplémentaire: pour lui, tout être humain est personne aimée de Dieu, appelée par cet Amour à trouver son accomplissement en Dieu, qui est la source de tout Amour.

Nous savons parfaitement que, de nos jours, cette intégrité de la personne humaine est menacée, agressée, violée en toutes régions du monde, et en tous systèmes! Que l'homme soit devenu exploiteur de l'homme est, hélas, un phénomène universel. Et nous voyons ce chancre courir comme une lèpre sur l'humanité, qu'elle appartienne aux régimes dits capitalistes, ou socialistes ou même au Tiers-Monde. Le souci de la vérité et le courage de dire impliquent que l'on accepte de le reconnaître et de le dénoncer. Et ce qui nous interpelle, c'est l'homme, d'abord l'homme, avant la mise en question d'un système. Nous refusons de «choisir» les victimes qui nous «plaisent», celles qui nous sont «utiles», selon que nous ayons tel ou tel point de vue sur les sociétés et les politiques. Le torturé du Brésil ou du Chili et celui de l'asile psychiatrique de l'Union soviétique sont frères, et Interpellent notre conscience.

Et c'est bien ce que répétait, le 7 décembre 1973, à l'occasion du XXVème anniversaire de la Déclaration des Droits de l'Homme, une note commune, publiée à Genève et signée conjointement par le cardinal Maurice Roy, Président de la Commission pontificale «Justice et Paix», et le Dr Philip Potter, secrétaire général du Conseil œcuménique des Eglises. Publiée simultanément à Rome et à Genève, cette note s'exprimait notamment dans ces termes:

« Ceux qui suivent le Christ qui s'est fait pauvre par amour pour nous, ne peuvent pas demeurer insensibles aux hommes qui sont emprisonnés, torturés, qui souffrent de la faim ou de la soif. Notre-Seigneur nous a dit que les ignorer eux, c'est l'oublier, lui (...) Le Conseil œcuménique des Eglises et l'Eglise catholique romaine (...) n'ont cessé de répéter que la pleine application des droits de l'homme est essentielle à l'établissement d'une paix juste et durable pour les hommes (...) Le fait que l'opinion publique est chaque jour plus indignée devant les violations des Droits de l'homme nous encourage également, ainsi que la condamnation morale qui les accompagne sans cesse davantage. Les chrétiens ont une tâche essentielle à accomplir pour développer cette prise de conscience et aider à éliminer les barrières qui y font obstacle» (1).
(1) Osservatore Romano. 8.12.1973.

 Vœu pieux? C'est, en tous cas, avec réalisme que le Pape lui-même, dans un Message aux Nations-Unies, daté du 10 décembre 1973, regrettait que cette «proclamation aussi solennelle se réduise à une vaine reconnaissance de valeurs ou à un principe doctrinal abstrait, sans recevoir une application concrète et toujours plus cohérente dans le monde contemporain» (2).
(2) Message aux Nations Unies, 10 décembre 1973. - Cfr D.C. 1974 no 1645.
 

Tel est, en effet, le décalage accentué entre les proclamations solennelles, les documents internationaux signés avec emphase et leur application à ras du terrain, hic et nunc. De ce fait, résulte une ambiguïté très profonde, ambiguïté qui profite à ceux dont les tentacules se meuvent à l'aise dans les eaux troubles. Nous pensons que l'optimisme chrétien, la patience évangélique ne peuvent, non plus, se satisfaire seulement des proclamations et des espoirs, sans accepter de se confronter au réalisme de la vérité existentielle. Et ceci nous semble tout particulièrement crucial, en ce qui concerne la « lecture» qui est faite de la situation des Droits de l'Homme, -et donc des droits d'une conscience libre- dans les pays du centre et de l'Est de l'Europe.

Notons que ce sont eux, justement, qui prirent l'initiative de proposer une Conférence paneuropéenne pour la sécurité et la coopération. C'était en effet la proposition suggérée en mars 1969 par « l'Appel de Budapest» (3). Dès ce printemps, le gouvernement de Budapest, par l'entremise de sa représentation diplomatique à Rome sondait le St Siège en vue de la participation de celui-ci à une telle conférence. Sondage qui fut d'ailleurs concrétisé par l'adresse ultérieure d'une invitation formelle à la Secrétairerie d'Etat au Vatican. En octobre de cette même année, celui-ci agréait cette invitation. Tout au long de cette période qui s'échelonnait jusqu'à la Conférence d'Helsinki, qui se réunit finalement en juillet 1973 (4), comme aussi bien au cours des débats de cette Assemblée, le St Siège fut attentif à éviter de sembler cautionner l'un ou l'autre des deux «blocs» en présence. Il manifesta également son souci de coopérer à un dialogue constructif pour la paix, mais sans que sa collaboration à ces assises puisse «signifier abandon ou désaveu de ceux qui ont lutté et souffert pour l'Eglise» (5). Parmi les conditions de l'épanouissement d'une paix fondée sur la justice, le St Siège entendait aussi la reconnaissance de la liberté religieuse pour les croyants.
(3) Du Comité consultatif politique des Etats membres du Traité de Varsovie, 17 mars 1969.

(4) Pour se terminer en Août 1975, et groupant 9 pays de la Communauté européenne, 5. membres de l'Otan mais non de la C.E.E.; 8 autres Etats européens non Intégrés à ces regroupements; 7 pays, membres du Pacte de Varsovie; 4 tout petits Etats, dont le Vatican; deux Etats non européens: les USA et le Canada, et l'ONU.

(5) Cfr Mgr Casaroli, Secrétaire du Conseil pour les affaires publiques de l'Eglise, au cours d'une conférence: «Le St Siège et l'Europe» à Milano in La Civiltà cattolica, 20 février 1972.

Du côté des membres du Pacte de Varsovie, -au moins, au niveau des responsables du pouvoir, ce qui est différent des peuples en cause- la préparation de la Conférence pour la sécurité et la coopération en Europe mobilisait les énergies. C'est ainsi, par exemple, qu'apparût la «Table ronde» «Pour la sécurité européenne et la paix» dans les hebdomadaires tels que «Les Nouvelles de Moscou» «Moscow News» «Novedades de Moscu» «Anba Moscou», sous la direction d'un certain Yakov Lomko, de Moscou. Nombre d'auteurs étrangers furent ainsi invités à coopérer à la mise en œuvre de ce projet. Dans une plaquette éditée à Moscou, nous trouvons rassemblées les contributions de 21 rédacteurs et, notamment, un article d'un rédacteur belge. Nous y lisons notamment qu'«en dépit de ces forces à peine occultes de l'impérialisme et de la réaction sociale, qui ont toujours été les alliées les plus sûres de la guerre (...) la paix n'est plus un mot magique et prestigieux. La paix réclame des conditions concrètes» (6). Ce que disait aussi le St Siège, lorsqu'Il signifiait que toute paix ne serait que le fruit de la justice mise en œuvre concrètement. Mais là se situe l'ambiguïté.
(6) Cfr «Sécurité européenne», Points de vue, Mockba, 1972, M, Lambilliotte, juillet 1970.

Quoi qu'il en soit, le 1er Août 1975 était signé à Helsinki l'acte final de la Conférence pour la sécurité et la coopération en Europe.

Rédigé en six langues, cet acte final se présente sous la forme d'un livre épais de 400 pages. Parmi les nombreuses interventions, relevons seulement celle de Mgr Casaroli, apportant au cours de la dernière journée du 1er août, un message de Paul VI. Le Pape s'exprimait ainsi: «Les peuples de langues et de traditions diverses qui composent l'Europe, plutôt qu'ils ne la divisent, regardent avec une attention anxieuse les affirmations solennelles qui vont être souscrites. Il y a des centaines de millions d'hommes et de femmes, jeunes et vieux qui aspirent à vivre des rapports toujours plus sereins, plus libres, plus humains, c'est-à-dire à jouir de la paix dans la justice; ils désirent certainement se sentir rassurés par la garantie de la sécurité de chaque Etat, mais ils sont tout autant encouragés par la réaffirmation du respect des droits légitimes de l'homme et des libertés fondamentales. Parmi ces droits, le St Siège se réjouit de voir soulignée de manière spécifique la liberté religieuse...».

Les termes mêmes du St Père nous permettent de souligner deux ambiguïtés, liées intrinsèquement avec l'Acte final de la Conférence: d'une part. Paul VI évoque les « peuples anxieux» «qui aspirent à la paix dans la justice», En fait, ces peuples sont absents de telles assises. Seuls s'y retrouvent ceux qui détiennent le pouvoir. Et il n'y a pas équivalence entre ces termes. C'est un fait. D'autre part, le Pape souligne que ces peuples, justement, aspirent à se sentir «rassurés» et «encouragés» par ces déclarations qui «réaffirment» le respect des «droits légitimes de l'homme et des libertés fondamentales».

Parlons clair: contrairement à l'optimisme qui semble de mise dans les milieux occidentaux, les peuples de l'Est savent parfaitement que les déclarations et les proclamations n'engagent pas leurs dirigeants. Ils le savent, parce qu'ils vivent, à longueur d'années les réalités contradictoires. Ils le savent, parce qu'ils ont connaissance aussi, d'autres déclarations et d'autres affirmations, non équivoques celles-là. Qu'elles leur soient prodiguées par la voix des délégués locaux du Secrétariat pour les affaires ecclésiastiques, ou par les appels téléphoniques de dirigeants de la politique religieuse à une échelle plus responsable. Il est rare que de telles proclamations soient effectivement enregistrées, il s'agit en fait plutôt d'une sorte de jurisprudence parallèle au Code officiellement en vigueur, plus précisément encore: il s'agit même d'une sorte de Droit parallèle, contradictoire au droit fondamental de la Constitution. Ils le savent aussi, ces croyants livrés au silence, dans ces peuples eux-mêmes, parce qu'ils sont eux aussi, trop souvent, confiés aux soins de responsables investis par le pouvoir politique et qui, de gré ou de force, ne s'expriment pas ou expriment un point de vue que ne recouvre pas la vérité de la situation.

De cette REALITE, à ras du sol et de l'expérience quotidienne, relatons ici quelques aspects. Nous la saisirons au niveau d'autres «déclarations», non au niveau des faits vécus. Mais ces déclarations sont elles-mêmes des faits, éléments de cette réalité contradictoire que nous entendons mettre en relief.

Reprenons, par ex., quelques éléments de cette déclaration du Ministre des Cultes, en Pologne, qui vient d'être assez largement répandue dans la presse, en Occident, qui semblait presque s'en étonner. Comme si elle n'était pas l'expression désaliénée cette fois-ci, d'une politique religieuse permanente en son fond, sinon dans ses méthodes.

Il s'agit donc d'extraits d'une conférence que tenait à ses collaborateurs, le Ministre responsable de l'Office des Cultes, en Pologne. Mr K. KAKOL, le 5 mai 1976.(7)
(7) Extraits publiés pour la première fois, en langue française, dans La Documentation catholique. des 1-15 août 1976. pp. 727 et ss.

Nous y relevons les quelques projets suivants, mis en œuvre déjà ou à réaliser encore:

«Nous devons ... établir un programme concret (...) (de lutte contre l'influence religieuse de l'Eglise, n.d.l.r.).
Nous ne céderons en rien vis-à-vis de l'Eglise. Elle n'a le droit d'exercer son culte que dans l'enceinte du sanctuaire, disons dans la sacristie (...) Nous n'admettrons jamais l'évangélisation en-dehors de l'Eglise. Nous ne permettrons jamais l'éducation religieuse des enfants, de la jeunesse. Nous ne souffrirons pas l'influence quelconque de l'Eglise sur la vie culturelle et sociale (...)

Voici nos moyens pour combattre l'Eglise: les samedis libres et l'étalement des vacances, car cela paralyse le calendrier liturgique ainsi que les fêtes religieuses qui se célèbrent en famille. Les écoles groupées, avec ramassages d'enfants, militent aussi dans notre sens (...)

Si nous ne pouvons pas anéantir l'Eglise, du moins empêchons-là de nous nuire (...)

Les évêques ne cessent d'écrire. Ils nous inondent de mémorandum (...)

Nous réagissons poliment... mais comment répondre intelligemment à des lettres imbéciles! (...) ... L'Eglise devrait exprimer son accord avec un tas de choses, comme notre attitude à l'égard de l'Union soviétique (...) Le cardinal n'a pas le droit de dire que l'homme peut refuser d'obéir à l'Etat lorsque l'Etat se dresse contre Dieu! (...)

Même si, en tant que ministre d'Etat, je suis obligé de sourire pour inspirer confiance, en tant que communiste je combattrai sans répit la religion et l'Eglise ...».

«Même si, en tant que délégation à telle ou telle Conférence, je suis obligé de réaffirmer parmi les droits légitimes de l'homme et des libertés fondamentales, le droit spécifique à la liberté religieuse... en tant que communiste je combattrai sans répit la religion et l'Eglise»... Qui pourrait empêcher cette exégèse de tous les Accords de toutes Conférences, tant que, hic et nunc, demeure cette distorsion entre les proclamations et la réalité quotidienne de l'existence. L'existence vécue par les millions de croyants qui, eux seuls, sont à même de vérifier l'impact effectif de tels engagements publics?

Prenons connaissance d'une autre «déclaration».... à l’antipode, pourrait-on dire.

Le 7 janvier dernier, le Patriarche PIMEN, de l'Eglise orthodoxe russe, accordait une interview à l'Agence de Presse soviétique Novosti. Nous ne le livrons pas ici à votre jugement, mais nous entendons révéler cette aliénation qui jugule les déclarations de ce type. En effet -et ceci se détache sur la sombre toile de fond d'une Eglise asphyxiée et étranglée- le Patriarche s'exprimait ainsi:

«Je dois déclarer - et j'assume l'entière responsabilité de mes paroles- qu'il n'y a pas un seul cas en Union soviétique où une personne aurait été poursuivie en justice ou incarcérée pour ses convictions religieuses... Je dirais même plus: la législation soviétique n'envisage même pas que des poursuites puissent être engagées contre quelqu'un pour ses convictions religieuses. Croire ou ne pas croire, c'est en URSS l'affaire personnelle de chacun». Le Patriarche s'employa à dénoncer «les affirmations tendancieuses de la presse occidentale» selon lesquelles des personnes seraient condamnées et internées pour des motifs religieux. «Adultes et enfants reçoivent dans l'église une éducation chrétienne», dit-il encore «les offices sont quotidiens; matin et soir ... Les portes des églises sont ouvertes à toute le monde et chaque fidèle peut en toute liberté assouvir ses besoins religieux». (8)
(8) Cfr lrénikon , 1976, 1, pp. 113 et ss. .  

Discours ambigu s'il en est. Il réfère parfois, de fait, au Droit fondamental, sans recouvrir dès lors la réalité, livrée à l'arbitraire des ukases de la jurisprudence ou, tout simplement, des manœuvres retorses d'une tactique oppressive.

De fait, la Constitution soviétique garantit la liberté de conscience et les actes de culte, pour autant qu'ils ne contreviennent pas au bien de l'Etat. Cette restriction fonde l'arbitraire (9): nul ne sera interné pour convictions religieuses, mais pour parasitisme (même s'il fut, pour ce fait, éjecté de son travail...), pour houliganisme, pour déviance mentale... Adultes et enfants sont comblés, sauf le fait que les jeunes de moins de 18 ans ne peuvent être instruits dans la foi, même par leurs parents. Les églises sont ouvertes et regorgent de monde: comment en douter quand on sait, par ex. que Moscou compte aujourd'hui 26 églises ouvertes au culte (35, prétend le Patriarcat), pour une population de plus de 7,5 millions d'habitants; que Riga, en Lettonie, en compte 6 (14, dit le Patriarcat), pour plus de 775.000 habitants ; Vilnius, en Lituanie, 7 pour plus de 420.000 habitants.
(9) Comme, en politique, la notion ambiguë de «solidarité fraternelle», qui justifie, par ex. l'invasion de la Tchécoslovaquie; ou le dernier alinéa de nombreux documents officiels, répondant à une requête: «...et pour toutes autres raisons»..., justifiant.... sans justification, tout refus...

Certes, le Patriarche, interviewé par l'Agence très officielle de presse (et du Parti !) ne saurait peut-être s'exprimer autrement, mais que les chrétiens d'Occident lui fasse la charité... de ne pas le croire! Tout récemment, Amnesty international citait le nom d’Alexander Argentiov, chrétien orthodoxe, interné dans un hôpital psychiatrique en URSS, pour avoir participé à un séminaire clandestin organisé à Moscou. Et en juillet dernier, Igor CHAFAREVITCH, ancien professeur à l'Académie de Moscou et membre de l'Académie des sciences, diffusait à Londres un document de 15 pages, rapport signé par les responsables de six Eglises chrétiennes en URSS (dont les Eglises orthodoxe, catholique et baptiste) et adressé au Soviet Suprême d'URSS et décrivant les persécutions dont sont victimes les Eglises et les croyants: «Jamais, dit ce rapport, il n'y a eu tant de fermetures d'églises et de lois particulièrement discriminatoires qu'aujourd'hui», Et l'on rejoint ici la VIE des croyants ...

On la rejoint encore, en prenant connaissance de statistiques relatives à la survie de l'enseignement religieux de la jeunesse, en Tchécoslovaquie. Le journal destiné au corps enseignant « Ucitelské Noviny» (10) apporte à cet égard quelques données suggestives: «Le nombre des élèves inscrits à l'enseignement religieux décline. Il y a déjà des écoles dans le pays où n'est plus dispensé aucun enseignement religieux (11)», et il cite, par exemple, le district slovaque de Banska Bystrica où 25 écoles sont dans le cas. Par ailleurs, note encore le journal «nous nous sommes séparés de beaucoup de pédagogues qui ne reconnaissaient pas le fondement essentiel de notre politique scolaire» et il poursuit «Nous avons une raison de nous réjouir du succès de notre éducation athée scientifique. Durant les années 1968/69 presque 50 % des élèves étaient inscrits à l'enseignement religieux, en 1975/76, seulement 5,13 % dans le district de Lučenec ... ".
(10) Ucitelské noviny, 4.12.1975.
(11) En 1968/69, en Moyenne-Slovaquie. 78 % des élèves étaient inscrits à l'enseignement religieux, actuellement: 27 %. - Cette situation est évidemment le fruit d'une pression coercitive sur le terrain.

Ce qui n'empêchait pas le Vice-président du Comité central du Front National de Tchécoslovaquie, le Dr Tomas Travnicek (12) d'encourager les prêtres regroupés dans l'Association Pacem in Terris, livrée à la politique du régime actuellement en place, à épauler de grand cœur cette politique:
(12) Au cours d'une réunion du Comité fédéral élargi de l'Association: Pacem in Terris, à Olomouc (Moravie), le 28 octobre 1975. Tout l'exposé de ce responsable politique visait, en fait, à définir la place de l'Eglise: entre l'autel et la sacristie, d'une part; au côté de la ligne politique du Parti, d'autre part. Il se fit applaudir par les membres présents...  

« .... je pense que vous aussi, les prêtres catholiques romains, et particulièrement vous qui êtes rassemblés dans Pacem in Terris, ne devez plus vous poser cette question-clef de la conscience d'homme et de citoyen: où est ma place? Car, depuis longtemps déjà, vous vous êtes décidés intérieurement et par conviction. Vous voulez travailler, avec votre peuple, pour votre patrie socialiste, pour la cause de la paix et du progrès social pour le monde entier...»,

Autre déclaration encore! Elle parachevait un long réquisitoire et mise en garde contre la tentation «d'abuser de la religion à des fins d'opposition politiques».

Une grave ambiguïté se fait jour ici: dans une société qui, en fait -et non au niveau de déclarations solennelles- utilise le citoyen comme organe de production sans lui laisser aucune responsabilité, parle en son nom sans lui laisser la faculté de s'exprimer, abuse de la contrainte pour l'asservir, garantit à quelques uns ce qu'elle refuse à l'ensemble, le rôle de l'Eglise est, dit-on chez nous, d'être, au nom de l'Evangile, «la conscience critique» de cette société. Ce qui s'avère en effet dans des sociétés livrées à la répression fasciste, ne serait-il plus exacte pour d'autres contextes? Ce qui est un devoir évangélique, ici, pourquoi deviendrait-il «ingérence politique», là-bas?

Depuis la signature de l'Acte final d'Helsinki, plus d'un an a passé. L'anniversaire de cet événement n'a guère rallumé les propos confiants de l'époque. C'est plutôt, au contraire, un ton désabusé qui a présidé, dans la presse internationale, aux commentaires consacrés à ce souvenir. On a lu, même, que le seul fruit de ces accords fut la cristallisation d'une opposition intérieure, en URSS, sous la forme d'un groupe d'action, conscience critique de la politique des responsables et les interpellant désormais, au nom justement de ces Accords.

Mais au plan religieux?

Un événement, peut-être important, est survenu entre-temps.

Peut-être n'a-t-il pas été assez remarqué par nos croyants. A Nairobi, se tenait du 23 novembre au 10 décembre 1975, la cinquième Assemblée du Conseil œcuménique des Eglises. Au cours de ces assises, un fait est intervenu, qui ne saurait s'oublier et qui, peut-être, si l'on est vigilant, pourrait avoir des suites fructueuses.

Alors que l'on en était à l'analyse de la situation internationale, l'Assemblée en vint à la préparation d'une «Déclaration sur le désarmement et l'accord d'Helsinki». La déclaration était proposée aux réflexions de l'Assemblée. C'est alors qu'intervint un pasteur de la Fédération des Eglises protestantes de la Suisse. Ce pasteur J. ROSSEL proposa un amendement au texte proposé, amendement qui allait alimenter un long débat au niveau de l'Assemblée et du Comité d'examen des directives III. Le texte de l'amendement proposé était le suivant: (13)
(13) Nous nous référons, pour cette question, à l'ouvrage rédigé par Marcel Henriet, intitulé: «Briser les barrières», Nairobi 1975. -IDOC-FRANCE, pp. 289 et ss.
 

«Les restrictions à la liberté religieuse, tout particulièrement en URSS, préoccupent le C.O.E. L'Assemblée prie respectueusement le gouvernement de l'URSS d'appliquer dans les faits le principe n°7 de l'Accord d'Helsinki ».

Un élément vital venait d'être introduit dans la discussion: «dans les faits», disait la motion. Si l'on quittait le niveau sécurisant de l'utopie, pour rejoindre «les faits», on risquait -enfin- de se retrouver un jour devant le reflet de la vérité. Et ceci est fondamental.

Il est évident que cette intervention prenait l'allure d'un pavé dans la mare. Des représentants de l'Eglise Orthodoxe russe de Moscou, comme d'autres confessions religieuses encore étaient présents dans l'Assemblée. Il est compréhensible que leur situation devienne, en un instant, très délicate. (Mais, en fait, tellement plus délicate que celle des délégations des USA, d'Afrique australe, de l'Amérique latine? Elles aussi devraient affronter leur vérité et les interpellations fraternelles de leurs confrères).

Il fallait donc s'attendre à la réaction négative de l'Eglise orthodoxe russe. Elle vint, en effet: les métropolites Juvenalij et Nikodim s'opposèrent immédiatement à cet amendement. Après bien des tergiversations (prise en considération de l'amendement ou clôture du débat?) et des échanges assez confus, la motion est prise en considération (279 voix en sa faveur, 181 contre).

Un amendement à celui qui est en question est alors avancé.
Il s'exprime ainsi:

«Les restrictions à la liberté religieuse dans de nombreuses parties du monde, y compris en URSS, préoccupent le C.O.E. Le C.O.E. est reconnaissant au gouvernement de l'URSS d'avoir assumé un rôle d'animateur dans la mise au point de l'Accord d'Helsinki et l'appelle, ainsi que tous les gouvernements, à assurer la pleine application du chapitre 7 de cet Accord».

On sent, à de telles précautions, combien on revient de loin ... Il est bien exact que l'Eglise est en butte au pouvoir «dans de nombreuses parties du monde» (14), et il était opportun, certainement, d'introduire cette notion. Mais le «rôle d'animateur», combien ambigu, de l'URSS dans l'organisation de la Conférence d'Helsinki reflète ici un complexe, à notre avis (15). D'autant plus que l'efficacité de telles précautions est sujette à caution.
(14) A ce propos, notons qu'il est intéressant de remarquer que seule l'URSS est nommément citée. Ce fait est assez révélateur du manque significatif d'information sur la situation religieuse de l'ensemble des pays du centre et de l'Est de l'Europe. Il n'existe, en effet, pas un seul de ces pays où l'Eglise ne soit l'objet de «restrictions à la liberté religieuse». Certes, la politique antireligieuse est coordonnée à Moscou, mais cela ne change rien au fait que l'application en est assumée par chacune des Démocraties populaires.
(15) Intéressant, de ce point de vue, de comparer le peu de ménagement dont fait justement état la «Déclaration sur les Droits de l 'Homme en Amérique Latine»: Et notamment, par ex., en son article 3: «Nous protestons contre la multiplication systématique des violations des droits de l'homme sur ce continent, motivées surtout par des raisons politiques, violations de droits de la personne, tels que ...». Suivent alors 10 exemples concrets de telles violations qui vont de la détention arbitraire à la «restriction à la vocation chrétienne à aider les personnes dont les droits ont été violés», des «sévices et tortures»  à «la limitation du droit à une défense juridique»... Justement dénoncées, ces violations s'appliquent tout aussi bien à cet autre système mis en cause avec tant de prudente modération.
(Cfr. M. HENRIET, op. cit. p. 298).

Entre-temps, une réunion d'information sur ces problèmes est organisée dans la soirée du même jour. A entendre les commentaires des participants, on peut mesurer le degré de mésinformation en la matière... Mais cette rencontre est certainement bénéfique.

Lorsque reprend le débat, le 9 décembre, le Pasteur Rossel et un pasteur de l'Eglise d'Ecosse qui l'avait appuyé, se déclarent prêts à retirer leur premier amendement, à la condition que l'on inclue alors la recommandation additionnelle que voici:

«L'Assemblée prie le secrétaire général de veiller à ce que la question de la liberté religieuse fasse l'objet de sérieuses consultations avec les Eglises membres des Etats signataires de l'Accord d'Helsinki et demande qu'un premier rapport soit soumis à la prochaine session du Comité central en août 1976.»

Cet amendement est accepté, au nom du Comité. Comme le seront aussi, ultérieurement, deux amendements additionnels encore, dont notamment:

«La présente Assemblée reconnaît que tous les Etats signataires énumérés ci-dessous assument des responsabilités égales en ce qui concerne le respect et l'application de tous les principes énoncés dans ce solennel Accord (Faire figurer la liste des Etats signataires en annexe de la déclaration)».

Les représentants de l'Eglise orthodoxe dans une intervention de l'évêque Kirill s'efforcèrent encore de reculer l'échéance: il proposa de supprimer dans l'amendement Rossel la date du mois d'août 1976. Ce fut peine perdue.

Dans une dernière déclaration, l'Eglise orthodoxe russe, par la voix du Professeur V. Borovoy (ancien observateur au Concile), expliquera pourquoi elle s'abstient du vote. Son intervention, bien que très subtile -et ceci est fatal- est pourtant assez émouvante par certains aspects. Mieux que d'autres, peut-être, elle laisse pressentir ce drame d'une Eglise officielle, coincée entre sa mission évangélique et la position qu'elle a cru devoir adopter face à un pouvoir aliénant et assujettissant:

«Au nom de l'Eglise orthodoxe russe, dit-il, j'aimerais déclarer que si nous nous sommes abstenus, ce n'est pas parce que nous ne voulons pas collaborer avec nos frères chrétiens dans l'étude, l'approfondissement de notre compréhension, et la mise en pratique des droits de l'homme, y compris le droit à la liberté religieuse, dans tous les lieux où ces droits sont transgressés ou dénaturés ... (...) Nous sommes prêts à la franchise, au dialogue et à la coopération. Mais nous avons été déçus par l'atmosphère dans laquelle s'est déroulée la discussion de ces questions à l'Assemblée, atmosphère de hâte, de nervosité, d'émotion et de division. Quoique nous croyions et affirmions que Jésus-Christ nous libère et nous unit, nous nous sommes laissés influencer sur ces questions par des passions pécheresses et par nos divisions. Nous le regrettons profondément, et c'est pour marquer que nous désapprouvons cette atmosphère que nous nous sommes abstenus. Cependant, en ce qui concerne le fond du problème, nous sommes prêts à la coopération et au dialogue, dans une atmosphère équitable et fraternelle. Nous vous demandons vos prières et nous prions pour vous».

Dans la position qui est la sienne, que peut-il dire d'autre?

C'est alors l'ensemble du document - Déclaration sur le désarmement et l'Accord d'Helsinki - qui est soumis au vote de l'Assemblée et adopté à une écrasante majorité.

Les responsables du pouvoir politique, en URSS, ne devaient pas rester insensibles, évidemment, à cette prise de position d'un organisme influent comme le C.O.E. On devait apprendre bientôt que les deux personnalités russes, qui avaient écrit à l'Assemblée de Nairobi, lui demandant de prendre en considération les violations de la liberté religieuse dans leur pays, avaient été relevées de leurs fonctions «sur ordre de Moscou ». Elles avaient déjà été d'ailleurs précédemment l'objet de mesures restrictives de ministère et d'éloignement de la capitale. L'un des signataires est prêtre, le P. Gleb Jakunin, l'autre est un physicien, Lev Regelson.

Le 23 décembre 1975, le St Synode de l'Eglise Orthodoxe russe entendait un rapport sur l'Assemblée de Nairobi, qui lui était présenté par trois participants: les métropolites Nikodim de Leningrad, Filaret de Kiev et Juvenalij de Tula. En conclusion, le St Synode a exprimé le regret du fait que «certains participants à l'Assemblée aient tenté d'utiliser ce forum chrétien pour discréditer l'Union soviétique et pour créer dans l'Assemblée un esprit non fraternel à l'égard de notre Eglise et de ses représentants». Néanmoins, le St Synode se réjouissait de l'élection du métropolite Nikodim comme président du COE, et du métropolite Juvenalij, de l'archimandrite Kirill Gundjaev, du Protopresbytre Vitalij Borovoy et de MM. A.S. Buevskij et N.B. Teterjatnikov, comme membres du nouveau Comité Central (16).
(16) Cfr. Irénikon, 1976, 2.
Le Métropolite Nikodim, personnalité très discutée, est évêque de Leningrad; depuis lors, l'archimandrite Kirill Gundjaev a été nommé évêque de Viborg (il a 30 ans) et vicaire épiscopal du diocèse de Leningrad.
Lors d'une interview par l'agence Novosti, au printemps 1976, le Métropolite Filaret, de Kiev, en Ukraine, a également déclaré qu'il n'y avait pas de persécution religieuse en URSS. Plus que ses dires, ce qui est significatif, c'est l'insistance apportée à le leur faire dire !

Mais qu'en est-il devenu, justement, de la recommandation de l'Assemblée qui enjoignait au Secrétaire du C.O.E. de veiller à ce que la question de la liberté religieuse fasse l'objet de sérieuses consultations avec les Eglises membres des Etats signataires de l'Accord d'Helsinki  et qui demandait «qu'un premier rapport soit soumis à la prochaine session du Comité central en août 1976» ?

Le dit Comité vient en effet de se réunir. Cette rencontre s'est clôturée à Genève, le 18 août dernier. Elle a été consacrée principalement à des discussions sur les droits de l'homme et, particulièrement, sur la liberté religieuse dans les pays de l'Est. La discussion avait été amorcée, le 12 août, par la présentation d'un rapport du Secrétaire du C.O.E., le pasteur Philip Potter.

Plusieurs documents ont étayé cette réflexion. Tout d'abord, une relation de la situation en URSS, décrite par le P. Jakunin et M. L. Regelson, relation qui formait le nœud d'un rapport élaboré de concert, pour le Comité, par trois organismes de recherches en Occident, préoccupés de ces problèmes. Par ailleurs, le Secrétaire disposait lui-même de plus de 50 réponses à un questionnaire qu'il avait adressé en mars dernier aux 144 Eglises membres des Etats signataires de l'Accord d'Helsinki, où il leur était demandé de préciser les contradictions relevées dans leur propre société entre cet Accord et son application.

De toutes ces relations ressort la constatation suivante: la liberté religieuse, solennellement définie et proclamée du haut des tribunes, est un leurre en Union soviétique. (II faudrait ajouter, pour être vrai, que toutes les Eglises engagées dans une coexistence avec les régimes instaurés dans les Démocraties populaires du centre et de l'Est de l'Europe, sont affrontées à une volonté systématique de les réduire. La situation existentielle varie de l'une à l'autre, en fonction de nombreux éléments, historiques, politiques, etc. Mais il s'agit, toujours, d'un rapport de forces). Et il apparaît bien que, sur ce point comme sur bien d'autres, un an «d'application» de l'Accord d'Helsinki n'a rien changé, sinon au contraire.

Dès lors, elle ne peut plus être niée cette REALITE, que connaissent bien ceux qui l'ont étroitement approchée, mais qui a été longtemps méconnue par aveuglement ou par peur d'être confronté à des révisions déchirantes.

Lors de cette réunion du Comité, le Secrétaire du C.O.E. a fait remarquer que cet article 7 des Accords d'Helsinki, était l'un de ceux qui furent, à l'époque, discutés dans le cadre de ce que l'on appelait alors «la troisième corbeille».  Il importe donc de veiller à soutenir et mettre en pratique l'ensemble de ces 10 articles concernés, et donc aussi ceux qui entendent promouvoir le libre exercice des droits civils, politiques, économiques, sociaux, culturels, les uns et les autres étant intrinsèquement liés. Autrement dit: réclamer la liberté de conscience, de religion ou de foi, implique une revendication similaire quant à l'alphabétisation, quant à une plus large égalité sociale, une chance de plus-être et de mieux-être partagée, etc.  Et c'est bien exact. Mais inversement aussi: la revendication pour tel ou tel groupe d'hommes opprimés, dans telle ou telle forme de société engage à une attention tout aussi pressante à d'autres groupes d'hommes opprimés en d'autres systèmes. Et quelque soit le prix qu'il faille payer pour cela: ou ses propres privilèges, ou ses propres espoirs utopiques. La vérité et la justice sont premières, parce que le salut de l'homme est premier. « Elire» ses propres victimes, c'est en fait, à la limite, les exploiter encore. A notre époque, que l'on s'est plu à appeler l'époque du «dialogue», et qui est l'époque de l'intolérance et des idéologies, cette tentation nous menace tous. La vérité est aujourd'hui à ras du sol. Nulle vérité n'existe, qui n'est vérifiée «dans les faits». L'analyse des réalités existentielles est seule garante contre l'errance de nos idées et la cristallisation de nos mythes. Encore faut-il se garder d'user pour cette analyse de ses propres grilles d'investigation.

Et c'est sans doute la toute première chose à retenir de l'éclosion de cette prise de conscience à Nairobi. Et même si nous serions un peu tentés d'en sourire amèrement, il nous faut nous réjouir du fait que cette REALITE que nous nous efforçons de faire émerger depuis si longtemps et qui s'est heurtée à trop de silence, voire de soupçons, que cette REALITE se soit enfin imposée à l'attention. Pour la première fois, peut-être, dans de telles assises, on a convenu du fait qu'il pouvait y avoir effectivement une distorsion entre le discours et la vie, entre les mots et les faits. Baudruches gonflées, les mots ont ainsi explosés: il restait LA REALITE. Ce que nous essayons de dire, depuis plus de 20 ans! La veut-on vraiment, cette vérité? Les témoignages lucides sont innombrables ...

Concrètement, le Secrétaire du COE a suggéré: - que soit approfondie l'étude biblique et théologique des fondements de la liberté religieuse; - que soit créé un groupe consultatif, au sein de la Commission des Eglises pour les affaires internationales. Ce groupe serait à la fois un organisme coordinateur des initiatives entreprises à l'échelon universel, stimulateur, lieu d'échange d'idées et d'expériences, centre de consultation. En Europe, c'est la Conférence européenne des Eglises qui sera chargée de coopérer, en tant qu'organisme, à cette mise en œuvre.

Tout dépend maintenant ce que l'on en fera. Il y a certes des problèmes, inhérents d'ailleurs à la problématique. Ceux qui connaissent cette réalité, au niveau du vécu, justement, en ont exploré la complexité. Ils savent, par exemple, que «l'inorganisation» est un facteur positif, dès qu'il s'agit d'apporter de l'aide à un plan pastoral. Une telle adéquation à la réalité, une telle souplesse d'adaptation aux fluctuations est requise, qu'il est difficile de concevoir quelque aide efficace qui soit programmée à haute échelle, réalisée dans des plans stéréotypés. C'est du travail artisanal qui est requis. Celui-ci rejoint deux exigences: cette disponibilité à la nécessité fluctuante et concrète et la sécurité de ceux qui sont en cause. Par ailleurs, il serait faux, et nuisible, d'imaginer que les Eglises de l'Est sont des blocs monolithiques. Il faut bien les connaître pour savoir aussi qu'elles sont traversées de mille courants, enjeux elles aussi de mille tentations, tout comme les nôtres. Elles sont, enfin, irréductibles à notre propre expérience. Et tout comme Nairobi entendait une femme noire revendiquer que cesse «la mission» étrangère en ces pays appelés à prendre en mains leurs responsabilités, de même -et une fois de plus- même dans sa bonne volonté, l'Occident doit savoir qu'il est toujours menacé de sa tentation fondamentale: s'imposer, se prendre pour la mesure universelle, tout ramener à ses cadres d'analyses, s'instaurer comme norme, mesure et critère ... Risque qu'il ne faut pas sous-estimer. Les frères de l'Est eux-mêmes nous l'ont appris. Peut-être donc, la bonne volonté devrait-elle d'abord se manifester par LE SILENCE ATTENTIF, l'ECOUTE.  Et cela, nous en sommes très convaincus, c'est LA CONVERSION qui nous est demandée. Et cela encore, nos frères eux-mêmes nous l'ont enseigné!

Nous ne sommes pas les seuls, d'ailleurs, à être gravement mis en cause, par tout ceci. Les responsables officiels d'Eglise de l'Est, participants à ces travaux se sont, eux aussi, sentis ébranlés. Tous ces intervenants se sont opposés à la création d'un tel groupe permanent de consultation. Les interventions les plus négatives émanaient de l'un des représentants officiel de l'Eglise orthodoxe d'URSS, Alexeï Buevsky et du Métropolite Pankratij, de l'Eglise orthodoxe bulgare. Ceci est compréhensible, non seulement du fait de leur situation politique à l'égard d'un régime qui les tolère et souvent prétend en user à son profit, mais aussi du fait que les Eglises officielles de ce type sont elles-mêmes contestées par une opposition intérieure, plus radicale dans sa manière de concevoir le témoignage face à l'effort de désintégration.

Réfléchir sur ces événements nous mène à nous poser des questions: quelles sont nos propres motivations pour nous engager? D'une manière ou d'une autre, ne sommes-nous pas tentés de nous «servir» de victimes «profitables» ? Et dans notre propre Eglise, et dans notre propre monde, quelle place faisons-nous, concrètement, au niveau du vécu et non des idées, à l'autre: celui qui est différent, celui qui cherche, celui qui est en quête, celui, tout simplement, qui croise notre route, espérant confusément que notre regard croise le sien, et s'arrête ...

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