Bulletin Pâques 1976

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Cette Lettre vous apporte  en deux volets, une analyse (non point une analyse fouillée, mais plutôt quelques larges traits, raisonnablement fondés) d'un aspect précis de la vie de l'Eglise: la situation du clergé et ses perspectives d'avenir. Nous approcherons ici d'une part la Yougoslavie, d'autre part, la Pologne. Nous pourrions, ultérieurement, poursuivre éventuellement, la Hongrie, par exemple, la Tchécoslovaquie... Nous espérons servir la vérité, et aussi l'Espérance.

EN  YOUGOSLAVIE

Il n'est peut-être pas inutile de rappeler quelques grands traits qui caractérisent la Yougoslavie.

L'actuelle République populaire fédérative de Yougoslavie est née après la guerre, alors que le peuple s'était lui-même libéré de l'emprise nazi. La lutte partisane a coûté horriblement cher à ce peuple, qui a connu une hécatombe.

Mais le pays est aujourd'hui un immense kaléidoscope balkanique. Il regroupe en une République fédérative des peuples divers, que les vicissitudes de l'histoire ont souvent conduits à j'affrontement. Peuples slaves, mais que des occupations différentes ont aussi profondément marqués, on y retrouve les Serbes et les Croates, les Bosniaques, les Monténégrins, les Macédoniens, mais aussi de très nombreuses minorités, qui renforcent non seulement le caractère hétéroclite du pays, mais encore ses problèmes politiques: Bulgares, Albanais ...

Ainsi, d'Ouest en Est, on croirait traverser des campagnes autrichiennes, des régions allemandes ou italiennes, on croirait découvrir un monde slave plus spécifique, pour se trouver tout à coup confronté à l'Orient turc... De là, aussi, les diverses religions: catholique, encore ou non marquée au coin de la contre-réforme des Habsbourg, orthodoxe liée plus étroitement aux destinées politiques, islamique imprégnée du fatalisme oriental. Religions, souvent identifiées avec le caractère national (croate = catholique, serbe = orthodoxe…), ce qui a provoqué, entre elles, des joutes sanglantes, qu'il est difficile d'oublier.

Pays à l'équilibre périlleux et instable. Rejeté, en 1948 par le Kominform, il en a profité pour prendre ses distances et trouver là l'antidote au néo-colonialisme soviétique. Pour chercher, en même temps, le contact avec les capitaux et les marchés occidentaux. Mais rien n'est joué et tout demeure en balance. Les péripéties des derniers temps illustrent bien la précarité de cet équilibre. Il n'empêche: cette situation a placé la Yougoslavie dans une relation exceptionnelle, qui l'a maintenue largement dans le courant planétaire. La Yougoslavie n'est pas repliée sur elle-même et sur l'Est, même au plan des idées, comme tendent à le demeurer les autres pays du glacis, soucieux à la fois d'ouverture économique et de préservation idéologique. De là, ce fait que les idées et donc les remises en question, circulent à travers le pays. Il existe pourtant, à cet égard, une distance très marquée entre l'Ouest et le Sud-est du pays ... En cette dernière région, imbibée d'Islam et beaucoup plus solitaire, il n'est pas exclu de découvrir des coins demeurés dans une situation presque moyenâgeuse... Il est normal que la vie de l'Eglise soit, elle aussi, sensible à ces situations singulières. Tel sera, par exemple, le cas d'une Eglise catholique très minoritaire, regroupée en quelques îlots au cœur des régions islamisées.

Le marxisme est l'idéologie dominante, promue, enseignée, magnifiée. Ici comme ailleurs, il n'a pas conquis les masses, sauf lorsque, çà et là, il prit l'allure d'un «printemps», aussi vite avorté. Par l'infiltration des devises d'Occident, la société de consommation dessine des mirages, et malgré la pauvreté généralisée du pays, le matérialisme pratique devient, comme partout ailleurs, l'épreuve à laquelle s'affronte la grandeur de l'homme.

Tel est ce pays «non aligné », mais à l'équilibre fragile, ce pays, ces peuples qui, tout comme nous, quotidiennement construisent un monde vulnérable, qui doit être sauvé.

Nous prospecterons donc ici une seule facette de la vie de l'Eglise catholique: la situation du clergé et ses perspectives.

QUELQUES DOCUMENTS ET REFLEXIONS SUR LA SITUATION DU CLERGE EN YOUGOSLAVIE

Tab. 1

EVOLUTION DU CLERGE DIOCESAIN ENTRE 1940 et 1974 (1)

 

 

 

Nombre de prêtres, au :

Nouveaux ordonnés entre les :

 

DIOCESES

1.1.40

1.1.50

1.1.60

1.1.70

1.1.40

1.1.50

1.1.60

1.1.70

 

 

 

 

 

et

et

et

et

 

 

 

 

 

 

31.12.49

31.12.59

31.12.69

 

1.

Arch. de ZAGREB

606

520

487

490

116

83

124

82

2.

Ev. de DJAKOVO

210

182

170

200

54

30

75

18

3.

Ep. de KRIZEVCI (rite oriental)

68

65

74

77

18

19

12

11

4.

Ach. de SPLIT

168

150

154

166

48

34

50

21

5.

EV.de DUBROVNIK

84

60

57

74

13

14

31

6

6.

Ev. de HVAR

81

66

52

53

10

7

7

13

7.

Ev. de KOTOR

28

24

19

16

5

1

4

5

8.

Ev. de SIBENIK

82

52

44

48

12

3

15

6

9.

Arch. de ZADAR

103

68

56

87

8

4

45

 

10.

Arch. de SERAJEVO

92

93

96

125

43

16

49

25

11.

Ev. de BANJA-LUKA

37

24

28

40

6

7

15

5

12.

Ev. de MOSTAR

28

24

29

51

9

5

27

25

13.

Ev. SKOPJE-PRIZREN

12

12

13

26

4

5

11

1

14.

Arch. RIJEKA-SENJ

185

131

120

123

29

27

38

3

15.

Ev. de KRK

72

62

55

69

12

7

23

4

16.

Ev. POREC-PULA

107

36

39

49

21

12

16

3

17.

Ad. ap. de PAZIN

55

43

45

52

16

14

13

5

18.

Arch. LJUBLJANA

593

546

497

435

131

86

86

68

19.

Ev. de MARIBOR

471

382

359

325

69

69

60

56

20.

Ad. apos, de KOPER

 

168

167

166

 

29

39

24

21.

Arch. de BAR

21

18

22

23

2

4

3

 

22.

Arch. de BEOGRAD (rite latin)

10

7

5

14

2

 

8

2

23.

Ev. de SUBOTICA

177

132

105

98

35

14

28

10

24.

Ad. apos. du BANAT

72

39

35

33

 

9

4

4

 

TOTAL DE L'ENSEMBLE DES DIOCESES

3.362

2.904

2.728

2.840 (2)

671

499

783

399 (3)

 

(1) Beaucoup des statistiques, de ce tableau et des tableaux suivants sont reprises telles quelles ou construites au départ des données fournies par l'Annuaire général de l'Eglise catholique en Yougoslavie 1974, édité par la Conférence épiscopale, Zagreb, 1975. (Opci Sematizam katolicke Crkve u Jugoslavijl Cerkev v Jugoslaviji - 1974).
(2) Au 31 décembre 1974: 3.001 prêtres diocésains.
t3) En cinq ans, et non 10 ans, comme dans les colonnes précédentes.

 

- On observe une faille entre les années 1940 et 1950. Elle s'explique aisément par la guerre et ses séquelles. (A noter, la très grande diversité entre les diocèses: il faut avoir en mémoire la disparité des religions sur le sol de la Yougoslavie, depuis la Croatie catholique, la Serbe orthodoxe, jusqu'au carrefour entre le monde chrétien et musulman que représente la région orientale.

- Le nombre de prêtres diocésains demeure relativement équilibré entre les années 1950 et 1974. Pendant cette période, les nouvelles ordinations compensent les décès qui se sont stabilisés (cfr. le tableau 2), et tendent même peu à peu à remplacer les pertes de la guerre.

- Cependant, quant aux ordinations: l'immédiat après-guerre (50-60) est une période de lente reprise (499 ordinations). De là, la baisse encore du nombre de prêtres entre 1950 et 1960: ces 499 ordinations nouvelles ne peuvent encore compenser les décès et les autres fluctuations (prêtres excardinés, etc ... ) non reprises en ces tableaux.

- Si les nouvelles ordinations de la période 1970-1974 se chiffrent globalement, pour le clergé diocésain, à 399 (soit proportionnellement plus que les années antérieures), l'analyse plus précise du tableau révèle les premiers signes avant-coureurs de la crise des vocations, en certains diocèses, notamment Dubrovnik, Zadar (en crise aiguë), Krk, Porec, tous diocèses de la côte adriatique, et Skopje, en Macédoine. Il serait intéressant de vérifier ultérieurement si la crise se vérifie au niveau des candidats au sacerdoce (cfr. tableau 4).

On relève, par contre, la progression de l'archidiocèse de Zagreb (Croatie), de l'archidiocèse de Sarajevo (Bosnie) et du diocèse de Mostar (Herzégovine), de l'archidiocèse de Ljubljana et du diocèse de Maribor, on Slovénie.

Tab. 2

DECES DES PRETRES EN YOUGOSLAVIE ENTRE 1940 et 1974

 

du 1.1.40 au 31.12.49

du 1.1.50 au 31.12.59

du 1.1.60 au 31.12.69

du 1.1.70 au 31.12.74

Prêtres diocésains

    1 054  

     593  

     650  

     187  

Prêtres religieux

      380  

     177  

     209  

      94  

 

    1 434  

     770  

     859  

     281  


A noter:

- le nombre très élevé de prêtres décédés entre 1940 et 1949.

Ce fait est dû évidemment aux événements de la guerre, mais aussi, hélas, aux luttes sanglantes qui opposèrent les communautés croates et serbes, à la fin de cette guerre.

- comme nous l'avons dit déjà, la stabilisation de la mortalité entre les années 1950 et 1970 contribue aussi à la stabilisation progressive du nombre de prêtres.

- à la date du 31.12.74, nous l'avons vu (cfr note 2), l'équilibre de la population du clergé est encore assuré: les 399 ordonnés nouveaux remplaceront, et même en surnombre la perte de ces 281 prêtres décédés pendant les années 70-74 et (ctr tab. 4) les 52 prêtres qui ont quitté le ministère.

(Remarquons que les fluctuations mineures ne sont pas reprises dans ces tableaux).

Tab. 3

SITUATION D'ENSEMBLE DES ORDRES RELGIEUX MASCULINS (Ordres et Congrégations) EN YOUGOSLAVIE, ENTRE 1940 et 1974

 

au 1.1.40

au 1.1.50

au 1.1.60

au 1.1.70

au 1.1.74

Prêtres

1.385

1.287

1.300

1.632

1.768

Frères coadjuteurs

641

402

367

336

266

Séminaristes et petits séminaristes

603

323

553

768

650

Novices

166

45

206

301

133

 

2.795

2.057

2.426

3.037

2.817

Candidats

742

276

273

394

282


(4) Dans tous ces tableaux, «séminaristes» signifie les séminaristes étudiants en philosophie et en théologie.

(5) Les «petits-séminaristes», par contre, sont les hôtes des pensionnats (diocésains ou religieux) d'instruction secondaire, accessibles dès 15 ans, conçus et orientés comme des «petits séminaires», sources de vocations sacerdotales.

Le tableau ci-dessus rassemble donc les statistiques de tous les Congrégations et Ordres religieux, sur le territoire de la Yougoslavie.

Il est important d'en tenir compte, car en plusieurs régions de ce pays, nombre de paroisses sont entre les mains des ordres religieux. C'est le cas, par exemple, des Franciscains en Bosnie. Lointain souvenir de l'occupation turque, pendant laquelle seuls les Franciscains, qui s'étaient identifiés de très près à la population et même parfois aux envoyés du Sultan, réussirent à demeurer au milieu des communautés et du peuple, alors très éprouvés. Le peuple a gardé mémoire de cette confraternité et ces religieux sont, aujourd'hui encore, entourés d'affection.

Il n'empêche que, du point de vue pastoral, cette situation, malgré tout assez particulière, n'a pas manqué de poser des problèmes. On connut même des affrontements regrettables: dans tel diocèse, par exemple, un évêque se vit interdire l'entrée de la cathédrale, propriété des religieux. Mais, sans aller à de telles extrémités, il n'en-reste pas moins qu'il est peut-être difficile pour un Ordinaire de n'avoir point juridiction sur une large proportion des paroisses du diocèse.

L'ensemble de la pastorale du pays bénéficie néanmoins largement de la collaboration active de ces religieux-prêtres qui, en 1974, représentent plus d'un tiers des prêtres de la Yougoslavie.

En septembre 1975, une revue d'Herzégovine: «Nasa Ognjista» (Notre Foyer) publiait un article annonçant les prémices de 18 nouveaux jeunes prêtres, en précisant que 12 d'entre eux étaient franciscains et 6 prêtres diocésains. La revue soulignait le caractère assez particulier de la Bosnie-Herzégovine (point de jonction de tant de cultures et religions), mais qualifiait l'Eglise catholique qui y est incrustée de «plus vivante que partout ailleurs », Les données que nous rassemblons ici semblent, en effet, manifester cette vitalité particulière. Il faudrait ajouter aussi, sans doute, que ces régions détiennent un pourcentage de natalité très élevé. La ville de Sarajevo, par exemple, apparaît au visiteur comme presque confiée à la jeunesse, tant son caractère juvénile est frappant. (II s'agit aussi d'une ville universitaire, en plus):

 

1939

1949

1959

1969

1974

DEPARTS DE PRETRES

 

p.s. (6)

th (7)

p.s.

th

p.s.

th

p.s.

th

p.s.

th

60 à 69

70 à 74

Arch. de ZAGREB

344

136

253

67

135

110

252

169

104

132

1

5

Ev. de DJAKOVO

27

32

38

33

49

76

43

67

47

63

1

8

Ev. de KRIZEVCI

28

6

12

6

18

5

48

20

42

29

1

1

Ar. SPLIT-MAKARSKA

135

28

104

21

57

46

102

92

46

66

1

1

Ev. de DUBROVNIK

74

9

21

24

40

16

22

16

5

6

 

 

Ev. de HVAR

19

8

15

3

17

12

9

15

3

9

2

 

Ev. de KOTOR

4

3

 

 

3

1

3

à

1

3

 

 

Ev. de SIBENIK

36

6

25

2

17

11

9

8

 

7

 

1

Arch. de ZADAR

 

 

35

8

60

20

19

22

10

10

 

19

Arch. de SARAJEVO

89

32

31

16

41

27

84

46

76

78

 

 

Ev. de BANJA-LUKA

31

7

2

3

6

10

10

23

5

8

 

2

Ev. de MOSTAR

33

7

8

6

25

12

56

51

21

33

 

 

Ev. de SKOPJE-PRIZIEN

35

1

8

1

16

7

11

13

19

7

1

 

Arc. LJUBLJANA

337

126

 

24

90

50

60

122

51

94

4

6

Ev. de MARIBOR

126

72

12

30

41

27

71

133

67

98

2

2

Ad. ap. de KOPER

 

 

 

 

25

13

32

49

12

29

 

 

Arch. RIJEKA-SENJ

30

35

15

4

28

9

38

20

13

15

2

1

Ev. de KRK

14

10

27

1

5

19

17

12

7

17

 

2

Ev. POREC-PULA et

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ad. ap. de PAZIN

12

9

38

7

8

12

6

8

3

4

2

2

Arch. de BAR

16

6

6

6

6

 

3

3

 

3

 

 

Arch. BEOGRAD (latin)

 

 

4

6

8

4

10

8

1

4

 

 

Ev. de SUBOTICA

65

48

2

3

45

13

35

53

30

43

2

 

Ad. ap. du BANAT

12

14

 

9

16

11

10

9

7

6

1

2

TOTAL DE L'ENSEMBLE  DES DIOCESES

1.467

595

656

280

756

491

950

967

568

764

21

52 (8)

(6) p.s. = petits séminaristes.
(7) th = étudiants en philosophie et théologie.
(8) A noter: il s'agit ici d'une période de 5 ans, non de 10 ans, comme la colonne connexe.

Que pouvons-nous retenir du tableau ci-dessus, compte tenu également du tab. 3?

- Il est évident que ce genre de statistiques devrait être confronté également avec les données concernant la démographie du pays en question. Néanmoins, à titre d'indication, nous pouvons souligner certains éléments:

- La guerre a opéré des coupes sombres dans la population de Yougoslavie. Certainement, ce fait a profondément marqué la jeune génération, notamment.

- Un autre élément est intervenu, qui a profondément modifié le visage de la population: c'est l'exode de la main-d’œuvre disponible vers les pays environnants. Il nous semble que cette émigration-misère (qui entraîne les pères de familles loin du foyer et les jeunes, attirés par les hauts salaires d'Occident) a plus fortement marqué la population slovène et croate (de la plaine de Zagreb et de la Dalmatie), que celle des régions plus reculées ou plus imprégnées par l'Orthodoxie. Peut-être ce fait objectif -et ses répercussions- influencent-ils particulièrement les diocèses plus occidentaux.

- Remarquons que l'année 1969, qui marque souvent une nette augmentation d'effectifs par rapport à l'année 1959, bénéficie du boum démographique d'après-guerre.

Ce fait est marquant dans beaucoup de diocèses, à l'exception cependant de ceux dont la courbe va s'infléchir et s'accentuer encore dans les années suivantes: Dubrovnik, Hvar, Šibenik et Zadar par exemple.

- Mais compte-tenu de ces éléments, les deux derniers tableaux justifient déjà une inquiétude pour l'évolution du clergé, dans les décades qui viennent:

- La quasi totalité des diocèses accusent une baisse, souvent impressionnante ces dernières années, du nombre des candidats au sacerdoce, philosophiques et théologiens. (Presque 1/3 dans un archidiocèse comme Split, plus de la moitié à Dubrovnik et Zadar…). A noter égaiement la chute du recrutement dans l'archidiocèse de Ljubljana, alors que la ville elle-même, capitale de la Slovénie, devient l'une de ces villes-champignons, entourée d'une ceinture de citées-dortoirs, tout comme de grands centres d'Occident. Et l'on sait les problèmes pastoraux posés dans de semblables ensembles, où se dénouent les traditions et s'atomisent les populations. Le même phénomène s'observe dans l'évêché voisin de Maribor, proche de l'Autriche, ce qui permet de penser qu'il s'agit bien là d'un phénomène régional.

- Par ailleurs, la lecture du tableau permet de déduire la désaffection à l'égard des petits séminaires, et d'observer qu'elle s'accentue rapidement. Ces écoles confessionnelles étaient pourtant, jusqu'il y a quelques années, le réservoir des vocations sacerdotales, tant religieuses que diocésaines. Il serait un peu trop simple, en réagissant comme des Occidentaux, d'arguer du fait que cette désaffection serait en fait une bonne chose, qui va permettre à cette jeunesse de mûrir des vocations plus ouvertes, plus aguerries, plus équilibrées et libres. Il faut se souvenir aussi que l'enseignement officiel est totalement imprégné d'une idéologie dominante qui, si elle ne rapproche certainement pas la jeune génération du marxisme, ne la situe pas moins dans un climat de positivisme athée et d'indifférentisme à l'égard du problème religieux. Significative, à cet égard, la relation du journal des enseignants: «Skolske novine » (le journal scolaire) d'avril 1974. Rapportant une enquête, poursuivie dans une école de village, le journal fournit les renseignements suivants: à la question: «que penses-tu de la religion et de Dieu?», 2.38 % des élèves répondent que Dieu n'existe pas; 5,95 % qu'ils ne savent pas; 40,47 % déclarent qu'ils croient en Dieu, mais 51,19 % refusent de répondre à cette question. Le rédacteur croit pouvoir en déduire les conclusions suivantes: «Le fait qu'un pourcentage si élevé d'enfants refusent de répondre à cette question indique qu'ils sont vacillants, de telle manière que l'athéisme a commencé à prendre pied dans leur conscience, bien qu'ils fréquentent régulièrement l'église. Ainsi, les rites religieux prennent un autre sens, ils les accomplissent par habitude et non plus par conviction», (Une autre interprétation pourrait également être proposée: de telles questions apparaissent toujours comme insidieuses et peut-être trop délicates à des jeunes dont l'avenir est en question).

Peut-être suite à de telles constations, des adaptations se font jour, au niveau des «petits séminaires ». C'est ainsi que le Bulletin diocésain du diocèse de Djakovo (octobre 1975) communique que les étudiants de certaines classes du petit séminaire poursuivront désormais leur instruction dans J'établissement officiel d'Etat de la ville, ce qui constituera pour eux, «il faut l'espérer, une occasion de décider librement et avec amour de leur vocation».

- On est fondé à craindre que la décroissance du nombre de prêtres et de vocations sacerdotales ne s'accentue encore, entraînée par un mouvement qui risque de hâter toujours plus le processus engagé. La cassure se situe vraisemblablement aux alentours des années 68. On se souvient de l'efflorescence des vocations, après la guerre. Mais il n'est pas inutile de se souvenir que 1968 est, à travers l'Europe, une année de contestation de la jeunesse. Ce que l'on sait moins bien, d'ordinaire, c'est que l'Est n'a pas échappé à cette remise en question et, d'ailleurs, ce furent les étudiants de l'université de Beograd qui inaugurèrent cette flambée, avant même mai 68 à Paris. Or, le jeune qui ressort de cette expérience est un jeune nouveau: plus critique, plus mûr, plus conscient de sa personnalité mais aussi de ses solidarités. Il est évident que ce phénomène joue un rôle important dans l'évolution des vocations sacerdotales, en Yougoslavie, comme partout ailleurs.

Ceci se répercute aussi sur l'évaluation de toute pédagogie éducative. Même à l'intérieur de séminaires, en Yougoslavie, il arrive alors que le système d'éducation soit remis en question, parfois par les animateurs eux-mêmes, parfois par les étudiants: on a entendu parler d'une lettre collective, adressée par les étudiants de la Faculté de théologie de Sarajevo au directeur de leur séminaire et à leur archevêque.

Cette effervescence rencontre l'inquiétude de certains responsables. C'est ainsi que l'archevêque de Split, dans le Bulletin diocésain de juin 1973, communiquera à son clergé l'exposé inquiet qu'il a cru devoir en faire au St Siège, lors de sa visite «ad limina » de cette année: «En ce qui concerne la rectitude de foi et la discipline du clergé, il faut malheureusement remarquer qu'apparaissent certaines déviations concernant la foi et la morale, particulièrement sous l'influence des idées et des publications de l'Occident... Il y a quelques contestataires ... je répète qu'il y en a peu et qu'il ne s'agit pas de voix unanimes, mais le poison se répand. C'est pourquoi, je tiens pour nécessaire que le St Siège intervienne énergiquement à l'encontre de telles déviations».

- Mais un autre phénomène encore apparaît: le nombre beaucoup plus élevé de «départs» de prêtres ordonnés, abandonnant le ministère. En 10 ans, entre 60 et 69, 21 prêtres quittent le ministère; 52, en l'espace de 5 ans, entre 70 et 74. (Zadar est un abcès de fixation en la matière, mais peut-être aussi quelque peu significatif).

Il nous paraîtrait assez délicat d'identifier l'Occident et la crise. La mutation de civilisation atteint aujourd'hui aussi les pays de l'Est, trop longtemps livrés au «Biafra de l'esprit». Le Concile, prenant conscience de cette mutation, a engagé une réflexion sur l'Eglise. Un homme nouveau est né, un chrétien nouveau se cherche. Dans l'espérance, peut-être pouvons-nous discerner la crise de croissance d'une Eglise qui se cherche, difficilement, parfois douloureusement...

Que cette crise ait une incidence, à première vue troublante, sur l'évolution du clergé, le fait est certain: crise il y a, et les paragraphes suivants vont s'efforcer de la mieux cerner.

LA CRISE

D'autres éléments statistiques permettent, en effet, de mesurer plus précisément cette crise.

En janvier 1974, une agence de presse catholique de Zagreb fournissait quelques renseignements à propos des inscriptions dans les «petits séminaires»,

- Début 1974, il Y a 222 nouveaux étudiants inscrits dans les écoles secondaires catholiques «petits séminaires », soit 116 étudiants dans les instituts diocésains et 104 dans les instituts des ordres religieux.

- La Slovénie compte 28 nouveaux petits séminaristes diocésains étudiants; la Croatie 92 nouveaux élèves. L'archevêché de Zagreb, le plus important de Croatie, en compte seulement 18.

- Ce dernier peut être comparé avec celui du diocèse (éparchie) grec-catholique de Križevci : alors que l'archidiocèse de Zagreb compte environ 2.000.000 d'habitants, l'éparchie de Križevci (qui appartient à la métropolie de Zagreb), en compte plus ou moins 62.000. Et le nombre de jeunes candidats en première année de petit séminaire y est sensiblement le même.

- C'est la province franciscaine de Sarajevo qui enregistre le nombre le plus élevé de nouveaux étudiants en première année, soit 20. Par contre, en 1974-75, les Franciscains de Croatie se décidaient à ne pas ouvrir de noviciat, «du fait du nombre trop réduit de candidats».

- Si l'on compare ces inscriptions aux petits séminaires avec celles des années antérieures, on peut remarquer qu'en 1974, il y a 22 petits séminaristes de moins dans l'archidiocèse de Zagreb que l'année précédente, et qu'à Sarajevo, qui détient pourtant le record des inscriptions, il y a 15 étudiants en moins, inscrits dans la première classe des instituts franciscains, qu'en 1973.

Nous avons déjà laissé entendre, par ailleurs, que si la crise est déjà présente en Yougoslavie, elle est particulièrement sensible dans les diocèses des régions les plus occidentales, notamment les diocèses de la côte adriatique, de l'Istrie au sud du pays.

Le tableau suivant permet de mesurer l'intensité de cette crise, déjà profondément engagée.


Tab. 5

CANDIDATS DIOCESAINS AU SACERDOCE, DANS DES DlOCESES DE LA COTE ADRIATIQUE *

 

64-65

65-66

67-68

70-71

71-72

73-74

74-75

 

 

 

 

 

 

dont:

th.

+

p.sém

théol.

SPLIT

150

155

179

166

120

111

=

61

+

50

50

HVAR

30

30

30

32

25

15

=

12

+

3

6

SIBENIK

32

32

26

17

13

7

=

7

+

0

4

ZADAR

85

85

82

43

29

20

=

10

+

10

8

DUBROVNIK

50

50

55

34

18

14

=

7

+

7

6

KRK

22

22

30

25

21

22

=

15

+

7

15

POREC-PAZIN

50

48

56

32

20

12

=

12

 

 

6

SENJ-RIJEKA

89

78

78

65

47

30

=

17

+

13

12

 

508

500

536

414

293

231

=

141

+

90

107


jusqu'en 1973-74: philosophes et théologiens + petits séminaristes philosophes et théologiens seulement.

La lecture de ce tableau suggère les réflexions suivantes:

- A noter, tout d'abord, une légère différence entre certains chiffres 73-74 de ce tableau et ceux référés au tableau 4. Ce fait est dû, sans doute, à l'époque où le relevé fut fait. Les chiffres de ce tableau 5 sont relevés en fin d'année académique.

- Il faut convenir du fait que, non seulement la crise est amorcée, mais elle est entrée déjà dans une phase aiguë, et l'on peut remarquer combien l'accélération en est rapide. Il serait pastoralement dangereux de ne pas en tirer les conséquences adéquates.

- Nous avons dit déjà que ces régions, au sol très pauvre, sont particulièrement touchées par l'évasion vers l'Ouest des forces productives, donc de la jeunesse. «Dans nos villages, demeurent encore les enfants et les veuves», disait un autochtone, qui ajoutait: «à l'enterrement de X., les femmes ont dû porter elles-mêmes le cercueil, faute de bras d'hommes au village!».

Il est exact aussi, évidemment, que cette région, offerte au tourisme occidental, est plus que d'autres, confrontée au choc de cette rencontre, à laquelle la population était très mal préparée. La société de consommation importe chaque été, tout au long de cette côte touristique, toute la panoplie de ses pseudo-valeurs.

Il n'empêche qu'il serait dangereux de s'arrêter à ce seul aspect de l'analyse. Car la question peut tout aussi bien être inversée: quel type de foi la population autochtone était-elle en mesure de présenter, face aux sollicitations nouvelles?

Il apparaît clairement aussi que l'Eglise elle-même est invitée à une révision de vie: l'évolution de l'environnement, la mutation de civilisation interpellent l'Eglise. Peut-être lui faudrait-il, d'abord, le courage d'une analyse lucide et sereine de la réalité. Nous pensons que ce courage est peut-être la forme d'espérance qui lui est aujourd'hui proposée.

Une chose est certaine: c'est l'attention aux vraies valeurs évangéliques et l'attention à cet homme nouveau, né d'un monde neuf, qui doivent être les deux pôles de la réflexion de l'Eglise et de son engagement à leur service.

POUR CONCLURE

Le tableau récapitulatif suivant nous dessine une synthèse de la situation.
Tab. 6
PRETRES ATTACHES A LA PASTORALE EN YOUGOSLAVIE ET PERSPECTIVES

 

au 1.1.40

au 1.1.50

au 1.1.60

au 1.1.70

au 1.1.74

PRETRES

 

 

 

 

 

diocésains

3.362

2.904

2.728

2.840

3.001

religieux

1.385

1.287

1.300

1.632

1.768

 

5.020

4.204

4.028

4.472

4.769

VOCATIONS

 

 

 

 

 

diocésaines

 

 

 

 

 

- phil. et  théol.

595

280

491

967

764

- petits séminaristes

1.467

656

756

950

568

 

2.062

936

1.247

1.917

1.332

religieuses

 

 

 

 

 

- grands et petits séminaristes (1)

603

323

553

768

650

- novices

166

45

205

301

133

 

769

368

758

1.069

783

TOTAL DES VOCATIONS SACERDOTALES

2.831

1.304

2.005

2.986

2.115

Si l'on tient compte des «candidats» religieux:

742

276

273

394

282

TOTAL DES VOCATIONS SACERDOTALES EN CHEMINEMENT (*)

3.573

1.580

2.278

3.380

2.397

 

* Encore que des vocations religieuses peuvent être acheminées vers le statut de frères coadjuteurs. Ceci est donc l’hypothèse la plus largement favorable, du point de vue des vocations sacerdotales, et certainement surévaluée par rapport à la réalité (cfr. aussi (1).)
(1) Ce défaut de distinction entre jeune gens (philosophes et théologiens) effectivement engagés dans la formation d'une vocation, et ces étudiants (de 15 ans et plus) qui fréquentent des «petits séminaires», est fâcheux. -  En effet, peut-on vraiment considérer que ces derniers s'acheminent vers le sacerdoce? Il faudrait le prouver. Faute de données à cet égard, nous tenons ces statistiques de «petits séminaristes» pour relatives.

De cette esquisse chiffrée de la situation actuelle du clergé en Yougoslavie, tant diocésain que religieux, et des perspectives qui se dessinent, nous pouvons conclure finalement ce qui suit:

- Après la faille, due aux événements de la dernière guerre, les années 1968 et suivantes marquent certainement un tournant.

- Si le nombre total de prêtres attachés à la pastorale augmente encore entre les années 1968-1974, c'est que le clergé bénéfice d'une part de l'élan des vocations des années antérieures (cfr «les nouveaux ordonnés ». tab. 1), et .d'autre part, de la stabilisation de cette strate de population, que la guerre et ses séquelles avaient précédemment décimée (cfr «Décès des prêtres », tab. 2). Il serait donc illusoire de s'attacher à cette seule vue des choses pour augurer de l'avenir.

L:évolution des vocations, aussi bien diocésaines que religieuses, présente un tracé significatif et assez inquiétant.

Pour vérifier clairement l'hypothèse du tournant intervenu autour des années 1968, mais plus nettement encore après 1970, il nous faudrait disposer de statistiques dénombrant les vocations, selon les années de formation. Faute de disposer de ces données, on peut avancer cependant que ce tableau permet de constater une dégradation de la situation entre 1970 et 1974. Cette tendance est tout aussi accentuée dans les séminaires diocésains que dans les instituts religieux. (cfr aussi les quelque~ éléments significatifs repérés, début du paragraphe: la crise). Pour plus de clarté, nous aurions dû disposer aussi, en ce qui concerne les vocations religieuses d'une statistique différenciée quant aux grands et petits séminaristes; Nous ne pouvons en préjuger absolument, mais il est .vraisemblable que, l'ambiance générale aidant, les petits séminaristes seront effectivement, et partout, de moins en moins nombreux. Ceci a-t-il une Incidence directement et proportionnellement dommageable sur les vocations sacerdotales? Il nous semble qu'ill y a longtemps déjà que des jeunes gens accédaient effectivement à ces petits séminaires, dans l'espoir seulement de bénéficier dune Instruction réputée valable sans entretenir des projets .de sacerdoce. Le pourcentage des vocations sacerdotales, issues de ces petits séminaires, par rapport à leur population aurait dû nous renseigner mieux sur ce point. Nous ne disposons pas de ces données. Il n’empêche que reste valable ce que nous disions précédemment, relativement à la sécularisation progressive de la société, au relâchement de l'impact de la famille et à l'imprégnation athée de l'enseignement officiel.

Significatives apparaissent à cet égard, en ce qui concerne les ordres religieux, les données relatives aux novices et aux candidats. Dans les deux cas, nous pouvons observer une très nette régression entre 1970 et 1974.

- Ce tableau récapitulatif met donc en relief les perspectives que dessinaient progressivement les tableaux précédents.

Nous sommes donc fondés à penser que la structure du clergé se modifiera notablement, en Yougoslavie, dans les décades à venir.

Le clergé vieillira et se renouvellera plus difficilement par la base. La pyramide des âges va donc peu à peu se modifier. Le processus ne se fera pas sentir à très brève échéance car le pays bénéficie toujours de l'apport vitalisant des années d'après guerre et jusqu'aux environ des années 68-70. Les abandons de sacerdoce peuvent, eux aussi, se multiplier, et toucher d'autres régions indemnes jusqu'ici. On ne peut en préjuger avec certitude, mais quelques signes sont manifestes.

C'est donc à échéance un peu plus lointaine que l'on risque de voir s'esquisser le phénomène du vieillissement et du manque de prêtres. Mais la crise paraissant s'accentuer très rapidement, il pourrait se faire que ce phénomène ne prenne alors très vite une acuité grave.

- Devant ces vues prospectives, nous nous posons alors trois questions:

- Sera-t-il possible de dépasser l'angoisse, de procéder à des analyses sereines et réalistes à la fois? Malgré l’inquiétude, sera-ce possible aussi de discerner à travers la crise, .les questions fondamentales posée  à l’Eglise du pays, interpellations d'une civilisation nouvelle et de l'Esprit, source de pérennité et de nouveautés? Entre-temps, veillera-t-on à l'épanouissement, à la formation d'un laïcat, plus adulte, plus participant, plus responsable dans l’Eglise elle-même?

- Dans ce pays artificiellement construit, véritable kaléidoscope de peuples et de cultures, trouvera-t-on, au nom de Jésus-Christ, des forces centrifuges, capables de transcender les divergences et les différences, pour travailler en commun à l'évangélisation, dans un esprit œcuménique et postconciliaire?

Nous pensons que de la réponse à ces trois questions dépend largement l'avenir de l'Eglise en Yougoslavie.

 

EN POLOGNE

 

Après avoir évoqué la Yougoslavie, nous esquisserons ici la situation de la Pologne.

 

Il est intéressant de mettre en regard ces deux réalités. En effet, c'est par un surprenant contraste qu’elles se définiront. La différenciation est frappante dès l'abord.
Nous avons décrit la mosaïque yougoslave: carrefour de civilisations, de peuples, de langues, d'histoires, de religions, de républiques plus ou moins autonomes dans la fédération. Tout concourt à renforcer les diversités, à distendre des liens trop ténus.

Nous voici devant la Pologne: ce qui frappe, c'est l'homogénéité. Les quelques minorités, disséminées autrefois en Pologne, ont quasiment disparu, soit sous l'horreur nazie (la communauté juive), soit par la nouvelle découpe des frontières, après la guerre. A l'Est, quand l'URSS s'adjugea presque 1/3 de l'ancien territoire, englobant ainsi les Ukrainiens, les Biélorussiens. A l'Ouest, par l'expulsion ou le départ des populations d'origine allemande. Pratiquement, aujourd'hui les 33 millions de Polonais qui ont survécu au génocide nazi ou sont nés ultérieurement, sont polonais de racine pour la quasi totalité. L'unité du peuple s'en est trouvée renforcée. La mise en question – «être ou ne pas être» - qui lui imposa Hitler, n'était en effet que le dernier épisode d'une histoire très bouleversée. Avant cela, d'autres avaient songé déjà à rayer la Pologne de la carte de l'Europe: les trois partages successifs des XVIIIe et XIXe s., entre la Russie des Tsars, la Prusse et l'Autriche en sont un témoignage.

C'est de toutes ces vicissitudes historiques qu'est née cette unité du peuple trempée dans une conscience d'être spécifique, polonais. La défense de cette spécificité et de cette culture a mobilisé le courage des générations, et dans cette lutte pour «exister dans son originalité», l'Eglise a joué un grand rôle. De là, cette conviction, profondément ancrée dans l'âme du peuple, qu'être polonais, c'est aussi être catholique. Si, aujourd'hui, il en est qui récusent cette assertion (et, de fait, la résistance, par exemple, a prouvé qu'il était possible de mourir pour la Pologne, sans être catholique, mais bien marxiste), il n'empêche que le peuple a toujours tendance à croire à cette identification.

C'est pourquoi, sans doute, la confrontation avec un «socialisme», importé et appuyé sur l'étranger, apparaît en même temps comme une menace pour la foi ancestrale et comme une atteinte à la culture et aux traditions spécifiquement polonaises. Bien différente, à cet égard, l'attitude d'un peuple comme le peuple bulgare, par exemple. La confrontation prend donc, en Pologne, un caractère bien spécifique aussi.

Cette confrontation, ou disons cette «coexistence» est bien caractéristique encore par un autre aspect: 95 % de la population, pratiquement, se reconnaît de la foi catholique. Même si, en des conditionnements nouveaux, les liens peuvent se relâcher. Le rapport de force entre les autorités au pouvoir et les responsables de l'Eglise est donc, lui aussi, bien particulier. On pourrait aller jusqu'à dire qu'en diverses circonstances, le Parti peut avoir besoin de l'Eglise. Que l'on se souvienne, par exemple, du rôle modérateur de l'Eglise, lors du renversement de Gomulka. Il était crucial d'éviter à la Pologne un « Budapest» sanglant. Toute la dialectique de la politique religieuse de l'Etat à l'égard de l'Eglise et de ses relations avec le Vatican, comme aussi bien, des relations des responsables de l'Eglise avec les autorités civiles, est marquée par cette réalité.

Une caractéristique encore de la vie religieuse en Pologne: le peuple demande beaucoup de ses prêtres. En retour, il les porte aussi. Il y a un lien existentiel très étroit entre eux. Les quelques 1.800 prêtres polonais existent pour un service et ils le savent.

QUELQUES DOCUMENTS ET REFLEXIONS SUR LA SITUATION DU CLERGE EN POLOGNE

Tab. 1

NOUVEAUX PRETRES ORDONNES EN POLOGNE, ENTRE 1969 et 1975

 

TOTAL DES PRETRES

DIOCESAINS (1)

RELIGIEUX

1969

406

256

150

1970

381

263

118

1971

480

356

124

1972

604

471 (2)

133

1973

557

450 (3)

107

1974

638

486

152

1975

606

455

151


 (1) soit, proportionnellement au nombre de catholiques polonais:
1969: 1 nouveau prêtre pour 66.500 catholiques.
1970 : 1 nouveau prêtre pour 70.900 catholiques.
1971 : 1 nouveau prêtre pour 56.200 catholiques
1972: 1 nouveau prêtre pour 44.700 catholiques.

(2) cfr détail de ces nouveaux ordonnés par diocèse, tab. 5.
(3) cfr quelques données, par diocèses, tab. 5.

Tab. 2

COMPARAISON DU NOMBRE DE NOUVEAUX ORDONNES ET DE DECES DE PRETRES, 1971·1974

 

 

NOUVEAUX ORDONNES

DECES DE PRETRES

diocésains

religieux

total

1971 : supplément = 227, soit :

480

200

53

253

1972 : supplément = 346, soit :

604

203

55

258

1973 : supplément = 284, soit :

557

217

56

273

1974 : supplément = 369, soit :

638

234

35

269

Les deux tableaux ci-dessus expriment:

- le fait que, concrètement, le clergé bénéficie d'un accroissement du nombre de ses membres, les ordinations nouvelles surpassant nettement le nombre des décès. C'est peut-être l'une des raisons qui engagent aussi l'épiscopat polonais à mettre des prêtres diocésains et religieux à disposition de l'apostolat missionnaire, en Afrique, Amérique latine, Asie. Début 1973, on comptait 549 prêtres en mission, ou même au service de l'archidiocèse de Vienne.

- l'augmentation très importante du nombre des prêtres ordonnés, entre 1969 et 1975. Cette augmentation assure une base importance au renouvellement du clergé (à noter que l'on attend pour les années prochaines le fléchissement de l'élan démographique qui a marqué la population d'après-guerre et avantagé cette strate de population).

LES VOCATIONS SACERDOTALES EN POLOGNE

Tab. 3

VUE D'ENSEMBLE DES VOCATIONS, ENTRE 1971 et 1975

 

TOTAL DES SEMINARISTES PHILOSOPHES ET THEOLOGIENS

DIOCESAINS

RELIGIEUX

1971

              4 088  

   3 097  

991

1972

              4 130  

   3 057(1)  

1 073

1973

              4 174  

   3 055(2) 

1 139

1974

              4 216  

   3 091  

1 125

1975

              4 385  

   3 120  

1 265


(1) cfr tab. 5: détail par diocèse.
(2) Ibid.

Tab. 4

SEMINARISTES EN PREMIERE ANNEE D'ETUDES, EN TRE 1971 et 1975

 

TOTAL DES SEMINARISTES DE PREMIERE ANNEE

DIOCESAINS

RELIGIEUX

1971

700

551

149

1972

824

607

217

1973

942

667(3)

275

1974

1006

759

247

1975

1119

975

324


(3) Cfr tab. 5 : détail par diocèse.

La lecture de ces deux tableaux confirme, pour les années à venir et sauf bouleversement imprévu, l’élargissement progressif net de la population du clergé. A noter que la progression du nombre total de séminaristes de première année est nette et ce, jusqu'en 1975, date du dernier décompte.
Ce fait est spécifiquement polonais, aucun autre pays d'Europe n'étant encore en mesure d'avancer de telles données. Certainement faudrait-il nuancer de tels renseignements purement chiffrés par des données plus subtiles, mais ce fait demeure comme un élément de situation, qui ne peut être mis en doute.
Vu l’évolution rapide de l'ensemble de la population polonaise vers l'urbanisation (dès 1966, officiellement la population des villes était devenue équivalente à celle des campagnes, alors qu'en 1946, la proportion s'établissait autour de 7,6 millions d'habitants dans les villes et 16,3 millions dans les campagnes), il eût été intéressant de considérer, notamment, l'origine familiale des jeunes séminaristes. De telles données manquent, mais nous pourrons malgré tout apprendre quelque chose à ce sujet, en considérant le détail de ces vocations par diocèse.

Tab. 5

NOUVEAUX ORDONNES EN 1972 et 1973 ET SEMINARISTES DIOCESAINS EN 1972 et 1973, PAR DIOCESES

DlOCESES

NOUVEAUX ORDONNES

SEMINARISTES DIOCESAINS

1972

1973(1)

selon les années de formation

 

1972

1973 (1)

 

 

1. BIALYSTOK

7

 

55

37

6

10

6

2

8

5

 

2. CHELMNO

28

 

128

128

29

27

13

10

21

28

 

3. CZESTOCHOWA

21

28

124

117

29

28

15

11

17

17

 

4. DROHICZYN

2

 

17

21

3

5

1

3

6

3

 

5. GDANSK

9

 

50

41

9

9

3

5

6

9

 

6. GNIEZNO

19

 

76

77

23

12

9

12

14

9

 

7. GORZOW (2)

4

5

70

77

18

22

12

7

11

7

 

8. KATOWICE

35

38

248

237

43

39

34

14

40

38

29

9. KIELCE

12

7

96

109

31

19

18

10

22

9

 

10. KOSZALIN-KOLOBRZEK

 

 

41

56

14

13

7

6

9

7

 

11. KRAKOW

31

29

209

223

54

28

31

18

49

43

 

12. LUBACZOW

1

 

5

7

3

1

 

 

1

2

 

13. LUBLIN

26

24

142

141

37

25

20

13

33

13

 

14. LOMZA

8

 

53

52

10

9

8

7

9

9

 

15. LODZ

13

 

94

92

22

20

8

12

9

21

 

16. OPOLE

20

30

155

157

43

26

21

17

20

30

 

17. PLOCK

15

 

98

84

15

16

14

11

11

17

 

18. POZNAN

25

36

190

135

29

18

19

13

21

35

 

19. PRZEMYSL

28

24

103

185

40

47

26

16

18

38

 

20. SANDOMIERZ

17

 

78

96

20

15

11

12

17

21

 

21. SIEDLCE

15

 

153

76

14

13

13

12

9

15

 

22. SZCZECIN

9

 

31

45

14

8

7

5

6

5

 

23. TARNOW

31

 

247

253

59

56

30

24

42

42

 

24. OLSZTYN (WARMIA)

17

 

83

87

14

23

10

20

9

11

 

15. WARSZAWA (Varsovie)

31

31

214

214

32

38

33

29

47

35

 

26. WLOCLAWEK

14

 

92

81

12

20

16

6

9

16

2

27. WROCLAW

29

30

205

207

44

30

37

31

29

34

 

TOTAL

471

450

3.057

3035

667

577

422

326

493

519

31

 (1) Quelques éléments seulement de statistiques étalent accessibles, par diocèse.

 (2) Les diocèses en caractères gras sont les quatre nouveaux diocèses des «terres récupérées» de l'Ouest, ex-allemandes. Cfr. la notice qui les concerne, plus loin.

L'analyse du tableau 5 permet de formuler quelques réflexions fondées, et notamment:

- revenons d'abord, pour information, sur la question des diocèses des terres «récupérées»,

C'est le 28 juin 1972 que le St Siège annonçait la réorganisation ecclésiastique de ces territoires, déférant aux nombreuses sollicitations du peuple, de l'Eglise et du pouvoir lui-même. Des étapes préalables avaient déjà modifié quelque peu leur situation. Un an auparavant, le 23 juin 1971, la Diète (parlement) polonaise avait posé un geste de bonne volonté en rendant à l'Eglise la propriété des 4.700 édifices religieux et des 2.000 bâtiments annexes, qui avaient été considérés jusque là comme biens ex-allemands, revenus à l'Etat polonais. L'important en la matière n'était pas la propriété pour elle-même, certes, mais bien la mise à disposition moins aléatoire d'un outil de travail pastoral indispensable. Que l'on songe, par exemple, à ces innombrables «points catéchétiques» qu'il faut aménager pour la catéchisation extrascolaire de la jeunesse. (A ce moment on évalue la population polonaise à 33 millions d'habitants, dont 31,5 millions seraient catholiques, dont 9 millions vivraient sur ces terres de l'Ouest ex-allemandes).
Jusqu'à ce 28 juin 1972, ces diocèses étaient administrés par des évêques polonais, mais au titre d'" administrateurs apostoliques» et non d'évêques résidentiels, sorte de chargés d'affaires en lieu et place d'une hiérarchie propre.

Ces diocèses figuraient encore, jusque là, dans l'Annuaire pontifical sous leurs anciens noms allemands. Mais le 17 mai 1972, le Bundestag ratifie, à Bonn, les accords du 7 décembre 1970, qui entérinent la frontière Oder-Neisse de l'Ouest de la Pologne, et dès lors, le Vatican s'engage: quatre nouveaux diocèses sont donc érigés, soit, 1. OPOLE avec des territoires repris à l'archidiocèse polonais de Wroclaw (Breslau) et qui en devient suffragant; 2. de GOR­ZOW, regroupant des territoires de Wroclaw, du diocèse de Berlin et d'une prélature ex-allemande, et qui devient suffragant de Wroclaw; 3. de SZCZECIN-KAMIEN, formé d'anciens territoires du diocèse de Berlin et suffragant de l'archidiocèse de Gniezno dorénavant; 4. de KOSZALlN-KOLOBRZEG, formé des terres détachées du diocèse de Berlin et du restant de celles de la prélature, et qui devient suffragant de Gniezno. Par ailleurs, le Vatican abandonne sa juridiction directe sur le diocèse de Gdansk (l'ancien Danzig) et le rattache à Gniezno, comme suffragant.

Il est important de considérer de plus près la situation de ces diocèses "de l'Ouest ». Leurs vicissitudes d'après la guerre, leur dépeuplement des populations allemandes et repeuplement par des populations venues de l'extrême est, après amputation de la Pologne orientale par l'Union soviétique (voyez la carte), le manque d'infrastructure sur place consécutif aux destructions massives, l'insécurité qui régnait dans ces régions juste après la guerre, mais aussi le manque criant de prêtres avaient été des causes d'une très difficile remise en route de l'action pastorale.

Aujourd'hui, les efforts entrepris ont commencé à porter des fruits, et notamment au niveau des vocations. Nous verrons plus loin que ces mêmes diocèses sont souvent aussi ceux dont les secteurs de pastoration sont les plus étendus, de là la nécessité de pouvoir compter sur un nombre élevé de prêtres. Ces diocèses s'efforcent aussi, aujourd'hui, de mettre sur pied leur propre infrastructure de séminaire: corps professoral et locaux adéquats. Actuellement, les étudiants séminaristes des diocèses «de l'Ouest», se retrouvent à Gorzow.

Le tableau permet de prendre conscience du fait que les vocations sacerdotales semblent venir aussi bien de diocèses aux caractéristiques économico-sociales très diverses. Il s'agit en effet de diocèses très ruraux, comme Tarnow, Lublin,... ou très industrialisés, tels Katowice, et Lodz, assimilables à des régions comme Charleroi.

Longtemps, on a considéré comme un handicap, pour le clergé polonais, le fait de se recruter pour la plus large majorité dans des régions rurales. Le problème s'est posé sans doute, et il pouvait devenir délicat avec la promotion urbanistique et industrielle. Mais, alors que nous savons que les centres ont attiré les populations, raréfiant la population agricole et la vieillissant, nous voyons ces mêmes diocèses urbanisés fournir toujours un pourcentage très élevé de séminaristes. C'est le cas, certainement, pour Warszawa (qui comptait 1.157.000 habitants en 1960; 1.356.000 en 1972 et qui en comptait fin 1973: 1.387.000). Pour Krakow, aussi, certainement, qui autrefois couvrait une région rurale, hors la ville elle-même (Cracovie), mais dont la ville s'agrandit toujours (610.000 habitants, en 1972; 657.000 fin 1973). C'est en bordure de la ville ancienne de Krakow que s'est érigé aussi ce centre moderne sidérurgique de Nowa Huta, regroupant 20.000 habitants. Il est évident que ces semblables grands ensembles constituent un creuset nouveau: rupture des traditions, atomisation des populations, tentation de la consommation... tous éléments qui ne jouent certainement pas en faveur de la survie ou de l'approfondissement de la foi. Or. de tels agglomérats de populations se dessinent de plus en plus autour des centres.

LES SECTEURS DE PASTORATION

L'ETENDUE DES PAROISSES

La densité des paroisses, par KM2, est différenciée selon les diocèses. Cette diversité est fort accentuée, puisqu'elle oscille entre 16 KM2 et jusque 140,9 KM2 par paroisse.

Les diocèses suivants présentent le réseau le plus fourni en paroisses:

- KATOWICE (région sud, industrielle et minière): 16 Km2 par paroisse.

- OPOLE (nouveau diocèse, région voisine de Katowice, à densité élevée aussi de population) : 21,9 Km2 par paroisse.

- TARNOW (région S-E, à l'Est de Krakow, région agricole): 23,4 Km2 par paroisse.

- KRAKOW (Sud, entre Katowice et Tarnow, incluant la ville de Cracovie (Krakow), ville particulièrement riche en paroisses et lieux de culte) : 25,2 Km2.

Viennent ensuite Gdansk (sur la Baltique, 30,1 Km2); Przemysl (Est, région rurale, 31,2), etc ... L'archidiocèse de Warszawa (Varsovie) : 40,4 Km2 (alors que la capitale elle-même compte de très nombreuses paroisses, 67 dans la ville); un centre industriel comme Lodz, au centre de la Pologne, compte une moyenne de 41,2 Km2 par paroisse.

Mais il est significatif de relever que ce sont les régions du Nord-est et plusieurs des diocèses de l'Ouest qui sont les plus démunis sur ce plan. En effet, les secteurs de pastoration les plus étendus, en Pologne, se situent comme suit:

- GORZOW (diocèse « récupéré ») : 86,2 Km2 par paroisse.

- SZCZECIN (diocèse" récupéré ») : 92,7 Km2.

- OLSZTYN (94,1 Km2), (récupéré sur la Prusse), LOMZA (96,1 Km2),BIALYSTOK (100 Km2) et DROHICZYN (122,8 Km2), diocèses agricoles, dont les deux derniers ont été très largement amputés, après la guerre, par l'URSS, et qui furent déjà d'ailleurs sous la dépendance de la Russie des Tsars, lors des partages des XVIIIe et XIXe s.

Mais le diocèse le plus défavorisé est encore un diocèse «récupéré», de l'Ouest celui de KOSZALIN-KOLOBRZEG, dont chaque paroisse couvre, en moyenne, 140 Km2.

MOYENNE DU NOMBRE DE PRETRES PAR PAROISSE

Nous venons de constater que certains diocèses sont plus favorisés que d'autres quant à l'équipement en secteur pastoral, plus précisément en paroisses. D'autres, par contre, sont nettement désavantagés.

Si nous mettons en regard la superficie moyenne des paroisses et le nombre moyen de prêtres qui en sont chargés, nous pourrons constater que les deux données ne sont pas corrélatives. Et par exemple:

Tab. 6

PROPORTION MOYENNE DE KM2 CONFIES A LA PASTORALE D'UN PRETRE *
* Les diocèses les plus et les moins favorisés.

1. KATOWICE 4,8 Km²

2. KRAKOW  5,2 Km²

3. TARNOW  8,7 Km²

4. WARSZAWA  8,8 Km²

5. GDANSK  8,9 Km²

23. SZCZECIN  37,2 Km²

24. OLSZTYN  39,8 Km²

25. GORZOW  42,3 Km²

26. DROHICZYN  55,1 Km²

27. KOSZALIN-KOLOBRZEG  57,1 Km²

Une fois encore, il ressort bien que les diocèses récupérés de l'Ouest et ceux de l'extrême Est sont les plus en difficulté.

Au niveau de la pastorale, ceci se concrétise notamment par des célébrations dominicales, des cours de catéchèse dissé­minés en des points éloignés qu'il faut rejoindre. Même si la population est moins dense que dans les régions urbanisées et industrialisées, la distance ajoute à la surcharge des prêtres, déjà proportionnellement moins nombreux qu'ailleurs.

Mais de telles hypothèses devraient nécessairement être vérifiées, en comparant la densité de population croyante et non croyante avec le nombre de prêtres.

CONCENTRATION DE POPULATION ET PROPORTION DU NOMBRE DE PRETRES

L'étendue d'un secteur pastoral n'est pas le seul élément, en effet, qui caractérise celui-ci. La densité de population d'un diocèse est aussi, évidemment, un élément à considérer. On devrait même diversifier encore, en précisant les zones urbanisées et les zones rurales, le nombre moyen de fidèles par paroisses, entre ces différents secteurs. Mais ceci entraînerait évidemment trop loin.

Quoi qu'il en soit, l'amplitude du nombre des fidèles est un élément fort important dans un pays comme la Pologne. En effet, le peuple requiert encore de ses prêtres un service pastoral très engageant. C'est ainsi que la concentration de population en régions urbaines (comme Katowice, Warszawa, Krakow, etc.) a une incidence particulière sur la vie liturgique et sur la vie sacramentelle, et encore, sur l'ampleur de la tâche catéchétique. Prenons en exemple, telle paroisse d'un diocèse industrialisé et à forte concentration de population, comme Katowice: en telle paroisse, 90 % des enfants de moins de 14 ans fréquentent l'enseignement catéchétique (et ce, nécessairement en-dehors des heures de classe et d'activités parascolaires. Donc, chaque après-midi, par groupe, -l'enseignement étant organisé différemment de nos pays-, et chaque dimanche). De plus, 3.500 jeunes «adolescents» (entre 15 et 20-22 ans) fréquentent également des rencontres d'enseignement et de formation religieuse. Par ailleurs, 18 groupes d'adultes, rassemblant 600 personnes environ, se retrouvent chaque semaine, dans le même but.

Ceci esquisse une paroisse, où les prêtres en charge assument chaque semaine entre 25-30 h. de catéchèse (en d'autres diocèses, on connaît jusqu'à 35, 37 h), où ils assurent dix célébrations dominicales et 5 chaque jour de la semaine, où ils sont accessibles au confessionnal en moyenne 1 à 2 h. par jour, où ils baptisent de nombreux enfants, animent encore bien des rencontres, ou cherchent le temps de visiter les familles ou les malades.

Une telle requête de la part du peuple chrétien est à la fois éprouvante et facteur d'équilibre pour ces prêtres, nous y reviendrons. Mais, elle est un fait, dont il .faut tenir compte. C'est pourquoi, le renouvellement du clergé a une telle importance.

Nous aurions souhaité mettre ici sous les yeux une statistique, diversifiée selon les diocèses, quant à cette relation entre le nombre de prêtres et celui des croyants. Nous aunons aimé, surtout, vérifier de ce point de vue, la situation des diocèses de l'Ouest. Nous avons vu, en effet, que leurs secteurs de pastoration sont les plus étendus. Nous pensons que nous aurions pu confirmer ce fait qu'ils sont aussi, proportionnellement, les moins bien fournis en prêtres. Malheureusement, et ceci est justement caractéristique, sans doute, de leur situation un peu particulière, ce sont les seuls diocèses, pratiquement, pour lesquels nous ne disposions par de statistiques à cet égard. Pour les trois diocèses de l'Est, au contraire, nous apportons ici une illustration de leur situation: plus défavorisés quant aux secteurs de pastoration, ils sont néanmoins plus favorisés proportionnellement en nombre de prêtres. Nous proposons ci-après un tableau statistique dont les éléments remontent à 1966. C'est déjà trop ancien, mais nous ne disposons pas d'autres éléments. Et si la population a augmenté entre-temps, nous savons que le nombre de prêtres, lui aussi, a crû. L'intérêt ici est plutôt la proportion relative entre les diocèses.

Nous classerons ceux-ci par ordre décroissant de population. (A noter donc, l'absence de trois diocèses de l'Ouest GORZOW, SZCZECIN et KOSZALIN-K., qui d'ailleurs, en 1966, étaient regroupés dans GORZOW seulement; et aussi de LODZ et partiellement de LUBLIN, pour lesquels nous manquent les données).

Tab. 7

PROPORTION DU NOMBRE DE PRETRES PAR 5.000 FIDELES CATH.,
PAR DIOCESES  - 1966

 

 fidèles 

prêtres par 5.000 fidèles

1. WARSZAWA

    2 323 000  

2,8

2. WROCLAW (1)

    2 000 000  

3,2

3. KRAKOW

    1 500 000  

5,3

4. KATOWICE

    1 500 000  

3,0

5. POZNAN

    1 413 000  

3,9

6. OPOLE

    1 275 000  

2,5

7. CZESTOCHOWA

    1 192 000  

3,1

8. PRZEMYSL

    1 168 000  

3,8

9. CHELMNO (PELPLlN)

    1 130 000  

3,9

10. SANDOMIERZ

    1 125 000  

3,0

11. TARNOW

    1 106 000  

4,6

12. WLOCLAWEK

      913 480  

3,5

13. OLSZTYN (WARMIA)

      876 000  

3,2

14. KIELCE

      864 000  

3,5

15. PLOCK

      850 000  

2,9

16. GNIEZNO

      813 000  

3,9

17. SIEDLCE

      746 278  

3,1

18. LUBLIN

      600 000   

?

19. LOMZA

      520 000  

3,5

20. GDANSK

      439 000  

2,7

21. BALYSTOK (2)

      280 000  

4,5

22. DROHICZYN(3)

       92 000  

5,0

23. LUBACZOW (4)

       78 000  

4,7


(1) A noter que l'archidiocèse de Wroclaw «donnera» une part de territoire aux nouveaux diocèses de OPOLE et GORZOW, en 1972.
(2) Ce qui reste, en Pologne, de l'ancien archevêché de Wilno, le reste étant aujourd'hui à l'URSS.
 (3) Ce qui reste, en Pologne, de l’ancien diocèse de PINSK.
(4) Ce qui reste, en Pologne, de l'ancien archevêché de LWOW.

 

La proportion s'avère la plus favorable, d'abord à KRAKOW (certainement à cause de la ville elle-même. Ici, par exemple, se situent les séminaires des diocèses de Krakow, Katowice et Czestochowa). Puis à ces trois diocèses de l'extrême Est du pays, largement amputés. Tarnow vient ensuite, diocèse rural: cette situation perdure, si l'on observe le nombre de vocations (cfr Tab. 5); puis Gniezno et Poznan, les anciens berceaux du catholicisme en Pologne. Parmi les plus défavorisés OPOLE (l'un des diocèses nouveaux); Gdansk (sur la Baltique, siège de chantiers navals); Warszawa, la capitale (la concentration de population est massive. Ici se pose aussi avec acuïté un problème, le besoin d'églises nouvelles, dans les quartiers récents qui en sont privés); Plock, un centre industriel.

QUELQUES REFLEXIONS POUR CONCLURE

Nous n'avons ici approché qu'un aspect bien particulier et défini: la situation du clergé, quant au nombre de prêtres et leur relation au nombre de fidèles, et les quelques perspectives qui se dégagent pour les années qui viennent.

Il est bien évident, qu'en nous limitant à cet aspect, nous n'épuisons absolument pas la question. Il serait fort utile et intéressant de réfléchir ou de nous documenter sur des facettes bien différentes, et par exemple: l'origine du clergé et sa relation avec la mutation d'une société autrefois majoritairement rurale, aujourd'hui urbanisée à 55 % et industrialisée progressivement; la formation théologique et pastorale de ces prêtres, dans les séminaires et sur le terrain; leur propre réflexion sur ces questions, comme aussi sur leur relation à une société engagée sur une voie «socialiste»; etc... Mais ceci est une autre analyse, qui ne peut aussi être valable, pensons-nous, que si l'on accepte de se désapproprier de nos propres réflexes d'occidentaux, chargés de nos propres expériences, de nos certitudes, de nos angoisses et nos recherches aussi. Nous savons la difficulté de cette forme d'humilité, dont nous, les occidentaux, sommes peu coutumiers... Et nous craignons rejoindre en ces matières, l'incommunicable ...

Mais, quant à cette trop large esquisse 7 Il semble que l'on puisse avancer ceci:

- La situation du clergé polonais, envisagée sous cet angle, est vraiment particulière. Il faut convenir qu'il y a là une « spécificité" de l'actuel catholicisme polonais. Les sources de cette spécificité pourraient aussi être analysées (foi du peuple ? Lien historique étroit entre l'Eglise et le destin d'un peuple brimé ? éléments sociologiques aussi ? Contestation d'un certain ordre des choses ? ... ). Certainement, le phénomène est complexe. Il n'empêche, on se doit de constater ce phénomène. Il est d'autant remarquable, qu'il s'inscrit «a contrario» de toutes les constations du genre, en d'autres pays européens.

Le phénomène est encore vraiment actuel: que l'on voit les données relatives aux vocations. Alors que la situation, à cet égard, s'est très profondément modifiée dans un pays comme la Yougoslavie - particulièrement dans ses régions occidentales, mais aussi, pour l'Eglise orthodoxe, en Serbie - l'évolution favorable s'est encore accentuée ces dernières années, en Pologne. Certes, il apparaît que cette efflorescence n'est pas uniforme à travers tout le pays, les diocèses de l'Est étant en difficulté. Mais, dans les diocèses des terres «recouvrées», il semble que la situation progresse favorablement. A noter la situation particulièrement avantageuse de l'archidiocèse de la capitale Warszawa.

- On peut espérer, dès lors, que le recrutement du clergé s'élargisse mieux qu'autrefois aux diverses strates de population: dérivant du milieu rural, vers un milieu plus marqué par les caractéristiques de la société moderne.

Mais ceci serait à vérifier. Nous pouvons seulement remarquer (faute de données précises) qu'un diocèse comme Tarnow (essentiellement agricole, compte, en 1974, 260 séminaristes; mais il est aussitôt suivi par un diocèse comme Katowice, l'un des plus urbanisé (au total, 9 villes de plus de 100.000 habitants), et l'un des plus industrialisés (27 % de la production nationale), riche de la richesse de la Silésie. Dans un tel diocèse, un pourcentage important de séminaristes sont fils d'ouvriers, le diocèse a organisé une année de travail en usine ou dans les mines pour chaque séminariste après la 4è année. Ici, à Piekary, centre de pèlerinage, se rassemblent plus de 150.000 mineurs en tenue de travail... Il n'est pas non plus inutile de remarquer qu'en ces régions, l'Eglise fut la première autrefois à susciter les premiers syndicats ...

- Si l'on remarque que la «crise» du clergé et du recrutement sacerdotal en nos pays occidentaux nord-latins est née, d'abord et sans doute, d'une crise d'identité: «être quoi, et pour qui ?», il faut noter combien la demande du peuple, ses requêtes aux prêtres, sa manière de leur assurer aussi la subsistance constitue pour le clergé un élément important d'encouragement: on sait pourquoi l'on existe comme prêtre, et l'on sait pour qui. Et quant vient l'écrasement de la fatigue, due à la surcharge de travail, au moins on sait aussi que l'on a pu combler ceux qui vraiment demandaient, attendaient une lumière, un soutien.

Et ceci donne un sens à la vie. Bien significatives à cet égard, ces quelques lignes extraites de l'hebdomadaire catholique Tygodnik Powszechny (28.1.73), sous la plume d'un prêtre:

«Il y a un autre phénomène qui témoigne de la force de la religiosité dans les campagnes, à savoir les relations entre les fidèles et les prêtres. A la question: les prêtres sont-ils nécessaires, et si oui, pourquoi 7, 95 % ont donné une réponse affirmative. Les motivations les plus fréquentes étaient les suivantes: pour conserver la religion; pour enseigner la vérité de la foi; pour dispenser les sacrements et célébrer la Ste Messe; pour soutenir la vie morale des gens, et particulièrement pour l'éducation religieuse de la jeunesse. Personne, parmi les intervenants, ne s'est déclaré opposé aux fonctions du prêtre dans la société.

D'un point de vue psychologique, la conscience d'être utile aux gens agit comme un élément moteur».

- Pour ce qui concerne la Pologne (et la Yougoslavie également), on peut encore souligner le fait suivant: les statistiques du clergé sont effectivement valables, en ce sens que les prêtres ordonnés sont effectivement engagés dans une œuvre pastorale. L'Etat n'intervient pas, dans ce domaine, pour exclure de cette activité les prêtres qu'il estime dangereux, et qu'il entend maintenir de force dans des activités sécularisées. En ces pays, l'Eglise est effectivement entre les mains de l'Eglise. La situation, à cet égard, est radicalement différente de celle des autres démocraties populaires du centre et de l'Est de l'Europe.

- Toutes les perspectives positives que nous ont révélé ici les statistiques polonaises, ne peuvent néanmoins voiler d'autres aspects de cette même réalité. Tout n'est pas seulement optimiste, en cette question. Des sondages sérieux démontrent, malgré tout, un éloignement progressif de l'Eglise, en certains milieux: les jeunes étudiants, la strate de population de jeunes technocrates, etc... Un certain conditionnement favorise la rupture des traditions. Une éducation athée généralisée par l'enseignement et les mass média ne peut manquer de laisser des traces. Par ailleurs, à l'intérieur de l'Eglise et du clergé des questions sont aussi posées, des avis, des analyses de situations sont divergents; des affrontements surgissent, des départs, des abandons de ministère commencent aussi à être enregistrés.

D'autre part, un laïcat s'éveille, peu à peu. Hors certains groupes, bien spécifiques mais assez limités -eux-mêmes d'ailleurs nuancés et diversifiés- cet éveil est un peu lent.

La question est sans doute de savoir comment évoluera cette maturité nouvelle, le problème étant de faire passer un peuple tenté de «consommer» l'activité de ses prêtres, à un peuple plus directement conscient de ses propres dimensions, de ses propres responsabilités, dans la société et dans l'Eglise.

L'entreprise n'est pas facile, à cause -aussi- de l'insertion de ces laïcs dans une société dont l'Etal est le patron et la source du gagne-pain. Mais pas seulement pour cela: le clergé aussi doit évoluer, parallèlement, sur ces mêmes chemins. Il est possible que le jour où se multiplieront de telles vocations laïques, on puisse observer une baisse du recrutement de vocations sacerdotales. Mais ceci ne serait point une crise, mais plutôt signe d'une plus grande maturité du peuple chrétien lui-même. Et un acquis bénéfique pour l'Eglise.

- Comme Occidentaux, nous avons sans doute à observer ... et à nous taire! Il faut vivre une situation, pour en apprendre quelque chose et oser l'évaluer. Nous avons aussi à partager une espérance, à aider à vivre. Et à apprendre!

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