Bulletin décembre 1975

Accès au BLOG BLOG

  Bouton retour archives

Avent  et  Noël en Slovaquie autrefois

C'est un témoignage sur «autrefois ».. Avant que la Slovaquie ne soit devenue la République Socialiste de Slovaquie. Mais ce témoignage est intéressant à plus d'un titre. En effet, c'est comme une toile de fond sur laquelle s'esquissent alors toutes les informations que nous vous partageons, depuis des années, sur la situation religieuse actuelle de ce pays. Pays de montagnes, pays en majorité livré à l'agriculture, il est 'exact de dire que bien des villages d'aujourd'hui ont gardé leur physionomie d'autrefois. Certes, comme partout, le développement et les exigences politiques aussi ont amené une concentration urbaine, mais il n'empêche que, même les villes (en dehors de Bratislava) conservent encore un caractère frotté d'air des montagnes... Par ailleurs, il est curieux de noter combien cette religiosité qui s'exprime ici dans ces souvenirs est proche de celle que nous vous décrivions, l'an dernier, en relatant un Noël polonais. Et de fait, il est exact que les Slovaques sont fort proches des Polonais: la langue, la qualité de sensibilité, l'accent de la religiosité, tout les rapprochait. Il n'est pas jusqu'aux Tatras, dont on se partage les versants! (Ce sont les hautes montagnes qui tracent leur frontière, exposées au soleil du sud, côté slovaque ...).

Et c'est donc sur un tel genre de vie, sur une telle mentalité que s'est penché le Parti, depuis plus de 25 ans, pour s'efforcer de susciter « l'homme nouveau ». Les contraintes exercées ont été incomparablement plus dures ici qu'au-delà des Tatras. Aujourd'hui, la transmission de la foi à la jeune génération est vraiment très difficile. Il n'empêche. C’est dans ce pays que des exemples remarquables de fidélité nous ont été découverts, qui nous faisaient dire que malgré l'écrasement, on pouvait y percevoir un climat pascal. Aujourd'hui, la nuit est profonde et nos amis se taisent. Mais qui pourrait nous empêcher de les rejoindre, malgré tout, cette nuit de Noël? Ils nous avaient demandé -c'était le 27 août 1968- «pensez-vous vraiment que nous pouvons essayer de recommencer à espérer? ... Nous leur avions dit «oui »... De loin, nous le leur redisons encore: « Espérez, amis. L'heure vient où la Lumière déchire la nuit. Ensemble, persévérons, il le faut, dans la foi et l'espérance».

«La Noël, en Slovaquie, était comme le complément, le point culminant de l'Avent. Cet Avent était en effet très fortement ressenti et pris au sérieux. Un petit détail : les vieux abandonnaient leur pipe et renonçaient à fumer, pendant l'Avent. Je me souviens très bien de l'impression qui baignait mon enfance, à cette époque: un vif désir de la venue du Seigneur; un quelque chose qui devait être racheté, libéré. Peut-être s'y mêlait-il aussi un désir plus séculier d'une plus grande liberté politique, d'améliorations sociales, mais je percevais déjà que Noël était vraiment un sigle de libération, la communication nouée avec Dieu descendu sur notre terre. Nous avions d'innombrables cantiques d'Avent et de Noël; tous les enfants les connaissaient par cœur, et je me souviens de la profonde impression que me faisaient ces cantiques.

Mais la Noël se préparait donc, intensément, quatre semaines d'avance. C'était vraiment comme une pré-Noël. Et au fur et à mesure que l'on s'approchait de la fête, cette préparation devenait encore plus profonde. Cette période commençait par la messe matinale de «Rorate». C'était un grand jour. Elle se célébrait de bonne heure (dès six heures du matin), l'église était toujours remplie de gens, et pour rien au monde, même les jeunes et les enfants, ne l'auraient manquée. Ceux-ci insistaient bien qu'on les réveillât à temps!

Dans les régions les plus montagneuses, cela pouvait pourtant poser bien des problèmes. Je me souviens de cette famille. Le village était distant de 12 kms de l'église paroissiale. Dès 4 h. du matin, tout le monde était sur pied et même si la neige était tombée la nuit, on se mettait en route: le père devant, qui traçait le chemin, puis la mère et les enfants. Ils arrivaient à temps, à l'église, pour la célébration. Ils s'en retournaient ensuite, à pied, accomplissant ainsi, dans la neige, 24 kms! Au fur et à mesure qu'ils approchaient de l'église, d'autres familles, munies elles aussi de leurs petites lampes, les rejoignaient. Et de l'église, plantée sur une hauteur, on pouvait ainsi voir monter vers elle toutes ces petites grappes de lumière, qui venaient de tous côtés.

Les manuels scolaires eux-mêmes reflétaient cet esprit: tout était bonté, lorsqu'il s'agissait d'évoquer la Noël. Alors, lisait on, les mains gelées et insensibles s'ouvraient. Alors le gardien des forêts qui avait puni un braconnier, devenait tout bienveillant à son égard. Alors, le pauvre mange à satiété. C'est d'ailleurs un proverbe, chez nous: «manger comme un montagnard à Noël».

Mais la veillée de Noël, plus que le jour de Noël lui-même, était vraiment le grand moment. En Slovaquie, cette vigile était jeûnée, mais tout comme en Pologne, le repas du soir (où l'abstinence était de règle, mais l'abondance aussi) prenait un accent solennel. Souvent, le père de famille lisait l'Evangile de Noël. Puis, en divers endroits, on rompait «l'oplatek» (sorte de pain-hostie, symbolique). Il exprimait, ce geste, le sens communautaire de la famille. Cette veillée regroupait en effet la famille, le plus largement possible. Et si l'un ou l'autre était absent, on priait pour lui, tout spécialement. Les défunts familiaux étaient aussi évoqués, afin que la communion s’étende jusqu'à eux. Puis, un joyeux repas de fête commençait, non sans avoir pourtant partagé la joie avec le bétail également -il avait droit à des «oplatek» à base de légumes. Tout cela était symbolique: intimité familiale, joie, partage. Et l'abondance était elle aussi significative: Cette nuit, la bonté de Dieu s'est manifestée à son peuple, en lui apportant le salut. Le peuple, chez nous, appelait cette veillée de Noël: «Stredy Vecer» : la soirée généreuse.

Après le repas, les enfants allaient au-dehors, y poursuivre leurs chants. Les «Koledy» retentissaient ainsi à travers le village, sous les fenêtres de chacun. (Les enfants étaient gratifiés de quelques menus cadeaux à cette occasion! L'arbre de Noël tout orné de petites choses: pommes colorées, douceurs, était encore un symbole de cette plénitude). Ces chants de Noël sont tellement entrés dans le sang de nos gens, il y en avait tant et de si beaux, que même jusqu'à aujourd'hui on n'est pas parvenu à les éliminer. Ils ont traversé des siècles! Au tout début de la lutte antireligieuse, ces chants ont été supprimés des émissions, radio, mais on a été forcé de les réintroduire.

Plus exactement, on a repris les mélodies, mais en y greffant de nouvelles paroles. Et celles-ci ne mentionnent plus le nom de l'Enfant Jésus. Beaucoup de ces chants évoquaient aussi les montagnes, les brebis, les parcages, le Bon Pasteur. C'était une image si familière à nos gens, tous montagnards vivant parmi leurs brebis. Ces «Koledy» étaient ainsi très très proches et compréhensibles pour le peuple.

Après le repas, la veillée joyeuse, remplie de chants, se prolongeait jusqu'à l'heure de la messe de minuit. Cette nuit-là, tout le monde s'y retrouvait, et même les protestants chez nous ... car l'Enfant Jésus était venu pour unir et non pour diviser.

Aujourd'hui, à la radio, la TV, dans la presse on recommence à parler de «la fête d'hiver», sans lui donner aucun contenu chrétien. Néanmoins, il est heureux qu'on y associe encore des sentiments tels que la bonté, l’amitié... , L'homme est appelé à devenir un peu meilleur, ce jour-là. L'autre soir, à la TV, un employé de service public disait qu'il préférait travailler la veillée de Noël que celle de fin d'année, parce que ce jour-là les gens sont plus amicaux, plus indulgents, sourient plus volontiers. On sent que, même dans ce sens, Noël survit.

Bouton retour archives