Bulletin juin 1974

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on reparle beaucoup des cérémonies laïques

Un peu partout, à l'Est, on reparle avec insistance des cérémonies laïques, qui ont été suscitées, il y a déjà longtemps, dans le cadre général d'une éducation idéologique. L'analyse de ces cérémonies et des efforts conjugués pour leur donner quelqu'attirance et relief, est intéressante.

On peut parfaitement concevoir qu'une société sécularisée souhaite proposer à sa population non croyante certains rites, destinés à marquer les étapes et les événements heureux et malheureux de son existence. Il est un fait bien connu que les peuples ont besoin de rites, déchiffrables par la population, qui les insèrent dans un certain tissu historique, faute duquel l'insécurité les gagne. Ces rites, nous les retrouvons déjà dans les sociétés primitives, vulnérables du fait de leur exposition désarmée aux fléaux humains. On peut donc concevoir, comme une sorte de respect de ce besoin profond de l'homme, qu'une société laïque se préoccupe de créer des rites significatifs, au bénéfice de sa population. Dans cette hypothèse, Ii est bien compréhensible aussi qu'une telle société soit attentive au caractère laïc de ces rites. La fraction de population croyante peut alors disposer de ses propres «cérémonies significatives», sacramentelles ou non. La pluralité des offres doit alors garantir aux citoyens le respect de leurs droits les plus fondamentaux, la liberté de conscience notamment.

Mais en cette matière, ces droits peuvent être atteints et lésés, si l'imposition de ces cérémonies civiles devient contraignante. Ils peuvent l'être aussi quand le surgissement de telles cérémonies laïques s'effectue dans le cadre d'une vaste campagne d'athéisation forcée des populations, quand elles se «célèbrent » dans l'ambiguïté (sous forme de «pseudo-sacrements») et si elles concourent à une discrimination de la population croyante. Et c'est malheureusement le cas de ces cérémonies laïques, telles qu'elles sont effectivement conçues, promues et réalisées dans les démocraties populaires. Elles sont en effet instaurées dans le but avoué d'arracher la population aux «superstitions religieuses» alors que la contrainte s'exerce et que le libre arbitre est diminué, qu'elles calquent étroitement les sacrements de l'Eglise catholique jusqu'à engendrer des ambiguïtés, et qu'elles favorisent effectivement dans la vie sociale ceux qui s'y prêtent, en discriminant les autres. Ce n'est donc pas le fait que de telles cérémonies puissent exister que nous devons mettre en cause -par respect des droits de la fraction de population incroyante-, mais bien leur imposition et l'usage abusif et contraignant qui en est fait.

Dans la vaste campagne idéologique qui s'efforce actuellement de contrebalancer l'influence des échanges Est-Ouest, il semble que le Parti tienne à renouveler, à réanimer cette institution, cette forme d'éducation idéologique. Nous en voyons la trace en divers pays. Où que l'on soit, les accents sont similaires: il s'agit certainement d'une action concertée à haut niveau. (II faut savoir que les responsables de la politique à l'égard des Eglises, dans les pays de l'Est, se rassemblent régulièrement entre «frères», pour coordonner, élaborer et réviser leur action). Parfois, ici où là, on distingue à travers de telles initiatives, une action plus directement politique également: par exemple, la nuance de nationalisme soviétique comme en témoigne ci-dessous l'extrait du journal lithuanien « Czerwony Sztandar (1) (Le drapeau rouge), organe du Comité central du Parti communiste de Lituanie, rédigé en langue polonaise et destiné à la population polonaise de Wilno et du pays.
(1) Du 9 avril 1974.  

Le journal évoque ces «nouvelles traditions», destinées à exprimer la vie d'un peuple nouveau, né de la révolution d'octobre; il cite le programme du Parti: «Soutenant les traditions progressistes de chaque nation et les appropriant à tous les soviétiques, le Parti développe les traditions nouvelles, communes à tous, les traditions révolutionnaires des bâtisseurs du communisme». Et l'organe Czerwony Sztandar poursuit alors: «Les soviétiques célèbrent les anniversaires les plus marquants de leur pays. En des formes impressionnantes et pleines de beauté, ont été créées les célébrations des fêtes d'Octobre, du 1er mai, du jour de la Victoire, etc. Actuellement, tout le pays se prépare à la célébration du Jour du «Travail social» (2), le «samedi de Lénine ». Partout, dans les villes et les villages, les gens font des projets à ce sujet. Mais il y a d'autres événements importants et chers à chacun: le début du Printemps laborieux, les fêtes des récoltes, des diverses professions, des mariages, de la naissance d'un enfant, de sa majorité, de l'adieu aux recrues du service militaire, de la promotion au titre d'ouvrier, du jubilé des vétérans du travail, etc. Nous voulons les célébrer solennellement et joyeusement.
(2) Institué comme contribution volontaire de toute la population, travailleurs et Jeunes, pour manifester son «enthousiasme» à la construction de la nouvelle société.

«Au cours de leur histoire, les peuples ont créé leurs propres traditions, coutumes et rites. Les traditions nouvelles et anciennes ont acquis un caractère populaire, elles sont liées aux principes sociaux, économiques de notre pays et ont trouvé un écho parmi les travailleurs.

«N'est-il pas devenu un jour de fête familial et scolaire, le jour où l'enfant, pour la première fois, porte sa cravate rouge de pionnier, le jour où l'adolescent épingle son insigne de Komsomol (3)?
(3) Pionniers et Komsomols: les enfants et les jeunes membres de la Jeunesse du Parti. (Des avantages sont 1 liés à cette adhésion: vacances, études, etc. )

«... Il n'est pas facile de répondre tout de suite au goût de tout le monde. Il est normal que certains éléments de tradition nouvelle doivent être transformés et perfectionnés. L'essentiel consiste à ne pas se limiter à leur aspect extérieur, théâtral. Il faut de la simplicité, une atmosphère solennelle, chargée d'émotion.

«Nous savons que la réalisation de ces nouvelles traditions comporte un élément supplémentaire: elle aide les membres du front idéologique à éliminer les fêtes et les cérémonies religieuses. La popularisation des traditions et des coutumes nouvelles est en même temps une lutte contre l'ancien temps, contre les anachronismes du passé. Il n'est un secret pour personne que là, et en particulier dans les petits villages, où notre activité fait défaut, les gens célèbrent les fêtes religieuses. Dans la plupart des cas, ces fêtes donnent lieu à la consommation de l'alcool et parfois, si la fête a lieu pendant les travaux des champs, à la violation de la discipline du travail (4). Il faut y opposer une campagne de propagande bien organisée. Il semble que les rites nouveaux peuvent y contribuer à l'occasion.
(4) II est exact que certaines anciennes fêtes religieuses, rayées du calendrier, sont encore chômées dans les régions rurales, les paysans se refusant au travail

« ... Ces traditions nouvelles doivent être popularisées. Il faut y consacrer beaucoup d'efforts. C'est à cet effort de réalisation et de popularisation de ces nouvelles traditions soviétiques que collaborent des écrivains, des poètes, des compositeurs, des journalistes, des artistes plastiques... De telles traditions soviétiques aident toute la nation à remplir notre vie d'un contenu nouveau.»

Pour célébrer ces nouveaux rites, il faut de nouveaux locaux, et un peu partout, sont érigées ces nouvelles bâtisses destinées à ces fins; en même temps, nous apprenons, par ailleurs, la récente fermeture de la cathédrale de Koursk (au Sud-ouest de Moscou) et de l'église de Jitomir, centre urbain important, à l'Ouest de Kiev.

En Tchécoslovaquie, cette campagne pour la diffusion des nouveaux rites s'est intensifiée ces dernières années, et un article paru dans la PRAVDA de Bratislava, l'organe du Parti, le 5 avril 1974, sous la signature d’I.Grmanova, nous apporte des éléments d'information intéressants. Nous y faisons connaissance avec l'action des «Corporations des affaires des citoyens» (5). A propos, justement, de cette nécessité d'édifier de nouveaux locaux adéquats, nous apprenons que dans les trois années qui viennent sont prévues la réédification et adaptation de 80 salles de mariages et 54 maisons de funérailles, la construction de 27 nouvelles salles de mariage et de 271 maisons de funérailles en Slovaquie. Il s'agit de répondre ainsi à l'effort des «Corporations des affaires des citoyens» qui ont suscité «de nouvelles cérémonies pour l'accueil solennel des nouveau-nés, pour les mariages, pour les jubilés du travail ou de la vie, pour la remise officielle des papiers d'identité aux jeunes de 15 ans, pour l'adieu aux jeunes gens, pour les funérailles, etc.»
(5) Il existe un «Conseil Slovaque» de ces corporations, organe d'initiation et de coordination de leur action, institué auprès du Ministère de la Culture.

Pour renforcer cette activité, considérée comme très importante, des feuilles départementales sont prévues, organes de groupes d'activistes suscités dans ce domaine, soit 294 en Slovaquie centrale et 546 en Slovaquie orientale. La situation laisse assez à désirer en Slovaquie occidentale, car de tels groupes d'activistes n'ont été créés qu'à Bratislava, dans des grandes entreprises.

Déjà, le journal LA PRAVDA de Bratislava avait apporté sa contribution à cette «édification de la conscience socialiste», dans son numéro du 19 janvier 1973. En effet, c'est un article du Ministre slovaque de l'Intérieur, le Général major Egyd Pepich qui relançait alors la campagne pour l'élévation du niveau d'activité et l'élargissement de l'action des «Corporations pour les affaires des citoyens». Et c'est ainsi que le Ministre de l'Intérieur, dont dépend en dernier ressort, cette «Corporation», présentait leur rôle: «II leur revient la tâche primordiale d'organiser les cérémonies et célébrations sociales, qui sont libérées des mythes idéologiques et du ritualisme religieux. Par là, elles travaillent dans le champ de l'éducation athée, par la création de nouvelles formes de relations humaines et dans le champ de la culture rationaliste. Elles constituent la conception scientifique du monde des citoyens et combattent les vestiges de l'idéologie bourgeoise.»

Et le Ministre de l'Intérieur poursuivait:

«C'est certainement un mérite des Corporations que ce fait qu'en l'espace de 20 ans, elles aient réussi à fonder de nouvelles cérémonies socialistes. Cela signifie une emprise sur une sphère qui, pendant des siècles, avait constitué un domaine de la religion. Lors de la réunion d'octobre du Parti, le camarade Bilak avait déclaré: «L'homme socialiste, créateur actif et convaincu de la nouvelle société, doit être libéré des vestiges, auxquels appartient la religion, toujours liés avec l'assujettissement social. La religion, basée sur une croyance aveugle et un sentiment d'angoisse, lie et restreint les forces humaines et les possibilités de développement universel. Elle opprime l'esprit par des règles morales, qui n'ont rien à voir avec un véritable bonheur. (6)
(6) De telles affirmations ont l'avantage de nous confronter aussi avec nos propres faiblesses. Chacun et chacune d'entre nous, nous opposons nous, comme chrétiens, à la fausse vision de la foi, qui est ici présentée? Ne prêtons-nous pas aussi parfois le flan à de telles affirmations, Ou bien, au contraire, notre foi, notre vie de chrétien, peut-elles effectivement apparaître aux non-croyants comme un ferment de vie, de libération de l'homme pour son destin de solidarité, de bonheur?

Ayant ainsi cité Bilak, l'homme de l'appel aux frères soviétiques, en 1968, il convient justement d'en revenir alors à ce Printemps du «socialisme au visage humain», qui fit tellement peur aux hommes actuellement en place à Prague et Bratislava. Et le Ministre Pepich poursuit donc:

«Dans des années de crise (1968), ici aussi on a enregistré une régression. Et d'abord, parce que l'activité des Eglises avait à nouveau été stimulée. Mais une rapide normalisation a apporté un renouveau des Corporations. Et ainsi, 1.790 Corporations avec 12.000 membres convaincus, existent aujourd'hui en Slovaquie (7).
(7) En janvier 1973.  

«L'activité des Corporations est orientée avant tout vers l'accomplissement de la tâche pour laquelle elles furent créées voici 20 ans. Cela signifie la mise sur pied de cérémonies civiles de valeur et leur libération des diverses traditions idéalistes. Les conclusions du Congrès du Parti d'octobre sont impératives à ce sujet pour les Corporations: «On ne peut pas réaliser la libération de l'homme des préjugés religieux en une génération, parce qu'il s'agit d'un processus lent et complexe. De là ressortent les hautes revendications de la propagande athée et de l'éducation, dont la tâche consiste à libérer les croyants de l'asservissement spirituel, pour éveiller en eux la conscience de leur propre force, de leur capacité et de leur intelligence. C'est à cette fin qu'est dédiée toute l'activité des Corporations. De là aussi le fait que cette problématique est devenue matière de discussion dans tous les organes du Parti et de l'Etat, afin de remplacer les cérémonies religieuses et leurs attachés professionnels».

On comprend l'insistance portée sur cette action «libératrice» pour l'homme, quand le Ministre qualifie le baptême chrétien, auquel il oppose la cérémonie d'accueil des nouveau-nés: «Cet acte ne saurait, en aucun cas, être comparé avec le baptême religieux. Le baptême ecclésiastique signifie une libération du péché originel et la préparation à une vie de totale humilité et de foi aveugle à une idée surnaturelle». Par contre, la cérémonie d'accueil aux nouveau-nés les introduit dans un climat dynamique. «II faut dire, à ceux qui se rangent du côté idéaliste, que le prêtre prépare leur petit homme à un pèlerinage à travers la «vallée de larmes». Il convainc les parents d'avoir à éduquer leur enfant dans l'idéologie antiscientifique, qui prétend que tout effort pour une transformation du monde est indépendant de la volonté de l'homme ...»

Par contre « la cérémonie d'accueil aux nouveau-nés ... est un témoignage de la sollicitude de la société socialiste à leur égard».

Il est vrai que cette sollicitude prend des formes matérielles: cadeaux et considération des parents éclairés ne sont pas à négliger, pour qui rêve d'un avenir humain acceptable pour cet enfant nouveau-né. Et pourtant, il faut croire que la résistance est assez profonde, puisque, selon les dires mêmes du Ministre: «Bien du travail attend encore ici les Corporations. Car 40 % seulement des nouveau-nés sont accueillis dans cette cérémonie socialiste. Le baptême religieux continue à prédominer, bien que l'on puisse affirmer que les jeunes foyers répondent au vœu de leurs propres parents. (8)
(8) En ce qui concerne le baptême des enfants, la situation est devenue de plus en plus difficile dans un pays comme l'URSS (or, la Lituanie, que nous venons d'évoquer, est actuellement étroitement intégrée dans l'URSS). En fait, depuis ces dernières années, les sacrements de baptême et de mariage ne peuvent être donnés qu'après un enregistrement officiel.
Cet enregistrement, contresigné par les requérants et précisant toutes données utiles, est alors retransmis par le Conseil de l'Eglise aux organes locaux du pouvoir, avant de redescendre alors jusqu'à la base: milieu de travail, quartier, école, etc. avec les conséquences que l'on devine. La loi ne prévoyait pas cette formalité de la présentation des passeports, en de telles circonstances. Mais le plus souvent, les mesures contraignantes -et finalement opérationnelles- s'exercent à l'encontre même de la loi el de la Constitution de l'Union soviétique. Bien que cette Constitution ait stipulé, par exemple, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, il est bien significatif de lire, dans le Code pénal de l'URSS, l'article 142 et précisément le paragraphe 5: «L'organisation et la réalisation systématique de cours destinés aux adolescents pour l'étude de la religion est contraire à la législation établie». Et une instruction de la Commission populaire des Affaires intérieures (NKVD: la Police, en fait) et des commissaires du peuple à l'Instruction publique, évoquant la question des études des jeunes, en dehors de l'école, précise qu'il faut «interdire les cours donnés en dehors de l'école par des organisations d'études en groupe pour des enfants, dépassant trois personnes». En fait, au fil des documents, il apparait que toute instruction religieuse tant soit peu systématique des jeunes de moins de 18 ans -à l'exclusion de la seule relation des parents avec leurs propres enfants- tombe sous le coup de l'article 142 du Code pénal et est passible des peines prévues à cet effet, pouvant aller jusqu'à une «rééducation» d'un an. (Un ouvrage documenté vient d'être publié sur ces sujets. aux Editions du Seuil. Il s'agit d'un Rapport au Comité des droits de l'homme, intitulé: La législation sur la religion en URSS. Il est présenté par Igor Chafarevitch, membre du Comité pour la défense des Droits de l'Homme, dont A. Sakharov est président).
C'est donc dans l'ensemble de cette problématique d'une coercition plus ou moins directe ou diffuse, voire violente, qu'il faut replacer toute cette campagne idéologique en faveur des cérémonies civiles, tendant à remplacer les sacrements et célébrations religieuses.

Pourtant, si le baptême continue à poser problèmes, les funérailles religieuses constituent un écueil plus grave encore, sur ce chemin de la libération des traditions religieuses aliénantes. Car «les funérailles constituent une situation plus compliquée encore. Alors que nous pouvons constater une amélioration à l'égard des autres cérémonies, ici on piétine. Et ceci constitue aussi la tâche des années à venir, alors que 3,4 % seulement des citoyens furent inhumés sans funérailles religieuses. Il y a à cela plusieurs raisons. Les Corporations éprouvent de la difficulté à trouver un orateur pour prononcer le discours d'adieu, il y a un manque de collaboration avec les collègues de travail du défunt, il y a des problèmes financiers pour constituer une chapelle musicale et d'autres problèmes matériels encore, tels que le manque de maisons appropriées à cet effet, etc. Si nous voulons nous opposer avec succès à l'institution religieuse et si nous voulons utiliser le côté émotionnel des funérailles au profit de l'éducation idéologique de ceux qui sont retardataires, nous devons faire face à ces difficultés que nous venons de mentionner.»

Les difficultés matérielles ont été déjà, malgré tout, prises en considération, les années antérieures, puisque le GI Pepich convient du fait que «l'on se préoccupe d'ériger des locaux adéquats. Dans ce but, au cours des années passées, on y a consacré déjà 8 millions de couronnes. Mais en Slovaquie, 400 salles de mariages doivent encore être rénovées», et l'accent doit vraiment être placé sur les cérémonies entourant les décès.

N'est-on pas fondé à se poser la question: peut-être la résistance est-elle ici plus forte encore, du fait même de cette question limite à laquelle confronte toujours la mort? Mais aussi: le défunt n'a plus rien à craindre, et si telle était sa volonté ... !

Il ne fait aucun doute, en tout cas, qu'en ce pays tous les efforts à ce niveau, comme tout aussi bien toutes les décisions administratives visant à réduire l'activité de l'Eglise (9), font partie d'une lutte sur un front idéologique. Il s'agit bien de deux conceptions de l'homme, de deux conceptions de l'histoire et de son destin.
(9) Par exemple: le numérus clausus imposé actuellement au séminaire de Bratislava n'autorise que l'acceptation de dix candidats par an. (On se souvient de la brusque efflorescence des séminaires de Tchécoslovaquie, au moment du «Printemps de Prague». Mais cela n'empêche pas les idéologues du Parti de parler du «rapide déclin des vocations ... !»).

Il suffit de parcourir la presse de Tchécoslovaquie pour voir affleurer, à chaque instant, cette conception de l'homme nouveau, désaliéné et -ipso facto- le souci de l'arracher à la vision idéaliste des choses. Une sereine confrontation de ces deux conceptions serait profitable à chacun, à n'en pas douter. Et c'est cela que, dans le respect du pluralisme, on pourrait appeler le dialogue. Mais peut-il être question effectivement de «dialogue», si une voix seulement peut s'élever, si la confrontation avec les vues divergentes et surtout avec la réalité des faits n'est jamais possible? Il est presque aussi édifiant de lire, à cet égard, la presse dite «catholique» (livrée absolument aux mains de collaborateurs) que la presse du Parti. Peut-il être question de «dialogue», si la vision privilégiée des choses est imposée, par mesures discriminatoires, à l'ensemble d'une population? Alors, il ne s'agit pas seulement d'un statut d'expression privilégiée, il s'agit effectivement d'une violation des droits de l'homme. C'est cela qui se dessine, en filigrane, finalement dans les déclarations - apparemment verbalement inoffensives - que nous retrouvons dispersées dans la presse, outil au service de l'idéologie. Et par exemple:

«Le Plenum d'octobre du Comité central du Parti communiste tchèque et celui de novembre du Comité central du Parti communiste slovaque (10), ont souligné l'affrontement positif, décisif et systématique, mais surtout la complexité de l'éducation idéologique et de la propagande athée... La participation active des croyants à la construction du socialisme (11) est une des formes les plus efficaces de libération de leurs préjugés religieux et d'une formation de la conscience socialiste. (...) La famille est le canal le plus important de la religiosité et exerce la plus forte influence sur la formation idéologique... De cette constatation, découlent deux conclusions: tout d'abord, accentuer l'importance de l'éducation extrafamiliale, surtout dans les écoles et les organisations de jeunesse, ensuite accroître l'influence sur la famille, en coopération avec l'école et les organisations sociales (12). »
(10) C’était en 1973
(11) Le terme «socialisme» recouvre ici indûment le type de société «normalisée» qui a surgi après l'invasion du pays, en août 1968. Une société dans laquelle, en fait, personne ne participe à rien, sinon quelques uns ...
(12) D'après NOVA MYSL, octobre 1973 - sous la signature de Peter Prusak.

Et pour que nul n'en doute, toute perspective est coupée au dialogue, en cette société «normalisée »: «La religion (par contre) aliène les hommes du monde pour les transférer au niveau des phénomènes supranaturels et les empêche d'acquérir une conception scientifique du monde. La religion n'est donc point l'amie de l'homme socialiste, mais un reliquat des temps passés, une fausse consolation. Le monde fantastique des idées religieuses est irrémédiablement en contraste avec la vérité, avec les véritables exigences du développement socialiste.

C'est dans cette réalité fondamentale que se fonde aussi la réponse à la question d'aucuns, à savoir si la religion depuis le socialisme n'a pas transformé sa propre nature. Si, en opposition avec la «religion capitaliste», il n'existe pas une «religion socialiste». Rien de tout cela n'est advenu et rien ne saurait intervenir ainsi. Le motif en est simple. La substance de la religion n'a pas changé, elle demeure la même que dans le passé. La foi dans les phénomènes supranaturels est encore le point de départ de toutes les conceptions religieuses. Il n'est pas possible de concilier la religion avec le socialisme, comme il n'est pas possible de réanimer la lutte idéologique dans un monde divisé en classe (13)
(13) Gustav HRUBY: • La religion et le socialisme» dans TRIBUNA  - 12.9.1973.

Certes, on peut avancer qu'il s'agit ici de vues résolument «intégristes» d'un actuel partisan de la société «normalisée» en Tchécoslovaquie. C'est un fait. On pourrait citer d'autres textes, à l'appui de vues contradictoires, Sans entrer dans des considérations qui nous mèneraient trop loin, ces lignes nous incitent à réaliser deux choses: d'abord, nous pensons que le marxisme est autre chose qu'une grille d'analyse économico-sociale. Il est une tentative d'explication globale de l'homme et de l'histoire et partout où il a pris en main la direction de la société, il a, en fait, témoigné de ce souci. Ensuite: c'est effectivement à cette conception-là de la religion que sont affrontées les Eglises, dans toutes les démocraties populaires. C'est dans le contexte de cet affrontement que se situent les «cérémonies civiles».

Mais peut-être encore une dernière chose, qui est une question: si des athées sincères nous regardent VIVRE, comment pourraient ils être amenés à définir notre foi?

Un homme libre

On sait la situation difficile et délicate de l'Eglise catholique en Hongrie. On sait comment le pouvoir s'est efforcé, avec fruit, de pénétrer jusque dans les rouages de l'administration de l'Eglise, et les dommages qu'il en résulte pour la pastorale. La jeune génération surtout fait les frais de cette politique, privée qu'elle se retrouve d'une assistance pastorale, livrée seule à ses angoisses, à son vide, à ses aspirations.

Mais comment s'exprime sur le sujet un homme aliéné? Comment s'exprime un évêque assujetti? Ecrasé par les séquelles d'un passé stalinien douloureux, un peu comme égaré dans un présent truffé de pièges et d'ambiguïté, nous écouterons ci-après la déclaration officielle de Mgr Kisberk, à l'époque (c'était en août dernier) Administrateur apostolique de Székesfehérvár et d'Esztergom. C'est l'envoyé de la télévision hongroise qui lui pose une question, et la réponse du pasteur âgé sera diffusée sur les ondes et reprise dans la presse.

L'enquêteur s'adresse à Mgr Kisberk: «la législation règle les relations entre l'Etat et l'Eglise. Ces rapports n'ont pas toujours été sereins. Me permettez-vous, Monsieur l'évêque, une question très personnelle: selon votre impression -c'est-à-dire en ce qui concerne les résultats- quelle est la condition sociale des fidèles catholiques hongrois, du clergé catholique hongrois et votre condition personnelle?

L'Administration apostolique de Székesfehérvár et d'Esztergom répond: «Les relations entre l'Eglise et l'Etat sont équilibrées et amicales, particulièrement depuis que notre Etat, notre gouvernement procèdent à des négociations directes avec le Vatican. En ce qui concerne Esztergom, je me permets d'illustrer cela par deux épisodes. Le premier: aujourd'hui a eu lieu l'ouverture du Musée chrétien. Les travaux de restauration ont coûté dix-huit millions, dont l'Etat a prix douze à charge. La cathédrale portait encore les stigmates de la guerre. Aujourd'hui l'extérieur a été rénové grâce à l'Etat, qui a déjà payé environ quarante millions. Mais les relations ne sont pas seulement unilatérales, car le travail de l'Eglise aussi soutient les aspirations sociales, culturelles et morales de notre pays. Et les trésors de l'Eglise sont aussi les perles d'un prix incommensurable de notre nation. Les buts de l'Eglise, qui contribuent à la moralité, sont également soutenus en même temps par notre Etat dans notre vie culturelle, morale et notre vie de travail.»

Que dire? Peut-être plusieurs choses:

-il est indécent de forcer un homme assujetti à s'exprimer. On ne peut que le contraindre, qu'on le veuille ou non, à ruser avec la vérité.

-il est malhonnête de contraindre un homme aliéné à s'exprimer, quand on entend se servir de sa réponse ambiguë pour une propagande qu'il récuserait s'il était un homme libre.

-il est douloureux d'entendre un pasteur ne pouvoir définir l'épanouissement de l'Eglise en son diocèse que par l'ouverture d'un Musée pour touristes occidentaux et par le ravalement de la façade de sa cathédrale. Alors que «les petits enfants portent leurs urnes à la source, en s'en reviennent attristés et sans eau!»

Après la déclaration, par le St Siège, de la vacance du Siège archiépiscopal d'Esztergom (dont était responsable le Cardinal Mindszenty), en février dernier, l'on a procédé en Hongrie, avec l'accord préalable du Conseil présidentiel, à une «régularisation» de la situation de la situation épiscopale dans le pays.

A cette occasion, Mgr Kisberk -qui avait été sacré en 1961 a été nommé évêque de Székesfehérvár.

 

leurs voix
alors qu'ils pouvaient s'exprimer

Il y a cinq ans, date pour date, le journal Katolické Noviny, non encore «normalisé» apportait le témoignage d'une jeune fille tchèque. Le retrouvant aujourd'hui, nous vous le retransmettons. Dieu sait si, entre-temps, cette personne poursuit son chemin pénible. Mais, alors qu'elle-même et les siens sont réduits aujourd'hui au silence, il est bon d'exhumer cette voix de silence, 5 ans après, de le lui redonner la possibilité de s'exprimer encore. Pour nous, pour notre propre remise en question.

«C'est la nuit et je ne peux pas dormir. Les douleurs me tiennent éveillée. Dans la prière, je me souviens de tous les malades de notre pays.

Depuis ma prime jeunesse, j'ai connu la souffrance. Et c'est la raison pour laquelle j'appartiens à la famille des souffrants.

A 14 ans, j'étais une adolescente douée, une étudiante devant qui s'ouvraient de belles espérances. Je débordais de santé, j'aspirais à l'amour, à la beauté, à la bonté.

Brusquement, j'ai été saisie d'une fièvre intense. Je ressentais un mal intolérable dans le genou droit. Il fallut me transporter à l'hôpital. Les médecins firent de leur mieux pour me sauver et m'arracher des mains de la mort. Successivement, l'inflammation des os s'attaqua à l'autre jambe, à la main, à la clavicule. Une bronchopneumonie se déclencha en plus de tout cela ...

Autour de moi, des religieuses qui me soignaient et qui étaient des anges de consolation me préparaient à accepter la mort. J'étais désolée de mourir jeune. J'avais tellement envie de guérir et de vivre.

Mais Dieu en décida autrement. Il a voulu que je passe toute ma jeunesse clouée sur la croix et que je supporte des souffrances de l'âme et du corps, jusqu'au désespoir.

Je criais souvent, comme le Sauveur abandonné, crucifié: «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonnée?». Et Lui, mon Dieu et mon Seigneur, me donna chaque fois la force de me relever, en trébuchant sous le poids de la croix.

J'ai eu 28 ans, le mois d'août dernier. J'ai subi 14 opérations graves. Des heures entières, dans la douleur intense, sur des tables d'opération!

Aujourd'hui, après tant d'années de souffrance et de durs combats, je suis maintenant étendue sur mon lit et pendant mes heures d'insomnie, je réfléchis. Je m'en réjouis et je suis contente de pouvoir demander pardon au Père pour les gens qui ont tout ce que le monde peut leur donner, mais qui ont abandonné le Seigneur. Je suis heureuse de pouvoir joindre mes maux aux peines du Seigneur et de pouvoir m'offrir avec lui, pour le salut du monde.

Alors que j'ai tout perdu dans ce monde, j'ai trouvé beaucoup plus, parce que j'ai trouvé Dieu, mon but éternel et la paix de mon âme.

Priez pour moi
Votre sœur dans la peine
Marta, 25 mai 1969

Amis de l'Entraide, nous partageons ce témoignage dense de peine humaine et d'espérance, très particulièrement avec ceux d'entre vous qui sont malades. Souvent, l'un ou l'autre, malade ou frappé de peine, nous en dit quelques mots. L'un ou l'autre nous sont connus, l'un ou l'autre sont très proches. Ce que nous n'oserions jamais dire, si nous sommes bien portants, peut-être cette malade tchèque, aujourd'hui silencieuse, peut-elle vous l'offrir?

Et nous revient aussi en mémoire, cet autre témoignage d'une Amie de l'Est, que l'on a cherché systématiquement à briser: «Tu sais, il me semble que pour nous les chemins vers la source soient plus courts que pour vous autres! »

TCHECOSLOVAQUIE:

LA MORT DE L'EVEQUE DE LITOMERICE, MGR TROCHTA

D'une lettre adressée au Pape Paul VI et au Secrétaire général de l'ONU, et fondée sur des affirmations des proches collaborateurs de Mgr Trochta, il ressort ce qui suit:

l'évêque, survivant des camps nazis et des rigueurs de l'époque stalinienne était très affaibli, ces derniers mois, après deux opérations aux yeux. Le médecin avait recommandé le repos absolu.

le vendredi 5 avril, l'attaché régional du Ministère des Cultes tchèque se présente à la résidence de l'évêque.

à l'encontre de tous avis, il soumet l'évêque à un «entretien», interrogatoire épuisant qui s'achève à 17h. 30.

l'évêque, à bout de force, passe une nuit pénible. Tôt matin, il est victime d'un infarctus et décède dans l'après-midi.

Peut-être les évêques aussi sont-ils sujets des droits de l'homme?

on en a parlé … du cardinal Mindszenty

On en a beaucoup parlé, et souvent avec passion. Nombreux sont ceux qui ont réagi, mais plus encore peut-être n'ont pas compris. Ce n'est guère étonnant et ce, pour plusieurs raisons. Le sujet est en effet complexe et délicat: il met en cause non seulement des situations politiques ou religieuses, mais aussi des personnes. Selon que l'on s'attache à l'une ou l'autre de ces perspectives, on exprime de la satisfaction, de la peine voire de l'amertume, ou de l'inquiétude. Nous allons essayer d'esquisser quelques facettes du problème. Et nous poserons alors une question qui nous paraît cruciale. Nous ne prétendons jamais imposer nos vues à personne. Devant chaque problème, nous essayons seulement de saisir le plus large éventail possible des reflets de la réalité. Ce mode d'approche nous ramène toujours à la conviction fondamentale que tout est complexe, que chaque affirmation appelle un complément, que l'ambiguïté menace à chaque instant et que le plus de vérité, finalement, est dans le plus de nuances. Même si elle nous laisse souvent insatisfaits, la démarche, en tout cas, est loyale.

Une déclaration officielle

« L'Osservatore Romano» du 6 février 1974 publiait l'information suivante: «Le Saint-Père en considération des problèmes pastoraux de l'archidiocèse d'Esztergom, et après avoir eu à ce sujet un large échange de correspondance avec S. Em. le Cardinal Jozsef Mindszenty, archevêque de ce siège métropolitain, en est venu à la détermination de déclarer cet archidiocèse vacant et à en nommer administrateur apostolique ad nutum Sanctae Sedis S. Exc. Mgr Laszlo Lekai, ...•

Un problème humain

Un vieillard de 82 ans, ulcéré. Lui ne saurait comprendre. Archevêque d'Esztergom et Primat de Hongrie, à ces deux titres il a tenu un rang primordial dans la société hongroise. Dans toutes les fibres de son être, il se sent -selon ses propres termes-«le gardien de Dieu, de l'Eglise et de la Patrie», investi d'une fonction historique, non seulement pastorale, mais -au titre de Primat- d'une fonction politico-religieuse. Sorte de héraut de la «Couronne», qui remonte à saint Etienne. Qui remonte, ... le drame est là! L'histoire coule vers l'avant, et TOUT a changé. Le Primat peut difficilement en convenir; en lui coexistent le sens aigu de cette «investiture» et celui des privilèges et devoirs aussi qui y étaient liés. Autrefois, en un autre monde. Mais ce monde n'existe plus. Incarcéré au temps du stalinisme, il a connu les affres d'un régime pénitentiaire et la quasi-liquidation psychique et physique. Dans cet affrontement, il a trempé sa conviction d'être à la fois le champion de l'anticommunisme, le martyr de son Eglise et l'incarnation de la conscience de son peuple. Autour de lui, ce petit peuple a longtemps tourné les yeux vers les fenêtres de l'Ambassade américaine où le Primat a trouvé refuge, après l'avortement de la révolte de 1956. Près de 15 ans de solitude l'ont mené à approfondir ces sentiments et cette conviction: il devient en son âme comme la vigie de son peuple.
Comment, dès lors, pourrait-il comprendre ce dernier «coup», qui lui vient de là où il pouvait le moins s'y attendre? Toutes les précautions d'approche -le très long dialogue persuasif des envoyés du Saint-Père, la lettre fraternelle de celui-ci discernant la personne et les problèmes lors de la décision- toute l'argumentation invoquée ne peuvent trouver audience auprès de ce vieillard, soudain comme «effacé» de la problématique politique et religieuse de son peuple, par une décision extérieure, contraire à sa propre volonté comme il entend bien le faire savoir publiquement dans un communiqué. Lui ne peut que se sentir blessé, trahi peut-être. Autour de lui, dans les rangs de ses fidèles admirateurs, un nouveau mythe s'élabore: vendu par ses frères, le martyr atteint au plus douloureux de son calvaire. Lui souffre.

Un peuple éprouvé

On n'oublie pas si vite l'histoire qui nous a tissés. Et d'autant moins vite que le présent se détache en grisaille sur un passé que l'on a tendance à idéaliser aussi. On n'oublie pas si vite non plus ni les horreurs de la période stalinienne, les procès de l'époque, ni Budapest ensanglantée. On n'oublie pas si vite ni le sursaut avorté, ni le visage d'un «Primat», sitôt prisonnier que libéré. On n'oublie pas la discrimination permanente dont on est l'objet, parce que croyant.

Et si l'on a fui le pays, contraint par le drame ou égaré par l'écœurement ou la peur -l'émigration!- on n'oublie pas non plus les «figures» symboliques d'une Patrie perdue.

Dans le petit peuple, il y a peut-être une symbiose entre celui qui se considère comme sa conscience et ce peuple lui-même: projection et vigie, tout à la fois. Ici encore, on peut comprendre que la décision du Saint-Siège soit ressentie comme une blessure, voire un outrage. Seule, une fraction de l'intelligentsia, plus intégrée à l'époque contemporaine, plus critique aussi, réagit différemment. On comprend aussi sa prise de position.

Une décision pastorale

« Au moment où vont être publiées les importantes dispositions que nous avons prises après un examen prolongé des circonstances, uniquement en vue de l'intérêt pastoral de certains diocèses de Hongrie -et en premier lieu, de celui d'Esztergom-, nous désirons te redire, vénéré et très cher Frère, la grande bienveillance et l'estime paternelle que nous avons pour toi.» Ainsi s'exprime Paul VI dans la lettre personnelle, datée du 30 janvier, qu'il adresse au Cardinal, résidant au séminaire hongrois de Vienne.

Un intérêt pastoral? - De fait, un grave problème est posé.
Depuis près de 25 ans, l'archevêque est éloigné de son diocèse. Même en une période relativement calme, ce fait serait inconciliable avec la direction et l'animation d'une vie pastorale. Mais ici, la tourmente a soufflé entre-temps. Un monde s'est écroulé, un autre a surgi. Les situations objectives se sont radicalement modifiées, aussi bien pour l'Eglise que pour la société civile. Dégagée par force de ses structures d'autrefois, l'Eglise se retrouve dépouillée de ce qui, jadis, faisait sa sécurité et sa puissance. Comment apprendre à cheminer pour découvrir le sens et la richesse potentielle d'une telle situation de faiblesse? Une idéologie cherche à gagner les intelligences et, à défaut, au moins l'assentiment et la collaboration tacites. Les questions posées à la foi en sont toute nouvelles. Peut-être n'est-ce même pas tellement cette idéologie, finalement, qui pose problème, car le peuple aux yeux décillés ne lui accorde nulle valeur. Mais c'est plutôt le phénomène tout nouveau d'une société sécularisée, s'implantant sur les ruines d'une société de type assez théocratique; là surgissent les interrogations. Cette désillusion idéologique et une désinformation religieuse entretenue à dessein jettent toute la jeune génération dans un vide insoutenable. Vide d'autant plus cruel que la désintégration d'un monde ne va pas sans graves blessures: alcoolisme, déferlement de suicides, avortements généralisés dans une proportion effrayante (même démographiquement parlant), telles sont les plaies qui demanderaient un secours pastoral éclairé. Encore faut-il expérimenter ce monde, justement, pour le connaître. Et comment rejoindre cette nouvelle génération de prêtres, triés au départ, éduqués dans la difficulté, écartelés eux-mêmes entre des disciplines anciennes et le vent qui souffle aujourd'hui vers plus de responsabilité personnelle et de participation? Des prêtres, issus de ce monde-là. Et tout cela, sans compter pour un évêque la relation, inéluctable et nécessaire, avec un pouvoir hostile.

Comment un pasteur, si «marqué. par l'histoire ancienne et plus récente, isolé et arraché à la vie de ses diocésains depuis plus de deux décades, comment pourrait-il - et de loin, car tout retour est exclu - faire face, adéquatement? Poser le problème, c'est aussi donner la réponse.

Mais une question aussi

Depuis des années, des entretiens se poursuivent, au plus haut niveau, à savoir entre, d'une part, la Secrétairerie d'Etat (le ministère des Affaires étrangères du Vatican) et le Gouvernement hongrois, d'autre part.

A cet échelon aussi, il est patent que la personne du Cardinal Primat constituait un handicap sur le chemin des pourparlers. Nous ne disons pas: pour leurs fruits, nous disons pour les tractations elles-mêmes. Les plénipotentiaires du Gouvernement l'ont très clairement laissé entendre, à maintes reprises. Il est indéniable que cet argument a joué aussi. D'autant que, au cours de nombreux déplacements à l'étranger, le Cardinal ne manquait pas d'élever la voix, et les responsables polit.lqu~s de son pays le prenait en flagrant délit d'opposition politique.

Mais une question nous parait grave, et nous la formulerons avec nuance.

Certes, on connaît, à Rome, la situation pénible dans laquelle vit ou survit l'Eglise en Hongrie. Et nul n'y contestera le pénible tableau qu'en dessinait le Cardinal, alors qu'il exprimait publiquement son désaccord avec la mesure qui le touchait. Il est certainement inexact de prétendre, comme l'ont fait certains, que «derrière les «motifs pastoraux invoqués», il n'y avait rien d'autre qu'une «politique» cherchant des arrangements avec les ennemis de l'Eglise, au mépris de la dignité humaine» (1) ou même qu'il y avait «quelque chose de machiavélique dans la déposition du Cardinal: la raison d'Etat.» (2).
(1) Cfr. Wochenpresse - Wien, 13 février 1974.
(2) Cfr. Il Resto dei Carlino -Roma, 17 février 1974.
 

Il est bien évident que le souci de l'Eglise guide une telle décision. Mais c'est à ce niveau-là justement que nous nous interrogeons.

Pour nous, l'Eglise c'est l'ensemble du Peuple de Dieu, la Hiérarchie étant elle-même, selon le Concile Vatican Il, à l'intérieur et au service de ce Peuple de Dieu. La vie de l'Eglise, c'est donc -et essentiellement- la vie, la respiration de tout un peuple, qui dispose d'une «aire de respiration» assez large que pour ne pas risquer l'asphyxie. Dans cette perspective, la survie de l'Eglise c'est avant tout l'engendrement et l'animation de la vie de foi de la jeune génération: c'est la possibilité effective pour les adultes d'aujourd'hui de transmettre cette vie à leurs jeunes, la possibilité pratique de la leur révéler, de la vivre en communauté et en communion avec eux. C'est, finalement, la communion de tout un peuple, qui s'exprime dans sa louange de Dieu, dans son engagement existentiel à son service, dans sa présence efficace et vivifiante au cœur des solidarités humaines.

Or, dans toutes les démocraties populaires, l'ambiguïté entretenue à ce sujet est patente. Il y a incompatibilité entre les conceptions relatives à «la vie de l'Eglise», développées par les responsables au pouvoir et cette perspective conciliaire de la vie du Peuple de Dieu. De plus, l'Eglise est aux yeux du pouvoir une «superstructure». Si sa «vie» doit être confinée entre l'autel et la sacristie, toute «structure» au pouvoir peut aussi être utile: on peut stériliser la «vie», en usant même de la «structure», pour ce faire. En Hongrie, par exemple, il est préférable pour le Ministère des Cultes d'obtenir des évêques le déplacement en périphérie et l'éloignement de la pastorale vivante des meilleurs de leurs prêtres, plutôt que de l'imposer lui-même. La face est sauve. Et, de fait, on peut avancer, sans exagérer, que l'un des tests de la valeur d'un prêtre pourrait être aujourd'hui son éloignement des centres sociologiques vitaux.

Dans une telle conjoncture, et les chrétiens de l'Est nous l'ont parfois affirmé, l'Eglise, le Peuple de Dieu, peut moins souffrir d'une privation temporaire de son évêque que du risque de voir s'appesantir la mainmise du pouvoir sur ce centre de direction et d'orientation.

Et nous revenons à notre question.

Au prix de grandes difficultés et de patientes approches, sans cesse remises en question d'ailleurs, la Secrétairerie d'Etat a mené depuis des années des tractations avec les responsables du pouvoir politique en Hongrie. Des concessions ont été faites, il ne peut en être autrement dans des accords délicats. Mais, hors la restauration de quelques sièges épiscopaux, qu'a-t-on obtenu finalement AU PLAN DE LA VIE DU PEUPLE DE DIEU en Hongrie? Nous ne pouvons oublier que la jeune génération erre désespérément à la recherche de la Parole libératrice: personne n'est là pour la lui partager, et ceux qui s'y aventurent, le font à leurs risques et périls (des prêtres sont encore actuellement en prison, pour avoir assumé ce risque). De vraies communautés ecclésiales, au sens de «communautés de base» sont aujourd'hui pratiquement inviables, sinon dans la clandestinité. Tout un réseau d'indicateurs prévient l'éclosion de cette vie qui, ci et là, cherche à tâtons une voie et une nourriture. Les séminaires sont appauvris, en hommes et en qualité et la pyramide des âges du clergé est plus qu'inquiétante. LA VIE RISQUE DE S'ASPHYXIER, et c'est là le problème primordial.

Dans les tractations avec le pouvoir, quelle image de «l'Eglise» profile-t-on? Leur dit-on inlassablement que seule LA VIE du Peuple de Dieu importe, finalement? Après ce trop long temps de la patience, le temps n'est-il pas venu de revendiquer inexorablement un geste concret et effectivement réalisable, au niveau de LA VIE du Peuple chrétien, avant de poursuivre le rapprochement de ces «relations amicales» qu'évoquait le nouvel évêque de Székesfehérvár, Mgr Kisberk?

Certes, pour des retrouvailles entre les Porteurs de la Parole et la jeune génération, le peuple hongrois est prêt à concéder des sacrifices! «Mon âme a soif de toi, ma chair languit après toi, dans une terre ingrate, aride et épuisée» (Ps. 62).

Et notre question, insistante, rejoint ici l'interrogation de ceux qui sont concernés.

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