Bulletin juin 1973

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A L'EST…

Des églises semblables aux nôtres ?

ÉCHOS DE POLOGNE

Nous aurions parfois tendance à nous représenter les Églises, dans les pays du centre et de l'Est de l'Europe, comme des Églises exotiques. La persécution violente ou très insidieuse dont elles furent ou dont elles sont victimes est peut-être cause de cette représentation assez particulière que nous nous en faisons. L'information, parfois folklorique, parfois tendancieuse, renforce peut-être cette image singulière. Et nous risquons alors d'imaginer des Églises en costumes nationaux et oriflammes de processions, ou bien, au contraire, ensevelies dans les ténèbres de catacombes obscures. Peut-être la réalité est-elle plus complexe, plus nuancée? Peut-être, au fait, ces Églises sont-elles, par certains côtés, assez proches des nôtres? Proches, en ce sens qu'elles connaissent aussi des problèmes spécifiques, des problèmes intérieurs. Sans doute, les conditions -diversifiées d'ailleurs, selon les pays et le moment- dans lesquelles elles vivent, leur sont propres. Et de cette «coexistence» -plus ou moins délicate, plus ou moins «pacifique»- qu'elles connaissent avec le Parti communiste au pouvoir, découlent des problèmes particuliers. Ces problèmes existent, de fait. Ils conditionnent toute la vie de ces Églises. Ils constituent une donnée de la réalité avec laquelle il faut toujours compter. Et ceci rend la vie de ces Églises bien spécifique. C'est exact.
Mais par ailleurs, la vie de l'Église ne se limite pas non plus à cette relation dialectique avec le pouvoir communiste. L'Église, c'est le peuple de Dieu. Un peuple qui construit des relations à l'intérieur de lui-même, qui s'interroge sur sa mission, qui connaît ses propres difficultés, qui poursuit ses recherches tâtonnantes, qui entend la voix de l'Esprit et se remet lui-même en question. Et les Églises, à l'Est, tout comme les nôtres, connaissent ce dynamisme intérieur, ces obscurités et ces lumières. Et par là, nous nous trouvons étrangement proches.
C'est cet aspect-là que nous avons cherché à vous partager, cette fois. Toujours avec ce même souci de vous apporter des vues nuancées et védiques sur la vie des frères chrétiens de l'Est. Même si, parfois, cette vérité est moins spectaculaire et, finalement, ... moins rentable. Elle respecte mieux, pensons-nous, ces Églises elles-mêmes. Et ce respect de la vérité de «l'autre» nous semble essentiel.
Dès lors, ne vous étonnez pas si ce qui suit peut vous paraître assez terne. Mais c'est la vie. Et là-bas, comme ici, il faut avoir le courage de reconnaître ses imperfections. Non pas pour jeter la pierre à personne ... Sur ce plan, nous sommes, a coup sûr, étrangement semblables: tous pécheurs, tous pauvres... Mais bien, pour agir dans la vérité, pour progresser, pour trouver des chemins meilleurs. Le courage de la vérité, c'est peut-être le seuil du progrès pour chacun. C'est vrai des individus, c'est vrai des collectivités, c'est vrai du Peuple de Dieu. Une vérité recherchée avec sérénité, seulement tendue vers le perfectionnement. Le bon serviteur du Seigneur doit aimer la vérité, à l'Est comme à l'Ouest. Et s'engager volontiers sur les chemins qu'elle découvre ...
Pour vous apporter ce point de vue, nous avons choisi de vous traduire des extraits d'un article paru dans un hebdomadaire catholique en Pologne
(1). Pour le situer, il est peut être utile d'avoir encore deux choses à l'esprit. D'abord, la Pologne jouit d'une situation un peu particulière, en ce sens que l'Église y échappe à l'emprise interne du pouvoir. En Pologne, l'Église appartient à l'Église. Ce n'est pas ainsi partout: il est des pays où l'emprise du Parti s'insinue jusqu'au cœur de l'Église. C'est pourquoi, cette parole, dans cet hebdomadaire catholique est une parole vraiment catholique. Elle n'est pas téléguidée. Elle exprime évidemment l'opinion d'un homme et, ipso facto, elle ne rallie pas l'accord de tous. Elle apparaît même à certains comme pernicieuse, et ils ne se sont pas fait faute de le lui écrire dans le courrier des lecteurs. Mais d'autres aussi se sont exprimés, corroborant les idées émises par l'auteur. On peut penser, en tous cas, que cette opinion reflète assez fidèlement le type de remise en question d'une fraction du peuple de Dieu, en Pologne: prêtres et laïcs. L'autre chose qu'il faut avoir à l'esprit, c'est que -en Pologne comme ailleurs à l'Est- toute initiative renouvelée de l'Église reste suspecte aux yeux du pouvoir. Et toute action pastorale se situe à l'intérieur d'un cadre dont les limites demeurent étroites. Des dispositions récentes le rappellent encore, s'il le fallait. Le système de l'enseignement vient d'être révisé: dorénavant, les enfants fréquenteront l'école toute la journée (jusqu'ici, l'après-midi restait libre), mais aussi l'accent doit être mis avec plus d'insistance sur la formation idéologique de la jeunesse. Ces orientations ont créé une nouvelle tension entre l'Église et l'État. Il ne s'agit pas, pour les responsables de la pastorale, d'une question pédagogique, mais bien de la foi des jeunes. L'enseignement religieux étant exclu de l'école, se dispensait l'après-midi jusqu'ici, et les catéchistes assuraient 20, 22, 25 heures de catéchèse par semaine, en plus de leurs autres fonctions paroissiales. Comment atteindre ces enfants, aujourd'hui? De plus, l'intensification de l'éducation idéologique marxiste va de pair avec cette nouvelle difficulté de rencontrer les jeunes ... L'Église est prise a partie par le pouvoir: ses réticences et requêtes démontrent, une fois de plus, dit-il qu'elle se refuse au progrès pédagogique, une fois de plus elle témoigne d'un esprit rétrograde... Il est difficile, pour l'Église, de se faire comprendre, de faire admettre le droit de la jeunesse catholique ou religieuse à être éduquée dans sa foi. «Affaire privée», la foi, dira-t-on ... Ainsi, l'État va tolérer -peut-être même favoriser?- des manifestations traditionnelles de foi, telles que des pèlerinages par exemple. Il y voit un exutoire à la religiosité des foules. Mais il demeure très soucieux d’handicaper toute possibilité plus sérieuse d'approfondissement de la foi personnelle. Même les prêtres actifs dans la pastorale, les plus ouverts, connaissent bien ces limites, relativement étroites, qui leur sont consenties. Aujourd’hui, ces imites risquent fort de se rétrécir encore, en ce qui concerne l'éducation dans la foi de la jeune génération. Et ceci est également une réalité du moment.
(1) cfr. TYGODNIK POWSZECHNY – n°10 – mars 1973

C'est donc dans tout ce contexte que paraît un article qui bouleverse un peu les données traditionnellement reçues sur le catholicisme polonais. L'auteur, qui est prêtre, pousse son analyse plus profondément, et il s'interroge, notamment, sur le contenu de la foi des populations.
«II était bon (que l'on ait publié) ... les résultats laborieux et minutieux de recherches sociologiques, réparties sur plusieurs années, concernant la religiosité de quatre paroisses rurales (en voie d'urbanisation) ... Il était bon aussi que l'on ait (…) proposé de poursuivre de semblables recherches dans d'autres régions».

«Mais je crains que cet article interprète de façon trop simplifiée les phénomènes constatés par les sociologues et qu’il en tire des conclusions concernant la pastorale, ce qui met en question le but et le sens de ces travaux si laborieux et coûteux... Il faut s'interroger d'abord sur la façon e délimiter l'objet même des recherches sociologiques. Dans le cas qui nous occupe, il est délimité comme «religiosité rurale». Il ressort de tout le contexte qu'il faut comprendre par là la religiosité chrétienne catholique, identifiée à l'appartenance à l'Église catholique. Les personnes qui se déclarent appartenir à cette religiosité sont équivalemment considérées comme «croyantes». Leur nombre dans les paroisses examinées représente 95% de la population. Les 5% restant sont des témoins de Jéhovah, des Mariavites, des indifférents et incroyants. Mais au long des recherches, nous apprenons que parmi ces 95% de «croyants», 25% n'a pas une notion fondamentale de la Sainte Trinité, 57% seulement a une juste notion de Jésus-Christ, Dieu-homme, 1/3 considère le Christ comme un homme remarquable, 10% ne croit pas à son existence historique. Devant ces phénomènes, une question surgit: peut-on, et dans quelle mesure et sur quelles bases considérer comme «croyants» ceux qui, en fait, ne croient ni dans la Sainte Trinité, ni à la divinité du Christ? Quelle est la différence entre les membres d'une secte des témoins de Jéhovah, qui n'appartiennent pas à un regroupement chrétien, parce qu'ils rejettent la divinité du Christ, et ceux qui se déclarent catholiques croyants, mais qui n'ont pas la foi dans le sens chrétien du terme? Quelle est la différence entre un croyant déclaré et un croyant de fait et ceux qui ne croient ni à la Trinité, ni à la divinité du Christ, ni à l'eschatologie, mais qui, malgré tout, se déclarent catholiques croyants et appartenant à l'Église? Suffit-il, en réponse à toutes ces questions, de constater que «nos croyants sont pleins de bonne volonté et prêts à croire à tout ce que l'Église leur enseigne», alors qu'ils ne connaissent pas le contenu de la foi ecclésiale? Peut-on parler «d'affirmation de la foi non réflexive»? La foi qui ne se réfère pas à la Parole de Dieu peut-elle exister, cette Parole de Dieu, qui est la norme de la foi? Peut-on parler de foi, en confondant à la légère la foi avec des sentiments diffus et avec un sentiment religieux?
……
« Je veux seulement démontrer que même au point de départ des recherches et au cours de l'élaboration des résultats et nécessairement au moment de les interpréter et d'en tirer les conclusions, il faut préciser la notion de religiosité dans le sens chrétien, biblique et théologique, pour qu'elle puisse jouer le rôle de norme, de point de référence et de critère de jugement de valeur, afin de pouvoir ensuite en tirer des conclusions pastorales.
……
«Il semble que cette notion manque aussi bien aux sociologues qu'aux pasteurs, aux divers échelons de responsabilité. Et c'est pour cela que dans les tentatives d'appréciation de notre situation religieuse et pastorale et dans les comparaisons entre notre situation et celle de l'Occident, nous rencontrons des opinions extrêmes, allant de l'euphorie au désespoir, des opinions contradictoires et toutes également subjectives et gratuites. Le plus souvent, c'est par une sorte d'intuition que l'on arrive à une estimation juste et mesurée. Une question, malgré tout, se pose: à cette époque si importante qu'est la nôtre, pouvons-nous nous permettre qu'un immense effort pastoral soit menacé dans sa fécondité, faute d'une analyse solide, objective, scientifique de la situation de l'Église et du manque de diagnose et de directives menant à l'assainissement du renouveau de la vie chrétienne, qui ne soit pas seulement le fruit d'une intuition subjective?».

Ne nous reconnaissons-nous pas dans ces remises en question? Au lendemain de la guerre, l'interpellation du livre: «France, pays de mission», secouait profondément la tranquillité de l'Église de France et la nôtre aussi bien. Nous découvrions, avec stupeur, la déchristianisation progressive de couches de populations que nous avions pensées chrétiennes, nous découvrions aussi que de larges fractions de population n'avaient, en fait, jamais été évangélisées. Ce fut un choc salutaire, une vérité féconde, puisqu'elle enfanta tout le mouvement missionnaire, dont l'expérience devait nourrir aussi le Concile Vatican Il.

Dans des pays traditionnellement catholiques comme la Pologne, où a religion a été aussi liée pendant des siècles au sentiment national et à l'instinct de conservation, où les conditions particulières de l'après-guerre en ont fait -qu'elle l'ait cherché ou non- comme une antithèse, la seule possible, au pouvoir communiste, dans ce pays -et si étonnant que cela puisse paraître dans un pays marxiste- le conditionnement social ,en tous cas dans les régions rurales, joue en faveur de la pratique religieuse. Mais on peut comprendre que la situation risque de devenir précaire: la moitié de la population est aujourd'hui urbanisée, dans les villes nouvelles meurt le contrôle social qui s'exerçait dans les campagnes, une large poli tique idéologique va à l'encontre de la foi, et la culture plus largement répandue qu'autrefois se distance de la religiosité... Comme chez nous, une strate de population devient maîtresse de la technique et de la science, et cette frange prend ses distances à l'égard de la foi ... Peut-être même, dans l'ensemble de ces conditionnements, de larges couches de populations risquent-elles que se désintègre leur foi, alors même qu'elles continuent à fréquenter l'église... En tous cas, on comprend que l'auteur de l'article se préoccupe de la complexité de ses situations et s'inquiète de conclusions rassurantes, à son avis trop hâtives:

«Dans l'interprétation des recherches sociologiques présentées ... on insiste sur les faits et les phénomènes qui "de façon particulière, montrent la force et la faiblesse de la religiosité rurale, dans la région examinée". Cette force et cette faiblesse de notre religiosité rurale seraient prouvées, pense-t-on, par un pourcentage élevé, sans comparaison possible avec aucun pays occidental, de personnes se déclarant en contact avec la religion et l'Église (95%], un pourcentage élevé de personnes (74%] qui déclarent que leur religiosité demeure inchangée, par l'accomplissement périodique des pratiques religieuses obligatoires (baptême, première communion, confirmation, mariage sacramentel) presque partout fidèle: 95% des catholiques communient et se confessent à Pâques, 95% apprécient le rôle du prêtre et ressentent le besoin de son ministère, ce qui ,face à la crise d'identité du prêtre en Occident (où le prêtre se sent inutile) traduirait chez nous une situation «tout à fait exceptionnelle».

«La conviction que ces faits prouvent la vitalité et la force du catholicisme rural en Pologne -bien qu'acceptée généralement chez nous et soulevée chaque fois que l'on essaie de comparer notre situation du catholicisme avec celle de l'Occident- est gratuite et sans fondement. De plus, les mêmes faits peuvent aussi bien être utilisés comme preuve de la faiblesse de cette religiosité. Parce qu'aucun fait ni statistiques extérieures ne peuvent servir de preuve de la force et de la vitalité de la religion chrétienne qui est «la religion de l'esprit», et donc entièrement basée sur la décision personnelle et l'engagement libre et conscient dans la foi et l'amour. Les pratiques extérieures ne fournissent la preuve de la force et de la vitalité que lorsqu'elles sont l'expression de l'engagement intérieur personnel. Mais si, par contre, comme le prouvent les recherches en cause, ce sont «la tradition et la pression de l'opinion du milieu ambiant rural qui jouent» le rôle dominant dans le maintien d'un pourcentage élevé de pratique religieuse, il est alors difficile de tenir ces chiffres pour une preuve de la force et de la vitalité religieuses, mais ils cacheraient plutôt la faiblesse fondamentale d'une religion qui peut être intérieurement stérile et vide, mais qui se maintient grâce à des circonstances extérieures qui la favorisent et grâce à un certain appui hétérogène, qui n'appartiennent pas à l'ensemble des valeurs de la religion chrétienne comme telle… Le taux élevé de pratique religieuse ne pourrait servir comme preuve «de la force et de la vitalité de la religiosité» que s'il est corroboré par des recherches complémentaires concernant la motivation de ces pratiques ou tenant compte des autres critères de la vitalité religieuse. La vraie valeur chrétienne de toutes ces pratiques ne pourrait être considérée comme valable que si l'on effectue des recherches de contrôle sur le même groupe, mais transféré dans un milieu différent, là où la pression de l'opinion du milieu cesse de s'exercer. De telles recherches ne seraient pas difficiles à effectuer parmi la population qui quitte le village d'origine, pour émigrer vers les agglomérations urbaines, ou qui s'installe dans les hôtels ouvriers, dans le pays ou à l'étranger. Ces recherches n'existent pas encore. Mais nous connaissons beaucoup d'exemples de disparition presque complète du système de pratiques religieuses dans ces catégories de «croyants». Alors l'illusion de la «force et de la vitalité de la religiosité rurale», fondée sur ces chiffres et pourcentages de pratique religieuse éclate vite.»

Il ne s'agit pas du tout de déprécier la religiosité d'un peuple. Il s'agit au contraire de la sauvegarder. Une indéniable bonne volonté est sous-jacente. Une fondamentale disponibilité existe. Mais il est tellement important, pour le meilleur service pastoral de ce peuple même, de le connaître en vérité et de lui épargner les douloureuses expériences que d'autres peuples ont faites avant lui, peut-être du seul fait que l'industrialisation, l'urbanisation, la super-consommation et tant d'autres facteurs qui véhiculent la déchristianisation ont surgi plus tôt. L'auteur est bien conscient lorsqu'il écrit encore:

«Les recherches sociologiques menées et interprétées adéquatement doivent nous ouvrir les yeux sur tout ce qui constitue effectivement la force et la faiblesse de la vie religieuse dans un milieu social déterminé, pour que nous ne soyons pas victimes d'une interprétation simpliste de phénomènes extérieurs, exprimables en chiffres et pourcentages. C'est pourquoi, les résultats de telles recherches doivent être présentés sur un vaste fond comparatif, dans le sens historique et géographique, pour que l'on puisse formuler un diagnostic et des prévisions, à partir de leurs résultats. Nous échapperons alors aussi à l'autre danger de simplification qui nous menace tout le temps: la comparaison de notre état religieux avec l'état actuel de l'Occident. Il est méthodologiquement inadmissible de comparer ainsi l'état de religiosité de milieux qui se situent à différents niveaux de transformations sociologiques, influençant l'état de la religiosité. Il est difficile, par exemple, d'être d'accord' avec la constatation du fait que l'appréciation du rôle du prêtre chez nous, en comparaison avec l'Occident, démontre «notre situation exceptionnelle». Parce que, d'un côté, il existe encore en Occident des milieux ruraux à religiosité sociologique conditionnée par les facteurs traditionnels, où le rôle du prêtre est apprécié de la même façon que dans nos paroisses; de l'autre côté, il existe chez nous de plus en plus de milieux urbains, en particulier dans les agglomérations nouvelles, où, à la question concernant le rôle et le besoin d'un prêtre, nous entendons comme réponse: «le prêtre? Pour moi, il peut exister, il ne me dérange pas particulièrement». Pour avoir une base comparative adéquate, il faudrait comparer l'état de la religiosité chez nous avec le milieu concret en Occident, il y a 20, 30, 50 ans, alors que là aussi il y avait 95% de «croyants» et pratiquants».

Écrivant ainsi, l'auteur ne manquera pas de heurter maints catholiques polonais. Il met en question, en effet, une conviction largement répandue, à savoir: la pérennité certaine de la foi religieuse du peuple polonais. Et ceci tient sans doute à l'histoire: le peuple polonais, maintes fois victime de la conjuration des grands qui l'entourent, a survécu grâce, dira-t-il, à son cœur polonais, à sa foi catholique et à la Vierge Marie qui l'a préservé. Ainsi, ces trois éléments sont à tout jamais indissociables. Et la profonde vénération dont jouit en Pologne le culte marial est l'expression de cette conviction enracinée dans le peuple, hiérarchie et simples fidèles tout aussi bien. Sans doute, il y a une spécificité de la religiosité polonaise que nul ne peut nier. Elle a même résisté, par exemple, à la phase d'industrialisation de toute la Silésie, qui s'opéra, comme en Occident, au temps du capitalisme. Il est très évident qu'il serait simpliste également de vouloir aligner purement et simplement le type de foi polonais sur le type occidental. Mais il n'empêche que le monde a assisté à un bouleversement radical de civilisation, qui pénètre peu à peu également les peuples du centre et de l'Est de l'Europe. Cette civilisation nouvelle, faite de science et de technique, d'éclatement planétaire, de primat des mass-média sur la contemplation, cette civilisation prométhéenne aux pieds d'argile véhicule de tout nouveaux «modèles», de toutes nouvelles échelles de valeurs, et prétend rompre avec toute tradition et innover... Il est évident que cette civilisation enfante un «homme nouveau», dont la relation aux autres hommes ,au monde matériel et cosmique, à Dieu Lui-même est profondément différente de ce qu'elle fut autrefois. Et c'est pourquoi:

«La comparaison des résultats et des analyses effectuées dans différentes régions au cours des dernières décades nous amènerait à la constatation certaine du fait que cette crise est générale. Il n'y a pas de pays privilégié. Il existe seulement des pays à différents degrés de cette crise. L'expérience générale est univoque. Le modèle traditionnel de la vie chrétienne ne résiste pas à la transformation sociologique contemporaine: sociale, économique et culturelle. Ici également, il n'existe pas de régions privilégiées. Il y a seulement différents degrés de cette crise et de sa manifestation. La baisse de la pratique religieuse, saisie statistiquement, est déjà l'effet de cette crise. Mais l'absence de cette baisse ne témoigne pas de l'absence de cette crise».

Accepter de le reconnaître et de s'en préoccuper ne signifie aucunement dévaloriser l'Église en Pologne. Certains risquent vraiment de s'en offusquer ou d'en souffrir, comme si on leur refusait la confiance alors que l'histoire semble bien témoigner en leur faveur. De plus, on rencontre aussi parfois une forme renouvelée du traditionnel messianisme polonais. Effrayé par la situation de l'Occident (mais peut-être faut-il y vivre pour connaître aussi les fruits féconds d'un renouvellement originel?), certains seraient tentés de le considérer comme perdu. Perdu pour l'Église, et engagé sur la pente de l'hérésie, en plus. (Mais peut-être faudrait-il y vivre pour connaître l'histoire des mots et donc leur densité et leur Signification profonde?). De là, une certaine conviction se fait jour, en Pologne, en quelques milieux: le salut de l'Église en Europe, sa sauvegarde vient de ce rempart de la foi que constitue la Pologne, rempart qui porte à ses tours le fanion de la Vierge Marie. Peut-être une Église dans la difficulté, assaillie par une idéologie contradictoire souveraine, se sent-elle le besoin de telles projections? Mais peut-être aussi y a-t-il là un risque? Une certaine sublimation ne risque-t-elle pas de voiler les réalités? Le veilleur sur les créneaux du rempart entend flotter les oriflammes, mais encore faut-il que la brume du matin ne lui masque pas le pied des tours.

Il nous semble que la vérité sauve toujours, même si le prix est pesant. Et la vérité c'est aussi, en Pologne:

«.. le conditionnement du modèle de la vie chrétienne hérité de l'époque précédente: l'époque Constantine, le Moyen-âge, la contre-réforme, l'époque baroque, le siècle des Lumières. Toutes ces époques historiques contribuent à la formation du modèle de «l'Église populaire», caractérisé par maints conditionnements sociologiques de la chrétienté, modèle qui est plutôt l'effet du poids de la tradition, de l'habitude, de la pression de l'opinion du milieu social que de la décision personnelle. C'est un type de chrétienté sans acte de conversion. Qui crée une communauté religieuse rassemblant des païens qui n'ont pas dépassé le seuil de la religion naturelle, des mi-chrétiens, catéchumènes, des gens retombés dans l'analphabétisme religieux, pieux et fervents, des membres de sectes de facto, qui déclarent leur appartenance à l'Église pour différentes raisons sociales et traditionnelles, ... Un modèle chrétien, fondé sur différents facteurs hétérogènes par rapport aux valeurs évangéliques ... a été ainsi formé .... C'est en fait la même piété constantinienne, issue de la contre-réforme, de l'époque baroque et du siècle des Lumières et qui est entré, plus tôt, dans une phase critique en Occident».

« Dès Vatican Il, nous sommes entrés dans une phase thérapeutique. Elle a apporté une nouvelle image de l'Église, de la vie chrétienne comme remède contre tous les défauts et manquements du modèle traditionnel. Il n'est pas difficile de saisir l'élément essentiel de ce nouveau modèle. C'est un modèle de la vie chrétienne profondément enracinée dans les valeurs authentiques de l'Évangile, dans le mystère de la vie trinitaire, dans le mystère christique, dans les profondeurs de la personne humaine qui, grâce à sa libre décision de la foi et de l'amour, entre dans la communion avec Dieu et les frères.
C'est un modèle nouveau de l'Église, qui entrera dans la vie du monde contemporain, sans s'appuyer sur des béquilles, mais dans la pauvreté de moyens, appuyée sur la force du Christ ressuscité et de l'Esprit qui nous a été envoyé.
«Cette image de l'Église renouvelée et du modèle de la vie chrétienne est aussi universelle pour tous. Ce n'est pas seulement une porte de salut pour «l'Occident pourri» et pour ses églises vides! La différence réside seulement dans le fait que les uns doivent reconstruire ce modèle à partir de ruines, pour les autres, il existe encore la chance de construire sur le fondement de ce qui existe. Pour les uns, c'est une sagesse, qui vient après des expériences douloureuses, pour les autres, une sagesse qui les prévient, selon un proverbe polonais… nous devons prendre le courage de faire une analyse approfondie de tous les défauts et faiblesses de notre modèle de vie chrétienne. Cette analyse va nous sensibiliser aussi aux valeurs authentiques de notre situation religieuse qui doivent être sauvées et auxquelles il faut se référer. Cette analyse doit cependant être confrontée avec un modèle postconciliaire de la saine vie ecclésiale, elle ne peut se limiter à des conclusions subjectives n'exprimant que des convictions personnelles, à un optimisme à bon marché qui dispense de tout effort et qui se borne aux chiffres et aux phénomènes extérieurs».

Et l'auteur est amené à remettre en question l'enseignement religieux et il exprime l'opinion que «malgré l'accroissement quantitatif et qualitatif de l'effort didactique, l'ignorance profonde et l'analphabétisme religieux augmentent ... L'époque du plus grand effort catéchétique est aussi l'époque de la plus grande crise de la foi»... « La foi n'est pas une matière que l'on peut «apprendre», comme on peut apprendre la géographie ou les mathématiques ... elle ne peut être assimilée que si elle est devenue «Parole de vie» et si elle s'accompagne en même temps de l'effort d'en faire le principe et la norme de vie et de comportement ».

Par le biais de cette réflexion, l'on en revient alors au nouveau problème devant lequel risque de se trouver l'Église en Pologne: le propos délibéré de soustraire la jeune génération à son influence, sous le couvert de réformes pédagogiques, par ailleurs non contestables. Car il est certain que les nouvelles dispositions prévues vont créer des difficultés presque insurmontables: comment éduquer la foi de jeunes que l'on ne parviendra même plus à rencontrer?

Ici s'esquisse encore un autre problème, bien caractéristique de l'Église en Pologne: la surcharge très éprouvante pour les prêtres engagés dans la pastorale ou au niveau de l'enseignement. Il est difficile de s'en faire une idée, pour un occidental. Le très haut pourcentage de pratique religieuse requiert des prêtres un ministère vraiment accablant. Il n'est pas rare qu'un vicaire de paroisse assume plus de 20 h. de catéchisme par semaine, et plusieurs heures de présence au confessionnal par jour. Le catholique polonais, inversement du catholique occidental, communie peu mais se confesse très régulièrement. Dans des paroisses urbaines, cela signifie plusieurs centaines de confessions par semaine. Cette surcharge de travail pose beaucoup de problèmes aux prêtres engagés dans la pastorale à la base. Un homme épuisé de fatigue trouve difficilement le temps et la force de prendre quelque distance pour réfléchir sur son action, pour se tenir au courant de l'évolution des idées, pour échanger avec d'autres... Le problème est vraiment réel et il risque aussi de créer un certain hiatus entre ceux qui, à la tête, sont des spécialistes de la réflexion et ceux qui, à la base, s'esquintent, vivent les problèmes mais n'ont peut-être plus la faculté de mesurer le fruit pastoral de leur effort surhumain. Ici également peut s'insinuer une distance entre l'effort consenti et le fruit réel, sans que l'on s'en aperçût, faute d'avoir la possibilité d'y songer... Il n'est pas rare d'entendre que tel ou tel prêtre, dans la trentaine ou la quarantaine, vient de tomber, victime d'un surmenage ou d'un infarctus ... Certes, «il n'est pas de plus grand amour que de donner sa vie»... mais peut-être doit-on aussi repenser à ordonner sa générosité et ses forces vers les points sensibles, vers les endroits névralgiques, selon des modes de travail plus fructueux, quant à l'édification d'une foi adulte, personnelle et engagée. Peut-être aussi, -mais le conditionnement politique rend la chose très délicate- faut-il réfléchir sur la manière de faire passer le peuple laïc d'une attitude de «consommation» de l'Église, à une attitude de «participation».  Nous reconnaissons, une fois encore, nos propres problèmes, à ce niveau...

C'est en pesant aussi ces diverses questions que l'auteur de l'article notait encore:

«II faudrait réfléchir sérieusement sur la question: où en sommes-nous dans notre renouveau postconciliaire? En simplifiant nécessairement le problème... , on pourrait esquisser la situation de la manière suivante: nous avons, tout d'abord, ceux qui sont au sommet, très soucieux, surmenés par les travaux de multiples commissions, sous-commissions, participant aux congrès, aux rencontres, qui se préoccupent de l'assimilation et de l'adaptation des directives conciliaires à notre réalité religieuse, et qui inondent la base de lettres, de circulaires et de directives.

«En second lieu, nous avons une quantité d'hommes de sciences, de théologiens, d'experts en différents domaines, qui étudient et qui écrivent au sujet du concile, pour contribuer ainsi à la science et à leur carrière scientifique, autour desquels tournent une quantité d'étudiants théologiens, soucieux, surmenés, préoccupés d'avoir des attestations, de passer des examens, d'élaborer des mémoires de licence, des thèses de doctorat ou d'autres diplômes.

«En troisième lieu, nous avons la base, débordée, les pasteurs, les prêtres, les laïcs, qui pour la plupart par manque de temps, en restent à l'étape de «l'affirmation irréflexive», affirmation de tout ce qu'on leur donne à accomplir, ou de tout ce qu'ils font d'habitude et qui devient de plus en plus difficile à faire, moins fructueux et moins convainquant.

«il semble que ces trois niveaux n'arrivent pas à se rencontrer dans leur commun souci de l'Église en Pologne, mais au contraire, une tendance à l'isolement et au repli sur soi tend à se consolider.

«Au sommet, peu à peu, on commence à prendre conscience du manque d'influence réelle sur la situation (…) La base réclame contre le sommet qui, derrière un bureau vert, planifie la pastorale sans profiter de l'expérience de la base, ne demande pas l'avis d'experts. De plus en plus, ceux de la base réalisent leur propre idée pastorale, sans se soucier des directives venues d'en haut, qui sont irréalistes. Ils ne prennent plus d'initiative de dialogue, parce que «cela ne vaut pas la peine».

«Les scientifiques, à partir de leur science, critiquent la base et le sommet. Ils critiquent ce qui est, à la lumière de ce qui devrait être. Mais c'est une critique dans le cercle fermé de spécialistes, dont les résultats remplissent les archives que personne ne consulte, et ne donne pas de fruits, ni pour le sommet, ni pour la base. Les instituts de planification et de programmation ne profitent pas des travaux préparatoires des experts. La base attend en vain que de la table bien garnie des scientifiques tombent les petites miettes qui vont fertiliser le sol dur, ingrat de leur effort quotidien. Il n'existe pas d'institution de contact, qui transformerait la richesse de la science en aide pastorale pour ceux qui travaillent à l'avant du front.»

Comme nos Églises se ressemblent! En fait, il s'agit bien d'un organisme vivant. Réveillé d'une longue léthargie, tout le corps s'est mis à fourmiller de vie ou, du moins, est invité à prendre son rôle propre dans une action concertée. Mais, là-bas comme chez nous, c'est une chose nouvelle à apprendre... La communication, au sein même de l'Église, la conjonction des bonnes volontés, la mise en place de lieu d'échange, de dialogue vrai, de confrontation, de partage d'expérience, de réflexion sur le vécu... Tout cela est à créer, à susciter, patiemment à construire, en Pologne comme chez nous. Ces Églises ne sont point des Églises exotiques, nous y reconnaissons aussi notre propre visage. C'est bien pourquoi cette analyse critique d'une situation n'est nullement dévalorisante: elle témoigne, au contraire, d'un flux de vie, mais qui cherche à s'orienter. Un corps mort ne pose aucun problème. Mais c'est la vie qui est complexe, qui est source de questions, qui pousse des surgeons étonnants ... Le risque de la vie est de loin préférable au risque de la mort et à son apparente sérénité.
Et nous recevons alors comme nôtre aussi le souhait de ce prêtre polonais qui terminait son article:

«Quand viendra le temps où tous ceux qui ont souci de l'Église renouvelée... pourront se rencontrer en véritable communion, afin d'établir une analyse et le diagnostic et de trouver les voies adéquates de thérapie? Quant viendra le temps où chacun pourrait trouver son rôle propre dans l'ensemble des services et des charismes, que devrait être l'Église postconciliaire? Quand viendra le temps où chacun pourrait partager avec les autres ses soucis relatifs à l'Église, sûr que personne ne se sentira offensé, mais que chacun y verrait le souci authentique du bien commun du peuple de Dieu. Sur quelle plate-forme aura lieu une rencontre des diaconies des diverses tâches, vocations et talents, pour s'entraider mutuellement et se compléter, au lieu de s'opposer l'un à l'autre dans une critique destructive? Quand et de quelle manière s'exprimera ... le «nous» ecclésiologique, de tous ceux qui se sentent coresponsables comme cellules d'une" Église vivante"?»  

N'est-il pas vrai, Amis de l'Entraide, que tout au long de cet article nous nous sommes bien sentis en pays de connaissance? Les mêmes problèmes qui y sont esquissés nous ont autrefois préoccupés ou retiennent aujourd'hui notre attention. Il est bien vrai que des différences importantes existent entre nous, mais il est exact aussi que bien des ressemblances sont frappantes. Faut-il s'en étonner? Non, c'est bien normal, car si l'homme (et donc le chrétien) est situé géographiquement et historiquement, il est aussi l'homme d'une civilisation planétaire et le même Esprit le convie.

Nous sommes attentifs, avec vous, à épauler les chrétiens de Pologne!

 

EN TCHÉCOSLOVAQUIE

L'Église en Tchécoslovaquie subit le sort de l'ensemble du peuple. La politique de «normalisation» l'a peu à peu dépouillée de tous les droits que le «Printemps de Prague» avait restaurés. Un contrôle étroit a été rétabli sur ses activités, sur les séminaires, sur la presse, sur l'enseignement religieux, sur toutes les formes de la vie pastorale.

Les statistiques rendent assez mal compte d'une réalité, car la vie est infiniment plus riche et complexe que la sécheresse de chiffres alignés. Mais, malgré cela, il est bon parfois de prendre connaissance de certaines de ces statistiques, révélatrices d'une situation.

L'agence d'information KIPA a récemment publié un relevé chiffré de la situation du clergé en Tchécoslovaquie. Nous en extrayons à votre intention quelques aperçus.

EN MORAVIE

- Archidiocèse de PRAGUE:
20 prêtres sont empêchés d'exercer leur ministère, et 550 paroisses sont sans desservants.

- Diocèse de LITOMERICE
32 prêtres sont exclus du ministère, et 287 paroisses sont sans desservants.
- Diocèse de HRADEC-KRALOVE
64 prêtres sont exclus du ministère, et 223 paroisses demeurent sans desservants.
Diocèse de CESKE BUDEJOVICE
37 prêtres sont exclus du ministère, et 196 paroisses sont sans desservants.

EN BOHÊME

- Archidiocèse d’OLOMOUC
45 prêtres sont interdits pour la pastorale, et 174 paroisses sont sans desservants.
- Diocèse de BRNO
55 prêtres sont exclus du ministère et 117 paroisses demeurent sans desservants.
- Administration apostolique de CESKY-TESIN (fraction du diocèse de Wroclaw)
16 prêtres sont exclus du ministère et 17 paroisses sont sans desservants.

EN SLOVAQUIE

- Diocèse de NITRA
26 prêtres sont exclus du ministère.
- Administration apostolique de TRNAVA
59 prêtres sont exclus du ministère et 18 paroisses sont sans desservants.
Diocèse de BANSKA BYSTRICA
25 prêtres sont exclus du ministère et 16 Paroisses sont sans desservants.
Diocèse de SPIS
28 prêtres sont exclus du ministère et 2 paroisses demeurent sans desservants.
Diocèse de ROZNAVA
7 prêtres sont empêchés d'exercer leur ministère et 10 paroisses sont sans desservants.
- Diocèse gréco-catholique de PRESOV
55 prêtres sont exclus du ministère et 14 paroisses demeurent sans pasteurs.

Ces données demanderaient quelques commentaires encore.
Les prêtres «exclus du ministère» sont donc refusés au travail pastoral par les autorités civiles. (Vous savez que chaque prêtre, pour exercer ses fonctions, doit être dépositaire d'une autorisation personnelle, délivrée par l'Office des Cultes d'État). Ils sont occupés soit dans la production industrielle, soit auprès de religieuses chargées de débiles mentaux, ou bien encore en quête de travail... D'autre part, le manque de prêtres ne correspond pas du tout au problème des vocations tel que nous le connaissons dans nos pays d'Occident.
Pendant 20 ans, le recrutement à la base a été handicapé par la volonté exprès du pouvoir civil, qui avait introduit le «numerus clausus», soit la restriction des candidats à l'inscription. Les prêtres, par ailleurs, vieillissaient vite, étant l'objet de tracasseries épuisantes pour les nerfs, victimes d'arrestations ou de mille handicaps dans l'exercice de leurs fonctions. Dès lors, mal renouvelé par la base, prématurément vieilli, le clergé était peu à peu décimé. Pourtant des vocations mûrissaient, mais elles étaient refusées systématiquement à l’entrée au séminaire. Ce sont ces nombreuses vocations que l'on vit affluer dans les séminaires, à l'aube du «Printemps». Les statistiques, à l'époque, en témoignent éloquemment: pour l'année académique 1963-1964, on comptait 130 séminaristes dans les deux séminaires de Litomerice et Bratislava. On en comptait 149, en 1965-1966. Mais l'année académique 1968-69, en compte 414 pour les deux séminaires et la nouvelle filiale morave de Olomouc; et 561 en 1970-71. C'est à ce moment qu'est réintroduit le «numerus clausus».
Les ordinations de l'année 1972 permettent de déceler cette longue attente des vocations refusées autrefois et qui furent accueillies à la faveur du «Printemps». L'âge moyen des prêtres ordonnés cette année 1972 donne en effet: 35,8 ans pour l'archidiocèse de Prague, 42 ans pour l'archidiocèse d’Olomouc, 41,4 pour le diocèse de Brno et 33 ans pour l'Administration apostolique de Tesin. En ce qui concerne l'ensemble de la Bohême-Moravie, 27 prêtres ordonnés cette année 1972 ont entre 23 et 40 ans, 28 prêtres ordonnés ont entre 41 et 60 ans!

La répartition des étudiants en théologie s'établissait comme suit (selon l'agence KIPA): 36 étudiants pour l'archidiocèse de Prague; 43 pour Litomerice; 31 pour Hradec-Kralove; 20 pour Ceske Budejovice; 80 pour Olomouc; 50 pour Brno; 10 pour C.Tesin; 41 pour Nitra; 93 pour Trnava; 20 pour Banska Bystrica; 40 pour Spis; 10 pour Roznava; 62 pour Kosice; 19 pour Presov. -Soit au total: 561. Il semble que cette statistique concerne l'année académique 1970-71. Actuellement ce nombre est très certainement en diminution.

Parmi les prêtres empêchés d'exercer leurs fonctions pastorales, il ne faut pas oublier que trois évêques sont dans ce cas: Mgr Otcenasek, évêque titulaire de Hradec-Kralove, Mgr Hlad (sacré clandestinement en prison, amnistié en 1963), et Mgr Matosek, évêque auxiliaire de Prague.
Mais ceci nous amène à une autre question, très délicate, celle des sièges épiscopaux.

DE NOUVEAUX ÉVÊQUES

Fin de l'année 1972, suite à la longue persécution et aux décès survenus parmi les évêques que le «Printemps» avait restaurés dans leur charge, la situation des diocèses se présentait comme suit:
En Bohême, l'archidiocèse de Prague était confié à Mgr Tomasek, l'administrateur apostolique, remplaçant l'ancien Cardinal Beran, défunt. Mgr Trochta était en fonction à Litomerice. Les deux diocèses de Hradec-Kralove et Ceske-Budejovice restent sans évêque. En Moravie: Les sièges d’Olomouc et Brno sont vacants. Cesky-Tesin est confié à un Administrateur apostolique, Mgr Vesely. En Slovaquie: 5 diocèses latins sont sans évêque (Kosice, Roznava, Nitra, Banska-Bystrica et Spis) ; un Administrateur apostolique administre Trnava. Dans le diocèse gréco-catholique de Presov (restauré en 1968), le St Siège a nommé un Ordinaire ad interim, l'évêque auxiliaire n'étant pas reconnu par les autorités civiles.
Cette situation est évidemment tout à fait anormale dans le peuple de Dieu. Le Seigneur a voulu qu'il soit confié à des pasteurs. Sans évêque, une Église est amputée de l'une de ses composantes, tout comme le serait un évêque sans croyants. Mais la situation est extrêmement délicate. La politique du régime tend à l'assujettissement de l'Église. S'il craint plus encore les sectes secrètes que les Églises structurées, c'est justement que la sujétion passe plus efficacement à travers des structures, fussent-elles ecclésiales. C'est bien pourquoi, d'ailleurs, les responsables civils, par chantage, pression, sollicitations, etc. ont effectivement placé à la responsabilité des diocèses vacants des hommes sur lesquels ils espèrent pouvoir compter. Les "Vicaires capitulaires" ainsi investis par le pouvoir sont livrés à sa discrétion, à leur corps défendant ou, malheureusement, avec leur consentement effectif.
Le Vatican, lui, s'inquiète de cette situation et souhaite restaurer des évêques dûment chargés de mission. Autour de ces deux volontés, celle du Parti et celle du St Siège se joue un jeu extrêmement subtil et délicat. L'État communiste entend bien garder un fer de lance jusqu'au cœur de l'Église, le St Siège ne peut investir des hommes disqualifiés... Jusqu'où doit jouer la «compréhension» ou la «tolérance»? Des années durant, le Parti a proposé des noms absolument inadmissibles ... Finalement, alors qu'il a restauré toute son emprise sur l'Église, il propose d'autres noms ...
Le 27 février de cette année, le Vatican annonce officiellement la conclusion d'un accord partiel avec le gouvernement, portant sur la nomination de quatre nouveaux évêques en Tchécoslovaquie :
- Le Vicaire capitulaire de Nitra en devient évêque (Mgr Jan Pasztor)
- Le Curé-Doyen de Martin devient évêque de Banska-Bystrica (Mgr Josef Feranec)
- L'Administrateur apostolique de Trnava, en devient évêque (Mgr Julius Gabris)
- Le Vicaire capitulaire d’Olomouc, en devient évêque-Administrateur apostolique (Mgr Vrana).
Le journal "catholique" de Prague, Katolicke Noviny, du 11 mars 1973 présente aux lecteurs les quatre nouvelles personnalités. Rappelez-vous, Amis de l'Entraide, pour comprendre ceci, ce que nous vous avons souvent expliqué concernant le Mouvement «Pacem in Terris», qui a succédé, à la faveur de la «normalisation», à l'ancien Mouvement totalement inféodé au pouvoir: le Mouvement de Paix du clergé catholique. Voici donc quelques lignes extraites de la présentation faite au peuple catholique.
«L'évêque Mgr Josef Vrana ... fut nommé le 17 octobre 1969 vicaire capitulaire (d’Olomouc) ... En 1971, il devint président de l'association du clergé catholique: «Pacem in Terris» de la République socialiste tchèque».
«Le Dr Julius Gabris ... devint en 1968 vicaire général de l'Administration apostolique de Trnava ... Après la mort de l'évêque Ambroz Lazik, le St Siège l'a nommé Ordinaire avec les pouvoirs d'un évêque résidentiel. Il a travaillé depuis longtemps dans le Mouvement des prêtres de la Paix et en sa qualité d'Ordinaire, il a toujours entretenu des rapports positifs avec l'association «Pacem in Terris».
«Le Dr Jan Pasztor... fut longtemps président diocésain du Mouvement des prêtres de la paix et eut une attitude bienveillante à l'égard du travail de «Pacem in Terris».
« Mgr Jozef Feranec... à l'époque de la fondation de l'Association «Pacem in Terris», il devint membre de son comité centrai».
Katolicke Noviny ne signale pas que Mgr Vrana fut sacré à la condition exprès du St Siège qu'il eut à renoncer à toute activité dans «Pacem in Terris». Et, par le subterfuge de sa présentation, semble acter ces nominations comme une approbation de l'Association en question. Le Vatican espérait pouvoir, au moins éviter la confusion officielle d'un évêque avec cette Association dont il connaît le rôle néfaste. Avait-il prévu que le Président Mgr Vrana, démissionnaire de son poste de Président de la branche Tchèque, y serait aujourd'hui relayé par l'Administrateur apostolique de C.-Tesin, Mgr Vesely?
Le même journal Katolicke Noviny relate les diverses cérémonies qui marquèrent la consécration des «Nouveaux évêques de la Tchécoslovaquie». La lecture de tels documents laisse un très profond malaise! Voici, par exemple, quelques mots de l'allocution du Chanoine J. BENES (l'un des piliers de l'ancien Mouvement de Paix du clergé catholique, redevenu, au nom de Pacem in Terris, président de la commission de presse de la «Charitas» tchèque) :
«Toujours, tu as cheminé dans la vie selon l'esprit de l'encyclique «Pacem in Terris», montrant de la compréhension pour les besoins physiques et spirituels du peuple, et c'est avec cet esprit que tu as travaillé également à la présidence du Mouvement des prêtres de la Paix, de la Charitas catholique tchèque et de l'Association du clergé apostolique. Et c'est pourquoi nous nous réjouissons que Toi, justement, Excellence, tu aies été nommé évêque par notre Saint Père le Pape Paul VI, en plein accord avec le gouvernement de notre République socialiste tchèque».
Ou encore, ces quelques mots du Président fédéral de l’Association Pacem in Terris, le Dr. V. Medek:
«C'est avec une immense joie, qui est partagée par tout le peuple fidèle de Moravie, que nous vous saluons, au nom de l'Association "Pacem in Terris" de la Bohême et au nom de l'association fédérale.... Notre joie est plus grande encore du fait que notre évêque soit justement vous, le président de la "Pacem in Terris" tchèque».
Le 25 mars 1973, Katolicke Noviny rapporte la rencontre du nouvel évêque, le 8 mars, avec les membres de l'Association «Pacem in Terris» de la Moravie septentrionale et méridionale. Selon le reportage du journal, Mgr Vrana a promis dans son allocution que «pour autant que son service pastoral le lui permette, il entend collaborer aussi dans l'avenir à l'activité "Pacem in Terris" et l'assure de son aide pour la réalisation des buts de l'association». Le porte-parole de celle-ci a réciproqué au nouvel évêque l'offre de l'aide de l'Association "Pacem in Terris" pour le développement de son propre travail pastoral.

Souvenons-nous: en Tchécoslovaquie, nombre d'hommes perdent aujourd'hui liberté, travail et pain pour demeurer fidèles à des valeurs d'intégrité, de liberté, de respect de l'homme auxquelles ils ont attaché leur foi. .. Prions: qu'en ces temps d'obscurité, l'Église au milieu de ces hommes ait aussi ses témoins.

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