Bulletin octobre 1972

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«Maintenant, mes yeux T'ont vu ... »

«Si je vais vers l'Orient, Il est absent
Vers l'Occident, je ne l'aperçois pas.
Quand je le cherche au Nord,
Il est absent ;
Il reste invisible,
si je me tourne au Midi.
Et pourtant, toutes mes démarches
Il les connaît!
Qu'Il me passe au creuset:
or pur j'en sortirai!
Je ne te connaissais que par ouï-dire,
mais maintenant, mes yeux T'ont vu.»

(Job, 23,8-10 ; 42,5)

«Samizdat», qui signifie «édité soi-même», est en Union Soviétique une édition ronéotypée, qui circule clandestinement. Nombre de documents de première valeur ont été ainsi répandus sous le manteau: relations de procès, déclarations de condamnés devant le Tribunal, appels aux autorités en faveur de ceux-ci, etc. Il arrive aussi que ces témoignages aient une valeur religieuse.

Il en est ainsi d'un document intitulé «Souvenirs de la Maison Rouge», dont une copie parvint en Occident (1). L'expérience qu'il relate date de la fin 1968, début 1969. Il s'agit du témoignage véridique d'un croyant orthodoxe, Guénnadi Mikhailovitch Shimanoff, interné contre son gré et celui de sa famille, dans un asile psychiatrique, pour le seul fait qu'il était un homme religieux et que la Police de Sécurité le considérait dès lors comme un citoyen dangereux.

S'entremêlent dans cette relation bien des aspects de la question: les droits de l’homme bafoués, les problèmes profondément humains, l'expérience religieuse. C'est celle-ci que nous partageons ici. Sans commentaire, parce que nous-mêmes ne pouvons que nous taire et recevoir. Recevoir comme une interpellation ce que de tels frères paient si cher pour nous transmettre.
(1) Publié dans la revue GRANI, no 79/1971, reproduit dans ESPRIT, septembre 1972, dont nous tirons ces extraits.

«toute action fait naître une mystérieuse réaction»

«… si j'étais coupable, on m'arrêterait. L'ennui, c'est qu'il n'y a pas de raisons pour m'arrêter, alors on veut m'effrayer. C'est pour ça qu'on me traîne à l'hôpital psychiatrique.» (...)

Colloqué par force, Guénnadi Mikhailovitch rencontre le médecin de l'hôpital:

«- Vous prétendez être en bonne santé, et pourtant nous recevons des plaintes du K.B.G. (1) : il paraît que votre conduite n'est pas convenable. Qu'avez-vous à répondre à cela?
(1) La Police de Sécurité d’État

- Je suis parfaitement loyal envers le gouvernement soviétique et je n'ai rien fait de criminel. D'ailleurs, s'il en était autrement, le K.G.B. m'aurait arrêté depuis belle lurette.

- Et pourtant, nous recevons constamment leurs plaintes: donc il doit bien y avoir une raison qui les oblige à s'adresser à nous?

- Et bien, donnez-moi cette raison et nous pourrons enfin en discuter clairement. (Mais ils ne citent rien de concret). Alors, moi non plus je ne sais rien. Pourquoi diable ne le leur demandez-vous pas? Ce serait tout naturel pourtant!

- Nous avons encore le temps de le faire. Mais quand même qu'avez-vous sur la conscience? Avez-vous participé à des manifestations?

- Non, jamais!

- Distribué des tracts?

- Non plus!

- Bon, on verra ça plus tard. Êtes-vous croyant?

- Oui, je crois en Dieu.

- Bon, et quelle religion pratiquez-vous? Peut-être avez-vous une religion personnelle?

- Je suis un chrétien orthodoxe.

- Et peut-on savoir de quelle manière vous manifestez votre foi?

- Je vais à l'église, je me confesse, je communie, je respecte les carêmes ...

- Vous lisez probablement énormément de littérature religieuse?

- Pas énormément mais cela m’arrive

- Vous avez peut-être des théories personnelles sur le sujet?

- Non, je n'ai aucune théorie personnelle. J'adhère entièrement aux enseignements de notre Église.

- Mais vous avez bien vos idées sur Dieu?

- Bien entendu, mais elles coïncident totalement avec celles de l'Église.»

Entrée des infirmiers…

- «Vous me gardez à l’hôpital?

- Oui, mais pas pour longtemps: quelques jours seulement.
Nous devons répondre au KGB et nous devons vérifier si vous êtes malade ou non. Ne croyez pas, s'il vous plaît, que nous sommes contre vous, avec le KGB. Au contraire, notre devoir est d'aider et de défendre nos malades.

- Mais je proteste contre mon internement illégal dans un asile psychiatrique!

Les infirmiers me saisissent fermement par les bras et m'entraînent dans la rue.

On me pousse dans une ambulance «panier à salade».

Et commence la vie de «malade» à l'asile, d'abord parmi des personnes gravement handicapées mentales ... Ce sont les confrontations avec le personnel médical. L'entretien cherche à cerner l'anomalie de cet homme qui se déclare bien portant et continue à protester:

«- Je ne puis que vous répéter que je ne suis pas malade et que je proteste contre mon internement illégal dans un asile.

«- En ce qui concerne votre opinion sur vous-même, j'en tiens parfaitement compte, bien que je ne la partage pas. Mais vous serez quand même obligé de rester quelques temps parmi nous, rassurez-vous, pas longtemps! (...)

- Dites-moi, y a-t-il une bibliothèque ici? C'est dur, sans livres ...

- Nous n'avons pas de bibliothèque, mais votre femme peut vous apporter de la lecture -à une condition: ce ne doit pas être de la littérature religieuse. Lisez les classiques.»

Transféré à la section des malades mentaux calmes, G.M. Shimanoff doit poursuivre ses entretiens avec le médecin:

«- Et vous ne recevez que des connaissances? Ou bien des inconnus viennent-ils également chez vous.

- Il vient aussi des inconnus qui deviennent, par la suite, connus et amis.

- Et vous parlez de Dieu avec tous? Je veux dire avec les croyants et les incroyants?

- Ça dépend, je n'ai pas de règle.

- Comme croyant, vous essayez, bien entendu, de communiquer votre foi aux incroyants?

- Oui, bien entendu.

- Et bien, voilà, Guéna, nous touchons du doigt le sens de notre entretien: comprenez-vous que ce que vous faites s'appelle de la propagande religieuse? Bien sûr, nous avons la liberté de conscience et même la liberté de culte. Mais nous n'avons pas le droit de faire de la propagande religieuse. Une telle activité est interdite par la loi.

- Tout ce que je fais, Docteur, est parfaitement légal. La «propagande religieuse» est un terme que l'on peut interpréter de diverses façons: rien que le fait d'être croyant peut être considéré comme propagande; porter une croix, également. Toute profession de foi peut agiter l'athéisme, le faire réfléchir et par cela même faire de la «propagande» en faveur de Dieu. Et si l'on prend conscience que, pour un croyant, chacun de ses actes, chacune de ses paroles se rapporte directement à sa Foi, il faudrait dans ce cas décréter que chacun de ses actes et chacune de ses paroles sont de la «propagande». Si c'était ce sens large du mot «propagande» que nos lois avaient en vue, nous en arriverions à nier les principes mêmes de la liberté de conscience, ce qui est tout à fait impensable dans un régime socialiste. Et c'est à cause de cela, pour ménager la chèvre et le chou, que le législateur entend le mot «propagande religieuse» dans un sens étroit, sous-entendant par ce terme uniquement quelques actes bien définis. Et ces actes bien définis, je ne les ai jamais accomplis. Quant aux conversations entre amis, le soir, autour d'une tasse de thé, trouvez-moi une seule loi qui l'interdise!»

De fait, ... que répondre? On ne peut que tenter d'effrayer le «malade», lui dessiner un avenir sombre auquel il ne pourra plus se soustraire. Les paroles du médecin, affecté à ce rôle, sont pleines d'euphémismes: il s'agit de la menace voilée d'un internement renouvelé, plus dur («la section des soins forcés»), et même:

«Tous les six mois vous passez devant une commission médicale, commission composée de membres choisis en conséquence ... vous comprenez? Et si cette commission ne trouve pas d'amélioration dans votre état, on continue à vous garder et à vous soigner. Et ainsi à l'infini, c'est-à-dire jusqu'au moment où vous ne représenterez plus un danger pour notre société...».

Pourtant, ce «malade» récalcitrant, il peut, s'il veut être un peu plus souple, échapper à cette vision d'enfer:

«Et pourquoi, après avoir bien pesé le pour et le contre, ne choisiriez-vous pas une voie dans laquelle on peut sauvegarder à la fois sa vie, sa liberté et le bien-être de sa famille? Et même le noyau de sa foi? Il vous suffirait d'écarter certaines choses, à vrai dire secondaires, des choses qui pourraient vous perdre sans vous apporter aucun avantage. N'oubliez jamais que les forces sont par trop inégales et alors toute lutte équivaut à un suicide... et quelle est l'opinion de l'Église sur le suicide? Négative, n'est-ce pas? Faites ce que vous voudrez; quant à moi, je n'ai nulle envie de vous influencer. Vous voulez détruire votre vie? à votre aise! Mais si vous désirez la sauver, tout en ne renonçant pas à vos principes et en conservant bonne conscience, je vous ai indiqué le chemin à suivre...».

Et même, poursuit le médecin, il y a des exemples à suivre... «J'ai un prêtre de ma connaissance, mon voisin de palier, en fait. Entre parenthèse, c'est un homme assez influent auprès du Patriarcat de Moscou. Un homme cultivé, brillant. On lui fait confiance, il peut voyager à l'étranger, faire partie des délégations. Et bien! Savez-vous ce qu'il m'a dit une fois? «La religion, c'est une chose, la vie en est une autre et il ne faut surtout pas les confondre»...

Et vient le temps, alors, de l'angoisse, du doute, des questions qui ravinent: que faire, «préserver le noyau de sa foi» et opter pour la paix? Que dire alors à l'incroyant qui, un jour d'intimité, interroge? Que lui dire? Faire semblant de ne pas l'entendre, lui parler du temps ou de Pouchkine? C'est difficile et puis, finalement, on en revient à Dieu. Alors, que faire? On en revient à l'angoisse. La paix, «c'est pourtant bien agréable ... Travailler, tranquillement, rentrer en paix, ne plus trembler à chaque coup de sonnette... Élever mon fils sans crainte pour son avenir, lui acheter des livres intéressants, le mener au zoo, au concert... Le soir, recevoir des amis, bavarder tranquillement, rire...»

Mais la requête de l'incroyant, là sur le seuil de ma vie de chrétien, qu'en faire dès lors? «Va-t-en, salaud! Cesse d'importuner mon âme! Je dois conserver le noyau de ma foi!» Non, cela ne paraît pas possible au croyant Shimanoff.

Le cercle infernal risque bien d'être bouclé. Cette fois, il est possible que l'on s'en sorte... Un avant-goût des «soins forcés» ne laisse aucune illusion sur la prochaine collocation «jusqu'à l'infini»...

«Quand on m'attrapera la prochaine fois, on ne me donnera plus la possibilité de transmettre ne fût-ce qu'un signe au monde libre! Quand Alla (1) viendra me rendre visite, on lui amènera un Guéna imbécile, tremblotant, bavant! «II y a du progrès, dira le médecin traitant, il ne croit déjà plus en Dieu. Évidemment, il raisonne avec difficulté et ne parle plus qu'en balbutiant, mais de toute manière, auparavant sa logique n'était qu'extérieure et en réalité, il délirait...».
(1) Sa femme

Guénnadi Mikhailovitch est enfin libéré de l'asile. Sous caution, peut-on dire: il est averti. L'alternative, il la connaît. Et le croyant, comme un nouveau Job, profère la Parole du Croyant: qu'on me laisse sain d'esprit, tout est parfait dans l'Eternel. J'accepte tout ce que Dieu m'enverra, comme un enfant des mains du Père! La douceur et l'amertume, la raison et la folie, la lumière et l'obscurité, toute torture et toute bonté! Pendant mon séjour à l'asile, j'ai longuement réfléchi au fait que tout, en ce monde, ne se passe que par la Volonté de Dieu, si merveilleuse qu'elle conserve à l'homme sa liberté tout en le menant, ainsi que l'humanité entière, par ses voies mystérieuses. La raison ne peut comprendre cela, mais un jour on le sent et on y croit. Prenez, moi, par exemple: des hommes mauvais m'ont enfermé dans un asile, croyant par ce moyen m'intimider, m'empêcher de professer ma foi. Naturellement, on se pose la question: sont-ils tout puissants? A première vue, la réponse est oui. Mais voilà: ils ne sont pas parvenus à m'effrayer; au contraire, ils seront jugés par tous ceux qui liront ces lignes.
Bon! Ils m'enfermeront de nouveau, mais qui sait si, à la fin, ils ne parviendront pas tout de bon à faire de moi un saint? Pas à cause de mes mérites, mais à cause des crimes des bourreaux. Et il reste l'inconnue: quelle est la pire solution pour eux: me tuer, m'interner ou me laisser tranquille? Dans ce cas, où est leur toute puissance?

Ce minuscule exemple ne prétend évidemment pas expliquer l'Insondable Mystère, mais il donne un petit aperçu des relations entre la liberté humaine et la Divine Providence. Toute action fait naître une mystérieuse réaction, qu'on ne peut pas comprendre, qu'on peut même ne pas remarquer mais qui, néanmoins, équilibre et dirige la marche des événements avec pour résultat que tout chose suit le chemin mystérieux, prédestiné par Dieu».

 

la voix frères des frères des pays baltes

En 1940, l'Union soviétique annexait la Lituanie. Ce pays comptait 3 millions de catholiques, sur une population d'un peu plus de 3.100.000 habitants.

Nous entendons trop peu d'échos de ces régions lointaines, désormais englobées dans l'orbe soviétique. Pour les croyants, les problèmes sont douloureux, parfois déchirants.

En janvier dernier, 17.000 catholiques, prêtres et laïcs, prenaient un risque grave. Un mémorandum, portant 17.054 signatures était adressé au Secrétaire général du Parti communiste de l'URSS, L.BREJNEV. Un appendice était joint à ce mémorandum. D'autre part, en février 1972, «Les représentants des catholiques Lituaniens» adressaient un appel à Monsieur Kurt Waldheim, Secrétaire Général des Nations Unies, l'appelant à soutenir l'appel adressé à M. Brejnev, et cela par le fait «que les croyants de notre République ne peuvent faire usage des droits énoncés par l'article 18 de la Déclaration universelle des Droits de l'homme».

La violation de ces droits apparaît d'une manière flagrante, non seulement à travers les documents eux-mêmes, mais aussi à travers même la «mise en garde» que crurent devoir faire les évêques et Administrateurs (1) catholiques de Lituanie. Représentants d'une institution aliénée par le pouvoir, ils s'inquiètent des suites et des inconvénients que pourraient faire naître pour leur Église de telles campagnes de protestations. Le réseau qui les enserre apparaît clairement lorsqu'ils font état du fait que des prêtres et des fidèles «font preuve de beaucoup de légèreté devant certains états de choses qui sont la conséquence de notre situation particulière», que des fidèles ont participé à des campagnes de signatures «sans en peser les conséquences», que ceux qui ont pris l'initiative de ces campagnes ont agi «d'une manière irresponsable». Au vu de la situation de fait, de la réalité contraignante qui existe, il est assez révélateur d'entendre les responsables de l'Église déclarer: «Nous ne devons pas oublier qu'une signature donnée à un document irresponsable influe sur les relations entre l'Église et l'État et crée des malentendus. Il ne peut en résulter aucun bien pour l'Église». Le pouvoir assujettit les responsables à un point que nous pouvons difficilement évaluer. Leur parole n'est pas libre. Imbriqués dans la vie du monde profane, les croyants ne peuvent accepter que leur témoignage de foi soit refoulé entre les quatre murs d'une église. C'est en pleine pâte humaine, qu'ils ont le droit -et le devoir, parfois- de revendiquer une place de citoyens et d'hommes et, par le fait même parce que la foi est inséparable de la vie, une place de citoyens et d'hommes croyants.
 
(1) Deux évêques sont bannis. Les représentants officiels de l’Église -et notamment les quelques vicaires capitulaires- qui administrent les diocèses sont étroitement aliénés ou même servent plus ou moins consciemment la politique de désintégration religieuse que poursuit le Secrétariat d'État pour les affaires du Culte.

Voici le texte presque intégral du mémorandum des catholiques Lituaniens, adressé au Secrétaire général du Parti communiste de l'Union soviétique, Kremlin, Moscou. (1)
(1) La traduction est celle qui a paru dans la Documentation Catholique, du 3 septembre 1972.

«Après la fin de la Seconde guerre mondiale, les peuples se sont relevés de leurs ruines et désirent ardemment une paix durable.

Mais les fondements d'une paix stable sont la justice et le respect des droits de l'homme. Or, la violation de ces droits nous inquiète profondément, nous, catholiques de Lituanie, car, jusqu'à présent, pour les croyants de notre peuple, la liberté de conscience est toujours absente et l'Église sujette à persécutions.

Nos évêques, Mgr J. Steponavicius et Mgr V. Sladkevicius sont déportés depuis dix ans déjà, sans jugement et pour un temps indéterminé, bien qu'ils n'aient commis aucun délit.

En novembre 1971, l'abbé J. Zdebksis et l'abbé P. Bubnys ont été condamnés à des peines les privant de liberté pour avoir, en accomplissant leurs devoirs à la demande du parent, expliqué aux enfants les fondements de la foi catholique. Ces prêtres aidaient les enfants à se préparer à la première communion, non pas à l'école, mais dans l'église, sans user d'aucune contrainte et y participait qui voulait.

Cependant, dans les écoles soviétiques de Lituanie, l'athéisme est inculqué par la contrainte aux enfants des parents croyants. On oblige les enfants catholiques à parler et à agir contre leur conscience. Mais ceux qui appliquent cette contrainte ne reçoivent pas de reproches et ne sont pas poursuivis. Vu le nombre insuffisant de prêtres, nous, croyants, ne pouvons bénéficier de leur ministère de façon satisfaisante.

En beaucoup d'endroits, un seul prêtre doit desservir deux ou trois paroisses. Aussi faut-il que les prêtres invalides et âgés exercent leurs fonctions (2). Cette situation est due au fait que les affaires du séminaire ne sont pas entre les mains de l'évêque, mais du représentant du pouvoir. Les autorités ne permettent qu'à dix étudiants par an d'entrer au séminaire. Ce sont également les représentants du pouvoir qui désignent les prêtres dans les paroisses (3).
(2) Sur 1.580 prêtres en 1940, il en reste actuellement 670 dans la pastorale - leur âge moyen étant de 57 ans.
(3) Reste un seul séminaire, à Kaunas sur les 4 qui existaient avant 1940.

Il y a dans le Code pénal de la RSS de Lituanie un article qui prévoit une peine pour la persécution des croyants, mais, dans la pratique, cet article n'est jamais appliqué (...) Ceux qui exercent ces actes arbitraires ne sont pas poursuivis et, à cause d'eux, les croyants de l'intelligentsia craignent de pratiquer leur religion ouvertement.

Les représentants du gouvernement n'accordent pas aux fidèles l'autorisation de reconstruire à leurs propres frais les églises incendiées (...). C'est à grand peine que les fidèles obtiennent des autorités la permission d'exercer le culte à leur domicile, mais en aucun cas ils n'obtiennent l'autorisation d'aménager, ne serait-ce qu'une chapelle, sur l'emplacement d'une église disparue (...).

Nous pourrions citer encore bien des cas de discrimination qui nous serrent le cœur et suscitent notre déception envers la Constitution et les lois soviétiques. C'est la raison pour laquelle nous prions le gouvernement soviétique d'assurer la liberté de conscience à laquelle nous avons droit, que garantit la Constitution de l'URSS, mais qui n'a jamais existée dans la réalité. Nous ne voulons pas de belles phrases dans la presse et à la radio, nous voulons que le gouvernement nous aide, nous, catholiques, à nous considérer comme citoyens de l'Union soviétique à part entière.»
Décembre 1971, janvier 1972

A ce MÉMORANDUM était joint un addenda, qui disait notamment:

«Au mémorandum sont jointes 17.054 signatures. Il est important de faire remarquer que le mémorandum n'a été signé que par une partie infime des croyants Lituaniens, car les organismes de la milice et du KGB ont eu recours à toutes sortes de moyens pour arrêter la collecte des signatures (...)

Si les organismes de l'État ont à l'avenir la même attitude que jusqu'ici à l'égard des réclamations des croyants, nous serons obligés de nous adresser aux institutions internationales: au Pape de Rome, chef de notre Église, ou à l'organisation des Nations-Unies, en tant qu'institution compétente défendant les droits de l'homme».

Et, de fait, devant l'inertie des pouvoirs supérieurs à l'égard de telles requêtes, les croyants Lituaniens adressent enfin un appel à Monsieur Kurt Waldheim, Secrétaire général des Nations Unies. Ont-ils quelque espoir de se voir appuyés? Quoi qu'il en soit, ils interpellent ceux qui se disent, à la face du monde, hantés par le problème des droits de l'homme dans tous les types de sociétés:

«Notre appel est motivé par le fait que les croyants de notre République ne peuvent faire usage des droits énoncés par l'article 18 de la Déclaration universelle des droits de l'homme. Pour ce motif, nos prêtres, des groupes de croyants et des catholiques, à titre individuel, se sont adressés à plusieurs reprises aux organismes officiels suprêmes de l'Union soviétique, demandant de mettre fin aux violations des droits des croyants. (...) Toutes ces pétitions ont été envoyées à divers organismes suprêmes de l'URSS, mais aucun de ceux-ci n'a envoyé de réponse officielle, bien que les institutions officielles soient tenues de répondre dans le délai d'un mois aux réclamations des citoyens. Une réponse officieuse (à ces pétitions) a été donnée sous la forme d'une répression intensifiée contre les croyants. (...)

Ces actes du pouvoir nous ont convaincus que le mémorandum en question, signé par 17.000 croyants, n'atteindra pas son but, s'il est présenté par la même voie que les premières réclamations collectives. C'est pourquoi nous, catholiques Lituaniens, nous nous adressons à vous, Monsieur le Secrétaire général, et vous prions de transmettre le mémorandum, avec les signatures jointes, à M. L.Brejnev, secrétaire général du parti communiste de l'Union soviétique.»

Les droits fondamentaux de la personne humaine trouvent-ils place à la tribune des Nations-Unies? Dans la situation des blocs, une telle requête est reçue inévitablement comme une «ingérence dans les affaires intérieures» d'un pays membre. Et nous sommes, hélas, en droit de nous inquiéter: ces appels seront-ils autre chose qu'une minute de plus dans des dossiers, aussi vite classés qu'oubliés?

Mais nous, catholiques ou croyants, pouvons-nous laisser nos frères crier dans le désert, sans prendre à charge leur supplication?

«Ce que vous demanderez à mon Père, en mon nom, Il vous l'accordera», nous a dit le Seigneur!

Quelle place tiennent de tels frères dans notre vie?

Tchécoslovaquie

ce que parler signifie...

Sous le titre «La Parole de l'Ordinaire», le journal «catholique» de Prague, actuellement retombé entre les mains des membres du Mouvement «Pacem in Terris», aliéné au pouvoir, rapporte l'adresse du nouvel Ordinaire de Ceske Budejovice aux membres du Mouvement «Pacem in Terris», qu'il recevait récemment.

Le Nouveau «Vicaire capitulaire» du diocèse, Mgr TRDLA, tient la place laissée vacante par le décès de l'évêque Mgr Josef Hlouch. Il est lui-même lié de près à «Pacem in Terris», et c'est la raison pour laquelle le soin du diocèse lui fut commis après la disparition de l'évêque légitime.

Katolické Noviny, le journal de Prague, dans son édition du 6 août 1972, rapporte donc la rencontre du nouveau Vicaire capitulaire avec les vicaires diocésains et les membres de la Présidence de l'Association du clergé catholique «Pacem in Terris».

Il est fort intéressant d'entendre ce que dit Mgr TRDLA au sujet de la situation des vocations sacerdotales:

«Nous nous rendons compte que nous, les prêtres, nous sommes et nous serons toujours en nombre insuffisant. Nous avons besoin de successeurs, de nouveaux séminaristes. Je sais que la crise des séminaires n'existe pas seulement dans notre pays, mais également dans ceux que l'on dit catholiques. Selon notre avis, c'est l'habitude d'avoir un enfant unique, c'est l'égoïsme des parents et des enfants, unis à d'autres circonstances, qui font l'obstacle à l'inscription des jeunes au séminaire.»

Ce jugement sévère devrait être complété par une information plus objective, qu'il est de coutume de taire et d'ignorer en ces milieux:

Après que les cadres des séminaires aient été radicalement «épurés», dès la reprise en main du régime par l'équipe de G. HUSAK, d'autres mesures draconiennes furent encore prises: les seuls candidats au séminaire qui peuvent être acceptés, sont ceux qui n'ont encore au préalable poursuivi aucune autre étude dans un enseignement supérieur ou universitaire. De plus, le numerus clausus, en usage aux temps staliniens et pendant la période du "règne" de Novotny, a été remis en vigueur. C'est ainsi qu'à la rentrée de septembre 1971, le séminaire de Litomerice (pour les candidats de langue tchèque) n'accepta -ne put accepter- que 33 séminaristes sur les 60 jeunes gens qui s'étaient présentés. Le séminaire de Bratislava, prévu pour les candidats de langue slovaque, dut refuser 47 jeunes gens, ne pouvant inscrire que 33 candidats sur les 80 qui s'étaient offerts. (Sans compter qu'en avril de cette année, 7 séminaristes, proches de la fin de leurs études et de leur ordination, furent exclus du séminaire, par la volonté du Secrétariat pour les affaires ecclésiastiques, exprimée par la voix du Doyen même de la Faculté de théologie).

La vérité doir être servie!

c'était le printemps

«Pour accomplir les tâches progressistes futures, il sera nécessaire de réunir le plus grand nombre possible de citoyens de notre République, tous ceux qui se préoccupent du bien-être de ce pays, de ses efforts pacifiques, de l'épanouissement du socialisme. Il faudra de la confiance, de la compréhension mutuelle et le travail unanime de tous ceux qui veulent véritablement consacrer leurs forces à une grande expérience humaine».

«Nous disons ouvertement que nous comptons également sur les croyants, sur tous ceux qui, sur la base de leur foi veulent en tant qu'égaux parmi leurs égaux, participer à la réalisation de toutes nos tâches difficiles et construire la société socialiste en bénéficiant des mêmes droits que tout autre».

Programme d'action du Parti communiste tchécoslovaque 5 avril 1968

Mais revient l’hiver

«On ne peut donner le «champ libre» au catholicisme dans les pays socialistes car ceci signifierait soutenir ses ambitions antisocialistes, anticommunistes, contre l'État et contre le peuple... Que l'Église ait une sphère suffisante pour son activité religieuse dans les églises, sans organisation d'un «apostolat laïc». Lui limiter l'espace, comme organisation religieuse, selon la Constitution. (…)

Il sera nécessaire de revoir notre politique à ce sujet depuis les années 1949 et de trouver de nouvelles voies pour chercher un retrait actif de l'influence des organisations religieuses dans notre société socialiste».

«La politique du catholicisme international et la Tchécoslovaquie
dans les années 1968-1969»
Bratislava, juillet 1971.

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