Bulletin novembre 1971

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Ukraine :

essayer de comprendre

«Je demande au tribunal de ne pas me couper la parole, pendant ce dernier témoignage. Je l'attends depuis quatre mois de détention.

J'ai vingt-sept ans et depuis l'âge de seize ans, dès que j'eus mes droits civiques, je me suis mise à travailler, ma famille de paysans étant pauvre. Ma conscience ne me reproche rien, car j'ai toujours désiré servir Dieu et mes frères.

Lorsque l'on commença à me tracasser, je me suis vue obligée de partir. Tout de suite après mon départ, on publia dans le journal la joyeuse nouvelle que j'avais été reçue à l'Institut et que j'avais renié Dieu. Mais ce n'était pas vrai! Il me tardait de le proclamer! Comme vous voyez, je suis ici...»

La jeune fille, membre fervent d'une communauté de «croyants» d'Ukraine, est inculpée devant le tribunal pour «délit» religieux. L'inculpation est fondée sur une interprétation arbitraire de règlementations soviétiques, interprétation qui n'est rien d'autre qu'une violation de la liberté de conscience inscrite dans la Constitution.

Elle sait, cette jeune fille -et pourquoi n'aimerait-elle la vie et la douceur des bouleaux au Printemps et les plaines de blé de son Ukraine, et peut-être le cœur d'un ami?-, elle sait qu'elle risque gros. Le juge qui lui fait face s'irrite de son témoignage et, finalement, lui retire la parole. Mais une dernière fois, sa voix domine le tumulte qui saisit la salle d'audience:

« Puissions-nous tomber en holocauste pour clore le temps des persécutions..., nous ne nous mettrons pas au service du péché, nous ne nous agenouillerons pas devant le mal».

La sentence tombe: Aleksieva Valentyna Ivanovna est condamnée à trois ans de détention en camp de travail forcé. Avec elle, cinq autres «croyants» écopent de la même peine. Un autre est condamné à deux ans. C'est le 7 février 1967.(1
(1) Cfr A. MARTIN, Les Croyants en URSS (Fayard
).)

«Quel bonheur après tout
 le destin t'a béni!
... Ici, tu as ouvert les yeux.
Sois fier de ta chance inouïe
car tous ceux qui ont des yeux ne voient pas.»

Dans un camp suffocant, semblable à celui qui guette Aleksieva, le poète Iouri Daniel a ainsi traduit son amitié envers un détenu enfin libéré.

C'est dans ces camps, et notamment dans les régions perdues de la Mordavie, que se retrouvent beaucoup de condamnés «politiques», «surtout beaucoup d'Ukrainiens». Ce sont eux aussi qui chantent tout bas le chant du prisonnier: «Je suis ton emprisonné éternel, ma jeunesse et mon talent ont péri entre tes murs», car beaucoup sont oubliés là-bas «comme tous les prétendus 'nationalistes' des pays Baltes et d'Ukraine, condamnés dans les années quarante». Beaucoup y sont morts, des milliers, d'épuisement, parfois de désespoir. Certains se sont suicidés, se jetant sur les barbelés «et tu ne te rappelleras pas comment je restai, suspendu aux barbelés comme une note de musique»! Trop longtemps, ils avaient essayé de sauver en eux leur grandeur humaine, «mais ici, il est difficile de rester un homme»! Nombre de femmes, en ces camps, sont «originaires d'Ukraine», punies pour des délits politiques ou «pour leurs convictions religieuses»(2).
(2) Cfr MARTCHENKO: Mon Témoignage - Seuil.

Six millions de catholiques vivent encore actuellement en Ukraine. Tous brimés pour leur foi, tous menacés.

Leur situation est d'autant plus délicate qu'il s'agit de chrétiens catholiques, mais de ceux que l'on a dénommés longtemps «les Uniates». En effet, il y a 375 ans l'Union de Brest-Litovsk et il y a 325 ans l'Union de Oujgorod avaient proclamé et confirmé la réunion de l'Église d'Ukraine avec le siège de Rome. Il faut se reporter au climat religieux et politique de l'époque. L’Église orthodoxe, en Russie, avait ressenti cette césure comme une blessure vive, tandis que le siège de Rome s'était réjoui du retour des fils de l’Église vers leur Mère! Les siècles suivants n'allaient guère réduire les cicatrices. L'œuvre missionnaire en Ukraine, colorée du prosélytisme et de la théologie de l'époque («Hors de l’Église, -de l’Église catholique, évidemment- point de salut») ne pouvait qu'aggraver l'amertume des orthodoxes. Les catholiques ukrainiens, de rite grec-catholique, souffraient eux-mêmes de ce caractère d'«uniates» qui, du fait du caractère latinisant, occidental et romain de l’église catholique, les apparentait un peu à des fidèles de «seconde zone». Eux aussi se sentaient parfois mal à l'aise. Mais au cours de l'histoire, et malgré ce fait, le pôle de Rome et la foi elle-même leur apparaissaient aussi comme un rempart contre la déculturation et l'assimilation de plus en plus étroite que leur imposait la Moscovie. Si bien que, dans ce peuple écrasé, la foi était en même temps attitude religieuse, regroupement national et refuge de l'espoir d'un peuple qui refusait de mourir.

Il est impossible de rendre compte ici de cette histoire tourmentée. Quelques traits seulement: au XVIIIe siècle, la Russie du Tsar Pierre le Grand avait entamé la conquête du pays; en 1939, l'accord signé entre Von Ribbentrop et Molotov parachevait cette conquête, en offrant à l'Union soviétique le territoire d'Ukraine incorporé à la Pologne après la première guerre. Tsaristes et staliniens useront d'un procédé assez semblable à l'égard des «Unis»: le retour à l’Église Mère (orthodoxe, cette fois) devrait permettre en même temps l'intégration politique et idéologique du peuple ukrainien. Pendant la retraite d'Ukraine, les déportations massives de populations vers les centres industriels russes allaient ajouter encore au martyr du peuple ukrainien déjà persécuté pour sa foi. Le retour vainqueur des armées soviétiques, en 1943, marque un moment de détente: on a besoin de toutes les forces disponibles et la tolérance religieuse est un facteur payant. Mais Staline souhaitait que l’Église Unie apportât son appui à la lutte de l'armée soviétique contre les partisans nationalistes ukrainiens. C'était le prélude à une seconde vague de persécutions: à Moscou, la Revue du Patriarcat publiait en avril 1945 un article inquiétant pour la survie de l’Église Unie, dénonçant les «ambitions et les visées de conquête du Vatican», qui s'étaient donné libre cours dans l'Union de Brest-Litovsk de 1595-96. Dès lors le processus de liquidation de l’Église catholique Unie était entamé. Le 11 avril 1945, les cinq évêques catholiques ukrainiens résidant en territoire soviétique étaient arrêtés. Parmi eux, le Métropolite de Lviv (Lwow) J. Slipyj, qui fut condamné, au printemps 1946, sous prétexte de «trahison et collaboration avec les occupants allemands», à 8 ans de travaux forcés et à la déportation. Le pouvoir mettait alors la main sur l’Église décapitée, par des ingérences intérieures qui, finalement, la livrait entre ses mains. Un «Groupe d'initiative pour la réunion de l’Église grecque-catholique avec l’Église orthodoxe», choisi à dessein par pression et chantage parmi des prêtres unis, fut reconnu par le Conseil des Commissaires du peuple de l'Ukraine soviétique comme le seul organe dûment autorisé à gouverner provisoirement l’Église Unie en Ukraine. Il devait veiller à la réunion avec l’Église Orthodoxe. Des listes relevant le nom de tous les «réfractaires» à ces retrouvailles furent confiées au Plénipotentiaire pour les affaires de l’Église orthodoxe russe. Le lendemain de la condamnation des évêques unis, les 8, 9 et 10 mars 1946, fut convoqué un «Synode de l'Union», à Lviv. Deux cent seize prêtres présents et dix-neuf laïcs dénoncèrent les visées politiques de l'ancienne Union de Brest-Litovsk et proclamèrent la volonté des Ukrainiens de se séparer de leur «marâtre» de Rome pour revenir à leur Mère véritable, l’Église patriarcale de Moscou. Conjointement, les nouveaux «évêques» (du Groupe d'initiative) et deux évêques orthodoxes reçurent «l'abjuration des erreurs latines» des prêtres présents au Synode. Des messages furent adressés au Patriarche de Moscou Alexij et à celui de Constantinople, aux fidèles d'Ukraine occidentale ainsi qu'à Staline lui-même et au chef du gouvernement de la République soviétique d'Ukraine. La cathédrale de Lviv servit de cadre à la célébration religieuse de la nouvelle union, sous la présidence du Métropolite orthodoxe de Kiev. Une cérémonie semblable se renouvela en avril dans la cathédrale de Moscou, sous l'égide du Patriarche orthodoxe Alexij. Le banquet qui suivit fut honoré de la présence du chef du «Soviet pour les affaires de l’Église orthodoxe».

Contraints et forcés, gravement menacés, soucieux souvent de sauver l'essentiel, un peu plus d'un millier de prêtres ukrainiens acceptèrent l'allégeance à l’Église patriarcale de Moscou. Quinze cents environ s'y refusèrent, aux risques que l'on peut deviner!

Depuis lors, les chrétiens catholiques d'Ukraine (comme tous les croyants du pays d'ailleurs) n'ont cessé de souffrir. Aujourd'hui encore, selon le témoignage de ceux qui reviennent des camps de travaux forcés sibériens, nombre de prisonniers sont originaires d'Ukraine.

C'est tout ce drame qui vivait au fond des yeux et au fond du cœur du Métropolite de Lviv, Monseigneur Slipyj. En 1963, se terminaient pour lui dix-sept ans de déportation et réclusion en Sibérie, grâce à l'intervention personnelle de l'homme rayonnant qu'était Jean XXIII. Libéré, Monseigneur Slipyj retrouvait Rome, le cœur de Son Église, le Concile, l’Église universelle! Dix-sept ans de silence et solitude absolus, dix-sept ans de faille, dix-sept ans de confiante espérance dans l’Église de Rome pour laquelle on avait tant souffert, en Ukraine. Retrouvailles... Et stupeur!

Là-bas, la situation demeure inchangée, l’Église Unie n'a plus le droit d'exister et la Foi est systématiquement arrachée du cœur de la jeune génération; là-bas, malgré cela, des jeunes pourtant se dressent encore et «émigrent» à leur tour vers les régions d'où l'on ne revient pas. Là-bas, toute espérance porte nom Rome, Père de Rome, Église universelle!

Mais ici, d'autres visiteurs bien accueillis ont précédé l'évêque uni au Vatican. Moscou multiplie les «gestes» (au moins, dès lors que ses envoyés ont franchi la ligne de démarcation entre les deux mondes). Ici, on parle de tolérance, de dialogue, on cultive des espérances déconcertantes; ici l'œcuménisme a rallié les cœurs. Mais qui paie, qui paie???

Et le temps passe... Les «gestes» se renouvellent, ils deviennent échanges; des envoyés du Vatican rendent visites courtoises au Patriarcat de Moscou et aux autorités civiles du pays. Mais, réduit au silence, qui paie, qui paie?

Essayons de comprendre! Il est de ces peines que nous n'avons peut-être même pas le droit d'effleurer. Mais il faut essayer de comprendre. Comment ne comprendrait-on pas?

Le samedi 23 octobre dernier, le vieux Cardinal-archevêque de Lviv s'est dressé au milieu du Synode. Alors que tant d'appels viennent de monter en faveur de la justice dans le monde, alors que des suggestions sont faites de clouer nommément au pilori ceux qui sont les artisans d'une injustice permanente, l'ancien déporté de Sibérie jette au milieu de l'assemblée ces autres victimes: celles de l'Ukraine, «ces témoins gênants du passé», dit-il. Le ton est passionné et douloureux: «plus personne ne défend ces chrétiens abandonnés. Toute vie religieuse leur est interdite. Des milliers d'entre eux sont encore en prison ou déportés en Sibérie.» Alors que l'on prétend arracher à leur sort ceux qui sont opprimés par les impérialismes et les néo-colonialismes occidentaux, pour ceux-ci «personne ne proteste contre leur sort, pas même la diplomatie vaticane»!

Paul VI est présent. L'assemblée frémit. Depuis quelques jours, on a dénoncé, et parfois avec lucidité et vigueur, l'indifférence des pays riches -«le tiers de l'humanité contrôle et consomme toujours au moins 75 p.c. des ressources mondiales et, dans ces nations, vit la grande majorité des chrétiens»- et la conscience de l’Église a été interpellée. Mais ce vieillard, habité de douleur et d'amertume, dénonce un autre silence, sinon une autre complicité. Qui ne pourrait comprendre!

Mais l'histoire coule dans un certain sens. Chacun risque un peu de se trouver, qu'il le veuille ou non, imbriqué dans sa texture. Dans ce climat de «dialogue» n'étaient-ils pas, en effet, un peu «gênants» ces trois évêques clandestins, dont le nom même est inconnu, qui vivent en Ukraine, et celui-là qui fut arrêté et condamné pour avoir sacré d'autres frères dans l'épiscopat? Et ces milliers de condamnés et déportés? Et ces milliers d'hommes qui demandent justice?

Dans ce contexte, comment s'étonner du fait que le désir ait mûri parmi les émigrés d'Ukraine de susciter un Patriarcat ukrainien catholique de Kiev et de Galicie? Comment s'étonner du fait qu'ils voudraient confier la charge et le titre de Patriarche à ce vieillard, dont chaque fibre est imprégnée du souci douloureux des frères? Comment s'étonner du fait que l’Église ukrainienne se souvienne de ce droit, qui lui fut reconnu au moment de l'Union à Rome, de conserver ses traditions et ses rites, «tels qu'ils existaient avant l'union avec Rome»?

Imbriquée dans le courant de l'histoire, Rome est elle aussi écartelée: consentir à l'élévation au Patriarcat du Cardinal Slipyj, c'est ipso-facto s'ériger en opposition, non seulement vis-à-vis du régime soviétique qui a liquidé l’Église grecque catholique d'Ukraine, mais aussi vis-à-vis de l’Église orthodoxe russe qui a patronné et activement collaboré à la réintégration de ces chrétiens dans le sein de «l’Église Mère» orthodoxe(3). C'est l'un des aspects de la question qui apparaît des plus complexes et délicats.
(3) la sujétion de l’Église Orthodoxe russe au pouvoir politique représente, pour elle aussi, sa forme spécifique d'aliénation!

Passant outre à l'opinion des responsables de la «Congrégation orientale», les évêques ukrainiens en exil se sont constitués, à Rome, en Synode autonome. Par le fait même, ils assument logiquement la responsabilité de la nomination ultérieure de leurs propres évêques (reprenant ce droit au St Siège), et peut-être -Dieu sait- celle de l'élection, un jour, de leur Patriarche en la personne de leur chef spirituel, le Cardinal Slipyj. Un communiqué final de l'assemblée des évêques ukrainiens a été passé à la presse. On peut y lire notamment que «les travaux ont principalement consisté dans la discussion d'un projet de constitution de l’Église particulière ukrainienne». Dans une lettre pastorale commune, adressée à tous leurs fidèles, les évêques non seulement protestent contre «la persécution prolongée et sauvage de l’Église ukrainienne, catholique et orthodoxe» en URSS, mais encore, ils dénient publiquement a l’Église orthodoxe du Patriarcat de Moscou le droit de s'exprimer au nom de l’Église ukrainienne du Christ. Enfin les évêques déclarent avoir accepté, «dans un esprit de foi et de soumission», le «refus temporaire» de Paul VI d'élever à la charge de Patriarche le Cardinal Slipyj, archevêque de Lviv.

Qu’en retenir pour nous? D'abord essayer de comprendre. Et puis, graver en nos cœurs l'appel qui montait des «croyants» d'URSS. Un appel lancé en novembre 1969 par «la première assemblée générale des parents et membres des familles des prisonniers de l’Église des évangéliques-baptistes, condamnés ou attendant leur condamnation pour la Parole de Dieu, sur les territoires soviétiques»:

«...nous nous adressons à tous les chrétiens du monde entier, en les suppliant de s'unir à nous dans la prière universelle... En ce moment difficile et bienheureux, nous proclamons notre espérance face au Seigneur et face à vous, Frères! Car tous nous formons un seul corps, dont la tête est le Christ:
Un est le sang rédempteur, pour nous tous versé, Un l'amour révélé, plus fort que la mort, Une la sainte Parole, Une sa source d'eau vive qui jaillit en vie nouvelle don d'espérance».(
4)
(4) Cfr André MARTIN, les Croyants en URSS - Fayard.

dialogue

La situation de l'Ukraine, que l'on vient d'évoquer, ravive une question qui nous semble de plus en plus délicate à poser et plus encore, à résoudre. Extrêmement complexe, elle soulève à la fois des ambiguïtés et des vérités apparemment contradictoires. Elle exige de l'honnêteté et le courage de remises en question fondamentales. Elle demande de fonder des critères. Elle interpelle, d'autre part, tant d'attitudes, de gestes, même d'espérances, que le seul fait de la soulever expose à des partis-pris, à des classifications arbitraires. Toutes ces embûches ne sauraient pourtant la réduire au silence et c'est la conscience qui se sent contrainte à la poser, alors qu'elle s'y est finalement imposée d'elle-même. Dans l'exiguïté de cette «Lettre», il est impossible de prétendre même en discuter valablement. Mais peut-être seulement de l'effleurer, par des biais divers, de tenter une approche. En posant la question, plutôt en susciter de nouvelles que d'essayer d'y répondre?

Cette question, la voici: quel est, fondamentalement, le critère sur lequel doit reposer l'effort de «dialogue», la volonté «d'ouverture à l'Est» de l’Église, plus précisément, de l’Église «de Rome» tout autant que de celle que nous sommes, chacun d'entre nous?

Mgr CASAROLl, l'envoyé du St Siège, est actuellement en Pologne, notamment pour y rechercher les conditions polonaises d'une normalisation des rapports entre le St Siège et le gouvernement. Glanons dans la presse. Une première condition s'impose, disait Mr A. SKARZYNSKI, secrétaire d'État et Directeur des l'Office des Cultes: «En premier lieu, que l’Église et l'épiscopat polonais reconnaissent, sans ambiguïté, le caractère socialiste de l'État polonais et l'orientation politique de la Pologne populaire comme une réalité intangible»(1).
(1) P. GALLAY, dans La Croix, le 10.11.71

Ce n'est pas si simple. Abandonnons un instant nos vues d'occidentaux! Qui peut affirmer qu'il s'agit bien de «socialisme»? A chaque moment de «défoulement», nous avons entendu le contraire. La presse du pays elle-même a parlé de l'apolitisme forcé des masses, livrées à une classe dirigeante, privilégiée, autocrate et omnipotente. Ce fut ainsi depuis vingt ans, en tous cas. On est bien d'accord, même officiellement, à l'heure actuelle sur le fait que si les événements de décembre étaient si graves, c'est qu'ils étaient une contestation populaire implacable d'un régime aliénant pour l'homme et le travailleur. Pourtant, hier aussi, il était demandé de l’Église qu'elle reconnût le «caractère socialiste» de l'État et de la société polonaise. Et nous ne sommes pas tellement rassurés de lire que «face aux événements, l’Église, qui est la principale force spirituelle en Pologne, a su garder une discrète neutralité»(2). Nous ne sommes pas tellement plus confiants, lorsque notre sentiment que l'actuelle équipe au pouvoir a BESOIN de l’Église se trouve confirmé par un connaisseur de la situation: «...Quant aux autorités polonaises, elles peuvent présenter aux millions de fidèles la visite du délégué du Pape (qui a lieu au sommet de la campagne qui précède le congrès) comme lin signe d'apaisement de l'attitude de l’Église à l'égard du régime et presque comme une caution apportée par le Vatican aux efforts de M. Gierek pour gagner la confiance et la collaboration de larges couches de catholiques polonais. Cette confiance et cette collaboration si nécessaires, sans lesquelles les plans de M. Gierek d'établir en Pologne, non par la force, mais par la persuasion, le rôle dirigeant du parti, seraient condamnés à l'échec»(3). Certes, on peut apprécier les efforts actuels de M. Gierek pour réintroduire le peuple dans son propre destin, mais on connaît l'étroite sujétion économique, politique et militaire à l'égard du Grand Frère soviétique, et l'on sait que le «socialisme à visage humain» y est considéré comme une hérésie. Les Tchèques et Slovaques l'ont appris. Et pourtant, «il est plus que temps de nous souvenir que nous appartenons avant tout à l'humanité. Et que l'homme s'est distingué de l'animal par la pensée et la parole. Et il faut, de toute évidence, que cette pensée et cette parole soient libres. Si elles sont enchaînées, nous reviendrons à l'animalité»(4). Et justement, cette «orientation politique de la Pologne populaire», ce fut aussi, dans l'aliénation, la contribution militaire à la liquidation de ce «socialisme à visage humain». Cette reconnaissance par l’Église d'un «socialisme» à tout le moins ambigu, est elle sans problème (au nom d'un certain « socialisme idéal») ? Peut-on, peut-être, acheter la liberté de l’Église au prix d'un «certain silence»?
(2) et (3) P. MATHIL, dans La Croix, le 16.11.71
(4) SOLJENITSYNE au Secrétariat de l’Union des Écrivains, le 12 novembre 1969.

Voire, d'un certain langage? Qui peut oublier que l'épiscopat hongrois a publiquement approuvé l'invasion de la Tchécoslovaquie? Le prix à payer pour une certaine liberté des fidèles? La sauvegarde de ses fidèles, est-ce là le critère fondamental? Où est le témoignage dans ces pays où «pendant vingt ans, au nom de l'humanité, on a cessé de voir l'homme»? Et un accord entre les autorités civiles et le Vatican, qui aboutit à la nomination de nouveaux évêques à des sièges vacants, ne risque-t-il pas d'être fruit ambigu? D'une certaine manière, le pouvoir a BESOIN de l’Église: redevenir, entre ses mains, «l'opium du peuple»? La structure donne mieux prise à la sujétion, présente un alibi sans sauver nécessairement pour autant la tâche évangélisatrice. En même temps que se réamorcent des échanges, des prêtres en contact avec les jeunes sont condamnés à huis clos. Il y a, fondamentalement, des droits de l’Église, mais n'y a-t-il pas encore, plus fondamentalement, des droits de l'homme?

Un jour, l'humanité apprit avec horreur les noms de Treblinka, d'Auschwitz, de Dachau et d'autres, innombrables. Aujourd'hui, des bruits, autrefois étouffés, éclatent comme des éclairs, parce que des hommes acceptent le pire, pour alerter le monde: des hommes sains, coupables de «non-alignement» et d'avoir voulu défendre le droit de tous d'être des hommes debout, s'effondrent sous les chocs électriques, les traitements douloureux et la coexistence d'asiles de malades mentaux. Alors que l'humanité menace de sombrer à cause de son mépris pour l'homme, quel est l'impératif du Christ à son Église? Peut-elle renoncer à remettre même ses espérances en question? Peut-elle se taire pour sauver les siens? Doit-elle crier, au risque de livrer les plus vulnérables à la vindicte? Peut-elle mettre en balance sa propre survie en ces terres et celle de l'homme? La liberté religieuse n'est-elle pas, finalement, un aspect seulement d'une revendication plus radicale: le droit de l'homme à être lui-même? L'une et l'autre sont liées comme le noyau et le fruit.

Le critère, c'est l'homme, n'est-ce pas? Djilas écrivait: «Je veux seulement dire que l'existence humaine, rudimentaire mais tout entière, est la pierre de touche et le critère de toute pensée contemporaine véritablement humaniste»(5). Ajoutons: le critère de tout Évangile vécu.
Donc, la question demeure, lancinante.
(5) Cfr M. DJILAS, Une société imparfaite - Calmann-Lévy.

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